DU PARDON DES OFFENSES
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Cet admirable sermon , si pénétré de la ilamine d'un pur et sincère christianisme , si mimé de nobles et généreux sentiments, fut prononcé devant Louis XIV. L'eiorde se trouve dans l'édition de 1705. Nous le donnons.
JJUITSB.
Division. — Ie Injustice de nos haines; 2° Fausseté de nos réconciliai ions.
I'blmière partie. — Injustice de nos haines. Les trois principes les plus communs de* amitiés humaines sont le coût, la cupidité, la vanité. La religion et la charité n'unissent presque personne.
Ainsi nous haïssons les hommes : !° Dès qu'ils choqueut notre goût. Or, cette haine est injuste parce que cet homme, pour n'être pas de votre goût, n'en est pas moins votre frère, enfant de Dieu, membre de Jésus-Cbrist, etc., son humeur n'efface aucun de ces augustes traits. Si nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et de l'inclination, il eût été inutile que Jésus-Christ nous fit le précepte d'aimer nos frères ; le cœur là-dessus n'en a pas besoin. D'ailleurs un chrétien ne doit pas se conduire par goût et par humeur, mais par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce. C'est une faiblesse, même selon le monde, de ne régler nos haines et nos amours que sur la bizarrerie de nos goûts; l'Evangile, qui veut que nous sacrifiions à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles, non-seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes, serait-il là-dessus plus indulgent? De plus, vous-même Ates-vous du goût de tout le monde? Cependant, n'exigez- vous pas qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières, sur la bonté de votre cœur? Bien plus, la cause de cette aversion que vous sentez pour votre frère, n'est-elle pas plus en vous, j'entends dans votre orgueil, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre? N'est-ce pas son crédit, ses talents, sa fortune, qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime? Enfin l'Evangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère; il exige que vous l'aimiez, c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez, en un mot que vous fassiez pour lui ce que vous voudriez qu'on fit pour vous ; car la charité n'est pas un goût aveHgle et bizarre ; c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable.
2« Nous haïssons les hommes lorsque nous les trouvons contraires à nos intérêts, et qu'ils cherchent à nous nuire. Or, je dis que la haine que nous avons contre ces personnes est injuste. Et d'abord, en haïssant votre frère, vous ajoutez à tous les maux qu'il vous a faits, le plus grand de tous, qui est celui de le haïr. Tous les maux qu'il vous a faits n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers ; la haine que vous avez pour lui perd votre âme et vous prive pour toujours du droit que vous avez s un royaume immortel. De plus, que vous revient-il de votre animosité contre votre frère ? Vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis? Si vous cherchez à vous consoler en le haïssant, c'est une manière barbare de se consoler. Outre cela, si vous étiez vraiment chrétien, si vous aviez de la foi, loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre âme, qui s'est servi de leur mauvaise volonté pour vous sauver, en mettant des obstacles à vos passions déréglées, et vous demanderiez à Dieu qu'il leur inspire un repentir sincère et qu'il ne permette pas que ceux qui ont tant contribué à votre salut périssent eux-mêmes.
8° Nous haïssons les hommes lorsqu'ils blessent notre vanité en nous décriant par des médisances et des calomnies. Or, cette haine est injuste. Car d'abord il est injuste d'exiger qu'on nous approuve en tout, et que les autres ne voient pas des défauts et des faiblesses que nous-mêmes sentons au dedans de nous. Outre cela, nous devons nous défier des rapports qu'on nous a faits de notre frère ; car l'expérience ne nous apprend que trop qu'on grossit souvent des bagatelles et qu'on envenime les discours les plus innocents; mais je veux que les faits dont vous vous plaignez ne soient pas douteux : votre frère n'a-t-il pas de son côté les mêmes reproches à vous faire? Ses défauts vous ont-ils toujours trouvé fort indulgent et fort charitable? Votre sensibilité n'est donc pas bien fondée? Supposons même que vous n ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère, que faites-vous en le haïssant? Vous n'effaeez pas les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres, et vous faites à votre cœur une nouvelle plaie. Mais voici enfin une raison plus forte que toutes les autres : l'amourpropre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment et qui nous louent ; mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent, qui nous déchirent ; elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous, nous déclarant qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous si nous ne l'accordons a nos frères. Vous convenez, direz-vous, des maximes de la religion là-dessus ; mais il faut avoir égard aux lois de l'honneur, qui veulent qu'un homme soit déshonoré s'il pardonne des discours et des procédés d'une certaine nature. Mais , premièrement , le prince a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaché une gloire déplorable. Secondement, une maxime abominable que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous , ne doit pas l'emporter sur toutes les règles du christianisme et sur les lois les plus inviolables de l'Etat; on ne peut passe déshonore» en obéi&ant à Dieu et à sou priuce.
VENDREDI APRÈS LES CENDRES : DU PARDON DES OFFENSES
Deuxième partie. — Fausseté de nos réconciliations. Nos réconciliations sont fausses, soit qu'on les considère dans leur principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.
!• Fausses dans leur principe. Une réconciliation sincère doit prendre sa source dans la charité Or, des motifs purement humains sont d'ordinaire la source de nos réconciliations ; on se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter certain éclat désagréable, par complaisance pour quelqu'un, pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme, etc. Or, rien que d'humain dans tous ces motifs ; et la preuve que la charité n'y entre pour rien , c'est que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété, se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères. Or, serait-il possible que ceux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, parussent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous 1
2° Fausses dans leurs démarches. Il a fallu des ménagements infinis et toute l'habileté de vos amis pour vous réconcilier avec votre frère ; or, tous ces ménagements auraient-ils été nécessaires , aurait-il fallu tant d'entremetteurs si vous ne haïssiez plus votre frère, si vous l'aimiei sincèrement? Vous avez eiigé des conditions, vous n'aver voulu avancer que jusqu'à un certain point. La charité ne connaît rien de tout cela ; elle n'a qu'une règle, c'est d'oublier l'injure et d'aimer son frère comme soi-même. Il y a, à la vérité, souvent des mesures de prudence à observer avant de se réconcilier publiquement ; mais c'est la charité qui doit régler ces mesures, et non pas la vanité. Les réconciliations où il entre tant de précautions et de mystères, rapprochent les personnes , mais ne rapprochent pas les affections. Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconciUer avec votre frère ; il veut que la charité toute seule se mêle de nous réconcilier avec lui.
3* Aussi les suites de nos réconciliations sont-elles vaines. Vous dites que vous avez pardonné à votre frère, mais que votre paiti est pris de ne le pas voir ; donc vous ne lui avez pas pardonné, et vous ne l'aimez pas ; car on ne craint point de voir ce qu'on aime. Vondriez-vous que Dieu vous aimât , à condition qu'il ne vous verrait jamais ? La marque la moins équivoque de notre animosité contre quelqu'un, c'est de ne pouvoir souffrir sa présence.
Eh Lien ! dites-vous, je le verrai ; je ne manquerai point aux bienséances, mais je sais à quoi m'en tenir ; il ne doit pas beaucoup compter sur mon amitié. Vous vous trompez si vous croyez que c'est là pardonner à votre frère et l'aimer. La charité que l'Evangile vous ordonne est dans le cœur; ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur ; c'est un amour effectif, parce que les hommes ne sont pas unis ensemble par des liens extérieurs seulement, mais par les liens sacrés et intimes de la loi, de l'espérance, de la charité. Aussi, consultez le public sur vos réconciliations ; malgré toutes les apparences que vous gardez avec votre frère, c'est une opinion établie dans le monde que vous ne l'aimez point ; ce qui montre que le public vous connaît mieux que tous ne vous connaissez vous-même.
Audistis quia dictum eft antiqui» : Diliges proxlmum tuum, et odio habebu inimicum luum. Ego autem dico vobia : Diliglta iniinicoa TMtroa.
Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens • Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis. Matth., v, 43, 44.
On croit d'ordinaire que le législateur des Juifs avait usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement, en publiant la loi du pardon des offenses; qu'obligé de ménager la faiblesse d'un peuple cbarnel , et d'ailleurs persuadé que de toutes les vertus l'amour des ennemis était celle qui coûtait le plus au cœur de l'homme, il s'était contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas, dit saint Augustin, que pour prévenir de grands excès, il eût eu dessein d'en autoriser de moindres. Cette loi, comme toutes les autres,
avait sa sainteté, sa bonté , sa justice ; mais c'était plutôt un établissement de police qu'une règle de piété. Elle était propre à maintenir la tranquillité extérieure de l'Etat; mais elle ne touchait point au cœur, et n'allait pas jusqu'à la racine des haines et des vengeances. On s'y proposait seulement ou d'arrêter l'agresseur, en le menaçant de la même peine dont il aurait affligé son frère, ou de mettre un frein à la vivacité de l'offensé , en lui laissant craindre que, s'il excédait dans la satisfaction, il s'exposait à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.
La morale des philosophes avait encore mis le pardon des offenses au nombre des vertus ; mais c'était un précepte de vanité, plutôt qu'une règle de discipline. C'est que la vengeance leur semblait traîner après elle je ne sais quoi de bas et d'emporté, qui eût défiguré
Le législateur des Juifs avait usé d'une espèce de condescendance et d'adoucissement en publiant la loi du pardon des offenses; obligé de ménager la faiblesse d'un peuple charnel, et d'ailleurs persuadé que de toutes les vertus l'amour des ennemis était celle qui coûtait le plus au cœur de l'homme , il s'était contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes au delà desquelles on ne pouvait passer sans péché. Ce n'est pas, dit saint Augustin, que pour prévenir de grands excès ce législateur eut dessein d'en autoriser de moindres. Cette loi avait sa sainteté, son équité, sa justice ; mais avec cela on peut dire qu'elle était autant un établissement de police qu'une règle
de piété ; elle était propre à conserver la tranquillité publique parmi les peuples et dans les Etats; mais elle n'allait point jusqu'à la racine de la baine et de la vengeance pour en arrêter le cours ; ainsi en proposant de punir l'agresseur des mêmes peines qu'il avait faites à l'offensé, on mettait un frein au désir impétueux de se venger; on arrêtait la fureur d'un ennemi outragé en lui faisant craindre que, s'il excédait dans la satisfaction qu'on lui permettait de prendre de l'agresseur, il ne s'exposât à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.
La philosophie païenne avait bien mis au nombre de ses vertus l'amour des ennemis, mais c'était plutôt une loi de vanilé
le portrait et l'orgueilleuse tranquillité de leur sage ; c'est qu'il leur paraissait honteux de ne pouvoir se mettre au-dessus d'une offense. Le pardon des ennemis n'était donc fondé que sur le mépris qu'on avait pour eux. On se vengeait en dédaignant la vengeance ; et l'orgueil se relâchait sans peine du plaisir de nuire à ceux qui nous ont nui, par la gloire qu'il trouvait à les mépriser.
Mais la loi de l'Evangile sur l'amour des ennemis ne flatte point l'orgueil, et ne ménage pas l'amour-propre. Rien ne doit dédommager le chrétien dans le pardon des offenses que la consolation d'imiter Jésus-Christ, et de lui obéir; que les titres, qui, dans un ennemi, lui découvrent un frère ; que l'espérance de retrouver devant le Juge éternel la même indulgence dont il aura usé envers les hommes. Rien ne doit le borner dans sa charité que la charité elle-même qui n'a point de bornes, qui n'excepte ni lieux, ni temps, ni personnes, qui ne doit jamais s'éteindre. Et quand la religion des chrétiens n'aurait point d'autre preuve contre l'incrédulité, que l'élévation de cette maxime, elle aurait toujours ce degré de sainteté , et par conséquent de vraisemblance, sur toutes les sectes qui ont jamais paru sur la terre.
Développons donc les motifs et les règles de ce point essentiel de la loi : les motifs, en établissant l'équité du précepte par les prétextes mêmes qui semblent la combattre ; les règles, en développant les illusions sous lesquelles chacun s'enjustifleà soi-même les infractions : c'est-à-dire l'injustice de nos haines et la fausseté de nos réconciliations. Implorons, etc.
Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment toutes les unions et les amitiés humaines, sont le goût, la cupidité et la vanité. Le goût, on suit un certain penchant de la nature, qui, nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations, peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité , on cherche des amis utiles ; ils sont dignes de notre amitié, dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune ; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs ; les titres qui nous rendent puissants, se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables ; et l'on ne manque jamais d'amis, quand on peut payer l'amilié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité, des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers; il semble qu'en les aimant, nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde ; nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation ; et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société, pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous, et que nous n'aimons que nos semblables '.
Voilà les trois grands liens de la société humaine. La religion et la charité n'unissent presque personne ; et de là vient que , dès que les hommes choquent notre goût, qu'ils ne
que de religion ; c'est qu'elle s'imaginait que la haine et la vengeance portaient en elles-mêmes je ne sais quoi de bas qui défigurait la grandeur et la noblesse de l'homme, et qu'il leur paraissait honteux de ne point avoir le courage de s'élever au-dessus des offenses qu'on leur faisait ; ainsi la vengeance leur était défendue; ainsi leur amour-propre se relâchait sans peine du droit de nuire à ceux qui les avaient offensés , par le plaisir et la gloire de mépriser leurs persécuteurs et de mettre au-dessous d'eux les injures qu'ils recevaient de leurs ennemis.
Mais la loi de Jésus-Christ sur le pardon des injures ne (latte point l'orgueil et ne ménage point la sensibilité. Rien ne doit tant encourager un chrétien dans le pardon des offenses que l'obligation où il est d'imiter Jésus-Clirist et de lui obéir, que le souhait ardent d'en user à l'égard de ses ennemis de la même manière que Jésus-Christ en use lui-même envers les hommes qui l'offensent ; rien ne doit régler l'amour du chrétien que la charité, qui n'a point de bornes, qui n'excède jamais, qui n'a acception ni de personnes, ni de temps, ni de lieu, qui ordoune toujours d'aimer ses ennemis comme ses amis. Voilà sur quoi est fondé le précepte du pardon des injures; et quand cette loi n'aurait pour fondement que la sainteté et l'autorité de sou au-
teur, elle mériterait toujours d'avoir la préférence et l'ascendant sur toutes celles qu'on observe dans le monde.
Développons donc toute la force de cette loi, afin de vous la faire embrasser ; et pour observer quelque ordre dans une matière si importante, je montrerai d'abord l'équité de cette loi contre les faux prétextes qui semblent autoriser la vengeance, et je vous eu montrerai ensuite la nécessité et l'étendue contre ceux qui la combattent et qui l'entendent mal , c'est-à-dire que je justifierai la loi qui nous oblige de pardonner les offenses, ce sera mon premier point; je l'établirai sur des fondements les plus solides de la religion et en prescrirai les règles, ce sera le sujet de mon second point.
1 C'est bien là , en effet , la morale purement humaine et sociale du traité de Cicéron sur l'Amitié. Au nom de cette seule sagesse du monde, de cette seule philosophie profane, La Rochefoucault disait : « Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous. » Et encore : « Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts et qu'un échange de bons offices. Ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. »
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sont pas favorables à nos intérêts, ou qu'ils blessent notre réputation et notre vanité, les liens bumains et fragiles qui nous unissaient à eux, se rompent; notre cœur s'éloigne d'eux et ne trouve plus en lui à leur égard qu'aigreur et amertume. Et voilà les trois sources les plus universelles des haines que les hommes nourrissent les uns envers les autres, qui font des douceurs de la société un acharnement éternel, qui empoisonnent toute la joie des conversations et toute l'innocence des commerces, etqui, attaquant la religion dans le cœur, s'offrent néanmoins à nous sous des apparences d'équité qui les justifient à nos yeux et qui nous rassurent.
Je dis, dès que les hommes choquent notre goût ; et c'est le premier prétexte et la première source de notre éloignement et de nos haines envers nos frères. Vous dites que vous êtes incompatible avec cette personne ; que tout vous choque et vous déplaît en elle ; que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître ; que toutes ses manières semblent affectées pour vous aigrir ; que de la voir ne servirait qu'à augmenter l'aversion naturelle que vous avez pour elle ; et que la nature a mis en nous des haines et des amours, des rapports et des aversions dont il ne faut demander compte qu'à elle-même.
A cela je pourrais vous répondre d'abord, en établissant les fondements de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères : Cet homme, pour vous déplaire et n'être pas de votre goût, en est-il moins votre frère , enfant de Dieu, citoyen du ciel , membre de Jésus-Christ et héritier des promesses éternelles ? Son humeur, son caractère, quel qu'il puisse être, efface-t il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés, qui l'unissent à vous par des liens divins et immortels et qui doivent vous le rendre cher et respectable ? Lorsque Jésus-Christ nous ordonne d'aimer nos frères comme nous-mêmes, prétend-il faire un précepte qui ne coûte rien au cœur, et dans l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni difficulté, ni peine ? Eh ! qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères, si en vertu de ce commandement nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et une inclination naturelle ? Le cœur n'a pas là-dessus besoin de précepte ; il est à lui-même sa loi. Le précepte suppose donc la difficulté de notre part. Jésus- Christ a donc prévu qu'il nous eu coûterait
pour aimer nos frères ; que nous trouverions en nous des antipathies et des répugnances qui nous éloigneraient d'eux : et voilà pourquoi il a attaché un si grand mérite à l'observance de ce seul point, et nous a déclaré si souvent que l'observer était observer la loi tout entière. L'aversion pour nos frères, loin donc de justifier notre éloignement envers eux, nous rend au contraire l'obligation de les aimer plus précise, et nous met personnellement dans le cas du précepte.
Mais d'ailleurs un chrétien doit-il se conduire par goût et par humeur, ou par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce ? Et depuis quand le goût naturel que l'Evangile nous ordonne de combattre, est-il devenu un privilège qui nous dispense de ses règles ? Si la répugnance qu'on a pour les devoirs, était un titre d'exemption, où est le fidèle qui ne fût quitte de toute la loi, et qui, plus il sentirait de corruption dans son cœur, plus il n'y trouvât sa justification et son innocence ? Nos goûts sont-ils notre loi ? La religion n'est-elle plus que l'appui et non le remède de la nature ? N'est-ce pas une faiblesse, même selon le monde, de ne régler nos démarches et nos sentiments, nos haines et nos amours envers les autres hommes que sur la bizarrerie d'un goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes ? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur, je ne dis pas à la religion, mais à l'humanité ? Et ne sont-ils pas au monde luimême un spectacle de mépris, de dérision et de censure ? Quel chaos que la société, si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances, ets'il n'y avait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes, l'Evangile serait-il la-dessus plus indulgent ? l'Evangile, qui ne nous prêche que de nous renoncer nous-mêmes; l'Evangile, qui nous ordonne partout de nous faire violence et de combattre nos goûts et nos affections; l'Evangile enfin, qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles, non-seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes.
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère, qui est elle-même
GRAND-CARÊME
votre crime. Je pourrais tous répondre encore: Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît, et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui; mais vous-même, croyez-vous ne déplaire à personne ? Pouvezvous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde, et que tout vous applaudit et vous approuve ? Or, si vous exigez qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières, sur la bonté de votre cœur et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez ; s'il vous paraît déraisonnable de se laisser révolter par des riens et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres ; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite, par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soimême ; ayez la même équité pour votre frère ; appliquez-vous la même règle; supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justifiez pas par votre éloignement pour lui les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d autant plus équitable qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères, sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés et à charge au reste des hommes.
Et ici je pourrais vous demander, mon cher auditeur, si ce fonds d'opposition, qui vous rend votre frère si insupportable, n'est pas plus en vous, c'est-à-dire dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre ; vous demander si tout le monde voit en lui ce quevouscroyez y voir vous-même; si ses amis, ses proches, ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous. Que sais-je encore ? vous demander si ce qui vous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités, si ses talents, sa réputation, son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang, qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même. L'envie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire; comme elle a quelque chose de bas et de lâche, et qu'elle est un aveu secret que
nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité, elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers et qui nous la rendent méconnaissable ; mais approfondissez votre cœur, et vous verrez que tous ceux ou qui vous efficent, ou qui brillent trop à vos côtés, ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer; que tout ce qui vous passe ou vous égale, vous contraint et vous gêne ; et que, pour avoir droit à votre amitié, il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.
Mais je vais encore plus loin, et je vous prie de m'écouter. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas 1 vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement, et dont l'humeur, la fierté, les manières vous révoltent; vous souffrez leur hauteur , leurs rebuts et leurs dédains ; vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices ; vous ne vous rebutez point ; votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance, et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah I si vous regardiez votre frère , comme celui de qui dépend votre salut éternel, comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de boue et d'un établissement fragile, mais de la fortune même de votre éternité, suivriez-vous à son égard la bizarrerie de votre goût ? Ne vaincriez-vouspas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui ? vous en coûterait-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternels, et vous faire une violence utile et nécessaire ? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétendez qu'on est injuste, dès qu'on exige de vous une seule démarche pénible pour l'éternité !
Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont on ne saurait rendre raison, et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point; mais il y a un amour de raison et de religion, qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Evangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère; il exige que vous l'aimiez, c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez; en un mot, que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez qu'on fît pour vous-même. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une in-
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clination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament ; c'est un devoir juste , éclairé, raisonnable ; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères que de ne les aimer que par goût ; c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût change sans cesse, et la charité ne meurt jamais ; le goût ne se cherche que lui-même, et la charité ue cherche pas ses propres intérêts, mais les intérêts de ce qu'elle aime ; le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce, et la charité est plus forte que la mort ; le goût n'aime que ce qui l'accommode, et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime ; le goût est aveugle et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères , et la charilé n'applaudit jamais à l'iniquité, et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la uature. Le même goût qui lie les cœurs, souvent un instant après les sépare ; mais les liens formés par la charité durent éternellement1.
Telle est la première source de nos amours et de nos baines , l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde ; car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités, en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre; qu'il a fait échouer votre fortune; qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes; que vous le trouvez partout sur votre chemin, et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.
Mais je suppose que vous dites vrai et je vous réponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits, celui de le haïr, qui est le plus grand de tous, puisque tous les autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers, et que celui-ci perd votre âme et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel? En le haïssant, vous vous nuisez bien plus à vous-même que toute sa malignité à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a
renversé votre fortune temporelle, je le veux ; et, en le haïssant, vous renversez le fondement de votre salut éternel. Il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens; et, pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus- Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même ; et, pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vousmême un sans fin et sans mesure.
Et de plus, votre haine envers votre frère vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis? Rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, ditesvous, en le haïssant; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation, grand Dieu ! que celle de la haine, c'est-à-dire d'une passion noire et violente qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au dedans de nous-mêmes, et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux 1 Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie I Quelle manière barbare de se consoler 1 Et n'êtes- vous pas à plaindre de cherchera vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère ?
Hais laissons ce langage humain ; parlons celui de l'Evangile auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien, mon cher auditeur, si vous n'aviez pas perdu la foi, loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre âme, comme les ministres de votre sanctification et les écueils * heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation ; vous y auriez oublié Dieu ; votre ambition aurait crû avec votre fortune, et la mort vous aurait surpris dans le tourbillon du monde, des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur, pour préserver votre âme, vous a suscité, dans sa grande miséricorde, des obstacles qui vous ont arrêté en chemin. Il s'est servi d'un envieux, d'un concurrent pour vous supplanter, vous éloi-
1 Ce beau passage qui montre la solidité des liens formel par la vertu chrétienne, est la réfutation de la morale de l'intérêt, de l'amer scepticisme de La Rochefoucault, des vulgaires et frivoles raisonnements de l'égoïsme.
1 Massillon emploie parfois cette expression dans un sens qui étonne. Ainsi dans le vin» sermon du Petit-Caréme on voit des écueils qui peuvent changer en vices toutes tes vertus des grands.
GRAND-CARÊME
gner des grâces et se mettre entre tous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource ; il a secondé, pour ainsi dire, son ambition; il a favorisé ses desseins; et, par un excès incompréhensible de bonté sur vous, il a traversé les vôtres ; il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins éternels de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes ; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut ; demander à Dieu que, puisqu'il s'est servi de son ambition ou de sa mauvaise volonté pour vous srmver, il lui inspire un repentir sincère, et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut, périsse lui-même.
Oui, mes Frères, nos haines ne viennent que de notre peu de foi. Hélas ! si nous regardions tout ce qui passe, comme une fumée qui n'a point de consistance; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien, que le salut est la grande affaire, et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité, où nous nous trouverons en un clin d'oeil ' ; si nous en étions convaincus, hélas! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent, qui ont entre eux des dissensions et des querelles pour les dignités de la terre, comme des enfants qui disputent entre eux pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge, dont les haines et les animosités puériles ne roulent que sur des riens que l'enfance toute seule et la faiblesse de la raison grossit à leurs yeux , tranquilles sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères et la décadence de leur famille, et vifs jusqu'à l'excès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissaient leur enfance. Ainsi , ô mon Dieu 1 les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste, de ce patrimoine immortel que Jésus- Christ leur a laissé, et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel. Us voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper; et ils s'arment de fureur, comme des enfants, les uns contre les autres, dès qu'on touche à leurs biens frivoles, et qu'on leur enlève les jouets puérils, qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur faible raison, et servir comme d'amusement à leur enfance1.
1 In ictu oculi. / Cor., xv, 52. — s Voilà une de ces fortes comparaisons comme les aimaient Pascal et Bossuet.
L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères; mais la vanité, qui en est la dernière source, et encore moins excusable.
Car, mes Frères, nous voulons qu'on nous approuve, qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus; et, quoique nous sentions nos faiblesses , nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges; et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.
En effet, vous vous plaignez que votre ennemi vous a décrié en secret et en public ; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance; qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles, et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.
Mais avantque de vous répondre, je pourrais vous dire d'abord : Défiez- vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère ; les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues par où ils passent; il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de ceux qui ne plaisent pas; il y a tant d'esprits noirs et mauvais, qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes ; il y a tant de caractères indiscrets et légers, et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n'avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes ; il y a tant d'hommes naturellement outrés et dans la bouche desquels tout s'enfle, tout grossit, tout sort de la vérité simple et naturelle ! J'en appelle ici à vous-même : ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents, et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas même pensées ? Ne vous êtes-vous pas plaint alors de l'injustice et de la malignité des redites? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompé à votre tour ? Et, si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire, et ne revient jamais à nous comme il a été dit dans sa source, pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul, fus-
VENDREDI APRÈS LES CENDRES : DU PARDON DES OFFENSES
sent exempts de cette destinée, et méritassent plus d'attention et de créance ' ?
Vous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces maximes générales, et que les faits dont vous vous plaignez ne sont pas douteux. Je le veux ; et je vous demande si votre frère n'a pas de son côté les mêmes reproches à vous faire ; si ses défauts vous ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable ; si vous avez même toujours rendu justice à ses bonnes qualités ; si vous n'avez jamais souffert qu'on l'ait déchiré en votre présence ; si vous n'avez pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération et par un demi-silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction et fournir de nouveaux traits contre votre frère. Je vous demande si vous usez même de beaucoup de circonspection envers les autres hommes , si vous faites beaucoup de grâce aux faiblesses d'autrui ; si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et dans l'absinthe; si la réputation la mieux établie n'est pas toujours en danger entre vos mains ; et si les histoires les plus tristes et les plus secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics par votre malignité et par votre imprudence. 0 homme 1 vous poussez si loin la délicatesse et la sensibilité sur ce qui vous regarde 1 Nous avons besoin de toute la terreur de notre ministère et de tous les motifs les plus graves de la religion, pour vous porter à pardonner à votre frère un seul discours, un mot souvent que l'imprudence, que le hasard, que la conjoncture , qu'un juste ressentiment peut-être lui a arraché ; et la licence de vos discours envers les autres ne connaît pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde tout seul prescrit.
Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que faites-vous en le haïssant ? Effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie ; vous vous enfoncez vous-même un trait qui donne la mort à votre âme; vous lui arrachez le glaive d'entre les mains, si
> Ces pénétrantes observations de critique morale montrent combien Missillon connaissait a fond le monde et le cœur humain. Mais ce n'est pas seulement un peintre fin et profond des misères de notre nature, c'est avant tout un habile médecin qui eiamine les caractères du mal pour l'adoucir et le guérir.
j'ose parler ainsi, pour vous en percer vousmême. Montrez , dans l'innocence de vos mœurs et dans l'intégrité de votre conduite, l'injustice de ses discours ; détruisez, par une vie sans reproche, les préjugés qu'il a pu donner contre vous ; faites retomber sur lui, par les vertus opposées aux défauts qu'il vous impute, la bassesse et l'iniquité de ses calomnies: voilà une manière juste et licite de vous venger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre silence : vous assemblerez des charbons de feu sur sa tête ; vous mettrez le public de votre côté; vous ne laisserez à votre ennemi que la honte de ses emportements et de ses impostures. Mais de le haïr, c'est la vengeance des faibles, c'est la triste consolation des coupables, en un mot, c'est la ressource de ceux qui n'en sauraient trouver dans la vertu et dans l'innocence.
Mais enfin laissons toutes ces raisons, et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient , de prier pour eux , de demander à Dieu qu'il les convertisse, qu'il change leur cœur aigri, qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité, et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem, avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu, heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés, pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert de confusion devant les hommes , comme le prix du royaume de Dieu, qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.
Car enfin, il faut en venir là, l'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment, qui nous louent, qui publient nos vertus fausses ou véritables ; c'était là, dit Jésus- Christ, toute la vertu des païens : Nonne et ethnicihoc faciunt '. Mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent; elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous, et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à
i Matin., v, 47.
GRAND-CAREME.
espérer pour nous, 6i nous ne l'accordons à nos frères.
Et de bonne foi, voulez-vous que Dieu oublie les crimes et les horreurs de toute votre vie, qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée, tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot, tandis que vous êtes si vif, si délicat, si furieux sur les intérêts de votre gloire, vous qui peut-être jouissez d'une réputation que vous n'avez jamais méiitée, vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle, si l'on vous connaissait tel que vous êtes, vous, en un mot, dont les discours les plus injurieux ne présentent qu'à demi les misères secrètes dont Dieu vous connaît coupable? Grand Dieu, que les pécheurs auront peu d'excuses à vous alléguer, quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle 1
Vous nous direz peut-être que vous convenez là-dessus des devoirs que la religion impose ; mais que les lois de l'honneur l'ont emporté sur celles de la religion ; qu'il faut s'attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes, si Ton souffre tranquillement des discours et des procédés d'une certaine nature ; que la religion qui pardonne, est une lâcheté et une tache que le monde ne pardonne point; et que l'honneur ne connaît pus là-dessus d'exception et de privilège.
Quel est cet honneur, mes Frères, qu'on ne peut acheter qu'au prix de son âme et de son salut éternel? Et que l'on est à plaindre, si l'on ne peut se sauver de l'ignominie que par un crime ! Je sais que c'est ici où les fausses lois du monde semblent l'emporter sur celles de la religion ; et que les plus sages mêmes, qui conviennent de la folie de cet abus, sont pourtant d'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince qui, plus sage que le monde, et justement indigné contre une fureur aussi opposée aux maximes de l'Evangile qu'aux intérêts de l'Etat, montre à ses sujets quel est le véritable honneur ; et qui , eu leur arrachant des mains des armes criminelles, a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaché une gloire déplorable '.
* Massillon , en s'élevant contre le duel , a déjà fait allusion aux ordonnances de Louis XIV. « L'autorité du prince a beau désarmer le bras, elle ne désarme pas les cœurs. Il a beau ôter le glaive des mains ; on perce mille fois plus cruellement son ennemi avec le glaive de la langue. » Sermon pour le jour de Noël, ad finem.
Quoi, mes Frères! une maxime abominable que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres touteseule aconsacrée et a fait passer jusqu'à nous, l'emporterait sur toutes les règles du christianisme et sur les lois les plus inviolables de l'Etat 1 On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère ; et on le serait en obéissant à Dieu et à celui qui tient sa place sur la terre 1 La gloire ne serait donc plus qu'une fureur ; et la lâcheté, qu'un respect généreux pour la religion et pour son maître ? Vous craignez de passer pour un lâche I Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie ; allez à la tête de nos armées affronter les périls, et chercher la gloire dans le devoir ; assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires, et d'être comptées parmi les événements mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'Etat exige, et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles ; regardezles comme une ostentation puérile de valeur qui cache souvent une véritable lâcheté, comme la ressource vile et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale, comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache, et à laquelle souvent le cœur se refuse. Loin de vous l'imputer à honte , le monde lui-même vous en fera un nouveau titre d'honneur ; vous en paraîtrez plus grand, et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est plus qu'une brutale timidité ; que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire ; que tout ce qui déshonore l'humanité , ne saurait honorer les hommes ; et que l'Evangile, qui ordonne de pardonner, a fait plus de héros que le monde lui-même qui veut qu'on se venge.
Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas ; que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère, et qu'une réconciliation a fini l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. Or, je dis que c'est encore ici où vous vous abusez ; et, après vous avoir montré l'injustice de nos haines, il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations.
Il n'est point de précepte dans la loi, qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise
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que celui qui nous oblige d'aimer nos frères ; et cependant il n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En effet, il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère, et que sa conscience là-dessus est tranquille ; et cependant rien de plus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui cbange le cœur et qui ne soit une fausse apparence de retour, soit qu'on la considère dans son principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.
Je dis dans son principe, car, mes Frères, alin qu'une réconciliation soit sincère et réelle, il faut qu'elle prenne sa source dans la charité et dans un amour chrétien de notre frère. Or, les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée attirerait après soi, et qui pourrait retomber sur nous-mêmes, pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec sou frère. On se réconcilie par déférence pour des grands qui exigent de nous cette complaisance ; pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme ; pour ne pas donner des scènes au public, qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous ; pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peut-être nous connaît trop et a été trop avant dans notre confidence, pour ne pas mériter que nous le ménagions et qu'une réconciliation lui impose silence '. Que dirai- je encore ? On se réconcilie peut-être comme Saùl, pour nuire plus sûrement à son ennemi et endormir ses précautions et sa vigilance.
Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dana le monde. Et ce que je dis ici est si vrai que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété, se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères ; et eux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie
1 L'orateur est ici aussi impitoyable pour le monde que le pins dur des observateurs moraui et le plus disgrlcié de la fortune. « La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre et une crainte de quelque mauvais événement. > La Rodtefoueault, 83.
chrétienne, paraissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous. Ah ! c'est que ce sont des héros de la vanité, et non pas de la charité ; c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu, qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre frère ; et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.
Mais si la plupart des réconciliations sont fausses, quand on en examine les motifs, elles ne le sont pas moins si on les considère dans leurs démarches. Oui, mes Frères, que de mesures 1 que de négociations ! que de formalités ! que de peines pour les conclure ! Que d'attentions à apporter ! que de ménagements à observer 1 que d'intérêts à concilier ! que d'obstacles à lever ! que de démarches à compasser! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage de la charité, mais de la sagesse et de l'habileté de vos amis ; c'est une affaire du monde, ce n'est pas une démarche de religion ; c'est un traité heureusement conclu, ce n'est pas un devoir de la foi accompli; elle est l'ouvrage de l'homme, mais elle n'est pas l'œuvre de Dieu ; en un mot, c'est une paix qui vient de la terre, ce n'est pas la paix qui descend du ciel.
Car, de bonne foi, les hommes, par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu, en vous réconciliant avec votre frère, faire revivre la charité qui était éteinte dans votre cœur? Ont-ils pu vous rendre ce trésor que vous aviez perdu ? Us ont bien pu faire cesser le scandale d'une rupture déclarée, et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société; mais ils n'ont pas changé votre cœur que Dieu seul tient entre ses mains ; mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié, mais vous n'aimez pas encore votre frère; et, en effet, si vous l'aimiez sincèrement, aurait-il fallu tant d'entremetteurs pour vous réconcilier avec lui? L'amour est à lui-même son médiateur et son interprète. La charité est cette parole abrégée, qui aurait épargné à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener; elle n'est pas si mesurée ; elle témoigne simplement ce qu'elle sent sincèrement. Or, vous avez exigé mille conditions avant que de vous
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rendre ; vous avez disputé toutes vos démarches ; vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point; vous avez exigé que votre frère fit les premiers pas pour revenir à vous. La charité ne connaît pas toutes ces règles ; elle n'en a qu'une : c'est d'oublier l'injure et d'aimer son frère comme soi-même.
Je conuens qu'il y a certaines mesures de prudence à observer ; et que souvent des démarches trop précipitées et faites à contretemps pourraient ne pas réussir et aigrir peutêtre davantage notre frète. Maisjedisque la charité doit régler ces mesures, et non pas la vanité. Je dis et je répèle que toutes ces réconciliations qu'on a tant de peine à conclure , où de part et d'autre on ne se relâche que jusqu'à un certain point, et avec des précautions si sévères et si précises, où il entre tant d'expédients et tant de mystères, sont des fruits de la prudence de la chair; corrigent les manières , mais ne touchent point au cœur ; rapprochent les personnes, mais ne rapprochent pas les affections ; rétablissent les bienséances, mais laissent les mêmes sentiments ; en un mot font cesser le scandale de la haine, mais n'en font pas cesser le péché. Aussi Jésus- Christ nous ordonne simplement de nous aller réconcilier avec notre frère : Vade,reconciliari fralri tuo l. Il ne nous dit pas : N'avancez pas trop, de peur que votre frère n'en abuse ; assurez-vous auparavant qu'il fera la moitié du chemin; ne le recherchez pas, de peur qu'il ne regarde votre démarche comme l'apologie de ses plaintes, comme un aveu tacite de votre tort, et un arrêt que vous prononcez contre vous-même. Jésus-Christnousditsimplement : Allez vous réconcilier avec votre frère. Il veut que la charité toute seule se mêle de nous raccommoder avec lui ; il suppose que, pour aimer nos frères , nous n'avons pas besoin d'entremetteur, et que notre cœur doit se suffire à lui-même.
Telles sont les démarches des réconciliations ; aussi les motifs en étant presque toujours humains, les démarches vicieuses, les suites n'en peuvent être que vaines et de nul effet. Je dis les suites ; car, mes Frères, à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde ? quel en est le fruit? qu'appelle-t-on s'être réconcilié avec son ennemi ? Le voici.
Vous nous dites en premier lieu que vous êtes réconcilié avec votre frère ; que vous lui avez pardonné de bon cœur ; mais que vous avez pris votre parti de ne le plus voir, et de n'avoir désormais aucun commerce avec lui ; et là-dessus vous vivez tranquille ; vous croyez que l'Evangile ne prescrit rien de plus, et qu'un confesseur n'est pas en droit d'en exiger davantage. Or, je vous déclare que vous n'avez pas pardonné à votre frère, et que vous êtes encore à son égard dans la haine, dans la mort et dans le péché.
Car, je vous demande, craint-on de voir ce qu'on aime ? Et si votre ennemi est devenu votre frère, que peut avoir pour vous sa présence de si odieux et de si triste ? Vous dites que vous lui avez pardonné, que vous l'aimez, mais que pour éviter tout accident, et de peur que sa présence ne vous réveille des idées fâcheuses, vous trouvez plus sûr de vous l'interdire. Mais quel est cet amour que la seule présence de l'objet aimé irrite contre lui , et enflamme de haine et de colère ? Vous l'aimez ! C'est-à-dire vous ne voudriez pas peut-être lui nuire et le perdre. Mais ce n'est pas assez ; la religion vous ordonne encore de l'aimer; car pour ne pas vouloir nuire à un ennemi, l'honneur, l'indolence, la modération, la crainte, le défaut d'occasions suffisent; mais pour l'aimer, il faut être chrétien; et voilà précisément ce que vous ne voulez pas être.
Et, de bonne foi, voudriez-vous que Dieu vous aimât, à condition qu'il ne vous verrait jamais ? Seriez-vous content de sa bonté et de ses miséricordes, s'il vous bannissait pour toujours de sa divine présence ? Car il vous traitera, vous le savez, comme vous aurait traité votre frère. Si le prince lui-même vous défendait de vous présenter jamais devant lui, vous croiriez-vous fort avant dans ses bonnes grâces ' ? Vous dites tous les jours qu'un homme est disgracié, quand il ne lui est plus permis de paraître devant le maître; et vous venez nous faire valoir que vous aimez votre frère, et qu'il ne vous reste aucune aigreur contre lui, tandis que sa seule présence vous déplaît et vous irrite !
Et quelle marque moins équivoque peut-on donner de son animosité contre son frère que de ne pouvoir même souffrir sa présence ?
1 Hatth., v, Zi.
1 Cette comparaison, qui derait être si frappante au xvne siècle, est aussi an bien ingénieux compliment à Louis Xiv.
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C'est le dernier excès de l'aigreur et de la haine. Car il est des haines plus modérées et plus tranquilles, qui du moins se cachent, se contraignent, empruntent les dehors de la politesse et de la bienséance, et qui, en refusant le cœur au devoir, ont assez d'empire sur elles pour donner les apparences au monde. Mais la vôtre est à un point qu'elle ne peut même se contraindre ; qu'elle ne connaît ni ménagement, ni bienséance ; et vous voulez nous persuader qu'elle n'est plus. Vous laissez paraître encore les marques les plus violentes de l'animosité, et vous voulez que nous les regardions comme les signes indubitables d'un amour chrétien et sincère.
Hais d'ailleurs les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir et s'interdire toute société les uns avec les autres ? Les chrétiens , les membres d'un même corps, les enfants d'un même père, les disciples d'un même maître, les héritiers d'un même royaume, les pierres d'un même édifice, les portions d'une même masse; les chrétiens, la participation d'un même esprit, d'une même rédemption et d'une même justice; les chrétiens, sortis du même sein, régénérés dans les mêmes eaux, incorporés dans la même Eglise, rachetés d'un même prix, sont-ils faits pour se fuir, se faire un supplice de se voir, et ne pouvoir se souffrir les uns les autres ? Toute la religion nous lie, nous unit ensemble ; les sacrements auxquels nous participons, les prières publiques et les actions de grâces que nous chantons, le pain de bénédiction que nous offrons, les cérémonies du culte dont nous nous glorifions, l'assemblée des ûdèles où nous assistons; tous ces dehors ne sont que les symboles de l'union qui nous lie ensemble. Toute la religion ellemême n'est qu'une sainte société, une communication divine de prières, de sacrifice, d'œuvres et de mérite. Tout nous rassemble, tout nous lie , tout ne fait de nos frères et de nous qu'une famille, qu'un corps , qu'un cœur et qu'une âme; et vous croyez aimer votre frère et conserver avec lui les liens les plus sacrés de la religion , tandis que vous rompez même ceux de la société, et que vous ne pouvez souffrir sa seule présence.
Je dis bien plus; comment pourrez-vous avoir avec lui la même espérance ? Car, par cette espérance commune, vous devez vivre éternellement avec lui, être heureux avec lui, vous faire un bonheur du sien, être réuni avec
lui dans le sein de Dieu, et chanter avec lui les louanges éternelles de la grâce. Eh ! com ment pourriez-vous espérer d'être éternelle ment réuni avec lui, et faire de cette espérance la plus douce consolation de votre vie, s'il vous paraît si doux de vivre séparé de lui, et si sa présence seule est pour vous un supplice ? Renoncez donc aux promesses et aux espérances de la foi ; séparez-vous comme un anathème de la communion des ûdèles ; interdisez-vous l'autel et les mystères redoutables; bannissez-vous de l'assemblée des saints; ne venez plus offrir vos dons et vos prières; puisque tous ces devoirs religieux, vous supposant réuni avec votre frère, deviennent des dérisions, si vous ne l'êtes pas, déposent contre vous à la face des autels, et vous annoncent de sortir de l'assemblée sainte, comme un publicain et un infidèle.
Peut-être effrayé de ces grandes vérités, vous nous direz enfin que vous prendrez sur vous de \oir votre frère, de bien vivre avec lui ; que vous ne manquerez point aux bienséances; mais que du reste vous savez à quoi vous en tenir, et qu'il ne doit pas beaucoup compter sur votre amitié.
Vous ne manquerez point aux bienséances ! El vous croyez, mon cher auditeur, que c'estlà pardonner, se réconcilier avec son frère et l'aimer comme soi-même ? Mais la charité que l'Evangile vous ordonne est dans le cœur ; ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur, une cérémonie inutile; c'est un sentiment réel; c'est un amour effectif; c'est une tendresse sincère et prête à se manifester par les œuvres. Vous aimez en juif et en pharisien ; mais vous n'aimez pas en chrétien et en disciple de Jésus-Christ. La loi de la charité est la loi du cœur; elle règle les sentiments, elle change les inclinations, elle verse l'huile de la paix et de la douceur sur les plaies d'une volonté aigrie et blessée ; et vous en faites une loi tout extérieure , une loi pharisaïque et superficielle, qui ne règle que les dehors, qui ne concerte que les manières, qui s'accomplit par de vaines apparences.
Mais il ne vous est pas ordonné seulement de ne pas blesser envers votre frère les règles de l'honnêteté et de lui rendre tous les devoirs que la société nous impose les uns envers les autres ; c'est le monde qui vous prescrit cette loi ; ce sont-là ses règles et ses usages. Mais Jésus-Christ vous ordonne de l'aimer; et tau-
GRAND-CARÉME.
dis que votre cœur est éloigné de lui, en vain accordez-vous les dehors à la bienséance. Vous refusez l'essentiel à la religion ; et tout ce que vous avez par-dessus les pécheurs qui refusent de voir leurs frères, c'est que vous savez vous contraindre pour le inonde, et vous ne savez pas vous faire violence pour le salut.
Et certes, mes Frères, si les hommes n'étaient unis ensemble que par les liens exlérieurs de la société, il suffirait sans doute de se rendre des devoirs extérieurs et de maintenir ce commerce mutuel de soins, de politesses et de bienséances, qui font comme toute l'harmonie du corps politique. Mais nous sommes unis ensemble par les liens 6acrés et intimes de la foi, de l'espérance, de la charité, de la religion. Nous formons «u milieu du monde une société tout intérieure et toute sainte, dont la charité est le lien invisible, et toute séparée de la société civile que les législateurs ont établie. Ainsi, en remplissant à l'égard de vos frères les bienséances extérieures, vous satisfaites aux devoirs de la société civile, mais vous ne remplissez pas ceux de la religion; vous ne troublez pas l'ordre de la politique, mais vous renversez Tordre de la charité; vous êtes un bon citoyen , mais vous n'êtes pas un citoyen du ciel ; vous êtes un homme du siècle, mais vous n'êtes pas un homme du siècle à venir ; le monde peut vous absoudre, et n'en demander pas davantage, mais vous ne faites rien devant Dieu, parce que vous n'êtes pas dans la charité, et votre condamnation est certaine. Venez nous dire après cela que vous ne manquerez point aux bienséances, et que c'est tout ce que la religion exige de nous. Elle n'exige donc que des feintes, que des dehors, que de vaines apparences ? Elle n'exige donc rien de vrai, rien de réel, rien qui change le cœur ? Et le grand précepte de la charité, qui seul donne de la réalité à toutes nos œuvres, ne serait donc plus qu'un faux semblant, et une vaine hypocrisie ?
Aussi ne nous en croyez point là-dessus; consultez le public lui-même. Voyez si, malgré toutes les apparences que vous gardez encore avec votre frère, ce n'est pas une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point; si le monde n'agit pas conséquemmentà cette persuasion. Voyez si vos créatures, si tous ceux qui vous approchent et vous sont attachés, n'affectent pas de s'éloigner de votre frère. Voyez si tous ceux qui le haïssent, qui sont
dans des intérêts opposés aux siens, ne recherchent pas votre amitié, ne forment pas avec vous des liaisons nouvelles, et si cette persuasion ne vous donne pas pour amis tous ceux qui ne le sont pas de votre frère. Voyez si ceux qui attendent de vous des grâces, ne commencent pas par l'abandonner, et s'ils ne croient pas vous faire leur cour en ne grossissant plus la sienne. Vous voyez que le monde vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vousmême ; qu'il ne prend point le change sur vos sentiments ; et que, malgré toutes ces vaines apparences envers votre frère, il est si vrai que vous êtes dans la haine et dans la mort, que le monde lui-même pense sur cela comme nous; lui que, partout ailleurs, nous avons toujours à combattre.
Voilà à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. On se revoit, mais on ne se réunit pas; on se promet une amitié mutuelle, mais on ne se la rend pas ; on se rapproche, mais les cœurs demeurent toujours éloignés ; et j'ai eu raison de dire que les haines sont éternelles, et que presque toutes les réconciliations sont des feintes ; qu'on pardonne l'offense, mais qu'on n'aime jamais l'offenseur; qu'on cesse de traiter son frère comme un ennemi, mais qu'on ne le regarde jamais comme un frère.
Et voilà ce qui se passe tous les jours à nos yeux. On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom, garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale, et néanmoins vivre dans des intérêts différents, dans des sentiments publics et déclarés d'envie, de jalousie, d'animosité mutuelle ; se croiser, se détruire, se regarder avec des yeux jaloux, faire, chacun, de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion ; partager le monde, la cour, la ville ; faire de ses dissensions domestiques la querelle du public; et établir cette opinion et ce scandale dans le monde qu'on ne s'aime point; qu'on voudrait se détruire mutuellement ; qu'on garde encore à la vérité les apparences; mais qu'au fond les intérêts et les affections sont pour toujours et sans retour éloignés. Et cependant de part et d'autre on vit dans une réputation de piété et dans la pratique des bonnes œuvres ; on a des confesseurs distingués et d'une grande réputation dans le monde.
VENDREDI APRÈS LES CENDRES : DU PARDON DES OFFENSES
Et cependant, en se rendant encore mutuellement certains devoirs, et vivant d'ailleurs dans un éloignement public et déclaré, on fréquente les sacrements, on est tous les jours dans le commerce des choses saintes, on approche de sang-froid de l'autel, on se présente fréquemment et sans scrupule au tribunal de la pénitence ; et, loin d'y confesser sa haine devant le Soigneur et de gémir du scandale que le public en reçoit, on y fait des plaintes contre son ennemi ; on l'accuse, loin de s'accuser soimême; on fait valoir les devoirs extérieurs qu'on lui rend , comme des marques que le cœur n'est point aigri. Que dirai-je? et les ministres de la pénitence eux-mêmes, qui auraient dû être les juges de notre haine, en deviennent souvent les apologistes, se partagent avec le public, entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, publient l'équité de leur querelle, et font que le seul remède destiné à guérir le mal, ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien, et le rendre plus incurable.
Grand Dieu ! vous seul pouvez fermer les plaies qu'une orgueilleuse sensibilité a faites à mon cœur en y nourrissant des haines injustes.
Faites, grand Dieu, que j'oublie des offenses légères, afin que vous puissiez oublier les crimes de toute ma vie.
Est-ce à moi, 6 mon Dieu, à être si sensible et si inexorable aux plus petits outrages, moi qui ai tant de besoin que vous usiez à mon égard d'indulgence et d'une grande miséricorde ?
Les injures dont je me plains, égalent-elles celles dont j'ai mille fois déshonoré votre grandeur suprême?
Faut-il, grand Dieu, que le ter de terre s'irrite et s'enflamme des moindres mépris, tandis que votre majesté souveraine souffre depuis si longtemps et avec tant de bonté ses rébellions et ses offenses ?
Qui suis-je pour être si touché des intérêts de ma gloire ; moi qui n'ose jeter les yeux devant vous sur mon ignominie secrète; moi qui mériterais d'être l'opprobre des hommes et le rebut de mon peuple ; moi qui n'ai rien de louable, même selon le monde, que le bonheur de lui avoir caché mes hontes et mes faiblesses ; moi que les outrages les plus sanglants épargneraient encore et traiteraient avec indulgence; moi enûn qui n'ai plus de salut à espérer, si vous n'oubliez vous-même votre propre gloire que j'ai tant de fois outragée ?
Mais non, grand Dieu, vous mettez votre gloire à pardonner au pécheur ; et je mettrai la mienne à pardonner à mon frère. Acceptez, Seigneur, ce sacrifice que je vous fais de mes ressentiments. Ne jugez pasdeson prix par les offenses légères que j'oublie, mais par l'orgueil qui les avait grossies et me les avait rendues si sensibles. Et puisque vous avez promis de remettre nos fautes, dès que nous les remettons à nos frères, accomplissez, Seigneur, vos promesses. C'est dans celte espérance que j'ose compter sur vos miséricordes éternelles. Ainsi soil-il.