PREMIÈRE SEMAINE DU CARÊME
NOTICE HISTORIQUE
Becueillons d'abord les renseignements que peuvent nous donner les journaux ou les mémoires du temps. « Le 13 , premier dimanche de carême, dit la Gazette de février 1701, le roi, accompagné de madame la duchesse de Bourgogne, entendit dans la chapelle du château la prédication du P. Massillon, prêtre de l'Oratoire '. » — « Dimanche 13, à Versailles, note à son tour Dangeau, le roi et toute la maison royale entendirent le sermon ». » — « Mercredi 16, à Versailles, le roi entendit le sermon ». » — « Vendredi 18, à Versailles, le roi, après le sermon, qu'il trouva fort beau, alla se promener au Trianon '. »
Voilà pour l'année 170 1. Voyons maintenant ce que nous pourrons rencontrer pour cette même première semaine du carême de 1704.
D'abord la Gazette du mois de février de cette année 1*04 s'exprime en ces termes : « Le 10, premier dimanche de Carême, le roi, accompagné de Me" le Dauphin, de M** le duc de Bourgogne, de M1"" la duchesse de Bourgogne et de Me" le duc de Berry, entendit dans la chapelle du château la prédication du P. Massillon. » Puis un peu plus loin la même Gazette nous apprend que Louis XIV entendit aussi Massillon le mercredi 13 et le vendredi 15.
Ecoutons maintenant le marquis de Dangeau, qui aurait bien dû nous donner quelques renseignement! sur le sujet et gui le succès des sermons prêches par le grand oratorien :
« Dimanclte 10, à Versailles. Le roi et toute la maison royale entendirent le sermon.
« Mercredi 13, à Versai/les. Le roi, après avoir entendu le sermon, alla se promener à Trianon.
« Vendredi 15, à Versailles. Le roi, après le sermon, alla se promener à Trianon 6. »
Ainsi, nous savons que Louis XIV entendit trois fois Massillon dans la première semaine du carême, de 1701, et trois fois aussi dans la même semaine du carême de 1704.
Or, l'édition de 1745 nous donne sept sermons pour cette première semaine, et de plus il faut y joindre le sermon sur Us Vices et les Vertus des grands, placé à la suite du Petit-Carême , et qui doit évidemment, comme je l'ai prouvé, être renvoyé la premier dimanche de carême. L'édition de Trévoux en contient seulement cinq. Examinons chacune de ces œuvres oratoires.
1° Pour le premier dimanche de carême nous avons d'abord le beau sermon sur la Parole de Dieu. Ce discours, qui ouvre si naturellement une suite de saintes instructions, et qui fut sans aucun doute prêché devant le Maître dont on loue te respect pour la parole de l'Evangile, a dû être prononcé avant le discours sur les Vices et les Vertus des grands. Ce serait donc au 13 février 1701 qu'il faudrait le reporter, et alors le discours sur tes Vices et les Vertus des grands prendrait sa place au 10 février 1704. Nous savons en outre que ce même sermon sur la Parole de Dieu fut aussi prêché aux Quinze-Vingts. Dieu s'en servit pour toucher un cœur et le ramener à lui. Un homme du monde, un seigneur de la cour, se rendant un soir de carême à l'Opéra, voit deux files de carrosses en sens conlraire. Les uns se rendaient au Palais-Boyal où était alors la salle de l'Opéra, et les autres se dirigeaient vers l'église des Quinze- Vingts. Ennuyé d'attendre, craignant de n'avoir plus de place au théâtre, par désœuvrement et faute de meilleur moyen d'employer sa soirée, le grand seigneur entre à l'église, « se disant après tout qu'un spectacle en valait un autre 6. » La grâce l'attendait, et l'orateur frappa au vif cette âme lassée du monde. Telle est, du moins, une tradition recueillie particulièrement par La Harpe. Au reste , l'orateur avait éloquemment et saintement montré que la prédication est une action sainte, une œuvre destinée à convertir et à sanctifier les âmes. On doit donc la recevoir avec le désir de la faire fructifier dans sa conscience. Cependant, combien d'auditeurs ne viennent au sermon que comme à un spectacle de religion dont ils veulent avoir le plaisir ! Combien de courtisans n'y assistent que pour obtenir la faveur du maître ! Combien surtout de gens désœuvrés et ennuyés veulent amuser un loisir inutile en entendant, pour la critiquer, la parole qui doit un jour les juger! Tout en se montrant le fidèle dépositaire de la tradition sacrée et le digne continuateur de la prédication évangélique, tout en condamnant ces âmes fatiguées qui fout d'une action sainte une distraction mondaine, Massillon, pour gaguer des amis à l'austère vérité, demande à l'art et à la science de l'homme des charmes dont Malebranclic repoussait avec indignation le profane éclat, et il cherche à enchanter par l'attrait et l'harmonie du style la délicatesse de l'auditoire, superbissimum auris judicium. Et, pour employer une des images que Massillon sait si bien emprunter à la Bible, il descendait chez les Philistins, comme autrefois Israël, pour aiguiser et polir ses instruments.
Ce beau sermon sur la Parole de Dieu se trouve , sinon dans tout son développement et toute sa riche floraison , du moins déjà avec une saine et belle venue, au premier volume de l'édition de 1705.
2° Au mercredi, 16 février, on peut attribuer avec quelque probabilité le sermon sur la Rechute, parce qu'à moins d'indications contraires il est naturel de supposer que les sermons du premier carême sont restés à leur jour. Cependant, ce discours est fixé par l'édition de Trévoux au mardi de Pâques. L'orateur a bien pu, dans quelques-unes de ses stations, le prêcher après les dernières solennités du
' De Vereailles, 18 février 1701.
* Journal de Dangeau, éd. Didot, t. VIII, p. 36.
* lbid., p. 37.
* lbid., p. 40.
' Kdit. Didot. Tom. iz, p. 429, 432 et 433. ' Sainte-Beuve.
PREMIER DIMANCHE : SUR LA PAROLE DE DIEU. 361
carême, pour mettre en garde ses auditeurs contre leurs anciens égarements, et ponr leur donner ses suprêmes instructions. On aurait alors pour le mercredi du second carême de Versailles le sermon sur le Respect humain, qui appartient, il est vrai, au mardi de la seconde semaine dans l'édition du P. Joseph , mais que les éditeurs de Trévoux ont placé à ce mercredi , avec un texte tiré de l'évangile du jour. Il y a un antre sermon sur la Rechute. On le trouve au troisième dimanche de carême. Le P. Joseph dit que Massillon l'a composé en dernier lien. Or, comtffe apparemment le prédicateur n'a pas parlé , dans une même station, deux fois tur ta Rechute, on doit reporter ce second sermon au troisième dimanche du carême de 1704.
3» Arrivons au vendredi. A ce jour nous avons dans l'édition de Trévoux comme dans celle de 1744 le solide sermon sur la Confession, n est vraisemblable qoe c'est celui qui fut prononcé le 18 février 1701, et que Louis XIV trouva fort beau.
Il nous reste à essayer de déterminer la place de quatre sermons : i° L'n sermon sur le Respect dans les Temples. Le P. Joseph l'a mis au mardi de la première semaine. Mais, malgré le texte, il est évidemment mal placé. Outre que l'édition de Trévoux le renvoie a un autre jour, l'exorde contient des allusions aux paraboles et aux discours des semaines suivantes '. Ce qui parait du moins certain, c'est que ce sermon fut d'abord prêché devant Louis XIV, et que plus tard il fut donné à Notre-Dame. Il est probable que Massillon le redit en d'autres circonstances. Car il ne faut jamais oublier que, comme Bossnet et Boordaloue, il offrait plusieurs fois le même aliment. Ces grands orateurs savaient bien que ces solides et excellentes leçons ne pouvaient que gagner à être entendues souvent.
2» Il nous reste encore deux sermons sur la Prière. Mais rien n'indique qu'ils aient été destinés à la conr. 3° Enfin nous avons le sermon sur la Vérité d'un avenir. On peut penser qn'il a été prononcé le vendredi 15 février 1704.
Voici donc comment je proposerais de déterminer l'ordre probable des sermons de cette première semaine du carême.
Année 1701. — Dimanche : Sur la Parole de Dieu. — Mercredi : Sur la Rechute. — Vendredi : Sur la Confession.
Année 1704. — Dimanche : Sur les Vices et les Vertus des grands. — Mercredi : Sur le Respect humain. — Vendredi : Sur la Vérité d'un avenir.
1 D'où vient donc à Jésus-Christ, met Frères, cet air de zèle et d'todignation qu'il laisse éclater sur son visage T Noua l'avons vu établi juge sur une femme adultère, et H ne l'a pas même condamnée. Noos avons va à ses pieds la pécheresse de la Cité, et il lui a pardonné avec bonté ses désordres et ses scandales. Ses disciples voulurent faire descendre le feu du ciel sur une ville ingrate et infidèle, mai,, il leur reprocha de ne pas connaître encore l'Esprit nouveau de clémence et de charité qu'il est venu porter sur la terre. Il vient même d'accorder des larmes aux malheurs qui menacent Jérusalem, etc.