‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 111 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Une paix universelle régnait dans tout l'univers quand Jésus-Christ, le Prince de la Paix * , parut sur la terre : toutes les nations, soumises à l'Empire Romain, portaient paisiblement le joug de ces maîtres orgueilleux du monde; Rome elle-même, après des dissensions civiles, qui avaient dépeuplé ses murs, répandu ses proscrits dans les îles et dans les déserts, et inondé l'Asie et l'Europe du sang de ses citoyens, respirait de l'horreur de tous ces troubles ; et, réunie sous l'autorité d'un César, elle trouvait dans sa servitude la paix dont elle n'avait jamais pu jouir dans sa liberté.

L'univers était donc paisible; mais ce n'était là qu'une fausse paix. L'homme, en proie à ses passions injustes et violentes, éprouvait au dedans de lui-même la guerre et la dissension la plus cruelle ; éloigné de Dieu ; livré aux agitations et aux fureurs de son propre cœur ; combattu par la multiplicité et la contrariété éternelle de ses penchants déréglés, il ne pouvait

1 Luc, n, i4.

* Princeps paci*. h., n, 6.

trouver la paix, parce qu'il ne la cherchait que dans la source même de ses troubles et de ses inquiétudes. Les philosophes s'étaient vantés de pouvoir la donner à leurs disciples ; mais ce calme universel des passions qu'ils promettaient à leur sage, et qu'ils annonçaient avec tant d'emphase, en pouvait réprimer les saillies, mais en laissait tout le venin et tout le tumulte dans le cœur. C'était une paix d'orgueil et d'ostentation ; elle masquait les dehors ; mais sous ce masque d'appareil, l'homme se retrouvait toujours lui-même.

Jésus-Christ descend aujourd'hui sur la terre pour apporter aux hommes cette paix véritable que le monde jusque-là n'avait pu leur donner. Il vient porter le remède jusqu'à la source du mal. Sa divine philosophie ne se borne pas à donner de ces préceptes pompeux qui pouvaient plaire à la raison, mais qui ne guérissaient pas les plaies du cœur ; et comme l'orgueil, la volupté, les haines et les vengeances avaient été les sources fatales de toutes les agitations que le cœur de l'homme avait éprouvées, il vient lui rendre la paix en les tarissant par sa grâce, par sa doctrine et par son exemple.

Oui, mes Frères, je dis que l'orgueil avait été la première source des troubles qui déchiraient le cœur des hommes. Quelles guêtres, quelles fureurs cette funeste passion n'avaitelle pas allumées sur la terre? De quels torrents de sang n'avait-elle pas inondé l'univers? Et l'histoire des peuples et des empires, des princes et des conquérants, l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, qu'est-elle que l'histoire des calamités dont l'orgueil avait, depuis le commencement, affligé les hommes? Le monde entier n'était qu'un théâtre lugubre où cette passion hautaine et insensée donnait tous les jours les scènes les plus sanglantes. Mais ce qui se passait au dehors n'était que l'image des troubles que l'homme orgueilleux éprouvait au dedans de lui-même. Le désir de s'élever était une vertu ; la modération passait pour lâcheté. Un homme seul bouleversait sa patrie, renversait les lois et les coutumes, faisait des millions de malheureux, pour usurper la première place parmi ses citoyens ; et le succès de son crime lui attirait des hommages; et son nom, souillé du sang de ses frères, n'en avait que plus d'éclat dans les annales publiques qui en conservaient la mémoire ; et un scélérat heureux devenait le

AVENT

plus grand homme de son siècle. Cette passion, en descendant dans la foule était moins éclatante ; mais elle n'en était pas moins vive et furieuse. L'homme obscur n'était pas plus tranquille que l'homme public ; chacun voulait l'emporter sur ses égaux : 1'oraleiir, le philosophe se disputaient, s'arrachaient la gloire, l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles; et, comme les désirs de l'orgueil sont insatiables, l'homme à qui il était alors honorable de s'y livrer tout entier, ne pouvant s'y fixer, ne pouvait aussi être calme et paisible. L'orgueil, devenu la seule source de l'honneur et de la gloire humaine, était devenu l'écueil fatal du repos et du bonheur des hommes.

La naissance de Jésus-Christ, en corrigeant le inonde de cette erreur, y rétablit la paix que l'orgueil avait bannie de la terre. Il pouvait se manifester aux hommes avec tous les traits éclatants que les prophètes lui avaient attribués; il pouvait prendre les titres pompeux de conquérant de Juda, de législateur des peuples, de libérateur d'Israël ; Jérusalem, à ces caractères glorieux, aurait reconnu celui qu'elle attendait. Mais Jérusalem ne voyait dans ces titres qu'une gloire humaine; et Jésus-Christ vient la détromper et lui apprendre que cette gloire n'est rien ; qu'une pareille attente n'eût pas été digne des oracles de tant de prophètes qui l'avaient annoncé; que l'Esprit-Saintqui les avait inspirés, ne pouvait promettre que la sainteté et des biens éternels aux hommes; que tous les autres biens, loin de les rendre heureux, multipliaient leurs malheurs et leurs crimes; et que son ministère visible n'allait répondre aux promesses éclatantes qui l'annonçaient depuis tant de siècles que parce qu'il serait tout spirituel et qu'il ne se proposait que le salut de tous les hommes.

Aussi il naît à Bethléem dans un état pauvre et abject, sans appareil extérieur, lui dont les cantiques de toute la milice du ciel célébraient alors la naissance; sans titre qui le distingue aux yeux des hommes, lui qui était élevé audessus de toute principauté et de toute puissance; il souffre que son nom soit inscrit avec les noms les plus obscurs des sujets de César, lui dont le nom était au-dessus de tout autre nom et qui seul avait droit d'écrire le nom de ses élus dans le livre de l'éternité; des pasteurs simples et grossiers tout seuls viennent lui rendre hommage, lui, devant qui tout ce qu'il

y a de grand dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, doit fléchir le genou ; enfin, tout ce qui |Kîut confondre l'orgueil humain, est rassemblé dans le spectacle de sa naissance. Si les titres, si l'élévation, si les prospérités avaient pu nous rendre heureux ici-bas, et mettre la paix dans notre cœur, Jésus-Christ en aurait paru revêtu et aurait apporté ces biens à ses disciples. Mais il ne nous apporte la paix qu'en les méprisant et en nous apprenant à les mépriser nous-mêmes; il ne vient nous rendre heureux qu'en venant réprimer des désirs qui jusque-là avaient formé toutes nos inquiétudes; il vient nous montrer des biens plus réels et plus durables, seuls capables <!e calmer nos cœurs, de remplir nos désirs, de soulager nos peines, des biens que les hommes ne peuvent nous ôler, et qu'il suffit d'aimer et de désirer pour être assuré de les posséder.

Cependant, cette paix heureuse, qui la goûte? Les guerres, les troubles, les fureurs en sont, elles plus rares dans l'univers depuis sa naissance? Les Empires et les Etals qui l'adorent, en sont ils plus paisibles? L'orgueil qu'il est venu anéantir, en met-il moins le tumulte et la confusion parmi les hommes? Cherchez au milieu des chrétiens celte paix qui devrait être leur héritage; où la, trouverez- vous? Dans les villes? l'orgueil y met tout en mouvement; chacun veut monter plus haut que ses ancêtres; un seul que la fortune élève y fait mille malheureux qui suivent ses traces, sans pouvoir atteindre où il est parvenu. Dans l'enceinte des murs domestiques? elle ne cache que des soins et des inquiétudes; et le père de famille, sans cesse occupé, agité, plus de l'avancement que de l'éducation chrétienne des siens, leur laisse pour héritage ses agitations et ses inquiétudes qu'ils transmettront un jour eux-mêmes à leurs descendants. Dans le palais des rois? mais c'est ici qu'une ambition démesurée ronge, dévore tous les cœurs ; c'est ici, que sous les dehors spécieux de la joie et de la tranquillité se nourrissent les passions les plus violentes et les plus amères; c'est ici où le bonheur semble résider, et où l'orgueil fait plus de malheureux et de mécontents. Dans le sanctuaire? hélas 1 ce devrait être là sans doute l'asile de la paix; mais l'ambition est entrée même dans le lieu saint; on y cherche plus à s'élever qu'à se rendre utile à ses frères : les dignités saintes de l'Eglise deviennent comme celles du siècle, le prix de l'intrigue et des empressements ; la religieuse

FÊTE DE NOËL

circonspection du prince ne peut arrêter les sollicitations, et les pratiques secrètes; on y voit la même vivacité dans les concurrences, la même tristesse dans l'oubli où l'on nous laisse, la même jalousie envers ceux qu'on nous préfère. Un ministère qu'on ne devrait accepter qu'en tremblant, on le brigue avec audace; on s'asseoit dans le temple de Dieu , sans y avoir été placé de sa main; on est à la tête du troupeau, sans l'agrément de Celui à qui il appartient, et sans qu'il nous ait dit comme à Pierre, Paissez mes brebis1 ; et, comme on en a pris le soin sans vocation et sans talent, on le conduit sans édification et sans fruit, hélas! et souvent avec scandale. 0 paix de Jésus-Christ qui surpassez tout sentiment*, seul remède des troubles que l'orgueil ne cesse d'exciter dans nos cœurs, qui pourra donc vous donner à l'homme?

Mais, en second lieu, si les inquiétudes de l'orgueil avaient banni la paix de la terre, les désirs impurs de la cbair n'y avaient pas excité moins de troubles. L'homme, ne se souvenant plus de l'excellence de sa nature et de la sainteté de son origine, se livrait sans scrupule, comme les bêtes, à l'impétuosité de cet instinct brutal. Le trouvant dans son cœur le plus violent et le plus universel de ses penchanls, il le croyait aussi le plus innocent et le plus légitime. Pour l'autoriser même davantage, il le lit entrer dans son culte et se forma des dieux impurs dans le temple desquels ce vice infâme devenait le seul hommage qui honorait leurs autels. Un philosophe même, le plus sage d'ailleurs des païens, craignant que le mariage ne mît une espèce de frein à cette passion déplorable , avait voulu abolir ce lien sacré, permettre une brutale confusion parmi les hommes, comme parmi les animaux, et ne multiplier le genre humain que par des crimes. Plus ce vice était universel, plus il perdait le nom de vice, et cependant quel déluge de maux n'avait-il pas répandu sur la terre? Avec quelle tureur ne l'a* ait-on pas vu armer les peuples contre les peuples, les rois contre les rois, le sang contre le sang, les frères contre les frères, porter partout le trouble et le carnage, et ébranler l'univers entier? Les ruines des villes, les débris des Empires les plus llorissanls, les sceptres et lei couronnes renversées devenaient

' Paace oves. Joan., xn, 17.

* Pax Dei qua exsuperat oranem sensum. Phili., iv, 1.

les monuments publics et lugubres que chaque siècle élevait pour conserver, ce semble, aux âges suivants le souvenir et la tradition funeste des calamités dont ce vice n'avait cessé d'affliger le genre humain. Il devenait luimême un fonds inépuisable de troubles et de chagrins pour l'homme qui s'y livrait alors sans mesure; il promettait la paix et les plaisirs; mais les jalousies, les soupçons, les fureurs, les excès, les dégoûts, les inconstances, les noirs chagrins marchaient toujours sur ses pas, jusque-là que les lois, la religion, l'exemple commun l'autorisant, le seul amour du repos, dans ces siècles mêmes de ténèbres et de corruption, en éloignait un petit nombre de sages.

Mais ce motif était trop faible pour en arrêter le cours impétueux, et en éteindre les feux dans le cœur des hommes: il fallait un remède plus puissant ; et c'est la naissance du Libérateur qui vient retirer les hommes de cet abîme de corruption pour les rendre purs et sans tache, les dégager de ces liens honteux, et leur donner la paix en leur rendant la liberté et l'innocence que la servitude et la tyrannie de ce vice leur avait ôtée. Il naît d'une mère vierge et la plus pure de toutes les créatures ; par là il met déjà en honneur une vertu inconnue au monde, et que son peuple même regardait comme un opprobre. De plus, en s'unissant à nous, il devient notre chef, nous incorpore avec lui , nous fait devenir les membres de son corps mystique, de ce corps qui ne reçoit plus de vie et d'influence que de lui , de ce corps dont tous les ministères sont saints, qui doit être assis à la droite du Dieu vivant et le glorifier dans tous les siècles.

Voilà, mes Frères, à quel degré d'honneur Jésus-Christ dans ce mystère élève notre chair: il en fait le temple de Dieu, le sanctuaire de l'Esprit-Saint, la portion d'un corps où la plénitude de la Divinité réside, l'objet de la complaisance et de l'amour de son Père. Mais ne profanons-nous pas encore ce temple saint? Ne faisons-nous pas encore servir à l'ignominie les membres de Jésus-Christ? en respectonsnous plus notre chair, depuis qu'elle est devenue une portion sainte de son corps mystique? Cette passion honteuse n'exerce-t-elle pas encore la même tyrannie sur les chrétiens, c'est-à-dire sur les enfants de la sainteté et de la liberté? Ne trouble- t-elle pas encore la paix de l'univers, la tranquillité des Empires, le repos des familles, l'ordre de la société, la

AVENT

bonne foi des mariages, l'innocence des commerces, la destinée de chaque particulier? Ne <!onne-t-elle pas encore tous les jours de- spectacles tragiques au monde? Respecte-t-elle les liens les plus sacrés et les caractères les plus respectables? Ne compte-t-elle pas pour rien tons les devoirs? Compte-t-elle pour beaucoup les bienséances mêmes ; et ne fait-elle pas de la société entière une confusion affreuse, où l'usage a efface toutes les règles? Vous-même qui m'éeoutez, d'où sont venus tous les malheurs et tous les chagrins de votre vie? N'estce pas de cette passion déplorable? N'est-ce pas elle qui a renversé votre fortune ; qui a mis le trouble et la division dans l'enceinte même de votre famille; qui a englouti le patrimoine de vos pères; qui a déshonoré votre nom; qui a ruiné votre santé; et qui vous fait mener une vie triste et ignominieuse sur la terre? N'estce pas elle du moins qui actuellement déchire votre cœur qu'elle possède ? Que se passe-t-il au dedans de vous qu'une révolution tumultueuse de frayeurs, de désirs, de jalousie, de défiances, de dégoût, de noirceurs, de dépits, de chagrins, de fureurs? Et avez vous goûté un seul moment de paix, depuis que cette passion a souillé votre âme et est venue troubler tout le repos de votre vie ? Faites renaître Jésus- Christ dans votre cœur, lui seul peut être votre paix véritable; chassez-en les esprits impurs, et la maison de votre âme sera paisible; redevenez un enfant de la grâce, l'innocence est la seule source de la tranquillité.

Enfin, la naissance de Jésus-Christ réconcilie les hommes avec son Père : elle réunit les gentils et les Juifs; elle anéantit toutes ces distinctions odieuses de Grec et de Barbare, de Romain et de Scythe; elle éteint toutes les inimitiés et toutes les haines. De tous les peuples elle n'en fait plus qu'un peuple ; de tous ses disciples, qu'un cœur et qu'une âme : dernier genre de paix qu'elle vient apporter aux hommes. Ils n'étaient liés auparavant entre eux ni par le culte, ni par une espérance commune, ni par l'alliance nouvelle qui dans un ennemi nous découvre un frère. Ils se regardaient presque comme des créatures d'une espèce différente : la diversité des religions, des mœurs, des pays, des langages, des intérêts, avait, ce semble, diversifié en eux la même nature; à peine se reconnaissaient-ils mutuellement à la figure de l'humanité, le seul signe d'union qui leur restait

encore ; ils s'exterminaient comme des bêtes féroces ; ils faisaient consister leur gloire à dépeupler la terre de leurs semblables , et à porter en triomphe leurs tèles sanglantes, comme les monuments éclatants de leur victoire. On aurait dit qu'ils tenaient leur être de différents créateurs irréconciliables , toujours occupés à se détruire, et qui ne les avaient placés ici-bas que pour venger leur querelle et terminer leurs différends par l'extinction universelle de l'un des deux partis : tout divisait les hommes, et rien ne les liait entre eux que les passions et les intérêts qui étaient eux-mêmes la source unique de leurs divisions et de leur discorde.

Mais Jésus-Christ est devenu notre paix, notre réconciliation , la pierre angulaire qui rassemble et réunit tout l'édifice, le chef vivifiant qui unit tous ses membres, et n'en fait qu'un même corps. Tout nous lie à lui; et tout ce qui nous lie à lui, nous unit ensemble. C'est le même esprit qui nous anime, la même espérance qui nous soutient, le même sein qui nous enfante, le même bercail qui nous rassemble et le même pasteur qui nous conduit; nous sommes les enfants d'un même père, les héritiers des mêmes promesses, les citoyens de la même cité éltrnelle , les membres d'un même corps.

Or, mes Frères, tant de liens sacrés ont-ils pu réussir à nous unir ensemble? Le christianisme qui ne devait être que l'union des cœurs, le lien des fidèles entre eux et de Jésuf-Christ avec les fidèles, et qui devait retracer l'image de la paix du ciel sur la terre ; le christianisme n'est plus lui-même qu'un théâtre affreuxde dissensions et de troubles. La guerre et la fureur semblent avoir établi parmi les chrétiens une demeure éternelle; la religion qui devait les unir, les divise elle-même. L'infidèle, l'ennemi de Jésus-Christ, les enfants du faux prophète, qui n'est venu porter que la guerre et le carnage parmi les hommes, sont en paix; et les enfants de la paix, et les disciples de Celui qui vient l'apporter aujourd'hui aux hommes, ont toujours en main le fer et le feu les uns contre les autres 1 Je le dis hardiment devant un prince qui a mille fois préféré la paix à la victoire. Les rois s'élèvent contre les rois ; les peuples, contre les peuples; Jes mers qui les séparent, les rejoignent pour s'entre-détruire; un vil monceau de pierres ' arme leur fureur

1 C'est-à-dire sans doute une place forte.

FÊTE DE NOËL

et leur vengeance, et des nations entières vont périr et s'ensevelir sous ses murs pour disputer à qui demeureront ses ruines. La terre n'est pas assez vaste pour les contenir et les fixer chacun dans les bornes que la nature ellemême semble avoir mises aux Etats et aux Empires; chacun veut usurper sur son voisin ; et un misérable champ de bataille qui suffit à peine pour la sépulture de ceux qui l'ont disputé, devient le prix des ruisseaux de sang, dont il demeure àjamais souillé. 0 divin Réconciliateur des hommes, revenez donc encore sur la terre, puisque la paix que vous y apportâtes en naissant, laisse encore tant de guerres et de calamités dans l'Univers !

Ce n'est pas tout : l'enceinte elle-même des villes qui nous unit sous les mêmes lois , ne réunit pas les cœurs et les affections. Les haines, les jalousies divisent les citoyens, comme elles divisent les nations ; les animosités se perpétuent dans les familles, et les pères les transmettent aux enfants, comme un héritage de malédiction. L'autorité du prince a beau désarmer le bras, elle ne désarme pas les cœurs ; il a beau ôter le glaive des mains ', on perce mille fois plus cruellement son ennemi avec le glaive de la langue ; la haine, obligée de se renfermer au dedans, en devient plus profonde et plus amère ; et pardonner est une faiblesse qui déshonore. Oh ! mes Frères, Jésus-Christ est donc descendu en vain sur la

> Allusion aux édits contre les duels.

terre! Il est venu nous apporter la paix; il nous l'a laissée comme son héritage ; il ne nous a rien tant recommandé que de nous aimer : et l'union et la paix semblent bannies du milieu de nous ; et les haines partagent encore la cour, la ville, les familles ; et ceux que les places, que les intérêts de l'Etat, que les bienséances mêmes, que le sang du moins devrait unir, se déchirent, se dévorent, voudraient se détruire et s'élever sur les ruines les uns des autres ; et la religion qui nous montre nos frères dans nos ennemis, n'est plus écoutée; et la menace qui nous fait attendre la même sévérité de la part de Dieu que nous aurons eue pour nos frères, ne nous touche plus ; et tous ces motifs si capables d'adoucir le cœur, y laissent encore toute l'amertume de la haine ! Nous vivons tranquillement dans cet état affreux ; l'équité de nos plaintes envers nos ennemis nous calme sur l'injustice de notre haine et de notre éloignement pour eux; et, si nous nous en rapprochons à la mort, ce n'est pas que nous les aimions; c'est que le cœur mourant n'a plus la force de les haïr ; c'est que tous nos sentiments sont presque éteints; ou du moins, c'est que nous ne sentons plus rien que notre défaillance et notre extinction pro chaîne. Unissons-nous donc à Jésus-Christ naissant; entrons dans l'esprit de ce mystère; rendons à Dieu avec lui la gloire qui lui est due ; c'est le seul moyen de nous rendre à nousmêmes la paix que nos passions nous avaient jusqu'ici ôtée. Ainsi soit-il.

Page 1