‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 120 sur 191 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Le premier devoir que la loi de la charité envers nos frères exige de nous, est un devoir de vérité. Nous ne devons pas à tous des houueurs, des soins prévenants, des empressements ; mais nous leur devons à tous la véri.a. Les différentes situation! que le rang, la naissance et 1rs dignités nous donnent dans le monde, diversifient nos devoirs envers nos frères ; mai* celui que nous leur devons à l'égard de la vérité, est à tous le même. Nous la devons aux grands comme aux petits, aux maîtres comme aux serviteurs, à nos ennemis comme à nos amis, aux savants comme aux ignorants. Il est des occasions où il faut par prudence cacher l'amour que nous avons pour nol frères ; mais il n'est jamais permis de cacher la vérité que nous leur devons En un mot, c'est la lumière qui doit éclairer tout le monde, et, quind nous la cachons, nous sommes, et injustes à l'égard de nos frères a qui nous la devons, et ingrats à l'égard du Hère des lumières qui la répand dans nous.

Cependant, tout est plein dans le monde de dissimulateurs de la vérité. Il semble que nous ne vivions que pour nous séduire les uns les autres ; et la société qui doit être le symbole de la candeur et de la simplicité, n'est plus qu'un

vers genres de dissimulation dont les hommes se rendent tous les jours coupables envers la vérité : nous y trouverons une dissimulation de silence, une dissimulation de complaisance et d'adoucissement , une dissimulation de feinte et de mensonge.

Une dissimulation de silence. Consultés par Hérodc sur le lieu où le Christ devait naître, ils répondent à la vérité que Bethléem était le lieu marqué dans les prophètes, où devait s'accomplir ce grand événement : At illi dixerunt... In Bethléem Juda1 ; mais ils n'ajoutent pas que l'étoile prédite dans les Livres saints, ayant enfin paru , et les rois de Saba et de l'Arabie venant avec des présents adorer le nouveau chef qui devait conduire Israël, il ne fallait plus douter que les nuées n'eussent enfin enfanté le Juste. Ils n'assemblent pas les peuples pour leur annoncer celte heureuse nouvelle; ils ne courent pas les premiers à Bethléem pour animer Jérusalem par leur exemple. Renfermés dans leur criminelle timidité, ils gardent un profond silence ; ils retiennent la vérité dans l'injustice ; et, tandis que des étrangers viennent des extrémités de l'Orient publier tout haut dans Jérusalem que le roi des Juifs est né, les prêtres , les docteurs se taisent et sacrifient à l'ambition d'Hérodc les intérêts de la vérité, l'espérance la plus chère de leur nation et l'honneur de leur ministère.

Quel avilissement pour les ministres de la vérité 1 La bienveillance du prince les touche plus que le dépôt sacré de la religion dont ils sont chargés; l'éclat du trône étouffe dans leur cœur la lumière du ciel : ils flattent par un silence criminel un roi qui les consulte et qui

commerce d'artifice et de duplicité parmi les hommes. Voyons, dans ce que l'évangile de ce jour nous apprend , la conduite des prêtres de la loi ; nous y trouverons une dissimulation de silence, une dissimulation de complaisance et d'adoucissement, une dissimulation de tiahisou et de mensonge.

Je dis premièrement une d «simulation de silence. Consullés par llérode sur le lieu où Jésus-Christ devait naître, ils répondent que Bethléem était ce lieu ; mais ils n'-j uilcnt point que l'étoile ayant paru dans l'Orient, les rois de Saba avaient aussitôt quitté bur tioue et leur- Etals pour se mettre en chemin, et venaient avec des présents pour adorer le Christ nouvellement né, qu'ainsi il ne fallait plus douter que le ciel n'eût versé sur la terre sa divine rosée, et que les nues n'eussent enfanté le Juste. Cependant ils ne courent point les premiers pour adon r le Messie ; renfermés dans leur criminelle timidité, ils gardent un profond silence. Ils veulent allier le respect pour la vérité avec la complaisance pour llérode, et, taudis que desétraugeis viennent des extrémités de l'Orient adorer le Christ, les prêtres et les docteurs se taisent, ne disent mot et trahissent lâchement l'intérêt de la vérité et l'honneur de leur ministère.

< Matth., II, 5.

AYENT

ne pouvait apprendre que d'eux seuls la vérité; ils l'affermissent dans l'erreur, en lui cachant ce qui aurait pu le détromper. Et comment la vérité pourra-t-elle jamais aller jusqu'aux souverains, si les oints du Seigneur eux-mêmes qui environnent le trône, n'osent l'annoncer et se joignent à tous ceux qui habitent les cours, pour la cacher et la taire?

Mais ce devoir, mes Frères, à certains égards, vous est commun avec nous ; et, cependant, il est peu de personnes dans le monde, de celles mêmes qui vivent dans la piété, qui ne se rendent tous les jours coupables envers leurs frères de cette dissimulation de silence. On croit avoir rendu à la vérité tout ce qu'on lui doit, lorsqu'on ne se déclare point contre elle; qu'on entend tous les jours les mondains décrier la vertu, soutenir la doctrine du monde, justifier ses abus et ses maximes, affaiblir ou combattre celles de l'Evangile, blasphémer souvent ce qu'ils ignorent, et s'ériger en juges de la foi même qui les jugera; qu'on les entend, dis-je, sans souscrire à leur impiété, il est vrai, mais sans l'improuver tout haut, et se contentant de ne pas autoriser leurs blasphèmes ou leurs préjugés de son suffrage.

Or, je dis que, comme nous sommes tous chargés en particulier des intérêts de la vérité, la taire, quand on l'attaque à découvert devant nous , c'est devenir soi-même son persécuteur et son adversaire. Mais j'ajoute que vous surtout que Dieu a éclairé, vous manquez alors à l'amour que vous devez à vos frères , puisque vos obligations augmentent à leur égard , a proportion des grâces que Dieu vous a faites ; vous vous rendez encore coupable envers Dieu d'ingratitude ; vous m. -

connaissez pas assez , vous surtout , le bienfait de la grâce et de la vérité dont il vous a favorisé au milieu de vos passions insensées. 11 a éclairé vos ténèbres ; il vous a rappelé à lui , lorsque vous suiviez des voies fausses et injustes. Sans doute en répandant ainsi la lumière dans votre cœur, il n'a pas eu égard à vous seul ; il a prétendu que vos proches , vos amis, vos sujets , vos maîtres, y trouveraient ou leur instruction ou leur censure ; il a voulu favoriser votre siècle , votre nation , votre patrie, en vous favorisant ; car lorsqu'il forme des élus, il veut qu'ils servent au salut ou à la condamnation des pécheurs ; son dessein a été de mettre en vous une lumière qui pût luire au milieu des ténèbres , qui perpétuât la vérité parmi les hommes , et qui rendît témoignage à la justice et à la sagesse de sa loi, au milieu des préjugés et des vaines pensées d'un monde profine.

Or, en n'opposant qu'un lâche et timide silence aux maximes qui attaquent la vérité, vous n'entrez pas dans les vues de la miséricorde de Dieu sur vos frères ; vous rendez inutile à sa gloire et à l'agrandissement de son royaume le talent de la vérité qu'il vous avait confie , et dont il vous demandera à vous surtout un compte sévère; je dis à vous surtout qui aviez soutenu aulrefois avec tant d'éclat les erreurs et les maximes profanes du inonde, qui en aviez été l'apologiste intrépide et déclaré. Il était en droit d'exiger de vous que vous vous déclarassiez avec le même courage pour la vérité ; cependant, sa grâce, d'un zélé partisan du monde, n'a réussi qu'à faire un disciple timide de l'Evangile ; ce grand air de confiance et d'intrépidité avec lequel vous

Or il est peu de personnes dans le monde qui ne se rendent coupables à l'égard de leurs frères de cette dissimulation de silence touchant la vérité ; on croit avoir pleinement satisfait à la vérité, quand on ne se déchaîne point hautement contre elle; ou entend tous les jouis dus mondains blasphémer ce qu'ils ignorent, s'ériger en juges d'une foi qui les jugera à son tour, et, au lieu d'expliquer tout ce qu'on sait de la venté, se contenter de ne point autoriser Je ses suffrages la persécution qu'on lui fait.

Or je dis que comme nous sommes tous chargés en particulier des intérêts de la vélilé , ne point la dire c'est la combattre , ne point la défendre , c'est l'attaquer , et ne point s'en déclarer le protecteur, c'est devenir son persécuteur et son adversaire ; car premièrement, vous qui la taisez quand il faut la dire, vous manquez à la charité que vous devez à vos frères; secondement, vous manquez de reconnaissance envers le Dieu qui vous a éclairé ; vous ne connaissez point assez la bienfait de la grâce dont il vous a favorisé ; en répandant ses lumières dans votre esprit, ce n'est point à vous seul qu'il a eu égard ; il a prétendu que vous en feriez part à votre prochain, à vos frères, à vos amis, à vos ennemis, a vos supérieurs, à vos inférieurs, à vos mailres, à

vos ,. arestiques, à vos enfants, à vos sujets ; il a voulu tous les favoriser eu vous favorisant ; car il ne forme des justes que pour le salut des pécheurs ; son dessein a été que vous rendiez témoignage à la vérité contre les vaines pensées des hommes et les folles entreprises du monde profane.

Or, en n'opposant à l'esprit d'erreur quun lâche silence, vous cachez celle lumière sous le boisseau, vous 1 «liiez inutile à sa gloire et à l'agrandissement de son royaume le talent de la vérité qu'il vous avait confié, vous bernez les bienfaits de Dieu en les rappor ant à vous seul.

Que savez-vous, disait Mardochée à la pieuse Estber, si le Seigneur en vous élevant sur le trône d'Assuérus n'avait pas plus en vue le bien de votre nation que le vôtre propre, et si, en vous appelant au royaume, il n'a pas voulu vous engager à faire une démarche d'où le salut de vos frères dépendait? El quù novit utrum idcïrco nd regnum vencrù, ut ita tali tenifore parareris'7 El en ellel, en vous éclairant plus que d'autres, Dieu avait prétendu que vous fussiez d'amant plus vif à soutenir la vérité que vous aviez autrefois été plus follement

' Esther, iv, 14.

FÊTE DE L'ÉPiPHANIE : SUR LA VERITE.

faisiez autrefois l'apologie des passions , vous a abandonné depuis que tous soutenez les intérêts de la vertu ; cette audace qui imposait autrefois silence à la vérité , se tait ellemême aujourd'hui devant l'erreur ; et la vérité qui rend intrépides et généreux , dit saint Augustin , ceux qui l'ont de leur côté , vous a rendu elle-même faible et timide.

Je conviens qu'il est un temps de se taire , et un temps déparier1, et que le zèle de la vérité a ses règles et sa mesure ; mais je ne voudrais pas que les âmes qui connaissent Dieu et qui le servent, entendissent tous les jours les maximes de la religion renversées , la réputation de leurs frères attaquée, les abus les plus criminels du monde justifiés , sans oser prendre les intérêts de la vérité qu'on déshonore ; je ne voudrais pas que le monde eût ses partisans déclarés et que Jésus Christ ne pût pas trouver les siens ; je ne voudrais pas que les gens de bien se fissent une fausse bienséance de dissimuler les égarements des pécheurs dont ils sont sans cesse témoins , tandis que les pécheurs regardent comme un bon air de les soutenir devant eux et de les défendre. Je voudrais qu'une âme fidèle comprît qu'elle n'est redevable qu'à la vérité ; qu'elle n'est sur la terre que pour rendre

1 Tempus tacendi et tempus loquenJi. Eccle'., in, 7.

ardent à la combattre ; et, n'ayant point craint les jugements des hnuimes lorsqu'il s'agissait de l'attaquer, vous êtes pins coupable de les craindre quand il faut soutenir le droit et la justice. Cependant, cette fermeté, incapable autrefois de plier, n'a servi qu'à faire un timide défenseur de la vérité ; ce front d'airain, incapable autrefois de rougir des discours publics, ne se connaît sensible à la confusion que depuis qu'il a eu à soutenir la vérité de son Dieu ; celte audace qui parlait si haut pour le mensonge, se tait devant la vérité. Semblable à ces idoles des nations, quand il s'agit de l'erreur, vous faites lout retentir de bruit, et vous ne dites pas un seul mot quand il s'agit de la vérité ; vons ne servez d'organe qu'au démon, et n'avez ni bouche ni oreille i,ue pour votre dieu. Mais vous avez beau faire, comme le disait un sage juif, la vérité trouvera des défenseurs malgré vous, la grâce lui formera des âmes magnanimes qui sauront la soutenir en toutes occasions, et contre qui les portes de l'enter ne prévaudront jamais ; craignez seulement qu'après l'avoir lâchement abandonnée, elle ne vous abaudonne, et que vous ne périssiez pour n'avoir point cm qu'elle soit capable de vous délivrer des malheurs qui vous menacent : St enim nunc silueris, per aliam occusienem liberabuntur Judaei, et tu et dr/mus patris tui peribitis '.

Je conviens qu'il est un temps de parler et un temps de sa taire, et que le zèle de la vérité a ses bornes, ses règles et ses mesures; mais je ne voudrais pas que des aines toute consacrée s à Jésus-Christ par les vœux de leur baptême, et qui font profession de le servir et de l'adorer plus particulièrement que les autres, entendissent tous les jours les maximes de la vérité renversées, ses principes altérés, l'usage du mensonge et de la

• Enhcr, iv, 14.

Mass. — Tome I.

gloire à la vérité ; je voudrais qu'elle portât sur le front cette noble fierté qu'inspire la grâce; cette candeur héroïque que produit !u mépris du monde et de toute sa gloire ; cette liberté généreuse et chrétienne qui n'attend rien que les biens éternels, qui n'espère rien que de Dieu, qui ne craint rien que sa propre conscience, qui ne ménage rien que les intérêts de la justice et de la charité, qui ne veut plaire que par la vérité. Je voudrais que la présence seule d'une âme juste imposât silence aux ennemis de la vertu ; qu'ils respectassent le caractère de la vérité qu'elle doit porter gravée sur le front ; qu'ils craignissent sa sainte générosité, et qu'ils rendissent du moins hommage par leur silence et par leur confusion à la vertu qu'ils méprisent en secret. Ainsi autrefois les Israélites occupés de leurs danses , de leurs réjouissances profanes et de leurs clameurs insensées et impies autour du veau d'or, cessent tout et gardent un profond silence, à la seule présence de Moïse qui descend de la montagne, armé de la seule loi du Seigneur et de sa vérité éternelle. Première: dissimulation de la vérité : une dissimulation de silence.

La seconde manière dont on la dissimule , c'est en l'adoucissant par des tempéraments et par des complaisances qui la blessent. Les Mages ne pouvaient sans doute ignorer que la

dissimulation autorisé par les pécheurs , sans oser prendre ouvertement les intérêts de cette vérité qu'on déshonore ; je ne voudrais pas que le inonde, avec ses fausses maximes, eut sis partisans déclarés, et que Dieu ne put trouver les siens ; je ne voudiais pas que les geus de bien se lissent une peine et une houle de contredire les raisonnements insensés des moudaius, taudis que les pécheurs se font un plaisir et un honneur d'attaquer et de combattre les sages et pieux sentiments des justes. Je voudrais qu'une âme chrétienne comprit une bonne fois que, comme elle n'est redevable de son bonheur qu'à la vérité, elle fit tout pour sa gloire, qu'elle la doit à ses amis, à ses ennemis, à ses parents, aux étrangers ; je voudrais qu'elle portât toujours en elle celte noble fierté que produit le mépris du monde et de toutes ses censures, cette héroïque liberté qui n'attend rien que les biens éternels, qui n'espère rien que de Dieu, qui ne craint rien que de sa propre conscience, qui ne veut plaire que par la vérité, et qui ne respecte qu'elle ; je voudrais que tous craignissent la sentence que la vérité prononce, que tous respectassent son autorité, que tous aimas eut ses charmes; je voudrais que la seule présence d'une âme juste imposât silence aux mondains, qu'ils rendissent au moins par leur silence extérieur un hommage et un respect à la vériié qu'ils méprisent eu secret, et que tandis qu'un homme de bi n dirait la vérité, tout le monde se tût pour mieux eu marquer a force et le triomphe ; conquievit et situit ornais terni '. Vnil i la première manière de dissimuler la vérité, c'est par le silence. La seconde, c'est d'adoucir la vérité par de lâches complaisances qui la blessent ; et c'est ce que la conduite des Mages condamne encore dans le mystère de re jour. Ces sages étraugcis

1 Uaù, ht, T.

AVENT

nouvelle qu'ils venaient annoncer à Jérusalem ne déplût à Hérode. Cet étranger s'était assis par ses artifices sur le trône de David ; il ne jouissait pas si paisiblement du fruit de son usurpation qu'il ne craignît toujours que quelque héritier du sang des rois de Juda ne vînt le chasser de l'héritage de ses pères et remonter sur un trône promis à sa postérité. De quel œil doit-il regarder des hommes qui viennent déclarer au milieu de Jérusalem que le Roi des Juifs est né , et le déclarer à un peuple si zélé pour le sang de David, et si impatient de toute domination étrangère ? Cependant , les Mages ne cachent rien de tout ce qu'ils ont vu en Orient ; ils n'adoucissent pas ce grand événement par des expressions moins propres à réveiller la jalousie d'Hérode. Ils pouvaient appeler le Messie qu'ils cherchent, l'Envoyé du Ciel ou le Désiré des nations; ils pouvaient le désigner par des titres moins odieux à l'ambition d'Hérode ; mais , pleins de la vérité qui leur a apparu , ils ne connaissent pas ces timides ménagements. Persuadés que ceux qui ne veulent recevoir la vérité qu'à la faveur de leurs erreurs, ne sont pas dignes delà connaître , ils ne savent pas l'envelopper sous des égards et sous des déguisements indignes d'elle ; ils demandent sans détour où est né le nouveau Roi des Juifs ; et, peu contents de le regarder comme le maître de la Judée , ils déclarent que le ciel lui-même lui appartient, que les astres sont à lui et ne paraissent dans le firmament que pour exécuter ses ordres : Vidimus enim stcllam ejus.

Les prêtres et les docteurs, au contraire , forcés par l'évidence des Ecritures, de rendre gloire à la vérité, l'adoucissent par des expres-

sions ménagées. Ils tâchent d'allier le respect qu'ils doivent à la vérité avec la complaisance qu'ils veulent conserver pour Hérode. Ils suppriment le titre de roi que les Mages venaient de donner et que les prophètes avaient si souvent donné au Messie; ils le désignent par une qualité qui pouvait marquer également en lui une autorité de doctrine ou de puissance ; ils l'annoncent plutôt comme un législateur établi pour régler les moeurs, que comme un souverain suscité pour délivrer son peuple de la servitude : Ex te enim exiet dux qui regat populum meum Israël '. Et quoiqu'ils attendissent eux-mêmes un Messie, roi et conquérant, ils adoucissent la vérité qu'ils veulent annoncer, et achèvent d'aveugler Hérode qu'ils ménagent. Destinée déplorable des grands! Les lèvres des prêtres s'affaiblissent en leur parlant. Dès que leurs passions sont connues, elles sont ménagées ; la vérité ne s'offre jamais à eux que sous une double face dont l'un des côtés leur est toujours favorable; on ne veut pas trahir son ministère à découvert, et les intérêts de la vérité; mais on veut les concilier avec ses intérêts propres ; on tâche de sauver la règle de leurs passions, comme si les passions pouvaient subsister avec la règle qui les condamne. Il est rare que les grands soient instruits, parce qu'il est rare qu'on ne se propose pas de leur plaire en les instruisant. Cependant, la plupart aimeraient la vérité, si elle leur était connue. Les passions et les emportements de l'âge, favorisés par tous les plaisirs qui les environnent, peuvent les entraîner; mais un fonds de religion leur rend, toujours la vérité respectable. On peut dire que l'ignorance damne plus de princes et de grands que de personnes de la con-

ne pouvaient douter que la nouvelle du Messie nouvellement né ne déplût à Hérode ; il ne jouissait pas si paisiblement de son usurpation qu'il ne craignit que quelque étranger vint le chasser de l'héritage promis à la race de David ; de quel ojil devait-il donc regarder deshoinines si zélés pour le sang de David, prédit et attendu par tant de nations étrangères'? Cependant les Mages ne cachent rien à Hérode de tout ce qu'ils ont vu dans l'Orient; ils pouvaient envelopper leurs intentions, et, par des expressions ménagées, au lieu d'appeler le Messie qu'ils cherchaient, le Roi des Juifs, le nommer PKuvoyé du Ciel, le Désiré des nations. Mais, pleins de la vérité qu'ils annoncent, ils ne la dissimulent ni aux juifs ni à Hérode ; ils ne connaissent point ces lâches ménagements indignes d'elle ; et, loin de cacher que ce nouveau né est roi d'une nation, ils déclarent hautement qu'il l'est de toute la terre, que le monde entier lui appartient, qu'il est le roi du Ciel, que les astres sont à lui et qu'ils ne brillent que par la communication de sa lumière : vidimus stellam ejus in Oriente, et venimus adorare eum.

Les prêtres, au contraire, loin de rendre un témoignage sincère à la vérité, l'adoucissent par des tours étudiés et des figures

concertées ; il s'approprie, disent-ils, le titre de roi que le prophète avait donné au Messie. Ils se contentent de le désigner par quelques traits généraux qui pouvaient faire connaître son autorité et sa doctrine , et , voulant allier les devoirs de leur ministère avec les règles politiques d'une fausse prudence, ils trahissent la vérité qu'ils doivent annoncer, et achèvent d'aveugler Hérode qu'ils devraient instruire.

Or, rien n'est plus ordinaire parmi les chrétiens de nos jours que ces sortes de dissimulations de la vérité ; nous nous accommodons presque toujours aux passions de ceux avec qui nous avons à vivre. Si vous faites quelque attention sur les liaisous qu'on veut entretenir dans le monde, vous conviendrez que toutes les démarches, tous les pas qu'on y Tait, sont des tours et des tempéraments pour concilier les vices avec les vertus. Hélas I nous ne montrons jamais la vérité que par les endroits où nous savons qu'elle doit plaire ; nous trouvons toujours un beau coté dans le vice de nos amis et de nos protecteurs ; et,

« Matth., il, 6.

fête de l'Epiphanie : sur la vérité.

dit ion la plus vile; et que la basse complaisance qu'on a pour eux déshonore plus le ministère et attire plus d'opprobres à la religion que les scandales les plus éclatants qui affligent l'Eglise.

La conduite de ces prêtres vous paraît indigne, mes Frères; mais, si vous voulez vous juger vous-mêmes et vous suivre dans le détail de vos devoirs, de vos liaisons, de vos entretiens, vous verrez que tous vos discours et toutes vos démarches ne sont que des adoucissements de la vérité et des tempéraments pour la rcomcrlier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui vous avez à vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire ; nous trouvons toujours un beau côté dans leurs vices les plus déplorables ; et, comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu, nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de cette ressemblance.

Ainsi, tous les jours devant un ambitieux, nous parlons de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls penchants qui font les grands hommes ; nous flattons son orgueil, nous allumons ses désirs par des espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques; nous nourrissons l'erreur de son imagination, en lui rapprochant1 des fantômes, dont il se repaît sans cesse lui-même. Nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue, et que la mort va nous ravir demain; mais nous n'osons blâmer l'insensé qui sacrifie à cette fumée son repos, sa vie et sa conscience. Devant un vindicatif, nous justifions son ressentiment et sa colère; nous adoucissons son crime dans son esprit, en autorisant la justice de ses plaintes; nous ménageons sa passion, en exagérant le tort de son

comme la passion ressemble du moins en quelque chose à quelque vertu, nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de ce rapport et de ces ressemblances.

Ainsi parlons-nous devant un ambitieux ; nous flattons ses souhaits, nous allumons ses désirs insensés par des prédictions et des espérances chimériques ; nous repaissons sa vaine imagination en rapprochant de lui des fantùmes qui ne font que l'éblouir, et nous osons l'applaudir et lui faire espérer des honneurs éternels poor une chose que la mort va peut-être lui ravir demain. Devant un vindicatif, nous juslilions sa haine en autorisant une aigreur que la loi de Dieu condamne ; nous ménageons sa passion en diminuant les raisons de son ennemi ; nous le faisons devenir plus furieux en le supportant avec trop d'indulgence, et en lui faisant regarder comme des honneurs qu'on lui ravit ceux qu'on rend à son- ennemi.

1 En rapprochant de lui, Trévoux. En lui rapprochant, éd. de lï4ii et de lUuoiuid.

ennemi; nous osons peut-être dire qu'il faut pardonner; mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon, c'est de ne plus parler de l'injure qu'on a reçue.

Devant un courtisan mécontent de sa fortune et jaloux de celle des autres, nous lui montrons ses concurrents par les endroits les moins favorables. Nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire, de peur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute. Nous diminuons, nous obscurcissons l'éclat de leurs talents et de leurs services ; et par nos ménagements injustes, nous aigrissons la passion, nous l'aidons à s'aveugler et à regarder comme des honneurs qu'on lui ravit, tous ceux qu'on répand sur ses frères. Que dirai-je? Devant un prodigue, ses profusions ne sont plus dans notre bouche qu'un air de générosité et de magnificence; devant un avare, sa dureté et sa sordidité n'est plus qu'une sage modération et une bonne conduite domestique; devant un grand, ses préjugés et ses erreurs trouvent toujours en nous des apologies toutes prêtes ; on respecte ses passions comme son autorité ; et ses préjugés deviennent toujours les nôtres. Enfin, nous empruntons les erreurs de tous ceux avec qui nous vivons; nous nous transformons en d'autres eux-mêmes. Notre grande étude est de connaître leurs faiblesses pour nous les approprier ; nous n'avons point de langage à nous; nous parlons toujours le langage des autres'. Nos discours ne sont qu'une répétition de leurs préjugés; et cet indigne avilissement de la vérité, nous l'appelons la science du monde, la prudence qui sait prendre son parti, le grand art de réussir et de plaire. O enfants des hommes , jusques à quand aimerez-vous la vanité et le mensonge*?

Sommes-nous devant un prodigue, nous ne traitons ses excessives profusions que de négligence, que de généreusps largesses. Sommes-nous devant un avare, nous n'appelons ses sordides épargnes que sage modération. Sommes-nous devant un grand, l'on cache ses défauts sous de belles apparences ; ses fautes sont justifiées par la pureté des sentiments d'où elles partent ; on respecte ses passions comme sa personne ; ses préjugés sont toujours les mStres; nous empruntons nos affections des leurstoute notre étude est de connaître leurs faiblesses pour nous les approprier, et cet avilissement indigne de la vérité, nous l'appelons le grand art de réussir et de plaire. O enfants des hommes. s'écrie le prophète , jusques à quand trahirez-vous la vérité et aimerez-vous le mensonge ?

> Belle étude de mœurs.

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