QUATRIÈME RÉFLEXION
Toutes les fois que vous mangerez le corps et que vous boirez le sang du Seigneur, vous annoncerez sa mort jusqu'à ce qu'il vienne. Comment cela? A la lettre on annonce sa mort, parce que ce mystère fut un prélude de sa passion; parce que Judas y forma comme la dernière résolution de le livrer ; parce que Jésus-Christ, empressé de souffrir ce baptême de sang dont il devait être baptisé, en prévint l'accomplissement et d'avance s'immola luimême par la séparation mystique de son corps et de son sang ; parce que l'Eucharistie est le sacrifice permanent de l'Eglise, le fruit et la plénitude de celui de la croix; parce qu'enfin Jésus-Christ y est comme dans un état de mort; il a une bouche, et ne parle pas; des yeux, et
QUATRIÈME DIMANCHE : SUR LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION
ne s'en sert pas ; des pieds, et ne marche pas. Mais, mes Frères, en ce sens-là l'impie comme le juste, annonce sa mort toutes les fois qu'il mange son corps: c'est un mystère, et non pas un mérite ; c'est la nature du Sacrement, et non pas le privilège de celui qui le reçoit ; c'est une suite de son institution, et non pas une disposition pour en approcher. Or le dessein de l'Apôtre est ici de prévenir les abus, d'apprendre aux fidèles à manger dignement le corps du Seigneur, de leur développer dans les mystères que renferme ce sacrement les dispositions qu'il demande. Il y a donc une manière d'annoncer la mort du Seigneur qui doit toute se passer dans nos cœurs, qui nous dispose, qui nous prépare, qui assortit la situation de notre âme à la nature de ce mystère, qui nous fait porter sur notre corps la mortification de Jésus-Christ, qui nous immole et nous crucifie avec lui. Reprenons toutes les raisons que nous avons touchées, et changeons la lettre en esprit.
On annonce la mort du Seigneur, en premier lieu, parce que ce mystère fut un prélude de sa passion. Dans les premiers temps l'Eucharistie était un prélude du martyre. Du moment que la fureur du tyran s'était déclarée et que la persécution commençait à s'élever, tous les fidèles couraient se munir de ce pain de vie ; ils emportaient ce cher dépôt dans leurs maisons; la mort leur paraisFait moins terrible, lorsqu'ils avaient devant leurs yeux le gage précieux de leur immortalité; ils la désiraient même ; et les consolations ineffables que la présence de Jésus-Christ, cachée sous des voiles mystiques, répandait déjà dans leur âme, les faisait soupirer après ce torrent de volupté dont il enivrera ses élus, lorsqu'ils le verront face à face. Etaient-ils traînés dans les prisons, chargés de fers comme les scélérats, eux dont le monde n'était pas digne ' ; ils cachaient avec soin dans leur sein la divine Eucharistie ; ils s'en nourrissaient dans l'attente du martyre ; ils s'engraissaient de cette viande céleste, comme des victimes pures, afin que leur sacrifice fût plus agréable au Seigneur. Des vierges chastes , des fidèles fervents, des ministres saints participaient tous ensemble dans les cachots au pain de bénédiction. Aussi quelle joie dans leurs chaînes! quelle sérénité dans ces lieux sombres et af-
1 Quibat dignu» non erat mundus. f(ehr.,ii, 38. Mass. — Tome I.
freux ! quels cantiques d'actions de grâce dans ces demeures lugubres où les yeux ne retrouvaient partout que de tristes images de la mort et les préparatifs des plus cruels supplices ! Combien de fois disaient-ils à Jésus-Christ présent au milieu d'eux dans ce Sacrement adorable : Ah ! nous ne craindrons pas les maux, Seigneur, puisque vous êtes avec nous ; que des armées entières nous environnent, nous ne serons point troublés; nos ennemis peuvent perdre notre corps [et même nous le rendrezvous glorieux et immortel1]; mais qui peut perdre ceux que le Père vous a donnés? Heureuses chaînes que vous daignez soutenir ! saintes prisons que vous consacrez par votre présence ! ténèbres aimables où vous remplissez nos âmes de tant de lumières ! mort précieuse qui va nous unir à vous, et déchirer les voiles qui vous dérobent à nos yeux! De là, quelle force dans les tourments ! Pleins de la chair de Jésus-Christ, teints de son sang, ils sortaient, dit saint Chrysostome, de leurs cachots comme des lions encore tout sanglants et altérés de mort et de carnage ; ils volaient sur les échal'auds ; ils y portaient une sainte fierté, lançaient çà et là des regards de constance et de magnanimité qui glaçaient les tyrans les plus barbares et désarmaient leurs propres bourreaux ; ils annonçaient donc la mort du Seigneur en se préparant au martyre par la communion.
La tranquillité de nos siècles et la religion des Césars ne nous laissent plus le même espoir; la mort n'est plus la récompense de la foi, et l'Eucharistie ne fait plus de martyrs : mais n'avons-nous pas des persécuteurs domestiques? Notre foi n'a-t-elle à craindre que les tyrans; et n'y a-t-il pas un martyre d'amour comme un martyre de sang? En approchant donc de l'autel , mes Frères , une âme fidèle soupire après la dissolution de son corps terrestre ; car pourrait-elle aimer cette vie, et annoncer la mort de Jésus-Christ et retracer dans ces signes mystiques sa sortie du monde pour aller à son Père? Elle se plaint que son exil est trop prolongé, elle porte au pied du sanctuaire un esprit de mort et de martyre. Ah ! Seigneur, puisque vous êtes mort et cru-
1 Membre de phrase sans doute déplacé par les éditeurs. Peutêtre lisait-oa : Nos ennemis peuvent perdre note corps; mai* qui peut perdre ccui que le Père vous a donnés? Vous nous rendrez notre corps, Seigneur, et mêuie nous le rendrez-vous glorieux et immortel.
fS
AVENT
cificau monde, pourquoi m'y retenez-vous? que puis-je trouver sur la terre digne de mon cœur, vous n'y étant plus? Le mystère luimême qui devait me consoler par votre présence, me fait souvenir de votre mort; ces voiles qui vous couvrent, sont un artifice de votre amour; et vous ne vous cachez à demi que pour réveiller dans mon cœur le désir de vous voir à découvert. Vaines créatures, que m'offrez-vous qu'un vide affreux du Dieu que je cherche? Que me répondez-vous, lorsque mon cœur séduit se tourne de votre côté pour y charmer ses inquiétudes? Retourne, me ditesvous, à celui qui nous a faites ; nous gémissons ' en attendant qu'il vienne nous délivrer de ce triste assujétissement, qui nous fait servir aux passions et aux erreurs des hommes ; ne le cherche point au milieu de nous, tu ne l'y trouveras pas, il est ressuscité, il n'est plus ici * ; s'il paraît, ce n'est que pour mourir encore tous les jours; reprends les désirs et les affections que tu voulais nous donner, et les détourne vers le ciel ; l'époux a été enlevé , la terre désormais n'est plus pour un chrétien qu'un séjour de soupirs et de larmes : voilà ce qu'elles me répondent. Qui me retient donc ici-bas, Seigneur? quels sont les liens et les charmes qui peuvent m'attacher à la terre ? Inquiète dans les plaisirs, impatiente dans l'absence, ennuyée des entretiens et des commerces des hommes, effrayée de la solitude, sans goût pour le monde, sans goût pour la vertu , faisant le mal que je hais *, ne faisant pas le bien que je voudrais*, qui me retient? qui diffère la dissolution de ce corps de péché? qui m'empêche de voler avec les ailes de la colombe sur la sainte montagne 5 ? Je serais heureuse, Seigneur, je le sens ; je pourrais à toutes les heures me nourrir de ce pain délicieux : je ne goûte de véritable joie qu'aux pieds de vos autels ; ce sont là les moments les plus heureux de ma vie ; mais ils durent si peu, il faut se rengager si vite dans les ennuis et les désagréments du siècle ; mais il faut s'éloigner de vous pour si longtemps. Non, Seigneur, il n'y a point de parfait bonheur sur la terre, et la mort est un gain à qui sait vous aimer '.
4 Gémissions, 1745.
* Surrexit, non est hic. Marc, xvi, 6.
8 Quod odi malum, illud facio. Rom., VU, 15.
* Non enim quod volo bonum, hoc ago. Rom , TU, 15.
* Quis dabit mihi pennas sicut columbae ? Pu. uv, 7.
* Mori lucrnm. Philip., i, 21.
Sont-ce là nos sentiment?, mes Frères, quand nous approchons des autels ? Où sont aujourd'hui les Chrétiens, qui, comme les premiers fidèles, attendent la bienheureuse espérance, et hâtent par leurs soupirs la fin de leur exil et l'avènement de Jésus-Christ? C'est un raffinement de piété qu'on n'entend point; c'est un langage presque contemplatif; et cependant c'est le fondement de la religion et la première démarche de la foi. On regarde la nécessité de mourir comme une peine cruelle; la seule idée de la mort qui consolait tant nos pères, nous fait frémir; la fin de la vie est le terme de nos plaisirs, au lieu d'être celui de nos peines ; on la ménage aux dépens de la loi de Dieu et des obligations de l'Eglise; les soins qui aboutissent au corps sont infinis ; nos précautions sur ce point vont jusques à la faiblesse ; ou s'il arrive quelquefois de souhaiter ce dernier moment, c'est lassitude de la vie et de ses chagrins , c'est une disgrâce, une infirmité habituelle qui nous mine, une révolution dans nos affaires qui ne nous laisse plus espérer de plaisirs en ce monde, un établissement manqué, une mort, un accident, enfin un dégoût et un souhait d'amour -propre ; on s'ennuie d'être malheureux, maison n'est point empressé d'aller se réunir à Jésus-Christ ; et là-dessus on vient manger la cène du Seigneur, se renouveler le souvenir de sa passion et annoncer sa mort jusqu'à ce qu'il vienne : quelle indignité!
En second lieu, on annonce sa mort dans ce mystère, parce que Judas y forma comme la dernière résolution de le livrer. Or, qu'exige de nous ce souvenir? Ah ! mes Frères, un désir ardent de réparer par nos hommages l'impiété de tant de communions monstrueuses qui crucifient de nouveau Jésus-Christ. Tant de ministres perfides l'offrent dans tous les lieux où son nom est connu, avec des mains sacrilèges; tant de pécheurs impudiques, vindicatifs, mondains, ravisseurs, de tous les peuples, de toutes les nations, le reçoivent dans des bouches profanes. Nous devons sentir les outrages qu'y souffre Jésus-Christ , nous confondre devant lui sur ce que le plus signalé de ses bienfaits est devenu l'occasion des plus grands crimes , trembler sur nous-mêmes, admirer sa bonté, laquelle pour l'utilité d'un petit nombre d'élus a bien voulu s'exposer aux indignités de cette multitude infinie de pécheurs de tous les siècles et de tous les temps qui l'ont dés-
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honoré et qui le déshonorent, détourner par les larmes de notre cœur et par mille gémissements secrets les fléaux que les communions indignes ne manquent jamais d'attirer sur la terre. Car, si l'apôtre se plaignait autrefois que les corps frappés de plaies, les mnladies populaires, les morts soudaines n'étaient qu'une suite de ce sacrement profané ; ah ! vous nous frappez depuis longtemps, Seigneur. Vous versez sur nos villes et sur nos provinces la coupe de votre fureur ; vous armez les rois contre les rois et les peuples contre les peuples ; on n'entend parler que de combats et de bruits de guerre ; vous faites pleuvoir du ciel la stérilité sur nos campagnes ; le glaive de l'ennemi dépeuple nos familles et ôte aux pères la consolation de leurs vieux ans ; nous gémissons sous des charges qui, en éloignant de nos murs l'ennemi de l'Etat, nous livrent à la faim et à la misère ; les arts sont presque inutiles au peuple ; les gains et les trafics languissent, et l'industrie peut à peine fournir aux besoins ; les calamités secrètes et connues de vous seul sont encore plus touchantes que les publiques ; nous avons vu la faim et la mort moissonner nos citoyens et changer nos villes en déserts affreux. L'ennemi de votre nom profite de nos dissensions et usurpe votre héritage '.
D'où partent ces fléaux si longs et si terribles, grand Dieu ? Où se forment ces nuées de fureur et d'indignation qui éclatent depuis si longtemps sur nos têtes? N'êtes- vous pas armé pour punir les sacrilèges? Les attentats que l'on commet tous les jours aux pieds de vos autels contre votre corps, ne nous attirent-ils pas ces marques de votre colère ? Eh! frappeznous donc, Seigneur, vengez votre gloire ; ordonnez à l'ange qui est dans les airs de ne pas arrêter son bras, qu'il n'épargne pas les mai-
1 Ce passage ne saurait appartenir au discours prononcé le 20 décembre 1699, car c'était un moment de bonheur et de tranquillité. « Toute ta terre était en paix vers tes deux dernières années du xvue siècle ; éjjuque d'une trop courte durée. » Mais, sans doute, Massillon voulant prêcher ce même sermon dans l'Avent de 1709, ajouta ce morceau, hélas! trop de circonstance. La France alors était humiliée , et tout semblait menacer Louis XIV, malheureui dans sa vieillesse « ue cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation, tes oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la Fiance , périrent Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n'y eut point d'espérance de récolte... Plusieurs familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d'avoine. Mm» de Mainteuon en donna l'exemple. » Siècle île Louis XIV, cb. xxi. A cette funeste époque, les ressources étaient épuisées; le crédit n'existait plus; l'ennemi de la France triomphait.
sons où sont encore empreintes les traces d'un sang profané ; votre courroux est juste. Mais non, ne vengez point des crimes par d'autres crimes ; donnez la paix à nos jours ; écoutez les cris des justes qui vous la demandent : Seigneur, vous disent-ils avec le Prophète, nous attendions la paix, et ce bien n'est pas encore venu ' . Faites cesser les profanations que les guerres traînent toujours après elles; ne punissez plus les sacrilèges en les multipliant sur la terre ; rendez la majesté à tant de temples profanés, le culte et la dignité à tant (FEglises dépouillées , la splendeur et la magnificence à tant d'autels renversés, la paix à nos villes, l'abondance à nos familles, la consolation et l'allégresse à Israël ; rendez les enfants aux pères, et aux épouses désolées leurs époux; et, si nos malheurs ne vous touchent pas, laissez-vous toucher du moins à ceux de votre Eglise.
On annonce en troisième lieu la mort du Seigneur dans ce mystère, parce que Jésus- Christ s'y immole lui-même par la séparation mystique de son corps et de son sang. Que s'ensuit-il de là ? Qu'il faut être aux pieds dès autels comme si nous étions aux pieds de la croix, entrer dans les dispositions des disciples et des femmes de Jérusalem qui recueillirent les derniers soupirs de Jésus mourant et furent présents à la consommation de son sacrifice. Or quel éloignement n'avaient-ils pas pour un monde qui crucifiait leur maître ? Qu'avaient-ils encore à ménager avec ses meurtriers ? Craignaient-ils de se déclarer les disciples de celui qui se déclarait si hautement leur Sauveur, et au prix de tout son sang ? Ne disaient-ils pas au Père céleste : eh ! frappeznous nous-mêmes, Seigneur, qui sommes les coupables, et épargnez l'innocent. Quelle horreur pour leurs fautes passées qui attachaient un si bon maître à la croix ! quelle impression sensible de ses souffrances dans leur cœur! Ainsi, mes Frères, ménager encore le siècle, n'oser se déclarer qu'à demi pour la piété, rougir de la croix de Jésus-Christ, se mesurer dans ses démarclies de dévotion de telle sorte qu'il y règne encore un air et un goût du monde, qui se mêle, pour ainsi dire, dans les intérêts de notre vertu, ne pas confesser Jésus- Christ la tête levée, n'oser se dispenser d'un spectacle où il est moqué, d'une assemblée où
1 Jerem., vin, 15.
AVENT
il est offensé, d'une démarche dont l'innocence ne peut sortir entière, d'une bienséance dont les devoirs de la religion souffrent, de je ne sais quel train de vie dont le monde vous tait une nécessité, de certaines maximes qui blessent l'Evangile et que l'usage vous donne pour des lois ; prétendre user de ces ménagements, et néanmoins venir manger la pâque avec les disciples de Jésus-Christ; conserver encore des intelligences avec ses ennemis, et s'asseoir à sa table ; estimer les maximes qui le crucifient, et vouloir être les spectateurs et les compagnons fidèles de sa croix : ah ! c'est une contradiction.
Il a vaincu le monde ; il l'a attaché à sa croix ; il a fait expirer avec lui ses erreurs et ses maximes. Donc annoncer sa mort dans la communion, c'est rappeler le souvenir de sa victoire. Et si le monde vit et règne encore dans votre cœur, mon frère, ne détruisez-vous pas le fruit de sa mort? Ne disputez-vous pas à Jésus-Christ l'honneur de son triomphe ; et, au lieu d'annoncer sa mort, ne venez-vous pas la renouveler avec ses ennemis ?
D'ailleurs, on annonce en quatrième lieu sa mort dans ce mystère, parce qu'il est la consommation du sacrifice de la croix et qu'il nous en applique le fruit. Or, qui nous donne droit au fruit de la croix et par conséquent à la communion? Les souffrances, les mortifications, une vie pénitente et intérieure. Car, dites-moi, vivant dans les délices, oserez- vous venir annoncer la mort du Sauveur? Oserez vous nourrir un corps comme le vôtre, amolli par les plaisirs, flatté, caressé, oserez-vous, disje, le nourrir d'une chair crucifiée ? Oserezvous incorporer Jésus-Christ mourant et couronné d'épines dans des membres délicats et sensuels ? Cet assortiment ne serait- il pas monstrueux? Oserez-vous, en changeant sa chair en votre propre substance, la transformer en une chair molle et voluptueuse? Eh! ce serait un attentat. Pour vous nourrir de la chair de Jésus-Christ, il faut que vos membres puissent devenir ses membres, que son corps puisse prendre la figure du vôtre. Or, son corps est un corps crucifié, ses membres sont des membres souffrants; et, si vous vivez sans souffrir, si vous ne portez pas la mortification de Jésus- Christ sur votre corps, si peui-èlre vous n'avez jamais fait à vos sens et à vos désirs aucune violence, si vos jours se passent dans une tranquille mollesse, si les afflictions vous impa-
tientent, si tout ce qui contrarie votre humeur vous révolte, si vous ne vous prescrivez point d'œuvres mortifiantes, si celles que le ciel vous ménage ne sont pas bien reçues, comment voulez-vous unir votre chair à la chair de Jésus- Christ? On n'y pense point, mes Frères, et cependant une vie molle et sensuelle ne peut être qu'un préjugé d'une communion indigne. Enfin on annonce la mort du Seigneur dans ce mystère, parce qu'il y est lui-même comme dans un état de mort. Il a une bouche, et ne parle pas; des yeux, et ne s'en sert pas; des pieds, et ne marche pas. Regardez donc, mon frère, et faites selon ce modèle ; voilà comme vous devez annoncer sa mort en participant à son corps : il faut y porter des yeux instruits à être fermés pour la terre, une langue accoutumée au silence ou à des discours de Dieu , comme parle saint Paul , des pieds, des mains immobiles pour les œuvres de péché , des sens ou éteints ou mortifiés , en un mot, y porter une mort universelle sur votre corps. L'état de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est l'état du chrétien sur la terre : un état de retraite, de silence, de patience, d'humiliation, de divorce avec les sens. Car qu'est-ce que Jésus-Christ dans l'Eucharistie ? Il est dans le inonde comme s'il n'y était point; il est au milieu des hommes, mais invisible ; il entend leurs vains discours, leurs conseils chimériques, leurs espérances frivoles, mais il n'y prend aucune part ; il voit leurs sollicitudes, leurs agitations, leurs entreprises, et il les laisse faire. On lui rend des honneurs divins, et on l'outrage ; et toujours le même, il paraît insensible aux insultes comme aux hommages. Il voit renouveler les siècles, les empires, les familles; les mœurs changer; le goût des hommes et des âges varier; les coutumes s'éteindre et puis revivre ; la figure de ce monde dans une révolution éternelle ; les hérésies prévaloir; son héritage déchiré ; des guerres, des séditions, des bouleversements soudains; l'univers entier ébranlé; et il est tranquille sur ses ruines, et rien ne le tire de son application intime et ineffable à son Père ; et rien ne trouble le repos divin de son sanctuaire où il est toujours vivant , afin d'intercéder pour nous. Regardez, encore une fois, et fuites selon ce modèle. Portons-nous à la table sacrée des yeux fermés depuis longtemps à tout ce qui peut blesser notre âme, une langue environnée d'une garde de circonspection et de pudeur.
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des oreilles chastes et impénétrables aux sifflements du serpent et à la volupté des sons et des voix si propres à amollir le cœur, une âme insensible aux mépris comme aux louanges , une âme hors de la portée des événements d'ici-bas, à l'épreuve des révolutions de la vie, égale dans la bonne et dans la mauvaise fortune, voyant, avec des yeux étrangers, indifférents, tout ce qui se passe ici-bas, estimant les biens et les maux qui lui arrivent comme chose qui ne la regarde pas , et, à travers toutes les agitations de la terre , le tumulte des sens, la contradiction des langues, les vaines entreprises des hommes, toujours attentive à ne pas se laisser ravir la paix de son cœur, à marcher toujours d'un pas égal vers l'éternité, à ne point perdre de vue son Dieu et à avoir toujours sa conversation dans le ciel '.
Ce n'est pas que je veuille exclure de l'autel tous ceux qui n'ont pas encore atteint cet état de mort. Hélas 1 c'est l'aflaire de toute la vie ; et la chair de Jésus-Christ est un secours établi pour nous fortifier et nous aider dans cette entreprise. Mais il faut y tendre pour ne pas approcher de l'autel indignement ; il faut être aux prises avec ses sens, avec sa corruption, avec ses faiblesses, et se gagner tous les jours sur quelque article ; il faut pratiquer l'abnégation chrétienne ; il faut expier par la retraite, par le silence, par les larmes, par la prière, par les macérations, les victoires journalières que les impressions du monde et des sens remportent sur nous; il faut se relever avec avantage de ses chutes. Mais je veux vous donner à entendre qu'une communion n'est pas l'affaire d'un jour et d'une solennité; que toute notre vie doit être une préparation à l'Eucharistie ; que toutes nos actions doivent être comme des pas qui nous conduisent à l'autel ; que la vie de la plupart des gens du monde , de ceux même qui ne sont pas dans le désordre, qui ne se gênent sur rien, qui vivent selon les sens, qui ne sont vifs que sur les intérêts de la terre, est une vie qui n'annonce pas la mort du Seigneur et qui dès-là vous exclut de ce mystère. Je veux vous faire comprendre que l'Eucharistie est un festin, si je l'ose dire, de deuil et de mort ; que les joies, les plaisirs, les vaines décoralions déparent celte table sacrée, et vous font reje-
ter comme celui qui s'y présente avec un habit sale et déchiré ; qu'on ne peut passe nourrir en même temps et des viandes d'ici-bas et du pain du ciel ; et que du moment que les Israélites arrivés sur les frontières de Chanaan eurent commencé à manger les fruits de la terre, dit l'Ecriture, la manne cessa de tomber, et il n'usèrent plus depuis de cette nourriture céleste : Defecitque manna postquam comederunt de frugibus terrœ\ Je veux vous faire comprendre que ce sacrement est le fruit et non pas la marque de la pénitence ; que ces communions dont une solennité décide, font plus de profanateurs que d'adorateurs véritables ; qu'on ne peut se nourrir du corps de Jésus-Christ sans vivre de son Esprit ; qu'il faut même que la plénitude de l'Esprit Saint repose sur une âme comme sur Marie, avant que Jésus-Christ vienne dans elle comme s'y incarner de nouveau. Je veux vous faire comprendre que la lecture des Livres saints et les rigueurs salutaires de la pénitence doivent préparer dans nos cœurs une demeure h Jésus-Christ , afin que nous soyons comme des arches saintes et que cette manne cé!e?te y repose au milieu des tables de la loi et de la verge d'Aaron. Je veux vous faire comprendre que rien ne doit tant vous faire trembler, vous qui vivez dans les dangers du siècle et qui les aimez, que toutes les communions que vous avez faites avant que de vous être éprouvés, et avec la seule précaution d'une confession. Je veux vous faire comprendre que le pain rie vie se change en poison pour la plupart des fidèles ; que l'autel voit presque plus de crimes que le théâtre ; que Jésus-Christ est plus outragé dans son sanctuaire que dans les assemblées des pécheurs ; et que les solennités ne sont plus que des mystères de deuil pour lui , et des jours établis pour le déshonorer. Je veux, en un mot, vous faire comprendre que pour en approcher dignement il faut une foi respectueuse qui nous fasse discerner; une foi prudente qui nous fasse éprouver; une foi vive qui nous fasse aimer; une foi généreuse qui nous fasse immoler. Hors de là, c'est se rendre coupable du corps et du sang du Seigneur; c'est manger et boire son jugement. Ah ! Seigneur, que j'ai peu connu jusqu'ici l'innocence et l'extrême pureté que vous demandez de ceux qui viennent se nourrir de ce
' Conversatio in cœlis est. Philip., ni, 20.
1 Jos., v, 12.
AVENT
pain céleste ! Le Centenier, cet homme d'une foi si -vive, fi humble, si éclairée, cet homme si riche en bonnes œuvres, qui aimait votre peuple, qui élevait des édifices sacrés en votre nom, destinés aux prières publiques et à l'interprétation de vos Ecritures ; cet homme ne se croit pas digne de vous recevoir même dans sa maison. La plus pure même des vierges, lorsqu'un Ange lui annonce que vous allez descendre dans son sein, en est effrayée ; elle entre dans son néant, et, s'il lui reste encore la force de parler, c'est pour demander comment cela se pourra faire. Et qui suis-je, Seigneur, pour oser m'asseoir à votre table avec si peu de précaution ? moi qui viens paraître vide devant vous ; moi qui n'ai à vous offrir que les restes d'un cœur que le monde a occupé si longtemps ; moi qui ne suis à vous que par intervalles, et qui laisse encore aux créatures et aux passions le fond et l'état de mon cœur ; moi qui ne porte à vos autels que de faibles essais de salut et des œuvres consommées de péché ; moi qui n'ai par-dessus les autres pécheurs que l'abus de vos grâces, que des lumières inutiles, que des sentiments qui s'exhalent par désirs , que mille inspirations qui n'obtiennent jamais de moi que de vaines démarches de conversion, qu'un cœur incapable de se familiariser ni avec le péché ni avec la vertu, qu'un naturel heureux et presque de son propre fonds ennemi des excès et du vice et que j'ai pourtant altéré.
Ah ! Seigneur, les fruits d'une communion sainte sont si abondants, si sensibles, l'âme en sort si inondée de vos grâces et de vos faveurs que, quand je n'aurais point d'autres marques de l'indignité de mes communions que leur inutilité, je devrais trembler et me confondre. Quand on mange votre chair dignement, vous nous apprenez qu'on a encore faim ; et je me retire de cette table sacrée fatigué, lassé de mes hommages ; je respire au sortir de là comme au sortir d'une bienséance et d'une gêne ; je m'applaudis d'en être quitte comme si je venais de finir une affaire pénible ; et, si je sens le goût réveillé, c'est celui des plaisirs et du monde. Quand on a mangé votre chair dignement, on demeure en vous,
et vous demeurez en nous ' ; c'est-à-dire, que votre sang précieux qui coule encore dans nos veines, nous laisse vos inclinations, vos traits, votre ressemblance , et que nous sommes d'autres vous-même ; que, comme de jeunes princes héritiers d'un sang royal, on doit voir briller sur notre visage, je ne sais quel air de majesté qui annonce notre noblesse ; il ne doit plus paraître en nous que des inclinations nobles, célestes, et des sentiments dignes du sang que nous avons reçu ; e4 cependant je me trouve toujours des désirs terrestres, des penchants bas et rampants, un cœur qui se traîne encore sur la boue, et qui ne sait s'élever audessus des créatures et retourner jusque dans votre sein dont il est sorti. Quand on mange votre chair dignement, vous nous apprenez qu'on vit pour vous, et qu'on vit éternellement8; et j'ai continué de vivre pour le monde, pour moi-même, pour les hommes qui m'environnent, pour mes plaisirs, pour mes projets de fortune, pour mes affaires, pour une famille, pour des enfants, pour ma gloire ; pour vous, à peine un seul moment dans la journée. Que faut-il donc que je fasse, Seigneur? Que je me retire de votre table ? Quoi 1 ce fruit de vie me serait interdit ? Quoi I le pain de consolation ne serait plus rompu pour moi ? Non, Seigneur, vous ne voulez point m'en exclure, vous voulez m'en rendre digne ; vous ne voulez pas que je m'en retire, mais vous voulez que je m'y prépare ; vous ne me refusez pas le pain des enfants, mais vous ne voudriez pas que mon indignité vous obligeât de me présenter un serpent à sa place. Préparez-vous donc vousmême dans mon cœur une demeure digne de vous; aplanissez-en les hauteurs; redressez-en l'obliquité ; purifiez mes désirs ; corrigez mes inclinations, créez-en plutôt de nouvelles. Vous seul pouvez être votre précurseur et vous préparer les voies dans les âmes. Remplissez-nous donc, Seigneur, de votre Esprit, afin que nous mangions votre corps dignement et que nous vivions éternellement pour vous. Ainsi soit-il.
1 Qui manducat menti carme n... in me manet, et ego in illo.
Joan., VI, 57.
- Qui manducat me et ipse vivet propter me... vivet in sternum. Joan., VI, 58, 59.