PREMIÈRE PARTIE
L'homme n'avait été placé sur la terre que pour rendre à l'auteur de son être la gloire et l'hommage qui lui étaient dus. Tout le rappelait à ces devoirs, et tout ce qui devait l'y rappeler, l'en éloigna. 11 devait à sa majesté suprême son adoration et ses hommages, à sa bonté paternelle son amour, à sa sagesse infinie le sacrifice de sa raison et de ses lumières. Ces devoirs, gravés dans le fond de son cœur et nés avec lui, lui étaient encore sans cesse annoncés par toutes les créatures : il ne pouvait ni s'écouter lui-même, ni écouter tout ce qui était autour de lui sans les retrouver. Cependant il les oublie ; il les efface de son cœur. Il ne vit plus dans l'ouvrage l'honneur et le culte qui était dû à l'ouvrier souverain ; dans les bienfaits dont il le comblait, l'amour qu'il devait à son bienfaiteur; dans les ténèbres répandues sur les effets mèmr s de la nature, l'impossibilité de sonder à plus forte raison les secrets de Dieu, et la défiance où il devait vivre de ses propres lumières. L'idolâtrie rendait donc à la créature le culte que le Créateur s'était réservé à lui seul ; la Synagogue l'honorait des lèvres, et l'amour qu'elle lui devait se bornait à des hommages extérieurs, qui n'étaient pas dignes de lui ; la philosophie s'égarait dans ses pensées, mesurait les lumières de Dieu à celles de l'homme, et croyait que la raison qui se méconnaissait elle-même, pouvait connaître toute vérité : trois plaies répandues sur toute la face de la terre. En un mot, Dieu n'était plus connu ni glorifié, et l'homme ne se connaissait plus lui-même.
Et premièrement à quels excès l'idolâtrie
1 Gloria in altissimis Deo, et in terra pax bominibus.
Luc, u, 14.
FÊTE DE NOËL
n'avait-elle pas poubsé son culte profane? La mort d'une personne chère l'érigeait bientôt en divinité; et ses viles cendres, sur lesquelles son néant était écrit en caractères si ineffaçables, devenaient elles-mêmes le titre de sa gloire et de son immortalité. L'amour conjugal se fit des dieux ; l'amour impur l'imita, et voulut avoir ses au'.els : l'épouse et l'amante, l'époux et l'amant criminel eurent des temples, des prêtres et des sacrifices. La folie ou la corruption générale adopta un culte si bizarre et si abominable; tout l'univers en fut infecté ; la majesté des lois de l'empire l'autorisa : la magnificence des temples, l'appareil des sacrifices, la richesse immense des simulacres rendirent cette extravagance respectable. Chaque peuple fut jaloux d'avoir ses dieux; au défaut de l'homme, il offrit de l'encens à la bête ; les hommages impurs devinrent le culte de ces divinités impures; les villes, les monlagncs, les champs, les déserts en furent souillés, et virent des édifices superbes consacrés à l'orgueil, à l'impudicité, à la vengeance. La multitude des divinités égala celle des passions : les dieux furent presque aussi multipliés que les hommes ; tout devint Dieu pour l'homme ; et le Dieu véritable fut le seul que l'homme ne connut point1.
Le monde était plongé depuis sa naissance presque dans l'horreur de ces ténèbres. Chaque siècle y avait ajouté de nouvelles impiétés. Plus les temps marqués du Libérateur approchaient, plus la dépravation semblait croître parmi les hommes. Rome elle-même, maîtresse de l'univers, s'était soumise aux différents cultes des nations qu'elle avait subjuguées, et voyait s'élever au milieu de ses murs les idoles diverses de tant de peuples soumis qui devenaient plutôt les monuments publics de sa folie et de son aveuglement que de ses victoires.
Mais enfin, quoique toute chair eût corrompu sa voie, Dieu ne voulait plus faire pleuvoir sa colère sur les hommes, ni les exterminer par un nouveau déluge. Il voulait les sauver. Il avait mis dans le ciel le signe de son alliance avec le monde; et ce signe véritable n'était pas cet arc lumineux et grossier, qui paraît dans les nuées : c'était Jésus-Christ son Fils unique, le Verbe fait chair, le sceau véritable de l'alliance éternelle, et la seule lumière qui vient éclairer tout le monde.
1 Imitation d'une belle et célèbre eipression de Bossue t : « Tout était Dieu excepté Dieu même. »
Il paraît aujourd'hui sur la terre, et rend à son Pore la gloire que l'impiété d'un culte public avait voulu lui ravir. L'hommage que lui rend son âme sainte unie au Verbe, déilommage d'abord sa majesté suprême de tous les honneurs que l'univers lui avait jusque-là refusés pour les prostituer à la créature, l'n adorateur Homme-Dieu rend plus de gloire à la divinité que tous les siècles et tous les peuples idolâtres ne lui en avaient ôté ; et il fallait bien que cet hommage fût agréable au Dieu souverain, puisque lui seul effaça l'idolâtrie de dessus la terre, fit tarir le sang des victimes impures, renversa les autels profanes, imposa silence aux oracles des démons, mit en poussière les vaines idoles et changea leurs ttmples superbes , jusque là les asiles de toutes les abominations, en des maisons d'adoration et de prière. Ainsi l'univers changea de face; le seul Dieu, inconnu dans Athènes même et au milieu des villes les plus célèbres par leur science et par leur politesse , fut adoré : le monde reconnut son auteur; Dieu rentra dans ses droits; un culte digne de lui s'établit sur toute la terre ; et il eut partout des adorateurs qui l'adorèrent en esprit et en vérité.
Voilà le premier bienfait de la naissance de Jésus-Christ, et la première gloire qu'il rend à son Père. Mais, mes Frères, ce grand bienfait est-il pour nous ? Nous n'adorons plus de vaines idoles : un Jupiter incestueux, une Vénus impudique, un Mars vindicatif et cruel ; mais Dieu en est-il plus glorifié parmi nous? Ne mettons-nous pas à leur place la fortune, la volupté, la faveur du maître, le monde avec tous ses plaisirs? Car tout ce que nous aimons plus que Dieu, nous l'adorons; tout ce que nous préférons à Dieu, devient notre Dieu luimême ; tout ce qui fait le seul objet de nos pensées, de nos désirs et de nos affections, de nos craintes et de nos espérances, fait aussi tout notre culte ; et nos dieux sont nos passions auxquelles nous sacrifions le Dieu véritable.
Or, que d'idoles encore de cette espèce dans le monde chrétien 1 Vous, cette créature infortunée à laquelle vous avez prostitué votre cœur, à laquelle vous sacrifiez vos biens, votre fortune, votre gloire, votre repos, et dont ni les motifs de la religion, ni ceux mêmes du monde ne peuvent vous détacher, c'est votre idole ; et que lui manque-t-il pour être votre divinité infâme, puisque dans votre fureur vous ne lui en refusez pas même le nom ? Vous,
AVENT
cette cour, cette fortune qui vous occupe, qui vous possède, à laquelle vous rapportez tous vos soins, toutes vos démarches, tous vos mouvements, tout ce que vous avez d'âme, d'esprit, de volonté, votre vie tout entière, c'est votre idole; et quel hommage criminel lui refusez-vous, dès qu'elle l'exige, et qu'il peut devenir le prix de ses faveurs? Vous, cette intempérance honteuse qui avilit votre nom et votre naissance, qui n'est plus même de nos mœurs, qui a noyé et abruti tous vos talents dans les excès du vin et de la débauche *, qui, en vous rendant insensible à tout le reste, ne vous laisse de goût et de sentiment que pour les plaisirs abrutissants de la table, c'est votre idole; vous ne comptez vivre que les moments que vous lui donnez ; et votre cœur rend encore plus d'hommage à ce dieu infâme et abject que vos chants insensés et profanes. Les passions firent les dieux autrefois ; et Jésus- Christ n'a détruit ces idoles qu'en détruisant les passions qui les avaient élevées ; vous les relevez en faisant revivre toutes les passions qui avaient rendu le monde entier idolâtre. Et que sert de connaître un Dieu seul, si vous portez ailleurs vos hommages ? Le culte est dans le cœur; et si le Dieu véritable n'est pas le Dieu de votre cœur, vous mettez, comme les païens, les viles créatures à sa place, et vous ne lui rendez pas la gloire qui lui est due. Aussi Jésus-Christ ne se borne pas à manifester le nom de son Père aux hommes, et à établir sur le débris des idoles la connaissance seule du Dieu véritable. Il lui forme des adorateurs qui ne compteront pour rien les hommages extérieurs, si l'amour ne les anime et ne les sanctifie, et qui regarderont la miséricorde, la justice, la sainteté, comme les offrandes les plus dignes de Dieu, et l'appareil le plus pompeux de leur culte : second bienfait de la naissance de Jésus Christ, et seconde sorte de gloire qu'il rend à son Père.
En effet, Dieu était connu dans la Judée *, dit le Prophète : Jérusalem ne voyait point d'idoles, élevées dans ses places publiques , y usurper les hommages qui étaient dus au Dieu
1 Quatre on cinq mois avant ce sermon, la duchesse d'Orléans écrivait : a s'enivrer est chose fort commune chez les femmes en France. » En 1704 , elle ecriv.it encore : « L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes femmes, s Quant an reste, il suffit de lire les Mémoires de Saint-Simon pour voir combien les misères humaines se glissent hélas ! partout, même dans les sociétés les plus polies et les plus chrétiennes.
* Notas in Jndea Deus. Ps. lxxv, 2.
d'Abraham ; il n'y avait ni simulacre dans Jacob, ni augure dans Israël i ; celte portion seule de la terre s'était préservée de la contagion générale ; mais la magnificence de son temple , l'appareil de ses sacrifices, la pompe de ses solennités, l'exactitude de ses observances légales faisait' tout le mérite de son culte. On bornait à ces devoirs extérieurs toule la religion. Les mœurs n'en étaient pas moins criminelles : l'injustice, la fraude, le mensonge, l'adultère, tous les vices subsistaient et étaient même autorisés par ces vains dehors de culte. Dieu était honoré des lèvres ; mais le cœur de ce peuple ingrat était toujours éloigné de lui.
Jésus-Christ vient détromper la Judée d'une erreur si grossière, si ancienne, et si injurieuse à son Père. Il vient leur apprendre que l'homme peut se contenter des seuls dehors, mais que Dieu ne regarde que le cœur; que tout hommage extérieur qui le lui refuse , est une insulte et une hypocrisie plutôt qu'un culte véritable ; qu'il est inutile de purifier le dehors, si le dedans est plein d'infection et de pourriture; et qu'on n'adore Dieu véritablement qu'en l'aimant.
Mais, hélas 1 mes Frères, cette erreur si grossière et si souvent reprochée par Jésus-Christ à la synagogue, n'est-elle pas encore l'erreur de la plupart d'entre nous? A quoi se réduit tout notre culte? A quelques observances extérieures ; à remplir certains devoirs publics prescrits par la loi ; et encore c'est la religion des plus sages. Ils viennent assister aux mystères saints ; ils ne se dispensent qu'avec scrupule des lois de l'Eglise ; ils récitent quelques prières que l'usage a consacrées ; ils célèbrent les solennités, et grossissent la foule qui court à nos temples, voilà tout. Mais en sont-ils plus détachés du monde et de ses plaisirs criminels ; moins occupés des soins de la parure et de la fortune; plus disposés à rompre un engagement criminel ou à s'éloigner des occasions où leur innocence fait toujours naufrage ? Portent-ils à ces pratiques extérieures de religion un cœur pur, une foi vive, une charité non feinte? Toutes leurs passions subsistent toujours avec ces œuvres religieuses qu'ils donnent à l'usage plus qu'à la religion. Et remarquez , je vous prie, mes Frères, qu'on n'oserait s'en dispenser tout à fait, vivre comme des impies sans au-
1 Non est idolum in Jacob, nec videtur simulacrnm in Israël. Num., «in, 21.
1 Faisait, 1745; faisaient, Renouard.
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cune profession de culte, sans en remplir du moins quelques devoirs publics : on se regarderait comme des anatlièmes dignes des foudres du ciel. Et on ose souiller ces devoirs saints par des mœurs criminelles; et on ne se regarde pas avec horreur en rendant inutile ce reste superficiel de religion par une vie que la religion condamne et abhorre ; et on ne craint point la colère de Dieu en continuant des crimes qui l'attirent sur nos têtes, et en bornant tout ce qui lui est dû à de vains hommages qui l'insultent.
Cependant, je l'ai déjà dit, de tous les mondains^e sont là les plus sages, et ceux qui paraissent les plus réguliers aux yeux du monde. Ils n'ont pas encore secoué le joug, comme tant d'autres; ils ne se font pa3 une gloire affreuse de ne pas croire en Dieu ; ils ne blasphèment pas ce qu'ils ignorent ; ils ne regardent pas la religion comme un jeu et une invention humaine, ils veulent y tenir encore par quelques dehors ; mais ils n'y tiennent point par le cœur ; mais ils la déshonorent par leurs désordres ; mais ils ne sont chrétiens que de nom. Ainsi encore plus qu'autrefois sous la synagogue , les dehors magnifiques du culte subsistent parmi nous, avec la dépravation des mœurs la plus profonde et la plus universelle que les prophètes aient jamais reprochée à l'endurcissement et à l'hypocrisie des Juifs ; ainsi la religion dont nous nous glorifions , n'est plus qu'un culte superficiel pour la plupart des fidèles ; aiDsi cette alliance nouvelle, qui ne devait être écrite que dans les cœurs ; cette loi d'esprit et de vie , qui devait rendre les hommes tout spirituels ; ce culte intérieur, qui devait donner à Dieu des adorateurs en esprit et en vérité, ne lui a donné que des fantômes ; que de faux adorateurs ; que des apparences de culte; en un mot qu'un peuple encore juif, qui l'honore des lèvres, mais dontlecœur corrompu, souillé de mille crimes, enchaîné par mille passions injustes, est toujours éloigné de lui l.
Voilà le second bienfait de la naissance de Jésus-Christ auquel nous n'avons aucune part.
' Massillon pense ici comme Madame, mère du régent. Mais qui ne connaît pas l'éditioi de 1*05, se demanderait si de telles paroles ont été vraiment prononcées devant le roi Lonis XIV. Madame écrivait donc en celle même année 1099 : « fiien n'est plus rare en France (il fallait dire à la cour, remarque justement M. Sainte-Beuve) que la foi chrétienne ; et, si le roi voulait punir tons ceux qui se rendent coupables des plus grands vices , il ne »err»it p'us autour de lui ni nobles, ni princes, ni serviteurs ; il n'y aurait même aucune maison de France qui ne fût en deuil. »
Il vient abolir un culte tout extérieur qui se bornait à des sacrifices d'animaux et à des observances légales, et qui ne rendait pas à Dieu la gloire qui lui est due, en ne lui rendant pas l'hommage de notre amour, seul capable de le glorifier; il vient substituer à ces vaines apparences de religion une loi qui doit s'accomplir toute dans notre cœur, un culte dont l'amour pour son Père doit être le premier et le principal hommage. Cependant ce culte saint, ce précepte nouveau, ce dépôt sacré qu'il nous a laissé, a dégénéré entre nos mains : nous en avons fait un culte tout pharisaïque où le cœur n'a point de part, qui ne change pas nos penchants déréglés , qui n'influe point sur nos mœurs, et qui nous rend d'autant plus criminels que nous abusons du bienfait qui devait effacer et purifier tous nos crimes.
Enfin les hommes avaient voulu encore ravir à Dieu la gloire de sa providence et de sa sagesse éternelle. Les philosophes, frappés de l'extravagance d'un culte qui multipliait les dieux à l'infini, et forcés par les lumières seules de la raison de reconnaître un seul Etre suprême, en défiguraient la nature par mille opinions insensées. Les uns se représenlaient un Dieu oisif, retiré en lui-même, jouissant de son propre bonheur, ne daignant pas s'abaisser à regarder ce qui se passe sur la terre , ne comptant pour rien les hommes qu'il avait créés, aussi peu touché de leurs vertus que de leurs vices, et laissant au hasard le cours des siècles et dos saisons, les révolutions des Empires, la destinée de chaque particulier, la machine entière de ce vaste univers et toute la dispensation des choses humaines. Les autres l'assujélissaient à un enchaînement fatal d'événements : ils. en faisaient un Dieu sans liberté et sans puissance ; et , en le regardant comme le Maître des hommes, ils le croyaient l'esclave des destinées. Les égarements de la raison étaient alors la seule règle de la religion et de la croyance de ceux qui passaient pour être les plus éclairés et les plus sages.
Jésus-Christ vient rendre à son Père la gloire que les vains raisonnements de la philosophie lui avaient ôtée. Il vient apprendre aux hommes que la foi est la source des véritables lumières, et que le sacrifice de la raison est le premier pas delà philosophie chrétienne; il vient en fixer les incertitudes, en nous apprenant ce que nous devons connaître de l'Etre suprême et ce que nous en devons ignorer.
Ce n'était pas assez en effet que les hommes, pour rendre gloire à Dieu, lui fissent un sacrifice de leur vie comme à l'auteur de leur être, et reconnussent par cet aveu l'impiété de l'idolâtrie ; qu'ils lui fissent un sacrifice de leur amour et de leur cœur comme à leur souveraine félicité, et avouassent par là l'insuffisance et l'inutilité du culte extérieur et pharisaïque de la synagogue. Il fallait encore qu'ils lui sacrifiassent leur raison comme à leur sagesse et à leur vérité éternelle , et se désabusassent ainsi des vaines recherches et de l'orgueilleuse science des philosophes.
Or, la naissance seule d'un Homme-Dieu, l'union ineffable de notre nature avec une Personne divine, déconcerte toute la raison humaine ; et ce mystère incompréhensible, proposé aux hommescomme toute leur science, toute leur vérité, toute leur philosophie, toute leur religion, leur fait d'abord sentir que la vérité qu'ils avaient jusque-là cherchée en vain, il faut la chercher, non par les vains efforts, mais par le sacrifice de la raison et de nos faibles lumières.
Mais, hélas 1 où sont parmi nous les fidèles qui font à la foi un sacrifice entier de leur raison ; et qui, renonçant à leurs propres lumières, baissent les yeux avec un silence de respect et d'adoration, devant les ténèbres majestueuses de la religion? Je ne parle pas de ces impies qui vivent encore au milieu de nous et qui ne veulent point de Dieu. Eh ! il faut les livrer à l'horreur et à l'indignation de tout l'univers qui connaît une Divinité et qui l'adore, ou plutôt les livrer à l'horreur de leur propre conscience , laquelle malgré eux l'invoque et la réclame en secret, tandis qu'ils se glorifient tout haut de ne pas la connaître.
Je parle de la plupart des fidèles, qui ont presque de la Divinité une idée aussi fausse et aussi humaine qu'en avaient autrefois les philosophes païens ; qui ne la comptent pour rien dans tous les événements do la vie ; qui vivent comme si le hasard ou le caprice des hommes décidait de toutes les choses d'ici-bas ; et qui ne connaissent que le bonheur ou le malheur, comme les deux seules divinités qui gouvernent le monde et qui président à tout ce qui se passe sur la terre. Je parle de ces hommes de peu de foi, qui, loin d'adorer les secrets de l'avenir dans les conseils profonds et impénétrables de la Providence, vont les chercher dans des prédictions ridicules et puériles ; at-
tribuent à l'homme une science que Dieu s'est réservée à lui seul ; attendent avec une folle persuasion, sur les rêveries d'un faux prophète, des événements et des révolutions, qui doivent décider de la destinée des peuples et des Empires, fondent là-dessus de vaines espérances pour eux-mêmes, et renouvellent ou l'extravagance des augures et des aruspices païens, ou l'impiété de la Pjlhonisse de Saùl et des oracles de Delphes et de Dodone '. Je parle de ceux qui voudraient voir clair dans les voies éternelles de Dieu sur nos destinées; et qui, ne pouvant par les seules forces de la raison résoudre les difficultés insurmontables des mystères de la grâce sur le salut des hommes, loin de s'écrier, comme l'Apôtre : 0 profondeur de la sagesse et de la science de Dieu * ! sont tentés de croire ou que Dieu ne se mêle point de notre salut ou qu'il est inutile que nous nous en mêlions nous mêmes. Je parle de ces personnes dissipées dans le monde, qui trouvent toujours plausible, convaincant, tout ce que l'incrédulité oppose de plus faible et de plus insensé à la foi; qui sont ébranlées au premier doule frivole que l'impie propose; qui sembleraient être ravies que la religion fût fausse; et qui sont moins touchées de ce poids respectable de preuves qui accablent une raison orgueilleuse et qui en établissent la vérité que d'un discours en l'air qui la combat, où il n'y a souvent de sérieux que la hardiesse de l'impiété et du blasphème. Enfin, je parle de beaucoup de fidèles, qui renvoient au peuple la croyance de tant de faits merveilleux que l'histoire de la religion nous a conservés ; qui semblent croire que tout ce qui est au-dessus des forces de l'homme , passe aussi la puissance de Dieu ; et qui refusent les miracles à une religion qui n'est fondée que sur eux et qui est le plus grand de. tous les miracles elle-même.
Voilà comment nous ravissons encore à Dieu la gloire que la naissance de Jésus-Christ lui avait rendue. Elle nous avait appris à sacrifier au mystère incompréhensible de sa manifestation dans notre chair nos propres lumières, et à ne plus vivre que de la foi ; elle avait
1 Ces vaines superstitions se rencontraient à la cour, surtout dans ceux qu'on appelait libertins. Le duc d'Orléans, en particulier, aimait les choses extraordinaires, et cherchait à savoir l'avenir ; surtout il aurait voulu voir le di..ble. On peut voir ce que dit Saint-Simon à ce sujet. T. m, p. 297. Ed. de M. Chéruel, in- 12.
s 0 altitudo divitiaruin sapientiae et scientiae Dei ! Rom., xi, 33.
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fixé les incertitudes de l'esprit humain, et l'avait ramené des égarements et des abîmes où la raison l'avait précipité, à la voie de la vérité et de la vie ; et nous l'abandonnons ; et, sous l'empire même de la foi, nous voulons marcher encore comme autrefois, sous les étendards, si j'ose parler ainsi, d'une faible raison. Les mystères de la religion qui nous passent, nous révoltent; nous réformons tout ; nous doutons de tout ; nous voulons que Dieu pense comme l'homme. Sans perdre entièrement la foi. nous la laissons affaiblir au dedans de nous ; nous n'en faisons aucun usage ; et c'est cet affaiblissement de la foi qui a corrompu les mœurs, multiplié les vices, allumé dans tous les cœurs l'amour des choses présentes , éteint l'amour des biens à venir, mis le troubte, la haine, la dissension parmi les fidèles, et effacé ces premiers traits d'innocence, de sainteté, de charité, qui avaient d'abord rendu le Christianisme si respectable à ceux mêmes qui refusaient de s'y soumettre. Mais non-seulement la naissance de Jésus-Christ rend à Dieu la gloire que les hommes avaient voulu lui ravir ; elle rend encore aux hommes la paix qu'ils n'avaient cessé de se ravir à eux-mêmes : Et in terra pax hominibus '.