SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
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Division. — <• La certitude d'un avenir. 2* La nécessité d'un avenir. 3« Le sentiment secret d'un avenir.
Première partie. — Certitude d'un avenir. Mie est justifiée par les plus pures lumières de la raison, et c'est la vérité la plus consolante de la foi, au lieu que l'incertitude que l'incrédule y oppose, est :
1* Suspecte dans le principe qui la produit. Car l'impie porta d'abord en naissant les principes de religion naturelle connus à tous les hommes ; il crut un avenir, des récompenses pour la vertu et des châtiments pour les crimes. Depuis quand a-t-il cessé de croire? A-MI examiné, a-t-il consulté? Point du tout, la croyance des vérités s'est affaiblie en lui à mesnre que ses mœurs se sont déréglées. Voila la source de tonte incrédulité, le dérèglement du cœur. On ne trouve point des hommes véritablement sages, chastes, tempérants, etc., qui n'attendent point d'avenir. 11 est consolant pour les fidèles de voir qu'il faut renoncer a toutes les vertus, avant que de renoncer à la Toi.
8° Cette incertitude est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie. Il faudrait des raisons bien décisives pour ne rien croire, car ce serait fureur et extravagance de hasarder un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité sur des preuves légères et frivoles. Or, quelles sont les grandes raisons qui ont déterminé l'incrédule à prendre le parti de ne rien croire? 11 n'a que des discours vagues, des doutes usé-, des suppositions chimériques ; on ne sait, dit-il, ce qui se passe dans cet autre monile dont on nous parle, personne n'en est jamais revenu, au lieu qi e le fidèle croit un avenir sur l'autorité de l'Ecriture, sur la déposition des Apôtres qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la véiité, sur l'accomplissement des prophéties, sur la tradition de tous les siècles ; lequel des deux fait un meilleur usage de sa raison ? Bien plus, quand les vaines raisons de l'impie balanceraient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité, il devrait du moins désirer que le sentiment de la foi fût véritable. Ce sentiment fait honneur à l'homme, il lui apprend que -ou origine est céleste et ses espérances éternelles ; au lieu que rien de plus triste, rien de plus humiliant pour l'homme , qu'une doctrine qui le confond absolument avec la bêle. Outre cela, son propre intérêt devrait porter l'impie à croire un avenir : il ue risque rien en le croyant ; ta crédulité, s'il se trompe, n'aura aucune suite fâcheuse ; il vivra avec honneur, avec probité, avec innocence. Il aura perdu quelques plaisirs sensuels et rapides qui l'auraient bientôt lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisa par lis nouveaux désirs
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qu'ils allument ; mais s'il y a un avenir, il perd les biens éternels, la possession de Dieu même, et il va trouver des ardeurs dévorantes, un supplice sans fin et sans mesure.
3» L'incertitude de l'impie est affreuse duns ses conséquences. Premièrement, si tout doit finir avec nous, d'où vient que nous ne sommes pas parfaitement heureux sur la terre? Tous les autres êtres, contents de leur destination, paraissent heureux à leur manière dans la situation où Dieu les a placés ; l'homme seul est inquiet et mécontent, en proie à ses désirs, et ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer. Secondement, si tout meurt avec le corps, qui a pu persuader à tous les hommes de tous le^siècles et de tous les pays que leur âme était immortelle ? Ce n'est pas une collusion, car on ne peut faire convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles ; ce n'est pas un préjugé de l'éducation, qui est différente selon les différents pays ; ce n'est pas uue secte, car ce dogme n'a point eu de chef et de prolecteurs ; les hommes se le sont persuadé à eux-mêmes. Troisièmement, si tout meurt avec nous, il faut que l'univers prenne d'autres lois, d'autres mœurs, d'autres usages ; car les lois qui nous unissent, les devoirs les plus sacrés de la vie civile, ue sont fondés que sur la certitude d'un avenir. Tout est confondu sur la terre, et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées.
Deuxième partie. — Nécessité d'un avenir, et sa conformité avec ridée d'un Dieu sage et le sentiment de la propre conscience.
1° Nécessité d'un avenir conforme à l'idée d'un Dieu sage. L'impie demande s'il est digne de la grandeur de Dieu de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes, de compter leurs vices ou leurs verlus, etc. Remarquez d'abord que c'est l'impie luimême qui dégrade la grandeur de Dieu , comme s'il lui fallait des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre. Ensuite je lui demande à mon tour s'il est de la grandeur de Dieu de laisser les vices et les vertus sans châtiment et sans récompense, il est donc égal d'être vicieux ou vertueux ? Dieu n'aime pas davantage la vertu que le vice, ou plutôt il préfère le vice à la vertu ? Car les impies sont presque toujours les heureux de la terre; au contraire, l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel Dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie ! Un Dieu qui met sa grandeur à laisser le monde qu'il a créé dans un désordre universel I
2° Nécessité d'un avenir conforme au sentiment de la propre conscience. Dieu a créé l'homme, seul, de tous ses ouvrages, capable de connaître et d'aimer l'Auteur de son être ; il a mis en lui des pensées si hautes, des désirs si vastes, des sentiments si grands; et cependant cet homme ne serait fait que pour la terre, pour passer un petit nombre de jours comme la bête en des occupations frivoles ou des plaisirs sensuels ! Ce qui est donc di.^ne de Dieu, c'est de veiller sur cet univers, d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable, de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image, de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour lui, de livrer à leur propre malheur celles qui ont ern trouver une félicité hors de lui : voilà le Dieu des chrétiens.
L'impie prétend que Dieu étant juste ne doit pas punir comme des crimes des penchants de plaisir nés avec nous, et qu'il nous a lui-même donnés. Ouel blasphème ! Car si vous prétendez justifier toutes vos actions par les penchants secrets qui vous y portent, les plus grands crimes deviendront permis, et nos penchants et nos désirs seront l'unique règle que nous aurons a suivre. Aussi la nature toute seule fit sentir aux païens la nécessité d'une lumière supérieure aux sens qui eu réglât l'usage, et fit de la raison un frein aux passions humaines. Donc ces penchants vicieux ou ne viennent pas de la première institution de la nature, ou ils en sont un dérangement, puisque toutes les lois n'ont été faites que pour les modérer, et que dans tous les siècles, tous ceux qui se sont livrés sans réserve à leurs penchants, ont été regardés comme des monstres et comme l'opprobre de l'humanité. D'ailleurs, rendons justice à l'homme ou plutôt à l'Auteur qui l'a formé ; si nous trouvons en nous des penchants de vice et de volupté, nous y trouvons aussi des sentiments de vertu, de pudeur et d'innocence. Pourquoi donc entre deux penchants l'impie décide-t-il que celui qui nous pousse vers les sens, est plus conforme à la nature de l'homme et n'a rien de criminel 1 Si tous les hommes étaient corrompus, peut-être aurait-il raison de dire que les penchants qui nous portent vers les sens, sont inséparables de notre nature ; mais il y a des justes sur la terre, il y a des âmes chastes, fidèles, timorées, qui ont hérité de la nature les mêmes penchants que l'impie, mais qui ont par-dessus lui la force d'y résister. N'attribuons donc point à Dieu une faiblesse qui est l'ouvrage de nos propres dérèglements. Dieu est donc juste lorsqu'il punit les transgressions de sa loi ; et l'impie se trompe, lorsque pour dernière ressource, il s'imagine que la récompense du juste sera la résurrection à une vie immortelle, et la punition du pécheur, l'anéantissement éternel de son âme. Car ce ne serait pas une punition pour l'impie de n'être plus ; c'est là ce qu'il désire. Ce n'est pas ainsi que Dieu punit. L'espérance de l'impie périra, mais ses crimes ne périront pas avec lui. La mort a borné ses crimes, mais elle n'a pas borné ses désirs criminels; ses tourments seront donc aussi éternels que ses plaisirs l'auraient été, s'il eût été le maître de sa destiuée.
ibunthiin«uppiicium»temum,justiauttminvit«m(Bten>im. fortune, la prospérité des empires , et toutes
Ceux-ci iront dam le supplice éternel, et Us justes dans lavi* feg révolutions frivoles de la teiTC Tel Sera le
éternelle. Matth., xxv, 46. . , „ , , , , . ...
denoument redoutable , qui nous développera enfin les mystères de la Providence sur Voilà , mes Frères , à quoi se termineront les diverses destinées des enfants d'Adam , et enfin les désirs, les espérances, les conseils et qui justifiera sa conduite dans le gouverneles entreprises des hommes. Voilà où vien- ment de l'univers. Cette vie n'est donc qu'un dront enfin échouer les vaines réflexions des instant rapide, et le commencement d'un avesages et des esprits forts, les doutes et les in- nir éternel. Des tourments qui ne finiront certitudes éternelles des incrédules , les vastes plus , ou les délices d'une félicité immortelle projets des conquérants, les monuments de la partageront enfin le sort de tous les hommes ; gloire humaine , les soins de l'ambition , les et l'une de ces deux destinées doit être la distinctions des talents , les inquiétudes de la nôtre.
PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
Cependant, l'image de ce grand spectacle, qui avait pu autrefois effrayer la férocité des tyrans, ébranler la fermeté des philosophes, troubler la mollesse et les voluptés des Césars, adoucir le? peuples les plus barbares, former tant de martyrs , peupler les déserts , et soumettre tout l'univers au joug de la croix; cette image si effrayante n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à alarmer la timidité du simple peuple '. Ces grands objets sont devenus des peintures vulgaires qu'on n'ose presque plus exposer à la fausse délicatesse des puissants et des sages du monde ; et tout le fruit que nous retirons d'ordinaire de ces sortes de discours, c'est de faire demander, an sortir de là, si tout se passera comme nous l'avons dit1.
Car, mes Frères, nous vivons dans des temps où la foi de plusieurs a fait naufrage ; où une affreuse philosophie, comme un venin mortel, se répand en secret, et entreprend de justifier les abominations et les vices contre la foi des peines et des récompenses futures. Cette plaie a passé des palais des grands jusque dans le peuple ; et partout la piété des ju>les est blessée par les discours de l'irréligion et les maxi mes du libertinage *.
Et certes, mes Frères , je ne suis pas surpris que des hommes dissolus doutent d'un avenir, et tâchent de combattre ou d'affaib'.ir une vérité si capable de troubler leurs voluptés criminelles *. Il est affreux d'attendre un malheur
1 Cette imaee si terrible ne sert presque pins aujourd'hui qu'à gapier la s mplicilé des peuples. Ed. de 1105.
* Ces grands objets sont détenus des peintures vulgaires qoVn n'ose presque pus exposer à la fausse délicatesse des grands et de» sapes du monde ; et tout le fruit qu'ils tirent d'ord.na re de nos discours, c'est de se demander, an sortir de là, t'il est viai que tout doit se passer comme nous l'avous d.t. Ed. de 1705.
* Car nous vivons dans nn temps où le monde est plein d'hommes corrompus, dont la conscience est noircie, lu religion presque éteiule »a bi n a'téiée, qm blasphèment ce qu'ils ignorent, et qui, ponr parler le langage de l'Apôtre, à force de repousser de lenr cœur les sentiments de la raison et de la religion, on fait naufrage a la foi, d'hommes incons;ai.ts et rebelles qui se laissent emporter à tout ce qui flatte leurs passions, qui font les sages et les esprits forts dans le monde, dans un temps où une vaine philosophie comme un venin secret te répond dont presque tous tes esprits, et qui leur fjit entreprendre de justifier une conduite impie par de fausses suppositions, entièrement contraires et aux lumières de la raison et à la gloire de Mien et au témoignage de leur propre conscience. Celle p'aie mortelle a passé des palais d-s grands jusque dans le cœur di s peuples, et l'on voit maintenant partout la pieté de nos pères blessée par les maximes d'un adieux libertinage. Edtt. de 1105.
* Et certes, chréliens. je ne suis pas surpris qne des domines corrompus tachent d'affaiblir et d'effacer de leur cœur des vérités qui troublent leur fausse sécurité et qui condamnent leur Indigne conduite. Ed. de 1705.
Mass. —Tome I.
éternel. Le monde n'a point de plaisir à l'épreuve d'une pensée si funeste. Aussi le monda a de tout temps essayé de l'effacer du cœur et de l'esprit des hommes; il sent bien que la foi d'un avenir est un frein incommode aux passions humaines, et qu'il n» réussira jamais à faire des voluptueux tranquilles et déterminés qu'il n'en ait fait auparavant des incrédules.
Otons donc , mes Frères, à la corruption du cœur humain un appui si monstrueux et si fragile. Prouvons aux âmes dissolues qu'elles survivront à leurs désordres; que tout ne meurt pas avec le corps; que celte vie Unira leurs crimes, mais non pas leurs malheurs ; et, pour mieux confondre l'impiété , attaquons-la dans les vains prétextes sur lesquels elle s'appuie.
Premièrement, qui sait, nous dit l'impie, si tout ne meurt pas avec nous? Celte autre vie dont on nous parle, est-elle bien sûre? Qui en est revenu pout nous dire ce qui s'y passe?
Secondement, efl-il digne de la grandeur de Dieu , disent-ils encore , de s'abaisser à ce qui se passe parmi les hommes? Que lui importe que des vers de terre, comme nous, s'égorgent, se trompent, se déchirent, vivent dans les plaisirs ou dans la tempérance? N'est-ce pas un orgueil à l'homme de croire qu'un Dieu si grand s'occupe do lui?
Enfin, quelle apparence, ajoutent-ils, que Dieu, ayant fait naître l'homme tel qu'il est, il punisse, comme des crimes, des penchants de plaisirs que nous trouvons en nous, et que la nature nous a donnés. Voilà toute la philosophie des âmes voluptueuses: l'incertitude d'un avenir; la grandeur de Dieu qu'une vile créature ne peut offenser; lt faiblesse née avec l'homme , et à qui il serait injuste d'en faire un crime.
Prouvons donc d'abord , contre l'incertitude des impies, que la vérité d'un avenir est justifiée par les plus pures lumières de la raison ; en second lieu , contre l'idée indigne qu ils se forment de la grandeur de Dieu, que cette vérité est justifiée par sa sagesse et par sa gloire; enfin , contre le prétexte tiré de la faiblesse de l'homme, qu'elle est justifiée par le jugement même de sa propre conscience. La certitude d'un avenir; la nécessité d'un avenir; le sentiment secret d'un avenir : voilà tout mon discours.
0 Dieu ! ne regardez pas l'outrage que les blasphèmes de l'impiété font à votre gloire j
GRAND-CAREME.
regardez seulement et voyez de quoi la raison que vous n'éclairez plus, est capable. Reeonconnaissez, dans les égarements monstrueux de l'esprit humain, toute la sévérité de votre justice, lorsqu'elle l'abandonne , afin que plus j'exposerai ici les blasphèmes insensés de l'impie plus il devienne à vos yeux un objet digne de votre pitié et des richesses de votre miséricorde. Ave, Maria.
PREMIÈRB PARTIE.
Il est triste sans doute d'avoir à justifier devant les fidèles la vérité la plus consolante de la foi ; de venir prouver à des hommes à qui l'on a annoncé Jésus-Christ, que leur être n'est pas un assemblage bizarre et le triste fruit du hasard; qu'un ouvrier sage et tout-puissant a présidé à notre formation et à notre naissance; qu'un souffle d'immortalité anime notre boue ; qu'une portion de nous-mêmes nous survivra; et qu'au sortir de cette maison terrestre, notre âme retournera dans le sein de Dieu d'où elle était sortie, et ira habiter la région éternelle des vivants , où il sera rendu à chacun selon ses œuvres.
C'est par cette vérité que Paul commença d'annoncer la foi devant l'Aréopage ' : Nous sommes la race immortelle de Dieu, disait-il à cette assemblée de sages , et il a établi un jour pour juger l'univers. C'est par là que les hommes apostoliques jetèrent les premiers fondements de la doctrine du salut parmi les nations infidèles et corrompues. Mais pour nous, mes Frères, qui arrivons à la fin des siècles, après que la plénitude des nations est entrée dans l'Eglise, que tout l'univers a cru, que tous les mystères ont été éclaircis , toutes les prophéties accomplies , Jésus-Christ glorifié , la voie du ciel ouverte et frayée ; nous qui paraissons dans les derniers temps où le jour du Seigneur est bien plus proche que lorsque nos pères crurent; hélas 1 quel devrait être notre ministère, sinon de disposer les fidèles à cette grande attente , et de leur apprendre à se tenir prêts pour paraître devant Jésus-Christ qui va venir, loin de combattre encore ces maximes monstrueuses et insensées que la première prédication de l'Evangile avait effacées de l'univers 1 L'incertitude prétendue d'un avenir est donc le premier fondement de la sécurité des âmes incrédules. On ne sait ce qui se passe dans cet
» Act., XVII, 29, 31.
autre monde dont on nous parle, disent-ils; aucun des morts n'en est revenu pour nous le dire; peut-être n'y a-l-il rien au delà du trépas; jouissons donc du présent , et laissons au hasard un avenir ou qui n'est point, ou du moins qu'on ne veut pas que nous connaissions.
Or, je dis que cette incertitude est suspecte dans le principe qui la produit, insensée daos les raisons sur lesquelles elle s'appuie, affreuse dans ses conséquences ; ne me refusez pas votre attention.
Suspecte dans le principe qui la produit Car , mes Frères , comment s'est formée dans l'esprit de l'impie » celte incertitude sur l'avenir? 11 n'y a qu'à remonter à l'origine d'une opinion pour savoir si les intérêts de la vérité ou des passions l'ont établie sur la terre.
L'impie porta en naissant les principes de religion naturelle communs à tous les hommes : il trouva écrite dans son cœur une loi qui défendait la violence, l'injustice, la perfidie, et tout ce qu'on ne peut pas souffrir soi-même. L'éducation fortifia ces sentiments de la nature; on lui apprit à connaître un Dieu, à l'aimer, à le craindre ; on lui montra la vertu dans les règles ; on la lui rendit aimable dans les exemples, et , quoiqu'il trouvât en lui des penchants opposés au devoir , lorsqu'il lui arrivait de s'y laisser emporter, son cœur prenait en secret le parti de la vertu contre sa propre faiblesse.
Ainsi vécut d'abord l'impie sur la terre ; il adora avec le reste des hommes un Etre suprême ; il respecta ses lois; il redouta ses châtiments; il attendit ses promesses. D'où vient donc qu'il n'a plus connu de Dieu ; que les crimes lui ont paru des polices humaines, l'enfer un préjugé , l'avenir une chimère , l'âme un souffle qui s'éteint avec le corps? Par quel degré est-il parvenu à ces connaissances si nouvelles et si surprenantes? par quelles voies a-t-il pu réussir à se défaire de ses anciens préjugés, si établis parmi les hommes et si conformes aux sentiments de son cœur et aux lumières de sa raison? A-t-il examiné? a-t-il consulté? a-t il pris toutes les précautions sérieuses que demandait l'affaire la plus importante de sa vie ? s'esl-il retiré du commerce des hommes pour laisser plus de loisir aux réflexions et à l'étude? a-t-il purifié son cœur, de peur que les passions ne lui fissent prendre
» De l'impie et du libertin. Ed. de 1705.
PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
le change ? De quelles attentions n'a-t-on pas besoin pour revenir des premiers sentiments dont l'âme avait été d'abord imbue ?
Ecoutez-le , mes Frères, et adorez ici la justice de Dieu sur ces hommes corrompus qu'il livre à la vanité de leurs pensées. A mesure que ses mœurs se sont déréglées, les règles lui ont paru suspectes ; à mesure qu'il s'est abruti, il a tâché de se persuader que l'homme était semblable à la bête. Il n'est devenu impie qu'en se fermant toutes les voies qui pouvaient le conduire à la vérité , en ne se faisant plus de la religion une affaire sérieuse, en ne l'examinant que pour la déshonorer par des blasphèmes et des plaisanteries sacrilèges ; il n'est devenu impie qu'en cherchant à s'endurcir contre les cris de sa conscience, et se livrant aux plus infâmes voluptés '. C'est par cette voie qu'il est parvenu aux connaissances rares et sublimes de l'incrédulité : c'est à ces grands efforts qu'il doit la découverte d'une vérité que le reste des hommes jusqu'à lui avait ou ignorée ou délestée '.
Voilà la source de toute incrédulité, le dérèglement du cœur. Oui , mes Frères , trouvezmoi , si vous le pouvez , des hommes sages , véritables, chastes, réglés, tempérants, qui ne croient point de Dieu , qui n'attendent point d'avenir, qui regardent les adultères, les abominations, les incestes, comme les penchants et les jeux d'une nature innocente. Si le monde a vu des impies qui ont paru sages et tempérants, c'était ou qu'ils cachaient mieux leurs désordres pour donner plus de crédit à leur impiété, ou la satiété du plaisir qui les avait menés à cette fausse tempérance. La débauche avait été la première source de leur irréligion; leur cœur était corrompu, avant que leur foi fît naufrage; ils avaient intérêt de croire que tout meurtavec le corps, avant que d'être parvenus à se le persuader; et un long usage du plaisir avait bien pu les dégoûter du crime, mais non pas leur rendre la vertu plus aimable.
1 Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. Fuscai, x, 1.
* Ne me dites rien des libertins. Je les connais. Tous les jours je les entrnds discourir, et je ne remarque dans tous leurs discours qu'une fausse capacité, une curiosité vague et superficielle, ou pour parler fraocliemenl une vanité toute pure, et pour fond des passions indomptables , qui , de peur d'être réprimées par une trop grande autorité , attaquent l'autorité de la loi de Dieu, que par une erreur naturelle à l'esprit humain Us croient avoir renversée à force de le désirer. Bossuet, troisième sermon pour le saint jour de Pâques. Ed. de Bar, t. il, p. 510-520.
Quelle consolation poumous, mes Frères, qui croyons, qu'il faille renoncer aux mœurs, à la probité, à la pudeur, à tous les sentiments de l'humanité, avant que de renoncer à la foi, et n'être plus homme pour n'être plus chrétien I
Voilà donc l'incertitude de l'impie déjà suspecte dans son principe; mais, en second lieu, elle est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
Car , mes Frères , pour prendre le parti étonnant de ne rien croire, et d'être tranquille sur tout ce qu'on nous dit d'un avenir éternel, il faudrait sans doute des raisons bien décisives et bien convaincantes. Il n'est pas naturel que l'homme hasarde un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité sur des preuves légères et frivoles ; encore moins naturel qu'il abandonne là-dessus les sentiments communs, la foi de ses pères , la religion de tous les siècles , le consentement de tous les peuples , les préjugés de son éducation, s'il n'y a été comme forcé par l'évidence de la vérité. A moins que l'impie ne soit bien sûr que tout meurt avec le corps, rien n'approche de sa fureur et de son extravagance. Or, en est-il bien assuré? Quelles sont les grandes raisons qui l'ont déterminé à prendre ce parti affreux? On ne sait, dit-il, ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ; le juste meurt comme l'impie, l'homme comme la bete ; et nul ne revient pour nous dire lequel des deux avait eu tort. Pressez encore, et vous serez effrayé de voir la faiblesse de l'incrédulité : des discours vagues, des doutes usés, des incerlitudes éternelles, des suppositions chimériques, sur lesquelles on ne voudrait pas risquer le malheur ou le bonheur d'un seul de ses jours, et sur lesquelles on hasarde une éternité tout entière.
Voilà les raisons insurmontables que l'impie oppose à la foi de tout l'univers; voilà cette évidence qui l'emporte dans son esprit sur tout ce qu'il y a de plus évident et de mieux établi sut- la terre. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ! 0 homme ! ouvrez ici les yeux. Un doute seul suflit pour vous rendre impie, et toutes les preuves de la religion ne purent suffire pour vous rendre fidèle l Vous doutez s'il y a un avenir, et vous vivez par avance comme s'il n'y en avait point 1 Vous n'avez pour fondement de votre opinion que votre incertitude,
GRAND-CARÉME.
et vous nous reprochez la foi comme une crédulité populaire !
Mais je vous prie , mrs Frères , de quel côté est ici la crédulité? Est-elle du côté de l'impie ou du côté du fidèle? Le fidèle croit un avenir sur l'autorité des divines Ecritures, c'est-à-dire le livre sans contredit qui mérite le plus de créance ; sur la déposition des hommes apostoliques, c'est à-dire de ces hommes justes, simples, miraculeux, qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la vérité, et à la doctrine desquels la ccn\erMon de l'univers a rendu un témoignage qui s'élèvera jusqu'à la fin des siècles contre l'impie; sur l'accomplissement des prophéties, c'est-à-dire le seul caractère de vérité que l'imposture ne peut imiter; sur la tradition de tous les siècles, c'est-à-dire sur des faits qui, depuis la naissance du monde, ont paru certains à tout ce que l'univers a eu de plus grands hommes, de justes plus reconnus, de peuples plus sages et plus polis; en un mot, sur des preuves du moins vraisemblables. L'impie ne croit point d'avenir sur un simple doute, sur un pur soupçon. Qui le sait, nous dit-il; qui en est revenu ' ? Il n'a aucune raison solide, décisive, pour combattre la vérité d'un avenir. Car qu'il la publie, et nous nous y rendrons. Il se défie seulement qu'il n'y a rien après cette vie, et làdessus il le croit.
Or, je vous demande, qui est ici le crédule? Est-ce celui qui a pour fondement de sa croyance ce qu'il y a du moins de plus vraisemblable parmi les hommes, et de plus propre à faire impression sur la raison, ou celui qui s'est déterminé à croire qu'il n'y a rien sur la faiblesse d'un simple doute? Cependant l'impie croit faire plus d'usage de sa raison que le fidèle; il nous regarde comme des hommes faibles etcrédules; et il se considère lui-même comme un esprit supérieur, élevé au-dessus des préjugés vulgaires, et que la raison seule, et non l'opinion publique, détermine. 0 Dieu ! que vous êtes terrible, lorsque vous livrez le pécheur à son aveuglement, et que vous savez bien tirer votre gloire des efforts mêmes que vos ennemis font pour la combattre!
1 II parait que celle frivole et grossière objection était de mode parmi les incrédules du xvii» siècle. « Attendons-nous, dit Bossuet, que Dieu ressuscite les morts pour nous instruire? Il n'est point néccssaiic que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau. Ce qui entre aujourd'hui dans le loinbeau doit suffire pour nous convertir. » Oraison funèbre de Madame Henriette.
Mais je vais encore plus loin. Quand même, dans le doute que se forme l'impie sur l'avenir, les choses seraient égales, et que les vaines incertitudes qui le rendent incrédule, balanceraient les véiilés solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité; je dis que, dans une égalité même de raisons, il devrait du moins désirer que le sentiment de la foi sur la nature de nos âmes fût véritable, un sentiment qui fait tant d'honneur à l'homme, qui lui apprend que son origine e>t céleste, et ses espérances éternelles. Il devrait souhaiter que la doctrine de l'impiété fût fausse, une doctrine si triste, si humiliante pour l'homme, qui le confond avec la bêle, qui ne le fait vivre que pour le corps, qui ne lui donne ni fin, ni destination, ni espérance, qui borne sa destinée à un petit nombre de jours rapides, inquiets , douloureux qu'il passe sur la terre. Toutes choses égales, une raison, née avec quelque élévation, aimerait encore mieux se tromper en se faisant honneur, qu'en se déclarant pour un parti si ignominieux à son être. Quelle âme a donc reçu l'impie des mains d'une nature peu favorable, pour aimer mieux croire, dans une si grande inégalité de raisons, qu'il n'est fait que pour la terre, et se regarder avec complaisance, comme un vil assemblage de boue, et le compagnon du bœuf et du taureau? Que dis-je, mes Frères? Quel monstre dans l'univers doit être l'impie de ne se défier môme du sentiment commun, que parce qu'il est trop glorieux à sa nature, et de croire que la vanité toute seule des hommes l'a introduit sur la terre et leur a persuadé qu'ils étaient immortels?
Mais non, mes Frères, ces hommes de chair et de sang ont raison de refuser l'honneur que la religion fait à leur nature, et de se persuader que leur âme est toute de boue, et que tout meurt avec le corps. Des hommes sensuels, impudiques, efféminés, qui n'ont plus d'autre frein qu'un instinct brutal, plus d'autre règle que l'emportement de leurs désirs, plus d'autre occupation que de réveiller, par de nouveaux artifices, la cupidité déjà assouvie; des hommes de ce caractère ne doivent pas avoir beaucoup de peine à croire qu'ils n'ont en eux aucun principe de vie spirituelle, que le corps est tout leur être; et, comme ils imitent les mœurs des bêtes, ils sont pardonnables de s'en attribuer la nature. Mais qu'ils ne jugent pas de tous les hommes par eux-
PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
mêmes; il est encore sur la terre des âmes chastes, pudiques, tempérantes; qu'ils ne transportent pas dans la nature les penchants bonteux de leur volonté, qu'ils ne dégradent pas l'humanité tout entière, pour s'être indignement dégradés eux-mêmes; qu'ils cherchent leurs semblables parmi les hommes, et, se trouvant presque seuls dans l'univers, ils verront qu'ils sont plutôt les monstres que les ouvrages ordinaires de la nature.
D'ailleurs, non-seulement l'impie est insensé, parce que, dans une égalité même de raison, son cœur et sa gloire devraient le décider en faveur de la foi , mais encore son propre intérêt. Car, mes Frères, on l'a déjà dit, que risque l'impie en croyant? Quelle suite fâcheuse aura sa crédulité s'il se trompe? Il vivra avec honneur, avec probité, avec innocence. Il sera doux, affable, juste, sincère, religieux, ami généreux, époux fidèle, maître équitable, il modérera des passions qui auraient fait tous les malheurs de sa vie; il s'abstiendra des plaisirs et des excès qui lui eussent préparé une vieillesse douloureuse ou une fortune dérangée; il jouira de la réputation de la vertu et de l'estime des peuples : voilà ce qu'il risque. Quand tout unirait avec cette vie, ce serait là le seul secret de la passer heureuse et tranquille : voilà le seul inconvénient que j'y trouve. S'il n'y a point de récompense éternelle, qu'aura-l-il perdu en l'attendant? Il a perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auraient bientôt ou lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument; il a perdu l'affreuse satisfaction d'être, pour l'instant qu'il a paru sur la terre, cruel, dénaturé, voluptueux, sans foi, sans mœurs, sans conscience, méprisé peutêtre et déshonoré au milieu de son peuple. Je n'y vois pas de plus grand malheur; il retombe dans le néant, et son erreur u'a point d'autre suite *.
Mais s'il y a un avenir, mais s'il se trompe en refusant de croire, que ne risque-t-ii pas? La perle des biens éternels, la possession de votre gloire, ô mon Dieu, qui devait le rendre à jamais heureux. Mais ce n'est là même que le commencement de ses malheurs ; il va trou-
* Quel mit vous arrivera-t-il en prenant ce parti t Vons serez fidèle, honnèle, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, ami rentable. A la vérité, vous ne seret point dans les plaisirs emportés, dans la gloire, dans le* délices ; mais n'en aurex-vous point d'autres T Pascal.
ver des ardeurs dévorantes, un supplice sans fin et sans mesure, une éternité d horreur et de rage. Or, comparez ces deux destinées, quel parti prendra ici l'impie l ? Risquera-t-il la courte durée de quelques jours? risquera t-il une éternité tout entière? s'en tiendra- t-il au présent qui doit finir demain, et où il ne saurait même être heureux? craindra-t-il un avenir qui n'a plus d'autres homes que l'éternité, et qui ne doit finir qu'avec Dieu même? Quel est l'homme sage qui, dans une incertitude même égale, osât ici balancer; et quel nom donnerons-nous à l'impie qui, n'ayant pour lui que des doutes frivoles, et voyant du côté de la foi l'autorité, les exemples, la prescription, la raison, la voix de tous les siècles, le monde entier, prend seul le parti affreux de ne point croire, meurt tranquille, comme s'il ne devait plus vivre, laisse sa destinée éternelle entre les mains du hasard, et va tenter follement un si grand événement? 0 Dieu! est-ce donc là un homme conduit par une raison tranquille, ou un furieux qui n'attend plus de ressource que de son désespoir? L'incertitude de l'impie est donc insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
Mais, en dernier lieu, elle est encore affreuse dans ses conséquences. Et ici souffrez que je laisse les grandes raisons de doctrine; je ne veux parler qu'à la conscience de l'incrédule, et m'en tenir aux preuves de sentiment.
Or, si tout doit finir avec nous, si l'homme ne doit rien attendre après cette vie, et que ce soit ici notre patrie, notre origine, et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens, pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire et laissent-ils toujours un fonds d'ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l'homme n'a rien au-dessus de la bête, que ne coule-t-il ses jours comme elle, sans souci, sans inquiétude, sans dégoût, sans tristesse, dans la félicité des sens et de la chair? Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve-l-il nulle part sur la terre? D'où vient que les richesses l'inquiè-
1 Ces raisonnements de Massillon rappellent le célèbre argument des partis, dont Pascal s'est servi avec nue incomparable
force. « Il faut parier ; vous êtes embarqué. Lequel pren-
drez-vous doncT Voyous Si vous gaguez, vous gagnez tout;
si vous perdei, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est sans hésiter. •
GRAND-CARÊME
tent, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le lassent, que les sciences le confondent et irritent sa curiosité loin de la satisfaire, que la réputation le gêne et l'embarrasse, que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contents de leur deslince, paraissent heureux, à leur manière, dans la situation où l'auteur de la nature les a placés. Les astres tranquilles dans le firmament ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre ; la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place; les animaux rampent dans les campngnes, sans envier la destinée de l'homme qui habite les villes et les palais somptueux; les oiseaux se réjouissent dans les airs, sans penser s'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre : tout est heureux, pour ainsi dire, tout esta sa place dans la nature. L'homme seul est inquiet et mécontent, l'homme seul est en proie à ses désirs , se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs; l'homme seul ne rencontre rien icibas où son cœur puisse se fixer '.
D'où vient cela, ô homme? Ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé ; que vous êtes fait pour le ciel ; que votre cœur est plus grand que le monde; que la terre n'est pas votre patrie ; et que tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien pour vous? Répondez si vous pouvez , ou plutôt interrogez votre cœur , et vous serez fidèle.
En second lieu, si tout meurt avec le corps, qui est-ce qui a pu persuader à tous les hom-
1 Ce passage, sublime dans sa simplicité et dans sa vérité, se retrouve avec ses principaux traits dans l'édition de 1705. Après s'être adressé cette philosophique question : Pourquoi ne sommes-nous jamais pleinement heureux et parfaitement contents ici-bas, même au milieu des passions satisfaites', l'orateur continuait : « Toutes les autres créatures , contentes de leur destinée, demeurent tranquilles dans la situation où le Seigneur les a placées. Les astres, contents de leur élévation, ne viennent point ramper sur la terre ; les animaux rampant dans les campagnes ne cherchent point à s'élever vers le ciel ; les lys des champs et les fleurs des jardins paraissent sans ambition et sans inquiétude ; les oiseaux se réjouissent dans les airs sans songer s'il est sur la terre des créatures plus heureuses qu'eux. L'homme seul ne trouve rien sur la terre ni dans le fonds inépuisable de ses recherches et de ses désirs où son cœur se puisse fixer. 11 n'a pas plutôt la possession de l'objet qu'il désire, qu'il en demande un autre. » Le fonds, tiré d'ailleurs en partie de saint Augustin, est le même; mais que le style est plus riche, le goût plus sûr, l'expression plus nette dans la rédaction dernière que dans les premiers essais
mes de tous les siècles et de tous les pays, que leur âme était immortelle? D'où a pu venir au genre humain cette idée élrange d'immortalité ? Un sentiment si éloigné de la nature de l'homme , puisqu'il ne serait né que pour les fonctions des sens, aurait-il pu prévaloir sur la terre? Car si l'homme, comme la bête, n'est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui, que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient vivre, et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner, ou trouver en elles-mêmes, de si nobles sentiments et des idées si sublimes ? Cependant, cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes ; cette idée si opposée même aux sens, puisque l'homme , comme la bête, meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur toute la terre; ce sentiment qui n'aurait pas dû même trouver un inventeur dans l'univers, a trouvé une docilité universelle pirmi tous les peuples, les plus sauvages comme les plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers , les plus infidèles comme les plus soumis à la foi.
Car remontez jusqu'à la naissance des siècles , parcourez toutes les nations , lisez l'histoire des royaumes et des empires, écoutez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées: l'immortalité de l'âme a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l'univers. La connaissance d'un seul Dieu a pu s'effacer sur la terre , sa gloire, sa puissance, son immensité ont pu s'anéantir, pour ainsi dire , dans le cœur et dans l'esprit des hommes; des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte, sans religion, sans Dieu dans ce monde; mais ils attendent tous un avenir; mais le sentiment de l'immortalité de l'âme n'a pu s'effacer de leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort ; et, en oubliant Dieu, ils n'ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.
Or, d'où vient que des hommes si différents d'humeur, de culte, de pays, de sentiments, d'intérêts , de figure même , et qui à peine paraissent entre eux de même espèce, conviennent tous pourtant en ce point , et veulent tous être immortels? Ce n'est pas ici une collusion *; car comment ferez-vous convenir ensemble les
1 Illusion, 1705 ; collusion, 1745 et Renouard. Le mot collusion signifie, dans la langue du palais, l'accord de parties plaidantes qui s'entendent pour tromper un tiers.
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hommes de tous les pays et de tous les siècles ? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation ; car les mœurs, les usages, le culte, qui d'ordinaire sont la suite des préjugés, ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples; le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. Ce n'est pas une secte ; car, outre que c'est la religion universelle du monde, ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur: les hommes se le sont persuadés eux-mêmes , ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres; et seul, depuis le commencement des choses, il a passé des pères aux enfants, et s'est toujours maintenu sur la terre. 0 vous, qui croyez être un amas de boue, sortez donc du monde où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d'une autre espèce et semblables à la bête; ou plutôt ayez horreur de vous-même de voustrouvercomme seul dans l'univers, de vous révolter contre toute la nature, de désavouer votre propre cœur ; et reconnaissez dans un sentiment commun à tous les hommes, l'impression commune de l'auteur qui les a tous formés ! Enfin, et je finis avec cette dernière raison , la société universelle des hommes, les lois qui nous unissent les uns aux autres, les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile , tout cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. Ainsi , si tout meurt avec le corps , il faut que l'univers prenne d'autres lois, d'autres mœurs , d'autres usages, et que tout change de face sur la terre, Si tout meurt avec le corps , les maximes de l'équité , de l'amitié, de l'honneur, du la bonne foi, de la reconnaissance , ne sont donc plus que des erreurs populaires, puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie, qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous , les doux noms d'enfant , de père , d'ami , d'époux , sont donc des noms de théâtre et de vains titres qui nous abusent, puisque l'amitié , celle même qui vient de la vertu , n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés, ne sont plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs; car le néant , tel que nous devons être un jour , n'a point de suite ; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où , par un assemblage bizarre et fortuit, sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui
n'ont de commun avec nous que le néant.
Que dirai-je encore? Si tout meurt avec nous , les annales domestiques et la suite de nos ancêtres n'est donc plus qu'une suite de chimères , puisque nous n'avons plus d'aïeux, et que nous n'aurons point de neveux; les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus ; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire; les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout; et, pour tout dire en un mot, si tout meurt avec nous , les lois sont donc une servitude insensée; les rois et les souverains, des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés; la justice, une usurpation sur la liberté des hommes; la loi des mariages, un vain scrupule; la pudeur, un préjugé ; l'honneur et la probité , des chimères ; les incestes, les parricides, les perfidies noires, des jeux de la nature et des noms que la politique des législateurs a inventés.
Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force, cette raison, cette sagesse, qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes, et l'univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent; et la discipline des mœurs périt ; et le gouvernement des Etats et des empires n'a plus de règle ; et toute l'harmonie du corps politique s'écroule ; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, d'impudiques , de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'autre loi que la force ; plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité; plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance ; plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et, si ce plan affreux de république vous plaît , formez , si vous le pouvez , une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qui nous reste à vous dire, c'est que vous êtes digne d'y occuper une place.
Qu'il est donc digne de l'homme, mes Frères, d'attendre une destinée éternelle , de ré-
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gler ses mœurs sur la loi , et de vivre comme devant un jour rendre compte de ses actions devant celui qui pèsera les esprits', et qui surprendra les sages dans leur sagesse!
L'incertitude de l'impie est donc suspecte dans son principe, insensée dans ses raisons, affreuse dans ses conséquences. Mais,aprcs vous avoir montré que rien n'est plus opposé à la droite raison que le doute qu'il se forme sur l'avenir, achevons de le confondre dans ses prétextes; et montrons que rien n'est plus oppose à l'idée d'un Dieu sage et au sentiment de la propre conscience.