‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 150 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour vous instruire sur l'esprit dans lequel vous devez écouler la parole sainte , il n'y a qu'à établir d'abord quelle est son autorité et sa fin. Son autorité qui est divine , demande de vous un esprit de respect et de docilité ; sa fin qui est la conversion des cœurs , un esprit de foi qui n'y cherche que des lumières pour sortir de ses erreurs , et des remèdes pour la guérison de ses maux.

Je dis d'abord que son autorité est divine. Oui, mes Frères, la parole que nous vous annonçons, n'est pas notre parole; mais la parole de Celui qui nous envoie. Dès qu'il nous a établis dans le saint ministère par la voie d'une vocation légitime, il veut que vous nous regardiez comme des envoyés qui vous parlent ici de sa part, et qui ne font que prêter leur faible voix à sa divine parole * Nous portons, il est vrai, ce trésor dans des vaisseaux de boue ; mai» il n'en perd rien pour cela de sa majesté. Semblable à ces vaisseaux de terre dont Gédéon se servit autrefois contre les ennemis du Seigneur, le son en peut être vil et méprisable; mais la vérité, celte lumière divine que Dieu a mise en nous, n'en est pas moins descendue du ciel, et destinée, comme les lampes de Gédéon, à frapper encore aujourd'hui de terreur les âmes infidèles.

Or, vous devez premièrement à l'autorité de cette divine parole une pieuse docilité, et l'écouter comme disciples plutôt que comme juges. En effet, ce sont les règle» du cuite et de la piété que nous vous exposons, k» décisions de l'Evangile, les lois de l'Eglise, les maximes des saints. Nous ne venons pas vous porter ici nos opinions, nos préjugés, nos pensées ; ce n'est pas ici une chaire de contention, c'est le lieu de la vérité. Rien de ce qui peutêtre contredit ne doit trouver sa place dans la chaire de la paix et de l'unité ; nous n'y parlons qu'au nom de l'Eglise , et ne sommes ici

que les interprètes de sa foi et de sa doctrine.

Cependant, combien de ces hommes sages à leurs propres yeux, et qui se piquent de force et de raison, n'y viennent qu'avec un esprit préparé, et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte 1 Ils ne font pas gloire, comme les pécheurs dont nous avons déjà parlé, d'être insensibles à toute vérité ; mais ils regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole. Les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que les tours étudiés d'un artifice humain; les menaces les plus terribles, des saillies d'une vaine éloquence ; les maximes les plus incontestables, des discours où il entre plus d'usage que de vérité ; les arrêts les plus capables d'alarmer les consciences, des façons de parler dont il est permis à chacun de rabattre. C'est, mes Frères, la situation déplorable où vous vous trouvez ici la plupart. Vous opposez sans cesse tout bas à la vérité que nous annonçons , les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent; vous êtes ingénieux à affaiblir au dedans de vous, par des raisons spécieuses, l'excès prétendu de nos maximes; vous venez ici combattre la vérité , et non pas céder à sa force et à sa lumière ; vous n'y venez , ce semble, que pour entrer en contestation avec Dieu, infirmer l'éternelle immutabilité de sa parole , prendre les intérêts du mensonge contre la gloire de la vérité, et être les apologistes secrets du monde et des passions dans le lieu saint même destiné à les condamner et à les combattre. Ah ! souffrez du moins qu'elle triomphe , cette vérité , dans son temple ; ne lui disputez pas cette faible victoire, à elle qui a triomphé autrefois de tout l'univers. Opprimez-la , à la bonne heure , au milieu du monde et dans ces assemblées de vanité que l'erreur assemble, et où l'erreur est sur le trône. N'est-ce pas assez que vous l'ayez bannie du monde, et qu'elle n'ose plus s'y montrer sans s'exposer à des dérisions et à des censures? Laissez-nous du moins la triste consolation d'oser encore la publier à la face de ces autels qu'elle a élevés, et qui doivent du moins lui servir d'asile.

Vous nous accusez d'exagérer; grand Dieu, et vous nous jugerez peut-être un jour sur ce que nous affaiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne l'avoir pas assez méditée aux pieds des autels ; et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la

GRAND-CARÉME.

sainte sévérité de votre Evangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles ; et vous nous rangerez peut-être unjour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la tiédeur et la négligence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons, celte terreur et cette véhémence divine, qu'elle ne saurait trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence ' 1

Eh ! quoi 1 mes Frères, les vérités du salut, telles que Jésus-Christ nous les a proposées, ne sauraient-elles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères ? Paul exagérait donc autrefois , lorsque ce gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissait, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté et du spectacle terrible d'unjugement à venir? Paul exagérait donc, lorsque les habitants des villes venaient se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques les livres lascifs ou impies, et les autres instruments de leurs passions , pour en faire un sacrifice au Seigneur ?

Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Evangile. Mais où sont les consciences que nous troublons ? Où sont les pécheurs que nous alarmons ? Où sont les âmes mondaines, qui, saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes et expier par de saints excès de pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés, ont vu souvent de ces exemples ; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? Ah! plût à Dieu que vous puissiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires, disait autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps, qui l'accusaient d'exagérer les périls et la corrupliou du monde,

1 On nous accuse de grossir les objets, d'exagérer les vérités que la religion expose toutes simples, d'outrer par trop de zèle la morale de Jésus-Christ Ah ! mon Dieu ! que nous devons craindre le contraire ! Peut-être que vous nous jugerez vousmême un jour pour n'avoir pas assez médité celle sainte loi aux pieds de vos autels pour en conm-itre toute la force et toute la vigueur. Ah ! vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir en trop de condescendance pour nos auditeurs, et d'avoir accommodé la sévérité de votre Evangile aux mœurs, aux coutumes, aux maximes et aux usages du monde. Ah ! vous nous rejetterez peut-être du nombre de vos saints ouvriers, parce que , par le dérèglement de nos mœurs et par notre mauvais exemple, nous aurons ôté cette véhémence, cette force, cette onction de la sainte parole , telle qu'elle se trouve dans une bouche crucifiée et pénitente. Ed. de Trévoux.

et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le parti de la sainte virginité ; et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme : Vtinam convincerer ' / Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse ! Vtinam tanti criminis probaretur effectus ! Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures 1 Utinam me exemplis potius arguer etis, quam sermonibus cœderitis! Ah 1 nous souffririons le blâme avec plaisir, si l'on pouvait nous montrer le succès qu'on nous reproche. Non vererer invidiam, si efficaciam recognoscerem.

Hélas 1 nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse; nous respectons peutêtre trop des coutumes qu'un long usage a consacrées, de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent. Nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices ; nous nous contenions de vous montrer de loin des vérités qu'il faudrait vous mettre sous l'œil, et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de notre timide prudence. Que dirai-je? La faiblesse nous arrache souvent des éloges, où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons, comme le monde, éblouir par les noms et par les titres; ce qui encouragea les Ambroise nous affaiblit; et parce que nous vous devons du respect, nous vous refusons souvent la vérité que nous devons encore respecter davantage ; et, après cela, vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités et d'en former des fantômes de notre façon, pour alarmer ceux qui nous écoutent.

Mais que nous reviendrait-il d'un artifice si indigne de la vérité qui nous est confiée ? Ces déclamations outrées et puériles pouvaient convenir à l'éloquence vénale de ces sophistes, qui, au milieu des écoles de la Grèce, cherchaient à s'attirer des disciples en vantant la sagesse de leur secte. Mais pour nous, mes Frères, eh 1 nous voudrions pouvoir vous adoucir le joug, loin de le rendre plus pesant; nous voudrions pouvoir vous faciliter la voie, loin d'y jeter de nouveaux obstacles. Que ne pouvons-nous, comme le pasteur de l'Evangile, vous porter nous-mêmes sur les épaules

1 S. Ambr. de Virginit. 1. 1, c. 5.

PREMIER DIMANCHE : SUR LA PAROLE DE DIEU

pour vous épargner les fatigues du chemin 1 Pourquoi vous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut, eu vous y représentant des difficultés chimériques? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre faiblesse.

Méditez la loi de Jésus-Christ, mes Frères. Que dis-je? Ouvrez seulement l'Evangile, et lisez. Alors vous comprendrez que nous tirons un voile de discrétion sur la sévérité de ses maximes ; alors, loin de vous plaindre de nos excès , vous suppléerez vous - mêmes à notre silence et à nos adoucissements ; et vous vous direz ce que nous craignons de vous dire, parce que vous ne pourriez pas le porter. Grand Dieu ! porter sa croix chaque jour, mépriser le monde et tout ce qu'il renferme, vivre comme étranger sur la terre, ne s'attacher qu'à vous seul, renoncer à tout ce qui flatte les sens, se renoncer sans cesse soi-même, regarder comme heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés : voilà le précis de votre loi sainte. Eh ! que peut ajouter l'esprit humain à la rigueur de cette doctrine ? Que pourrions-nous vous annoncer de plus triste et de plus formidable à l'amour-propre? Aussi vos reproches ne sont qu'un vain langage du monde et une de ces façons de parler que nul n'approfondit, et que chacun adopte. Votre conscience les dément en secret; et quand vous parlez de bonne foi, vous convenez que nous avons raison, et que l'Evangile est un prédicateur bien plus sévère et plus effrayant pour le monde et pour ceux qui l'aiment, que nous ne saurions jamais l'être nous-mêmes.

Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte, un esprit de docilité.

Vous devez, en second lieu, à l'autorité de cette parole un esprit de sincérité et d'application sur vous-même , c'est-à-dire être ici un censeur rigoureux de votre propre conscience ; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre àme, de l'autre les vérités que nous annonçons ; vous mesurer sur cette règle ; vous approfondir dans cette lumière ; vous juger par cette loi ; écouter, comme adressées à vous seul, les saintes maximes annoncées à la multitude ; vous regarder comme seul ici devant Jésus-Christ qui parle à vous seul par notre bouche, et qui peut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car, mes Frères, nul ne prend jci pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne ; nul ne s'y croit un

personnage intéressé. Il semble que nous nous formons à plaisir des fantômes pour les combattre, et que la réalité du pécheur que nous attaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnaît point dans les traits les plus vifs et les plus ressemblants de sa pission. L'homme chargé d'un bien mal acquis, et peut être du sang et de la dépouille des peuples, condamne avec nous cette injustice dans les autres, et ne voit pas qu'il se juge luimême. Le courtisan, dévoré d'ambilion, et qui sacrifie tous les jours à cette idole la conscience et la probité, convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables, et la regarde comme une vertu ou comme la grande science de la cour pour lui-même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables qui l'empêchent de se reconnaître tel qu'il est. Nous avons beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt, on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout basa soi-même : Je ne suis pas cet homme ; et tandis que le public nous applique peut-être des vérités si ressemblantes, seuls ou nous réussissons à nous y méconnaître, ou nous n'y découvrons peutêtre que les défauts de nos frères. Nous cherchons à nos propres portraits des ressem blances étrangères ; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avait porté que sur nous ; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chaire fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères, où nous aurions dû nous juger nousmêmes. Et c'est ainsi, ô mon Dieu, que les hommes corrompus abusent de tout, et que la lumière même de la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements, et ne les ouvre que pour voir dans les autres ou ce qui n'est pas, ou ce qu'elle aurait dû leur cacher !

Tels sont les devoirs qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte. Venons à ceux qui sont attachés à sa fin. Sa fin, mes Frères, vous le savez , c'est la conversion des cœurs , l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus-Christ ; tout y est grand , tout y est sérieux, tout y est digne de la plus sublime fonction de la hiérarchie; et de là il est aisé de conclure que vous devez nous écouter avec un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours, et avec un esprit

GRAND-CARÉME.

de foi qui n'y cherche rien d'humain , rien de frivole, rien qui ne réponde à l'excellence et à la dignité de sa fin.

Je dis un esprit de respect religieux , qui ne méprise pas la simplicité de nos discours ; car, quelque éclairé que tous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Eglise donne aux fidèles. Augustin, déjà si célèbre à Milan par ses talents et par son éloquence, ne dédaignait pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle, vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si votre esprit n'y apprend rien de nouveau, votre cœur y sentira peut-être des choses nouvelles ; vous y apprendrez du moins que votre savoir n'est rien, si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes qu'une nuée sans eau ', élevé à la vérité par vos talents et par vos connaissances sur le reste des hommes , mais vide de grâce , et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une âme simple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu, et sera transformée de clarté en clarté % au lieu que vous, après une vie entière de veilles et de travail, et un amas inutile de connaissances et de lumières , n'aurez peut-être pour partage que les ténèbres éternelles.

Quel abus , mes Frères , de se bannir de ces assemblées saintes , sous prétexte qu'on en sait assez, et peut-être aussi qu'on est assez instruit des devoirs de la piété dont on fait profession depuis longtemps ; et que des lectures chrétiennes et un peu de réflexion dans la retraite mènent plus loin et sont plus utiles que tous nos discours ! Mais, mon cher auditeur, si vous faites profession de la piété et de la justice, quelle plus douce consolation pouvez-vous avoir que d'entendre publier les merveilles du Seigneur, les ordonnances de sa loi sainte, des vérités que vous aimez , que vous pratiquez , et dont vous devez souhaiter que la connaissance soit donnée à tous les nommes? Quel spectacle plus consolant pour vous, que de voir vos frères assemblés ici au pied de l'autel, attentifs à la parole de vie , éloignés des spectacles du monde et des occasions du péché,

' Nubes sine aqua. Jud., 12.

» Transformamur a claritate in claritatem. // Cor., "m, 18.

formant de saints désirs , ouvrant leurs cœurs à la voix de Dieu, concevant peut-être les prémices de l'Esprit Saint, et les commencements de leur pénitence ; et de pouvoir vous unir à eux pour obtenir du Père des miséricordes qu'il achève dans leur âme l'ouvrage du salut qu'il a commencé d'y opérer.

Ce n'est pas que la méditation des divines Ecritures ne fournisse à la piété chrétienne des ressources consolantes. Mais le Seigneur attache à la vertu de notre ministère et à la vocation légitime des grâces que vous ne trouverez pas ailleurs. Les vérités les plus simples dans la bouche des pasteurs ou de ceux qui vous parlent à leur place , tirent de la grâce de leur mission une force qu'elles n'ont pas toutes seules ; et le même livre d'isaïe , qui , lu dans un char par cet officier de la reine d'Ethiopie, était pour lui un livre fermé , et amusait son loisir sans éclairer sa foi, développé par Philippe, devint à l'instant pour lui une parole de vie et de salut. Et enfin vous devez cet exemple à vos frères, cette édification à l'Eglise, ce respect à la parole de Jésus-Christ, cette uniformité à l'Esprit de paix et d'unité qui nous lie. Eh 1 bannissez-vous, à la bonne heure, de ces assemblées profanes et criminelles où la piété est toujours gémissante, étrangère, contrainte ; mais c'est ici sa place ; c'est l'assemblée des saints, puisque ce n'est que pour les former que notre ministère a été établi, et se perpétue encore dans l'Eglise.

J'ai dit en second lieu un esprit de foi; et cette disposition en renferme deux : un amour pour la parole sainte indépendant des talents de l'homme qui vous l'annonce; un goût formé par la religion, qui ne vienne pas y chercher de vains ornements, mais les vérités solides du salut; c'est-à-dire ne l'écouter ni avec un esprit de censure, ni avec un esprit de curiosité.

Et en effet votre amour pour la parole de Jésus-Christ doit vous aveugler, pour ainsi dire, sur les défauts de ceux qui vous l'annoncent; vous devez la trouver belle, divine, digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière. Sous quelque couleur qu'on vous la présente, revêtue d'ornements pompeux, ou simple et négligée, pourvu que vous en reconnaissiez encore les traits célestes, elle aies mêmes droits sur votre cœur. Et certes perd-elle quelque chose de sa sainteté pour passer par des canaux moins brillants et

PREMIER DIMANCHE : SUR LA PAROLE DE DIEU

moins riches? Que le Seigneur parlât autrefois à travers un buisson vil et méprisable aux yeux, ou sur une nuée de gloire ; qu'il rendît ses oracles au milieu du désert et dans un tabernacle couvert de peaux d'animaux, ou dans le temple de Salomon, le plus magnifique qui ait jamais été élevé à la gloire de son nom, sa parole sainte y perdait-elle quelque chose de sa dignité ? Et, comme c'était le même Seigneur qui parlait partout, la foi d'Israël y faisait-elle quelque différence ?

Cependant, parmi tous ceux qui nous écoutent, il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions. On se fait honneur d'être difficile ; on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes, et qui seraient d'un plus grand usage pour soi ; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien, se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre '. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph , devenu le sauveur de l'Egypte, disait par pure feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher le froment et la nourriture que vous êtes venus ici, c'est comme des espions qui venez remarquer les endroits faibles de cette contrée ; Exploratores estis ; ut videatis infirmiora lerrœ, venistis'. Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole et chercher des secours et des remèdes utiles à vos maux, que vous venez nous écouter; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures, et vous faire honneur de nos défauts, qui sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis, et qui auraient pu vous rappeler à la pénitence : Exploratores estis ; ut videatis infirmiora terres, venistis *.

1 EUt déplorable, mais état ordinaire des gens du monde, et particulièrement de ceux qni vivent a la conr ! Il n'y a pins pour enx de parole de Dieu, parce qu'il n'y a pins de sujets qui aient ces qualités requises pour la leur rendre supportable. — BouiiOALOl'E, sermon sur la Parolt de Dieu, 1" partie.

* Gen., xlii, 9.

' Manry admire justement cette éloquente application de l'Ecriture sainte : « 11 ne dit point, avec l'apostolique fierté de Bossuet, dans l'exordc de son éloge funèbre de la princesse palatine : Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera tous au dernier jour, et sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlent les prophètes. Onus verit Domini super Israël. Mais il applique a ses auditeurs le

Mais, de bonne foi, mes Frères, quelque faible que soit notre langage, n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre, pour dissiper vos erreurs, et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justifier à vous-mêmes? Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs, les avares et les hommes sans miséricorde n'entreront jamais dans le royaume de Dieu, que si vous ne faites pénitence, vous périrez, et qu'il ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si l'on vient à perdre son âme? N'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines vérités; et dans la bouche du plus obscur de tous les ministres, seraient-elles moins effrayantes?

Et d'ailleurs, s'il était permis de nous recommander ici nous-mêmes, comme le disait autrefois l'Apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, et sa figure méprisable, comme il dit lui-même, aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer l'Evangile et les convertir à la foi ; s'il était permis, nous vous dirions : mes Frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins, nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires chrétiennes, n'ont point d'autre objet que voire salut; eh! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos peines? Le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peutil jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures? Demandez à Dieu, à la

même reproche qne Joseph adressait par feinte à ses frères. » Cette magnifique allusion est ainsi rendue par l'édition de Trévoux : « On se fait gloire d'être difficile pour paraître de meilleur goût ; on passe sans attention sur des expositions simples, qui seraient les plus propres à toucher, et tont le fruit qn'on remporte d'nn discours chrétien, consiste à en avoir remarqué les défauts, plus que toute autre chose. De sorte que nous pourrions vous dire aujourd'hui ce que Joseph disait autrefois à >es frères, qui, dans le temps d'une cruelle stérilité, venaient chercher du blé en Egypte : Vous êtes des espions qui venei observer les endroits les plus faibles du royaume, afin de nous insulter plus aisément : Exploratores estis ; ut videatis infirmiora terra, venistis. Quand vous venez à nos discours, ce n'est point pour y recueillir le pain de la parole , pour vous instruire de vos obligations ou vous en rappeler le souvenir, ce n'est point pour y reconnaître des crimes et les détester, ce n'est point pour vous éebircir sur le danger du monde et de ses faux biens et y renoncer ; c'est pour y exercer une vaine censure , y trouver quelque chose à critiquer, et y remarquer des défauts qui, considérés dans des sentiments de charité, auraient pu vous rappeler cette faiblesse humaine dont personne n'est exempt : Exploratores estis ; ut videatis infirmirira, lerrœ, venistis. »

GRAND-CAKÊME.

bonne heure, pour la gloire de l'Eglise et pour l'honneur de son Evangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que l'onction seule de l'Esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent l'Evangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons, que votre foi supplée à nos discours; que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche, et, par vos dégoûts injustes, n'obligez pas les ministres de l'Evangile à recourir , pour vous plaire, aux vains arlifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à instruire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre; je veux dire à chercher dans les sciences profanes ou dans le langage d'un monde ennemi des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Evangile, et donner aux instruments et aux talents, destinés à faire croître et fructifier la semence sainte, un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité : Descendebat ergo omnis Israël ad Philisliim, ut exacueret unusquisque vomerem suum, et ligonem '.

Et voilà, mes Frères, le dernier défaut opposé à cet esprit de foi, un esprit de curiosité. Vous ne distinguez pas assez la sainte gravité de notre ministère, de cet art vain et frivole, qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence; vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin, encore pécheur, assistait à ceux d'Ambroise. Ce n'était pas, dit cet illustre pénitent, pour y apprendre de la bouche de l'homme de Dieu, les secrets de la vie éternelle, que je cherchais depuis si longtemps, ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon âme, que vous seul connaissiez, ô mon Dieu ! C'était pour examiner si son éloquence répondait à sa grande réputation, et si

4 / Rcg., xni, 20. — Si nous manquons de celte simplicité, n'est-ce pas vous qui nous obligez à chercher dans ces fleurs a'une vaine éloquence des beautés étrangères , sans lesquelles vous ne goûteriez point la parole de Dieu , et qui nous forcez, pour ainsi dire, comme autrefois les Israélites, à descendre chez les Pliilistins pour aiguiser leurs glaives et leurs flèches, c'està-dire à chercher dans l'art des tours d'éloquence et des manières polies qui ne furent jamais connues aux siècles de nos pères. Descenilehat omnis Israël ad Phitistiim, ut exacueret unusquùque vomerem suum et ligonem et securim et sarculum. — Ed. de 1705.

ses discours soutenaient les applaudissements que lui donnait tout son peuple. Les vérités qu'il annonçait ne m'intéressaient point; je n'étais touché que de la beauté et de la douceur du discours : Rerum autem incuriosiis et contemptor adstabam, et delectabar suavitote sermonis '.

Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d'une infinité de fidèles qui nous écoutent, lesquels, chargés de crimes comme Augustin, liés comme lui des passions les plus honteuses, loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux, viennent y chercher de vains ornements qni amusent les malades sans les guérir, qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur se déplaise à lui-même. Ils viennent, ce semble, nous dire ce que les habitants de Babylone disaient autrefois aux Israélites captifs : Chanteznous les cantiques de Sion : Ilymnum cantate nobis de canticis Sion *. Ils viennent chercher l'harmonie et l'agrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, dans les soupirs de la triste Sion étrangère et captive, et veulent que nous pensions à flatter l'oreille en publiant les menaces et les maximes sévères de l'Evangile : Hymnum cantate nobis de canticis Sioti.

0 vous qui m'écoutez et que ce discours regarde, rentrez un moment en vous-mêmes; votre sort est comme déploré aux yeux de Dieu ; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison ; vos maux pressent ; le temps est court; Dieu, lassé de vous souffrir depuis si longtemps, va enfin vous frapper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons et qui arrivent tous les jours à vos semblables. Vous n'êtes pas loin de l'accomplissement; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tête et prêt à tomber sur vous; et, loin de frémir sur les suites de votre destinée et prendre des mesures pour vous dérober au glaive qui vous menace, vous vous amusez à examiner s'il brille et s'il a de l'éclat, et vous cherchez dans les terreurs mêmes de la prédiction, les beautés puériles d'une vaine éloquence. Grand Dieu ! que le pécheur paraît méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière l

1 Conf. lib. v, c. 13.

* Ps. cxxxvi, 3.

PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR. 375

Car, mes Frères, sommes-nous donc ici sur chercher des qualités humaines où Dieu seul

une tribune profane, pour ménager avec des parle et agit? Les instruments les plus vils ne

paroles artificieuses les suffrages d'une assem- sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puis-

blée oisive, ou dans la chaire chrétienne, et à sance de sa grâce? Les murs de Jéricho ne tom-

la place de Jésus-Christ, pour vous instruire, bent-ils pas, quand il lui plaît, au bruit des plus

pour vous reprendre, pour vous sanctifier au fragile? trompettes? Eh! que nous importe de

nom et sous les yeux de Celui qui nous envoie? vous plaire, si nous ne vous changeons pas?

Est-ce ici une dispute de gloire, un exercice que nous sert d'être éloquents, si vous êtes

d'esprit et d'oisiveté, ou le plus saint et le plus toujours pécheurs? quel fruit nous revient-il

important ministère fie la foi ' ? Eh 1 pourquoi de vos louanges , si vous n'en retirez vous-

venez-vous vous arrêtera nos faibles talents, et même aucun de nos instructions? Notre gloire,

c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos

« Bourdaloue se plaignait aussi du même mal. Parlant cepen- . iarmps 1m,»p, WI1ip, hipn mjP„T

dant aux auditeurs du ivii» siècle, il disait : « Voilà où nous cœurs» vos larmes toutes seules, Dien mieux

conduit l'esprit du siècle, tous le savez, à ne chercher plus que vos applaudissements, peuvent faire notre

que l'agréable et à rejeter le sérieux et le solide, à n'aimer que éloge, et nous ne voulons point d'autre COUce qui plaît et à mépriser ce qui instruit et ce qui corrige , il » . , . ». ,

faite perdre aux plus saintes ventés toute leur vertu, et, si j'ose r°nn.e 1ue ?ous-meme et votre salut éternel.

le dire, à les anéantir. » Ainsi soit-il.

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