SUR LA PRIÈRE
lira
Division- Deux prétextes vous éloignent ordinairement de la prière- 1° Vous ne savez pas prier , dites-vous; il faut vous l'apprendre; 2° Vous ne trouvez aucun goût à la prière; il faut vous en faciliter l'usage.
Première partie. Vous ne savez pas prier : premier prétexte pour vous en disptnser; il faut donc vous rapprendre. On se dispense de prier, parce que, dit-on, on ne sait pas prier ; ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes.
1° C'est qu'on se trompe dans Vidée qu'on se forme de la prière. La prière n'est pas un effort de l'esprit, c'est un simple mouvement du cœur, c'est un gémissement de l'âme vivement touchée à la vue de ses misères. Ainsi, une âme simple et innocente est mille fois plus instruite sur la science de la prière que les maîtres et les docteurs. Elle parle à son Dieu, comme un ami à snn ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu ; elle laisse parler son cœur qui veille et parle pour ell*, dans le temps même que son esprit s'égare : qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute âme fidèle ? Si, pour prier, il fallait s'élever à ce» états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes, vous pourriez vous dispenser de la prière, en disant que vous n'avez pas été favorisé de ces dons rares et excellents de l'Espru-Saiut. Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes ; c'est un devoir commun imposé à tout filèle. Aussi, lorsque Jésus-Christ apprend à prier à ses apôtres, il ne leur découvre pas la hauteur et la profondeur des mystères de Dieu ; le modèle de prier qu'il leur donne, est à la portée des plus simples.
2° Pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier? C'est que vous ne sentez pas assez les besoins infinis de votre âme. Faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison, à un homme, pressé de la faim, à solliciter la nourriture ? Dans vos afflictions temporelles, faut-il vous apprendre à vous-même comment vous devez exposer à Dieu votre peine î Donc, si vous sentiez les misères de votre âme, comme vous sentez les m sères de votre corps, vous seriez bientôt habile dans l'art divin de la prière. Dites que dans la prière, vu l'immensité de vos besoins, vous ne savez par où commencer, alors vous parlerez le langage de la foi. Mais comment osez-vous vous plaindre que vous n'avez rien à dire à Dieu, quand vous voulez le prier 1 N'y eût-il que vos crimes passés, ne vous offrent-ils rien à demander à la miséricorde divine ? Si vous êtes assez heureux pour mener actuellement une vie chrétienne, la grâce singulière que Dieu vous a faite de vous césabuser du monde, ne forme-t-elle aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur, quand vous êtes à ses pieds 1 Si, malgré votre changement, vous sentez encore ce fonds inépuisable de corruption, qui doit si fort vous alarmer, ne trouvez-vous pas là de quoi parler au Seigneur dans la prière t D'ailleurs, si vous n'avez rien à demander pour vous dans la prière, occupez-vous-y des maux de l'Eglise. Demandez à Dieu la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis. Tout ce qui vous environne, le monde, la retraite, la cour, la ville, les justes, les pécheurs, tout vous apprend à prier.
3« Enfin, pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier ? C'est que vous n'aimez pas Dieu. Quand on aime, le cœur sait bien comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime; sub.-tituons Dieu, dans notre cœur, à la place du monde, rétablissons-y l'ordre ; alors, il ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur.
Deuxième partie. — Vous ne trouvez aucun goût à la prière, second prétexte pour vous en dispenser : Il faut vous en faciliter l'usage. 11 est injuste de s'éloigner de la prière à cause des dégoûts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable ;
PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈhE.
ii'i
!• Parce que ces dégoûts et ces égarements prennent leur source dans notre tiédeur et nos infidélités. Il est injuste de retendre que nous poissions porter à la prière nn esprit serein et tranquille, une imagination calme, un cœur touché, tandis que toute notre vie sera une dissipation éternelle, et que nous conseiverons dans notre cœur mille attachements déréglés. Les âmes les plus retirées et les plus saintes trouvent souvent, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui viennent troubler la douceur et la tranquillité de leurs prières jusque dans le fond de leurs solitudes ; et nous préletulrnns que dans une vie régulière, je le veux, mais pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, de plaisirs qui nous amollissent, nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes, avec une tranquillité d'esprit et de cœur que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas quelquefois eux-mêmes ! Rien n'est plus injuste qu'une telle prétention. Pour avoir un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter ; et, si vous voulez que votre cœur trouve quelque sensibilité pour les choses du Ciel, il faut h vider de tant d'affections terrestres qui le remplissent. L'amour du monde, comme uue fièvre dangereuse, dit saint Augustin, répand sur le cœur une amertume universelle , qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Travaillez sérieusement à purifier votre cœur; vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière.
S» Il est injuste de s'éloigner de la prière, a cause dn peu de goût qu'on y trouve, parce que ces dégoûts viennent du peu d'usage que nous avons de ta prière. Nous prions avec dégoût, parce que nous prions rarement. Premièrement, il n'y a que l'usage de la prière qui puisse dissiper ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de nos prières. Secondement, les douceurs et les consolations de la prière sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement , il n'en est pas de Dieu comme du monde : le monde perd a être approfondi; mais, le Seigneur, il faut le connaître et le goûter à luisir, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable. C'est donc l'usage de la prière tout seul, qui peut nous rendre aimable ce saint exercice. Mais, dit-on, comment trouver dans le monde le temps de faire un usage fréquent de la prière ? On ne manque pas de temps pour solliciter les grâces de la terre, et on manque de temps pour demander le ciel, apaiser la colère de Dieu, et attirer ses miséricordes éternelles ! Cela montre le peu de cas qu'on fait de son salut; car on ne peut point se sauver sans prier, puisqu'un homme qui ne prie pas, est un homme qui n'est point chrétien, qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance, qui n'a pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle.
3* Enfin, il est injuste de se dispenser de prier, a cause des dégoûts qui accompagnent la prière, parce que ces dégoûts ne sont souvent qu'une épreuve par laquelle Dieu veut purifier notre cœur. Ainsi, loin de nous rebuter de ce que la prière nous offre de triste et de désagréable, nous devons y persévérer avec plus de fidélité que si le Seigneur y répandait sur nous des consolations sensibles et abondantes. Premièrement, parce que vous devez regarder vos dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées. Vous vous êtes longtemps refusé a Dieu, malgré ses plus vives inspirations, il est juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps avant de se donner a vous avec toutes les consolations de sa grâce. Secondement, peut-être Dieu veut-il vous rendre par là cet exil et cet éloignement où nous vivons de lui, plus haïssable. Troisièmement, peut-être veut- il vous inspirer plus de componction de vos crimes passés, en vous faisant sentir à tout moment l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissé dans votre cœur, pour la vérité et la justice. Peut-être enfin, par ces dégoûts, Dieu vent achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété.
lflsTsin nul, Domine, dit DitM.
Seiçnrur, fils de David, ayez pitié de moi. Matth., XT, 22.
Tel est le gémissement d'une âme touchée de ses misères, et qui s'adresse au souverain médecin, dans la miséricorde duquel tout seul elle espère en trouver le remède. C'était autrefois la prière d'une femme ebananéenne, qui voulait obtenir du Fils de David la guérison de sa fille. Persuadée de sa puissance, et attendant tout de sa bonté pour les malheureux, elle ne connaît pas de moyen plus sûr de se le rendre propice, que le cri de sa douleur et le simple récit de son infortune. Et c'est le modèle de prière que l'Eglise nous propose aujourd'hui, pour nous animer et nous apprendre à prier ; c'est-à-dire nous rendre plus aimable et plus familier ce devoir le plus essentiel .1 la pieté chrétienne.
Car, mes Frères, prier, c'est la condition de l'homme; c'est le premier devoir de l'homme; c'est l'unique ressource de l'homme; c'est toute la consolation de l'homme ; c'est tout l'hom-
me *, pour parler le langage de FEsprit-Sninl. Oui, mes Frères, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons, n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons, et tous les objets qui nous environnent, paraissent d'accord avec notre corruption, ou pour nous affaiblir ou pour nous séduire ; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit , la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les murmures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous, est pour nous un nouveau péril ; dans une situation si déplorable, ô mon Dieu 1 que' espoir de salut pourrait-il encore rester a
1 Hoc est enim omnis nomo. Eccle., m, 13.
GRAND-CARÊME
l'homme, si du fond de sa misère il ne faisait monter sans cesse des gémissements vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passions indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat et le relever de ses chutes ?
Le chrétien est donc un homme de prière : son origine, sa situation, sa nature, ses besoins, sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier. L'Eglise elle-même où la grâce de la régénération l'a incorporé, ici-bas étrangère, y est toujours gémissante et plaintive ; elle ne reconnaît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers leur patrie ; et le chrétien qui ne prie pas, se retranche lui-même de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.
D'où vient donc, mes Frères, qu'un devoir, si essentiel et si consolant même pour l'homme, est aujourd'hui si négligé? D'où vient qu'on le regarde, ou comme un devoir triste et ennuyeux, ou comme le partage seulement des âmes retirées ; de sorte qùé nos f ristrtoctrohs sur la prière n'intéressent presque pas ceux qui nous écoutent , persuadés qu'elles conviennent plus aux cloîtres qu'à la cour?
D'où vient cet abus, mes Frères, et cet oubli si universel de la prière- dans le monde ? De deux prétextes que je veux aujourd'hui coritbattre ; premièrement, On ne prie pas parce qu'on ne sait pas prier, dit-on, et qu'on y perd son temps ; secondement, on ne prie pas parce qu'on se plaint qu'on ne trouve dans la prière que des égarements d'esprit, qui la rendent insipide et insoutenable. Premier prétexte tiré de l'ignorance où l'on est sur la manière dont il faut prier. Second prétexte pris dans les dégoûts et les difficultés de la prière. Il faut donc, premièrement, vous apprendre à prier, puisque vous ne le savez pas. Il faut, en second lieu, vous faciliter l'usage de la prière, puisque vous y trouvez tant de peine et de difficulté. Implorons, etc.