DEUXIÈME PARTIE
Il est sans doute étonnant, mes Frères, que l'impie cherche dans la grandeur de Dieu même une protection à ses crimes, et que, ne trouvant rien au-dedans de lui qui puisse justifier les horreurs de son âme, il prétende trouver dans la majesté redoutable de l'Etre suprême une indulgence qu'il ne peut trouver dans la corruption même de son cœur.
En effet, est-il digne de la grandeur de Dieu, dit l'impie, de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes, de compter leurs vices ou leurs vertus, d'étudier jusqu'à leurs pensées et à leurs désirs frivoles et infinis? Les hommes, des vers de terre, qui disparaissent sous la majesté de ses regards, valent-ils la peine qu'il les observe de si près, et n'est-ce pas penser trop humainement d'un Dieu qu'on nous fait si grand, que de lui donner une occupation qui ne serait pas même digne de l'homme?
Mais, avant de faire sentir toute l'extravagance de ce blasphème, remarquez, je vous prie, mes Frères, que c'est l'impie lui-même qui dégrade ici la grandeur de Dieu, et le rend semblable à l'homme. Car, Dieu a-t-il besoin d'observer les hommes de près pour être instruit de leurs actions et de leurs pensées? Lui faut-il des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre? N'est-ce pas en lui que nous sommes, que nous vivons, que nous agissons * ; et pouvons-nous éviter ses regards, ou peut-il lui même les fermer à nos crimes? Quelle folie donc à l'impie de supposer que ce qui se passe sur la terre deviendrait un soin et une occupation pour la divinité, si elle voulait y prendre garde 1 Son unique occupation
» Celui qui pèsera les esprits. C'est une allusion au Spirituum potuterator Domwus au livre des Proverbes, xw, 2. xAct.,xm,2&.
est de se connaître, et de jouir d'elle-même.' Cette réflexion supposée, je réponds premièrement : S'il est de la grandeur de Dieu de laisser les biens et les maux sans châtiment et sans récompense, il est donc égal d'être juste, sincère, officieux, charitable, ou cruel, fourbe, perfide, dénaturé; Dieu n'aime donc pas davantage la vertu, la pudeur, la droiture, la religion, que l'impudicitc, la mauvaise foi, l'impiété, le parjure, puisque le juste et l'impie, le pur et l'impur, auront le même sort, et qu'un anéantissement eiernel va bientôt les égaler et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau.
Que dis-je, mes Frères? Dieu semble même se déclarer ici-bas en faveur de l'impie contre l'homme de bien. 11 élève l'impie comme le cèdre du Liban ; il le comble d'honneurs et de richesses; il favorise sis desirs; il facilite ses projets; car les impies sont presque toujours les heureux de la terre. Au contraire, il semble oublier le juste : il l'humilie; il l'afflige; il le livre à la calomnie età la puissance de ses ennemis ; car l'affliction et l'opprobre sont ■ d'ordinaire ici -bas le partage des gens de bien ' ! Quil monstre de Divinité, si tout finit avec l'homme, et s'il n'y a point d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie! Est-elle donc la protectrice des adultères, des sacrilèges, des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence, de la pudeur, de la piété, des vertus les plus pures? Ses faveurs sont donc le prix du crime, et ses châtiments la seule récompense de la vertu! Quel Dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie!
Quoi, mes Frères, il serait de sa grandeur de laisser le monde qu'il a créé dans un désordre si universel; de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste; l'innocent détrôné par l'usurpateur; le père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé ; l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle ! Du haut de sa grandeur, Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événements sans y prendre part! Parce qu'il est grand, il serait ou faible ou injuste ou barbare 1 Parce que les hommes sont petits, il
1 L'afdiclion et l'opprobre sont quelquefois le partage des saints et même des hommes simplement vertueux, mais non pas d'ordinaire le partage des gens de bien Mais n'est-ce pas ici comme une plainte de Massillon contre les traits calomnieux auxquels il fut en but ?
PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
leur serait permis d'être ou dissolus sans cri me ou vertueux sans mérite 1
0 Dieu! si c'était là le caractère de votre Etre suprême, si c'est vous que nous adorons sous des idées si affreuses, je ne vous reconnais donc plus pour mon père, pour mon protecteur, pour le consolateur de mes peines, le soutien de ma faiblesse, le rémunérateur de de nia fidélité! Vous ne seriez donc plus qu'un tyran indolent et bizarre, qui sacrifie tous les bomnus à sa vaine fierté, et qui ne les a tirés du mant que pour les faire servir de jouet à son loi.-ir ou à ses caprices !
Car enfin, mes Fières, s'il n'y a point d'avenir, quel dessein donc digne de sa sagesse, Dieu aurait il pu se proposer en créant les boinines? Quoi! il n'aurait point eu d'autre vue en les formant qu'en formant la béte? L'bomme, cet être si noble, qui trouve en lui de si hautes pensées, de si vastes désirs, de si grands sentiments; susceptible d'amour, de vérité, de justice; l'bomme, seul de toutes les créatures, capable d'une destination sérieuse, de connaître et d'aimer l'Auteur de son être; cet homme ne serait fait que pour la terre, pour passer un petit nombre de jours, comme la bête, en des occupalions frivoles ou des plaisirs sensuels? Il remplirait sa destinée en remplissant un rôle si méprisable? Il n'aurait paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risible et si digne de pitié? Et après cela il retomberait dans le néant, sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé que (Auteur de son être lui avait donnés? 0 Dieu ! où serait ici votre sagesse, de n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps; de n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais badins de votre puissance et délasser votre loisir parcelle variété de spectacles? Numqnid eiu'm vane consiituisti omnes filios huminum ' ? Le Dieu des impies n'est donc grand, que parce qu'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable que l'homme? Suivez ces idées, et soutenez-en, si vous pouvez, toute l'extravagance.
Qu'il est donc digne de Dieu, mes Frères, de veiller sur cet univers; de conduire les hommes qu'il a crées, par des lois de justice, de vérité, de cbarité, d'innocence; de faire de la raison et de la vertu, le lien et le fondement des sociélés humaines ! Qu'il est digne de Dieu
1 Pi. uu'i;:, 48.
d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable; de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image; de ne pas confondre pour toujours le juste avec l'impie; de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour lui ; de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui ! Voilà le Dieu des chrétiens; voilà cette Divinité sage, juste, sainte que nous adorons; et l'avantage que nous avons sur l'impie, c'est que c'est là le Dieu d'un cœur innocent et d'une raison épurée; le Dieu que toutes les créatures nous annoncent, que tous les siècles ont invoqué, que les sages mêmes du paganisme ont reconnu, et dont la nature a gravé profondément l'idée au fond de notre être.
Mais, puisque ce Dieu est si juste, doit-il punir, comme des crimes, des penchants de plaisirs nés avec nous, et qu'il nous a luimême donnés? Dernier blaspbème de l'impiété, et dernière partie de ce discours : j'abrège et je finis.
Mais, premièrement, qui que vous soyez qui nous tenez ce langage insensé, si vous prétendez justifier toutes vos actions par les penchants qui vous y portent; si tout ce que nous désirons, devient légitime; si nos inclinations doivent être la seule règle de nos devoirs ; sur ce pied-là ', vous n'avez qu'à regarder la fortune de votre frère avec un œil d'envie, afin qu'il vous soit permis de l'en dépouiller; sa femme avec un cœur corrompu, pour être autorisé à violer la sainteté du lit nuptial, malgré les droits les plus sacrés de la société et de la nature. Vous n'avez qu'à vous défier d'un ennemi pour être en droit de le perdre; qu'à porter impatiemment l'autorité d'un père ou la sévérité d'un maître, pour tremper vos mains dans leur sang ; vous n'avez, en un mot, qu'à porter en vous les penchants de tous les vices pour vous les permettre tous ; et, comme chacun en retrouve en soi les semences funestes, nul ne sera excepté de cetaffreux privilège. Il faut donc à Ibomme, pour se conduire, d'autres lois que ses penchants et une autre règle que ses désirs.
Les siècles païens eux-mêmes reconnurent la nécessité d'une philosophie , c'est-à-dire d'une lumière supérieure aux sens, qui en réglât l'usage, et fît de la raison un frein aux passions humaines. La nature toute seule les
> Sur ce pied-là. Une de ces expression! familières qu'affectionne Massillon , et qui , par leur simplicité même , produisent un grand effet lorsqu'on s'en sert à propos.
GRAND-CARÊME
conduisit à cette vérité, et leur apprit que l'aveugle instinct ne devait pas être le seul guide des actions de l'homme ; il faut donc que cet instinct, ou ne vienne pas de la première institution de la nature, ou qu'il en soit un dérangement, puisque toutes les lois qui ont paru dans le monde, n'ont été faites que pour le modérer ; que tous ceux qui dans tous les siècles ont eu la réputation de sages et de vertueux, n'en ont pas suivi les impressions ; que, parmi tous les peuples, on a toujours regardé comme des monstres, et l'opprobre de l'humanité, ces hommes infâmes qui se livraient sans réserve et sans pudeur à la brutale sensualité; et que, cette maxime une fois établie que nos penchants et nos désirs ne sauraient être des crimes, la société ne peut plus subsister, les hommes doivent se séparer pour être en sûreté, aller habiter les forêts, et vivre seuls comme dès bêtes.
D'ailleurs, rendons justice à l'homme, ou plutôt à l'auteur qui l'a formé. Si nous trouvons en nous des penchants de vice et de volupté, n'y trouvons-nous pas aussi des sentiments de vertu, de pudeur et d'innocence? Si la loi des membres nous entraîne vers les plaisirs des sens, ne portons-nous pas une autre loi écrite dans nos cœurs qui nous rappelle à la chasteté et à la tempérance ' ? Or, entre ces deux penchants, pourquoi l'impie décide-t-il que celui qui nous pousse vers les sens, est le plus conforme à la nature de l'homme? Est-ce parce qu'il est le plus violent? mais sa violence seule prouve son dérèglement, et ce qui vient de la nature doit être plus modéré. Est-ce parce qu'il est toujours le plus fort ? mais il est des âmes justes et fidèles en qui il est toujours soumis à la raison. Est-ce parce qu'il est le plus agréable ? mais une preuve que ce plaisir n'est pas fait pour rendre l'homme heureux, c'est que le dégoût le suit de près; et que de plus, pour l'homme de bien, la vertu a mille fois plus de charmes que le vice. Est-ce enfin parce qu'il est plus digne de l'homme? vous n'oseriez le dire, puisque c'est par-là qu'il se confond avec la bête. Pourquoi décidez-vous donc en faveur des sens contre la raison, et voulez-vous qu'il soit plus conforme à l'homme de vivre en bête, que d'être raisonnable?
Enfin, si tous les hommes étaient corrom-
* Rom., vu, 88.
pus, et se livraient tous aveuglément, comme les animaux sans raison, à leur instinct brutal et à l'empire des sens et des passions , vous auriez peut - être raison de nous dire que ce sont-là des penchants inséparables delà nature, et de trouver dans l'exemple commun une excuse à vos désordres. Mais regardez autour de vous : ne trouvez-vous plus de justes sur la terre? Il ne s'agit pas ici de ces vains discours que vous faites si souvent contre la piété, et dont vous sentez vous-même l'injustice ; parlez de bonne foi, et rendez gloire à la vérité. N'est-il plus d'âmes chastes, fidèles, timorées, qui vivent dans la crainte du Seigneur et dans l'observance de sa loi sainte ? D'où vient donc que vous n'avez pas sur vos passions le même empire que ces justes ? N'ont-ils pas hérité de la nature les mêmes penchants que vous? Les objets des passions ne réveillent-ils pas dans leur cœur les mêmes sentiments que dans le vôtre? Ne portent-ils pas en eux les sources des mêmes misères? Qu'ont les justes par dessus vous, que la force et la fidélité qui vous manque ?
0 homme, vous imputez à Dieu une faiblesse qui est l'ouvrage de vos propres dérèglements! Vous accusez l'Auteur de la nature des désordres de votre volonté ! Ce n'est pas assez de l'outrager, vous voulez le rendre responsable de vos outrages ; et vous prétendez que le fruit de vos crimes devienne le titre de votre innocence! De quelles chimères un cœur corrompu n'est-il pas capable de se repaître, pour se justifier à lui-même la honte et l'infamie de ses vices?
Dieu est donc juste, mes Frères, lorsqu'il punit les transgresseurs de sa loi. Et que l'impie ne se dise pas ici à lui-même, que la récompense du juste sera donc la résurrection à une vie immortelle; et la punition du pécheur, l'anéantissement éternel de son âme : car voilà la dernière ressource de l'impiété.
Mais quelle punition serait-ce pour l'impie de n'être plus? 11 souhaite cet anéantissement ; il se le propose comme sa plus douce espérance ; il vit tranquille au milieu de ses plaisirs dans cette agréable attente. Quoi ! le Dieu juste punirait le pécheur en lui faisant une destinée au gré de ses propres désirs? Ah ! ce n'est pas ainsi que Dieu punit. Car que peut trouver l'impie de si triste à retomber dans le néant? Serait-ce d'être privé de son Dieu? mais il ne l'aime point; il ne le connaît point;
PREMIER LUNDI : SUR LA VÉRITÉ D'UN AVENIR
il n'en veut point : et son Dieu, c'est luimême. Serait-ce de n'être plus? mais quoi de plus doux pour un monstre qui sait qu'il ne pourrait plus vivre au delà du trépas que pour souffrir et expier les horreurs d'une vie abominable? Serait-ce d'avoir perdu les plaisirs du monde et tous les objets de ses passions ? mais quand on n'est plus, on n'aime plus. Imaginez, si vous le pouvez, un sort plus heureux pour l'impie ; et ce serait-là enfin le doux terme de ses débauches, de ses horreurs et de ses blasphèmes
Non, mes Frères, l'espérance de l'impie périra, mais ses crimes ne périront pas avec lui ; ses tourments seront aussi éternels que ses plaisirs l'auraient été, s'il eût été maître de sa destinée. Il aurait voulu pouvoir s'éterniser sur la terre dans l'usage des voluptés sensuelles : la mort a borné ses crimes; mais elle n'a pas borné ses désirs criminels. Le juste juge qui sonde les cœurs, proportionnera donc le supplice à l'offense, des flammes immortelles à des plaisirs qu'on eût souhaité immortels ; et l'éternité elle-même ne seraqu'une juste compensation et une égalité de peine : Ibunt M in supplicium œternum, justi autem in vitam œternam*.
Que conclure de ce discours? Que l'impie est à plaindre de chercher, dans une affreuse incertitude sur les vérités de la foi, la plus douce espérance de sa destinée ; qu'il est à plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu'en vivant sans foi, sans culte, sans Dieu, sans conscience ; qu'il est à plaindre s'il faut que l'Evangile soit une fable; la foi de tous les siècles, une crédulité ; le sentiment de tous les hommes, une erreur populaire ; les premiers principes de la nature et de la raison, des pré-
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jugés de l'enfance; le sang de tant de martyrs que l'espérance d'un avenir soutenait dans les tourments, un jeu concerté pour tromper les hommes; la conversion de l'univers, une entreprise humaine ; l'accomplissement des prophéties, un coup du hasard ; en un mot, s'il faut que tout ce qu'il y a de mieux établi dans l'univers se trouve faux, afin qu'il ne soit pas éternellement malheureux. Quelle fureur de pouvoir se ménager une sorte de tranquillité au milieu de tant de suppositions insensées!
0 homme, je vous montrerai une voie plus sûre de vous calmer. Craignez cet avenir que vous vous efforcez de ne pas croire. Ne vous demandez plus ce qui se passe dans cette autre vie dont on vous parle ; mais demandezvous sans cesse à vous-même ce que vous faites dans celle-ci. Calmez votre conscience par l'innocence de vos mœurs, et non par l'impiété de vos sentiments ; mettez votre cœur en repos, en y appellant Dieu, et non pas en doutant s'il vous regarde. La paix de l'impie n'est qu'un affreux désespoir; cherchez votre bonheur, non en secouant le joug de la foi, mais en goûtant combien il est doux; pratiquez les maximes qu'elle vous prescrit, et votre raison ne refusera plus de se soumettre aux mystères qu'elle vous ordonne de croire. L'avenir cessera de vous paraître incroyable, dès que vous cesserez de vivre comme ceux qui bornent toute leur félicité dans le court espace de cette vie. Alors, loin de le craindre cet avenir, vous le hâterez par vos désirs ; vous soupirerez après ce jour heureux où le Fils de l'homme, le père du siècle futur, viendra punir les incrédules, et conduire dans son royaume, tous ceux qui auront vécu dans l'attente de la bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.