PS. IV
AVENT
Oui, mes Frères, parla nous perpétuons l'erreur parmi les hommes ; nous autorisons tous les abus; nous justifions toutes les fausses maximes; nous donnons un air d'innocence à tous les vices ; nous maintenons le règne du monde et de sa doctrine contre celle de Jésus- Christ; nous corrompons la société dont la vérité devrait être le premier lien. Nous faisons des devoirs et des bienséances de la vie civile, établies pour nous animer à la vertu, des pièges et des occasions inévitables de chute; nous changeons l'amitié dont nous devrions faire la ressource de nos erreurs et de nos égarements, en un commerce de déguisement et de séduction. Parla, en un mot, en rendant la vérité rare parmi les hommes, nous la rendonsodieuse ou ridicule; el quand je dis nous, j'entends principalement les âmes qui sont à Dieu et qui sont chargées des intérêts de la vérité sur la terre. Oui, mes Frères, je voudrais que lésâmes fidèles eussent un langage à part au milieu du monde; qu'on trouvât en elles d'autres maximes , d'autres sentiments que dans le reste des hommes; et que, tandis que tout parle le langage des passions, elles seules parlassent le langage de la vérité. Je voudrais que, tandis que le monde a ses Balaams1, qui autorisent par leurs discours et par leurs conseils le dérèglement et la licence, la piété eût ses Phinéès qui osassent prendre tout haut les intérêts de
la loi de Dieu et de la sainteté de ses maximes ; que, tandis que le monde a ses impies et ses faux sages qui se font une gloire de publier tout haut qu'il faut jouir du présent et que la fin de l'homme n'est pas différente de celle de la bête, la piété eût ses Salomons ' qui, détrompés par leur propre expérience, osassent publier sur les toits que tout est vanité, hors de craindre le Seigneur et d'observer ses commandements ; que, tandis que le monde a ses enchanteurs qui séduisent les peuples et les rois par leurs adulations et par leurs prestiges, la piété eût ses Moïses et ses Aarons qui eussent le courage de confondre, par la force de la vérité, leurs artifices et leurs impostures; en un mot, que, tandis que le monde a ses prêtres et ses docteurs qui affaiblissent la vérité, comme ceux de notre Evangile, la piété eût ses Mages qui ne craignissent pas de l'annoncer devant ceux même à qui elle ne peut que déplaire.
Ce n'est pas que je condamne les tempéraments d'une sage prudence qui ne paraît accorder quelque chose aux préjugés des hommes que pour les ramener plus sûrement à la règle et au devoir. Je sais que la vérité n'aime pas des défenseurs indiscrets et téméraires; que les passions des hommes demandent des ménagements et des égards ; que ce sont des malades à qui il faut souvent déguiser et adoucir les remèdes, et les guérir presque toujours à leur
Par là nous justifions les fausses maximes du monde contre l'Evangile de Jésus-Christ ; nous autorisons sa doctrine perverse contre la doctrine sainte du Fils de Dieu ; par là nous accoutumons le monde à regarder ses devoirs comme arbitraires., et nous corrompons les sociétés dont la charité devait être le lien ; nous changeons l'article de noire foi eu commerce de politique humaine. Nous faisons de nos obligations de pures bienséances, et de la vie civile établie pour le bon ordre el l'équité entre les conditions, un piège à la simplicité et un sujet de chute pour la vertu ; par là nous fermons à presque tous les hommes la voie de salut et de vérité. Quand je dis presque tous les hommes, j'entends surtout ceux qui sont revenus des égarements de la vie mondaine, et qui sont plus chargés que d'antres des intérêts de la vérité ; et je dis que, quand ils entreprennent de justifier les passions des grands et des autres personnes qui leur sont chères , ils affaiblissent jusque dans nos bouches la vérité que nous vous annonçons. Lorsque vous les entretenez dans l'amour des plaisirs et des fausses joies du monde, vous les autorisez à croire qu'il n'y a pas tant de mal que nous ne leur disons, et que nous poussons trop loin la morale que nous prêchons, puisque vous-mêmes qui passez pour réguliers et exacts, pensez et agissez comme eux. Aiirji la complaisance que vous ne croyez accorder qu'a l'amitié ou à la protection , vous l'accordez à la destruction de la vérité ; dès que vous parlez comme ces mondains, vous devenez coupables de leurs crimes et de leurs erreurs. Oui, je voudrais que lésâmes justes tinssent un autre langage, d'autres maximes, d'autres discours que le reste des hommes,
et que, tandis que les autres n'ouvrent la bouche que pour le mensonge, elles seules sussent du moins parler le langage de la vérité ; que tandis que le monde a ses Jézabels qui trempent leurs mains dans le sang du juste et usurpent son héritage, la piété eût ses Elies qui les menaçassent du traitement que mérite leur cruelle tyrannie ; je voudrais que , tandis que le monde a ses Balaams prêts d'autoriser la vengeance des hommes, la religion eût ses Phinéès qui vengeassent l'outrage fait à Dieu ; que, tandis que le monde a ses enchanteurs et ses faui prophètes qui, séduits par des rois impies, représentent le bien comme un mal et le mal comme un bien , la piété eût ses Moïses et ses Aarons qui confondissent leurs impostures ; que , tandis que le monde a ses faux sages qui disent qu'il faut jouir des plaisirs de la vie pendant qu'on en a la disposition, la religion eût ses Salomons qui , détrompés de tous les amusements du siècle , s'écriassent que tout est vanité et affliction d'esprit, excepté de servir le Seigneur, d'observer ses commandements. Je voudrais que, tandis que le monde a ses docteurs et ses philosophes qui voilent la vérité et la dissimulent , la piété eût ses Mages sincères qui osassent la soutenir telle qu'elle est.
Ce n'est pas que je condamne une prudence qui ménage les pécheurs pour les ramener dans la voie de salut. Je sais que tous ces ménagements qui servent au salut sans combatlre la vérité, sont sages et utiles ; mais je ne puis souffrir ces lâches complaisances par lesquelles on veut plaire et non édifier, être applaudi et non convertir.
Kien cependant n'est plus ordinaire dans le monde, et c'est pour
1 Raluam, éd. de 1745. Balaams, Renouard.
1 Salomons, éd. de 1745 et de Renouard.
FÊTE DE L'EPIPHANIE : SUR LA VÉRITÉ
insu. Je sais que tous les ménagements qui ne tendent qu'à établir la vérité, n'en sont pas les affaiblissements, mais les ressources; et que la grande règle du zèle de la vérité, c'est la prudence et la charité. Mais ce n'est pas ce qu'on se propose en l'affaiblissant par des complaisances basses et flatteuses ; on cherche à plaire ; on ne cherche pas à édifier; on se met soimême à la place de la vérité ; et on veut s'attirer les suffrages qui n'étaient dus qu'à elle. Et qu'on ne dise pas qu'il y a d'ordinaire plus d'aigreur et d'ostentation que de charité dans les justes qui se font une gloire de ne pas savoir trahir la vérité. Le monde, qui est toujours dans le faux, dont les commerces et les liaisons ne roulent que sur la dissimulation et sur l'artifice, qui s'en fait même une science et un honneur, et qui ne connaît pas cette noble droiture, ne saurait la supposer dans les autres; c'est sa profonde corruption qui lui rend suspecte la sincérité et le courage des gens de bien ; c'est un procédé qui lui parait bizarre, parce qu'il est nouveau pour lui ; et comme il y trouve de la singularité, il aime mieux croire qu'il y a de l'orgueil ou de l'extravagance que de la vertu.
Et de là vient que non-seulement on déguise la vérité, mais qu'on la trahit ouvertement. Dernière dissimulation des prêtres de notre Evangile : une dissimulation de mensonge. Ils ne se contentent pas d'alléguer les prophéties en termes obscurs et adoucis. Ne voyant pas revenir les Mages à Jérusalem , comme ils se l'étaient promis, ils ajoutent, sans doute pour calmer Hérode, que, honteux de n'avoir pas trouvé ce nouveau roi qu'ils venaient chercher, il n'ont osé reparaître ; (pie ce sont des étrangers peu versés dans la science de la loi et des prophètes ; et que cette lumière du ciel qu'ils prétendaient suivre, n'était qu'une illusion vulgaire, et un préjugé superstitieux d'une nation grossière et crédule. Et il fallait bien qu'ils eussent tenu ce langage
à Hérode, puisqu'eux-mêmes agissent conséquemment, et ne courent pas à Bethléem chercher le Roi nouveau-né, comme pour achever de persuader à Hérode qu'il y avait plus de crédulité que de vérité dans la recherche superstitieuse de ces Mages.
Et voilà où nous en venons enfin : à force de ménager les passions des hommes et de vouloir leur plaire aux dépens de la vérité, nous l'abandonnons enfin ouvertement; nous la sacrifions lâchement et sans détour à nos intérêts, à notre fortune , à notre gloire ; nous trahissons notre conscience, notre devoir et nos lumières ; et de là, dès que la vérité nous incommode, nous expose, nous nuit, nous rend désagréables , nous la désavouons, nous la méconnaissons, nous la livrons à l'oppression et à l'injustice; nous nions, comme Pierre, qu'on nous ait jamais vus de ses disciples. Ainsi nous nous faisons un cœur lâche et rampant à qui le mensonge utile ne coûte plus rien; un cœur artificieux et pliant qui prend toutes les formes et qui n'en a jamais aucune de fixe ; un cœur faible et flatteur qui n'ose refuser ses suffrages qu'à la vertu inutile et malheureuse ; un cœur corrompu et intéressé qui fait servir à ses fins la religion, la vérité, la justice et tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ; en un mot , un cœur capable de tout, excepté d'être vrai, généreux et sincère. Et ne croyez pas que les pécheurs de ce caractère soient fort rares dans le monde. Nous ne fuyons de ces défauts que l'éclat et la honte. Les lâchetés sûres et secrètes trouvent peu de cœurs scrupuleux; et nous n'aimons souvent de la vérité que la réputation et lu gloire.
Il faut prendre garde seulement qu'en prétendant détendre la vérité, nous ne défendions les illusions de notre propre esprit. L'orgueil, l'ignorance , l'entêtement donnent tous les jours à l'erreur des défenseurs aussi intrépides et aussi obstinés que ceux dont la foi se glorifie '. La seule vérité digne de notre amour,
cela que non-seulement on adoucit la vérité, mais qu'on la trahit : dernière sorte de dissimulation dont usent les prêtres à l'égard de la vérité. Ne voyant point revenir les Mages, comme ils avaient promis, les prêtres disent a Hérode, pour le calmer, que ce nouveauné qu'ils allaient chercher était un enfant tel et plus pauvre encore que les autres enfants; ils ajoutent que ce Messie qu'ils appelaient le Christ et que les Mages étaient allés adorer, ils ne l'avaient point trouvé , que ce qu'on leur en avait dit n'était qu'une illusion de la gentilité , que cette étoile ne venait point de Dieu , mais plutôt de l'entêtement des hommes. Et voilà ce qui arrive encore tous les jours dans le siècle où nous vivons, à l'égard de la vérité ; nous la trahissons ouvertement dès qn'il
s'agit de flatter les grands ; pour les calmer dans leur inquiétude au sujet du salut, il n'est rien que nous ne fassions ; pour nous conserver dans leur estime, nous sommes prêts de tout dire ; et dès que la vérité nous nuit, nous la désavouons. Nous avons un cœur pliant pour elle qui prend toutes sortes de formes, qui se hausse et se baisse selon l'occasion , un cœur capable de tout, excepté d'un aveu généreux et sincère ; et, si nous aimons quelque chose de la vérité, ce n'est le plus souvent que ta réputation et la gloire de la dire.
1 i . est s<ms doute une allusion à l'opposition des jansénistei.
AYENT
de notre zèle et de notre courage, est celle que l'Eglise nous montre ; c'est pour elle seule que nous devons tout souffrir ; hors de là, nous ne sommes plus que les martyrs de notre obstination et de notre vanité.
0 mon Dieu , versez dans mon âme cet amour humble et généraux de la vérité dont vos élus sont rassasiés dans le ciel et qui seul fait le caractère des justes sur la terre. Faites que je ne vive que pour rendre gloire à vos 'érités éternelles , pour les honorer par la sainteté de mes mœurs, pour les défendre par Je zèle seul de vos intérêts , pour les opposer sans cesse à l'erreur et à la vanité. Anéantissez dans mon cœur ces craintes humaines , cette prudence de la chair, qui ménage ks erreurs et les vices avec les personnes. Ne permettez pas que je sois un faible roseau qui tourne à tout vent, ni que je rougisse jamais de porter la vérité sur le front, comme le titre le plus éclatant dont puisse se glorifier votre créature, et comme la marque la plus glorieuse de vos miséricordes sur mon âme : Et ne au feras de are tneo verbum veritatis usquequaque l. En effet , ce n'est pas assez d'en être le témoin et le dépositaire, il faut encore en être le défenseur ; caractère opposé à celui d'Hérode qui en est aujourd'hui l'ennemi et le persécuteur. Dernière instruction que nous fournit notre Evangile : la vérité persécutée.