DEUXIÈME PARTIE
Rien n'est si vrai, mes Frères, que les rechutes finissent enfin par un état fixe et tranquille de crime, et vous n'en douterez plus, si vous voulez faire avec moi trois réflexions qui sont les preuves incontestables decetle grande vérité. La première, que les ressources de salut qui opèrent d'ordinaire la corner-ion de? autres pécheurs, deviennent inutiles à celui qui retombe. La seconde, que, supposé même qu'il pût en faire usage, Dieu se lasse de les
' Lavi pedes meus, quomodo inquioabo illos. Cant., v, 3.
PREMIER MERCREDI : SUR LA RECHUTE
lui accorder. La troisième, que, la bonté même de Dieu ne se lassant pas , la malignité particulière du péché de rechute, jointe au caractère du cœur humain, doit nécessairement conduire le pécheur à l'endurcissement. Renouvelez, je tous prie, votre attention.
En premier lieu , les voies ordinaires dont Dieu se sert pour convertir un pécheur, sont les nouvelles lumières dont il le favorise. Une âme est éclairée, comme par un rayon soudain sorti du sein de Dieu même , sur ses devoirs, sur ses infidélités , sur la vanité des choses d'ici-bas , sur la réalité des biens à venir; alors le pécheur surpris s'indigne de la grossièreté de ses erreurs passées , et suit la vérité qui se présente. Mais à votre égard, mon cher auditeur, vous qui, après avoir été touché de Dieu dans ce saint temps , reviendrez à vos premières voies , cette ressource de salut est désormais inutile. Car, je vous demande , que pourront la voix de Dieu et les vérités de la foi vous découvrir de nouveau ? Vous avez vu clair dans les maximes saintes , dans les illusions du monde, dans les vérités terribles d'un avenir; ce ne sont plus là pour vous de nouvelles lumières; vous n'en serez plus ébloui, frappé, renversé; et du moins elles ont perdu pour vous la surprise et l'effet de la nouveauté si heureux dans les autres pécheurs. Et certes, que vous apprendraient-elles? Que le monde est un abus? vous le disiez vous-même dans vos moments de componction. Que Dieu seul mérite d'être servi ? vous le protestiez il n'y a qu'un jour au pied de ces autels. Que le salut doit être la grande affaire du chrétien ? vous en conveniez devant Jésus Christ. Que le péché est le seul malheur qui puis e arriver à l'homme? vous étiez surpris de l'avoir jusquelà ignoré , si vivement vous le voyiez alors. Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre? Il peut encore vous éclairer, je le sais; mais, semblable à un homme qui marche en plein midi , vous ne ferez pas même attention à cette nouvelle lumière ; vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions; vous avez réconcilié dans votre cœur la clarté et les ténèbres. Ah ! au p ira vaut un seul rayon de grâce, une seule vérité montrée eût gagné voire cœur ; aujourd'hui les lumières les plus vives ne feront plus d'impression sur un esprit accoutumé à voir. La première fois que les Israélites virent duiant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder, la nouveauté
du spectacle les frappa ; ils craignirent la majesté du Dieu qui résidait au milieu d'eux ; la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse. Mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures, ah 1 cette lumière céleste eut beau reparaître, Ah ' I ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire qui ne changea rien à leurs mœurs. Et voilà l'effet que produiront sur vous les vérités du salut et les lumières du Ciel désormais accoutumées.
Une seconde ressource de salut pour les autres pécheurs , c'est le goût de la grâce ; c'est une nouvelle consolation qui suit les commencements de la justice, un attrait divin qui emporte le cœur. Mais vous, âme infidèle, qui avez éprouvé ces saintes impressions, qui avex dit au Seigneur, comme cet apôtre : Seigneur, il fait bon ici avec vous * ; que pourra vous offrir de doux une nouvelle et sainte vie que vous n'ayez déjà goûté ? Un seul devoir de piété accompli avec onction, un seul sentiment tendre de salut, triomphe souvent de la dureté d'un pécheur ; mais pour vous , ali ! vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber. Vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques senlimenls de religion, qui sont touchées de tout et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera ; c'est une sensibilité de conscience qui vous amuse et ne vous corrige point. Ah ! si vous aviez un cœur de pierre comme ces pédieurs tranquilles , endurcis, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur tout de cire*, dit le Prophète, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives, facile à émouvoir, difficile à fixer, vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir. Ah ! mon cher auditeur, si vous saviez quel est le danger de voire état, cl qu'il y a peu à espérer pour votre salut, vous frémiriez. Je neveux pas vous jeter dans le désespoir; mais je vous dis en tremblant moi-même *,
1 Ah ! Mot retranché par les éditions postérieures à l'édition princeps II en est de même au commencement de la phrase :
Si fou* aviei un cœur de pierre On la trouvera un peu
plus !><*.
1 Bonuffl est nos hic esse. Mntth., xvu, 4.
3 Fjclum est cor meum tami|uam cera liquescens. Ps. xxi, 15.
* En tremblant mui-méme C'est là le grand art de Massillon, ou plutôt <-a sincère charité, d'où sort l'onction la plus pénétrante , d'entrer dans le cœur de ceux à qui il t'adresse et de partager leurs sentiments.
GRAND-CARÉME.
que les conversions dos âmes qui vous ressemblent sont très-rares , et presque impossibles : l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est terrible. Celui, dit-il, qui après avoir rais la main à la charrue , regarde derrière lui , n'est point propre au royaume de Dieu : Non est ap'as regno Dei *. Jésus-Christ ne dit pas, il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu, il se met en danger d'en être exclu pour toujours ; non , mais il n'est point propre , nonestaptus ; c'est-à-dire ses inclinations, son fonds, le caractère particulier de son cœur , le rend inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences , à l'épée , à la robe, c'est à dire qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de cet état , et que certainement il n'y réussirait pas. Et voilà ce que dit Jésus- Christ du pécheur de rechute par rapport au salut : Que de tous les caractères, il n'en est point de moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei.
Ah*! un impudique peut être touché; et David fit pénitence de son adultère. Un impie peut être frappé de Dieu et sentir le poids de la majesté qu'il avait blasphémée; et Manassès dans les chaînes adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels. Un publicain peut renoncer à ses injustices ; et Zachée, après avoir restitué cequ'il avait ravi, répand libéralementson propre bien dans le sein des pauvres. Les personnes engagées dans le monde et dans les plaisirs peuvent tout à coup être éclairées; et Magdeleine aux piedsde Jésus-Christ pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab, qui , averti par Elie , tantôt se couvre de cendre et de cilice , puis retourne à Béthel sacrifier à Baul , et revient encore et au prophète et à ses faux dieux; mais un Sédécias , qui, touché de temps en temps des remontrances de Jérémie , l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse et le rappelle ensuite pour le consulter encore et l'outrager le lendemain ; mais un Saiil , qui , tantôt touché de l'innocence de David : Vous êtes plus juste que moi, lui dit-il ; et un moment après le cherche encore pour le perdre : ah 1 on ne lit nulle part qu ils aient fait pénitence , et l'Ecriture
• Luc, ix, 62.
* Ah ! 1745. Voir Iî note 1 de la page précédente.
nous les représente partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu.
D'où vient cela, mes Frères? C'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, qui sait prendre son parti, une fermeté de raison capable d'une résolution, et qui, la droite voie une fois connue, y entre et ne s'en détourne pas aisément ; elle suppose une âme forte, qui peut être au-dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril, de sa propre faiblesse ; une âme généreuse, qui sait mépriser un plaisir; sensée, qui ne se conduit ni par goût, ni par sentiment, ni par caprice, mais par des règles de foi et de prudence ; en un mot, pour former une âme chrétienne, il faut quelque chose de grand , d'élevé, de solide, et qui soit au-dessus des faiblesses vulgaires. Or, vos rechutes ne partent que d'une inégalité de raison qui ne sait passe déterminer, d'une faiblesse de cœur qui plie au premier obstacle, d'une inconstance d'esprit qui flotte toujours, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, qui s'ennuie bientôt d'un même parti de vie, et qui n'est ingénieux qu'à se justifler à soi-même ses changements. Vous paraissez sensé aux yeux des hommes, parce que la vanité soutient vos démarches extérieures, mais jugez de vous-même par rapport à Dieu, par votre conduite intérieure et cachée; vous êtes le plus léger de tous les hommes ; vous êtes une de ces nuées sans eau 1 que les vents agitent à leur gré, dit saint Jude ; un de ces astres errants* qui n'ont jamais de route assurée; une mer inconstante et orageuse qui, après avoir jeté des cadavres hors de son sein, s'enfle encore, et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venait de les laisser. Fluctusferi maris, despumantes suas confusiones*. Mais que prétends-je ici, mon cher auditeur, en vous prouvant que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu ? vous décourager? vous dissuader de travailler à voire salut? A Dieu ne plaise 1 mais vous faire trembler sur des rechutes qui sont comme le triste préjugé de votre réprobation.
Je n'ajoute pas ici que la ressource des sacrements, si utile aux autres pécheurs, est inutile aux pécheurs dont je parle; c'est une vérité déjà démontrée. Nos soins dans le tribunal sont souvent heureux sur des âmes criminelles, qui jusque-là avaient vécu dans un oubli entier
1 Nubes sine aqua, qua a ventis circuinferuntur. Jud., 12. * Sidéra errantia. Jud., 13 » Ibid.
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de Dieu. Mais vous, mon cher auditeur, vous n'y apportez que des larmes instruites à mentir, comme dit un Père, et des vices déjà mille fois détestés ; vous traînez le poids de vos crimes de tribunal en tribunal ; on vous voit à chaque nouvelle rechute chercher un nouveau confesseur pour vous épargner la honte qui accompagnerait l'aveu des mêmes faiblesses ; et vous faites gémir les ministres du Seigneur, que vous n'êtes venu, ce semble, instruire de vos honteuses fragilités que pour leur laisser, en les abandonnant ensuite, plus de loisir de les déplorer devant Dieu \ Quelle ressource de salut peut- il donc vous rester? La connaissance de vos devoirs ? personne ne les connaît mieux que vous. Le goût de la piété et les sentiments de la grâce? jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. L'usage des sacrements? ab ! vos maux sont accoutumés désormais à ces divins remèdes. Grand Dieul qui connaissez ceux qui vous appartiennent, et qui les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable, comptez-vous dans ce nombre beaucoup de ces âmes dont je parle ? Tremblez donc, mon frère, si vous êtes sage, et demeurez ferme dans la voie sainte, si la grâce des sacrements vous y a établi, de peur que le Seigneur ne se retire de vous et que vous ne retombiez enfin pour ne plus vous relever.
Seconde réflexion qui prouve que les rechutes finissent tôt ou tard par un état fixe et tranquille de crime. Dieu se lasse de suivre les pas d'un pécheur qui retombe sans cesse, et de lui tendre si souvent une main favorable *. Cette sensibilité qui vous reste encore pour les vérités du salut, s'éteindra; ces retours qui ne peuvent vous laisser tranquille dans le crime, se calmeront ; ces grâces qui vous rappellent encore quelquefois , ne seront plus accor-
dées ' . Je le disais il y a peu de temps, rien n'éloigne Dieu d'une âme comme lorsque le pécheur prend plaisir de réparer sans cesse l'ouvrage du démon, et d'édifier tous les jours de nouveau ce que la grâce venait de détruire en lui. Il est écrit dans les Livres saints que celui qui voulut relever les murs de Jéricho que le Seigneur avait démolis au seul bruit des trompettes des piê'.res de Juda, fut frappé d'une malédiction éternelle. Ah ! quand une fois la parole retentissante de l'Evangile, figurée par les trompettes de Juda, dans la bouche des ministres saints, a détruit dans un cœur la criminelle Jéricho que le démon avait élevée, la miséricorde de Dieu s'indigne que le pécheur ingrat ose la relever sur ses propres ruines, et une malédiction terrible est d'ordinaire la peine de cet attentat.
Et au fond, quel sujet aurez-vous de vous plaindre , quand Dieu en usera envers vous avec cette juste sévérité? N'est-il pas le maître de ses dons? Mais d'ailleurs, ne vous a-t-il pas attendu assez longtemps à pénitence ? Quelles voies n'a-t-il pas tentées pour fixer les vicissitudes éternelles de votre cœur? Les afflictions? il vous en a ménagé. Les maladies? vous en avez été frappé. La perfidie des personnes sur lesquelles vous comptiez? vous l'avez éprouvée. L'amertume des plaisirs? il en a répandu à pkines mains sur les vôtres. Des lumières vives? Di:s remords cuisants? Eh * 1 c'est d'où vous sont venus ces intervalles de pénitence qui ont partagé vos désordres. Eh ! ne faut-il donc pas enfin qu'il ait ses moments de justice, comme il a ses moments de miséricorde ; et qu'après avoir alteudu si longtemps avec bonté si l'arbre cultivé , arrosé, portera enfin du lruit, il le maudisse enfin, retrouvant encore au retour tous ses soins inutiles *?
' Tous les grands orateurs ont, dès le xvii" siècle, gémi snr les envahissements des mœurs faciles, et en ont redouté les suites. Sans recueillir les épanchements de dou'eur et de consternation, de terreur et de pitié qui s'échappaient de la bouche de Bourdaloue et de Bossuet, nous citerons seulement un mot ou plutôt un cri de Fénelon dans son sermon sur l'Kpiphanie prêché en 1685 : « 0 foi chrétienne! vengez-vous. Laissez une éternelle nuit sur la face de cette terre couverte d'un dé.uge d'iniquités. 0 Dieu! que vois-je? Où souimes-nous? Le jour de la ruine approche, et les temps se hâtent d'arriver. »
* C'est toi (qui es à charge a la miséricorde divine), pécheur endurci, tant de fois réconcilie et aussi souvent infidèle, qui prétends taire uu circuit étemel de la giâce au crime, du crime à la grâce, et qui crois pouv.iir toujours peidre et recevoir, comme si c'était un b en qui le fût acquis. Si tu lui es à charge, elle ne te fait du bien qu'à regret ; et bientôt elle cessera de t'en (aire. Bossu tT, Sermon pour te jubilé.
• La grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace. Après certains moments que perdent nos langueurs, Elle quitte ce? traits qui pénétrent les cœurs. Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré ; Le bras qui la versait en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.
Corneille, Polyeuct*.
« Eh ! 1745 ; hélas l 176i, Renouard et Didot.
* Et quel sujet auriez-vous de vous plaindre , pécheur qui retombez dans vos crimes , quand Dieu vous traiterait de la sorte ? Ne vous a-t-il pas attendu assez longtemps ? Ne vous" a-t-il pas donné mille avertissements de sa justice prête à se venger? Vous a-t-il refusé quelques secours, et pouvait-il faire davantage en votre faveur? De quelles grâces ne vous a l-il pas comble? Que pouvez-vous souhaiter de plus? Vous fallait-il des
GRAND-CARÊME
Mais quand même Dieu ne se retirerait pas du pécheur qui retombe, la malignité toute seule de la rechute et le caractère du cœur humain devraient conduire l'âme à l'état dont je parle. En effet, il en est des rechutes de l'âme comme de celles du corps ; on vous l'a dit et vous le savez, elles finissent d'ordinaire par une extinction entière et irrévocable de la vie. La première foi* qu'on tombe, on trouve encore des ressources dans la foi ce de l'âge, dans la vigueur du tempérament, et le retour est facile; mais à mesure que vous retombez, le corps s'use, la santé s'affaiblit, la nature succombe, et toute attaque presque devient mortelle. Ainsi, dans la vie chrétienne, on se relève aisément d'une première chute; la foi pas encore éteinte , les inclinations de la grâce encore sensibles, la santé de l'âme pas tout à fait affaiblie, tout cela peut faciliter un retour au pécheur. Mais vous retombez ; ah 1 les lumières peu à peu s'éteignent, la force de l'âme s'use, les dons de la grâce dépérissent; et enfin vous retombez si souvent, que vous retombez pour ne plus vous relever, et que l'âme demeure comme accablée sous le poids d'une dernière chute.
En voulez-vous voir dans les Livres saints une image bien terrible et bien naturelle, et y lire la triste destinée d'une âme qui retombe1? Rappelez-vous l'histoire de l'idole de Dagon. Elle tombe devant l'arche ; les prêtres des Philistins effrayés accourent ; leurs soins cette fois sont heureux ; ils relèvent l'idole à l'instant ; ses pieds, ses mains sont encore à leur place, et cette première chute ne l'a pas mise hors d'état d'être de nouveau placée sur l'autel.
afflictions pour vous humilier? il vous en a ménagé. Des maladies pour vous faire rentrer en vous-même ? il vous en a envoyé. Des dégoûts? il vous en a procuré dans l'amertume de vos plaisirs. Des remords cuisants? il vous en a fait naître jusque dans le sein de votre vo'npté; et c'est d'où sont venus ces désirs favorables de pénitence que vous avez étnullés autant de fois que conçus. Voulez-vous donc qu'il n'y ait que la miséricorde qui agisse en lui? Ne faut-il pas qu'il ait les monvemenls de justice comme de bonté? Et n'est-il pas juste qu'un arbre planté, arrosé, cultivé, soit coupé quand il ne rapporte point de fruit; et que le père de famille le maudisse entin quand il le trouve inutile. Ed. de 1705.
* L'éloquent évêque de Clermont se sert d'nne heureuse comparaison tirée de l'Ecriture sainte pour retracer, par une image très-pittoresque, la triste destinée du pécheur qui, après s'êlre relevé d'une première chute, retornhe encore et se fixe à jamais dans ses habitudes criminelles. Massillon le compare à l'idole de Dagon , laquelle , après avoir été renversée devant l'arche , fut aussitôt replacée sur son aulel par les prêtres des Philistins... Cette magnifique application du récit consigné dans le premier livre des Rois fournit à l'orateur un développement sublime, qu'il n'eût jamais imaginé sans cette allégorie. — Maury. Essai, lxix.
Mais Dagon retombe ; ah ! les prêtres accourus à ce nouvel accident s'efforcent en vain de le relever; Dagon est tristement étendu parterre, immobile pour toujours à la place où il est tombé, la tête et les deux mains séparées du tronc ; ce n'est plus qu'une masse informe qui ne laisse aucun espoir qu'on puisse la relever, et une figure mutilée qui n'est plus propre qu'au feu : Porro Dagon solus truncus remanserat in loco suo '.
Voilà , mon cher auditeur, voilà votre histoire. Vos premières chutes n'avaient pas détruit et brisé, pour ainsi dire, en vous, l'image céleste du Créateur, les puissances de voire âme étaient encore en état ; vous n'étiez pas entièrement séparé de Jésus-Christ votre divin chef; et les soins de ses ministres vous eussent relevé et rétabli dans votre première place. Mais vous allez encore retomber; ah 1 l'image du Créateur va enfin se briser; Jésus-Christ votre divin chef va se séparer de vous pour toujours ; vous tomberez pour ne plus vous relever ; vous ne serez plus qu'un tronc informe qu'on ne peut plus re mettre à sa place, et dont la destinée ne peut plus être qu'un feu éternel : Porro Dagon solus truncus remanserat in loco suo.
Ah ! mes Frères , tel est le caractère des rechutes; la dernière ajoute toujours quelque chose à celle qui l'a précédée ; vous retombez toujours avec quelque nouvelle circonstance qui vous renfonce * d'un degré dans le précipice ; ce sont comme des plaies journalières qui en rouvrent une ancienne déjà fermée, en aigrissent le mal, et le rendent enfin incurable*.
Ah ! c'est alors, mes Frères, que le démon est paisible possesseur d'une âme ; In pace sunt en quœ possidet * ; outre qu'il y est entré avec sept esprits encore plus méchants que lui, dit l'Evangile , il est bien plus fort et plus en état de se maintenir dans sa nouvelle possession que lorsqu'il en fut chassé la première fois, parce qu'il est plus instruit; il reconnaît les endroits de votre âme par où Jésus-Christ avait accoutumé d'y rentrer et de l'en chasser honteusement; il a étudié les inclinations de
' I Rois, v, 5.
» Reufonc nt , rentralnent , rengagent. Massillon aime ces formes duplicatives.
» Toule cette doctrine sur la rechute sent malheureusement trop le zèle amer et impitoyable du jansénisme. AU! le bon pasteur ne parlait pas ainsi. 11 cherchait partout sa brebis perdue, et il disait à celui qui, après lui, devait diriger le troupeau : «Je ne vous dis pas de pardonner jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept t'ois. »
' lue, xi, 2t.
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Yotre cœur qni conservaient encore qnelque intelligence avec la grâce : ah ! c'est là qu'il se retranche, pour ainsi dire ; ce sont là les avenues qu'il fortifie et qu'il rend inaccessibles. Ainsi, tous étiez touché autrefois à l'approche d'une solennité ; vous ne le serez plus. Une mort soudaine vous alarmait; vous la verrez sans y faire de réflexions. Les discours de piété vous trouvaient toujours sensible ; on tonnerait que vous n'entendrez plus. La seule présence d'un homme de bien faisait naître en vous des désirs secrets de vertu ; vous serez 1e premierà parler avec dérision de la sainteté de ses exemples. Vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété qui réveillaient votre foi; vous vivrez sans joug et sans règle; et voilà comme votre dernier état deviendra pire que le premier. Vous aviez encore autrefois des jours marqués pour les sacrements; vous faisiez de temps en temps quelque effort pour rompre vos vicieuses inclinations: mais depuis que Dieu s'est retiré, et que l'esprit impur a rentré dans votre âme, vous entassez monstre sur monstre; pas le plus petit retour sur vous-même ; plus d'autres troubles, que ceux qui vous viendront de vos passions traversées ; plus d'autre crainte que de manquer d'occasions de crime; plus d'autre vicissitude dans votre cœur que la naissance de quelque nouvelle passion ; plus de dégoût que pour la piété et la justice. Aussi nous voyons tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leur désordre que ceux qui , après avoir fait quelque temps profession de piété et suivi des routes saintes, se rengagent dans les plaisirs, et se rendent au monde et à ses charmes. Il semble que Dieu, indigné de leur apostasie, maudit ces âmes inconstantes et légères ; qu'il les frappe de vertige et d'aveuglement ; qu'il les livre à un sens réprouvé et à toute la corruption de leurs désirs. Ce ne sont plus des pécheurs; ce sont des monstres «ans foi, sans religion, sans pudeur, sans aucun frein qui les retienne. Non, la piété ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne, cette viande formée dans le ciel , lorsqu'elle venait à se corrompre sur la terre , dit l'Ecriture , répandait à l'entour une puanteur insupportable , et ce pain céleste n'était plus qu'un amas de vers et de pourriture : Scatere cœpit vemùbus alque computruit ' . Ah 1 voilà le sort d'une àme, qui,
élevée dans le ciel par une sincère conversion, en tombe, pour ainsi dire, par un indigne retour , et vient se corrompre sur la terre; ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur ; ce n'est plus qu'un sépulcre plehl d'infection ; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort fatale à tous ceux qui l'approchent ; et il n'est pas de corruption, dit un prophète, pireque la sienne: Corrwnpetur putredine pessima '.
Recueillons, mon cher auditeur, avant que de finir, toutes ces vérités importantes ; en voici le fruit. Etes-vous debout? prenez garde de ne pas retomber ; souveriez-Voifc que vous portez le trésor de la grâce recouvrée daus un vaisseau de terre ; fuyez l'apparence du mal ; priez beaucoup ; défiez-vous de vous-même ; apprenez, dans vos chutes passées, le moyen de les éviter, et tirez le bien du mal, à l'exemple de Dien même. Quand on â été Relieur, le retour au vice est si aisé et le pas si glissant que les précautions , pour éviter ce malheur , ne sauraient être excessives. Mais vivez-vous encore dans ces alternatives de grâce et de péché? ah! déclarez-vous enfin; c'est assez balancer entre le ciel et la terre. Si Baal est dieu , adorez-le tout seul, à la bonne heure; mais si le Seigneur est le Dieu véritable , n'adorez plus que lui seul aussi. Pourquoi ces efforts pour revenir à lui , et ces faiblesses qui vous en sép.irent ? pourquoi ces révonïtVririS journalières du crime et de la venu dans voire cœur? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah 1 ou essuyez vos larmes pour toujours , et recevez votre consolation en ce monde; ou n'y poursuivez plus d'autres plaisirs que Ceux de la grâce et de l'inno<vnce ; fixez-vous enfin. Je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Q lelle vie pénible, que ces vicissitudes étemelles de vice et de vertu l Vous le savez : éternellement combattu et par ces troubles amers qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchants infortunés qui vous rcnlraînent dans le crime; toujours occupé ou à pleurer vos faiblesses, ou à surmonter des remords; jamais heureux, soit dans le vice où vous ne trouvez point de paix, soit dans la vertu où vous ne pouvez vous faire une situation durable. Ayez donc pitié de votre âme , mon cher auditeur, établissez enfin une paix solide dans votre conscience ; profitez de ces traits de miséricorde que Dieu lance encore
1 Kiod., XVI, 10.
•HicK,U, 10.
U6 GRAND-CARÉME.
sur votre cœur. Peut-être touchez-vous à dans le bien toutes les agitations de votre âme,
cette dernière rechute qui doit enfin termi- afin que, fondé et enraciné dans la charité,
ner par le prix de l'endurcissement , toutes vous ne soyez plus un homme temporel, et que
les ingratitudes de votre vie, et que, comme vous puissiez un jour aller recueillir dans le
un arbre mort, vous allez rester pour toujours ciel la couronne d'immortalité destinée à ceux
sur le côté que vous tomberez. Fixez donc qui persévèrent jusqu'à la fin. Ainsi soit-il.