‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 161 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les préceptes que je vous prescris, disait autrefois le Seigneur à son peuple, ne sont pas au-dessus de vos forces, ni inaccessibles à la rortée de votre esprit ; ce ne sont pas des secr^s cachés dans le ciel, de sorte que vous puisiez dire : Mais qui de nous pourra s'élever jusque pour les découvrir et ptfUf lëâ com-

prendre? ni des connaissances qu'on ne trouve qu'au delà des mers, de peur que vous ne me disiez : Comment pourrons-nous les traverser pour nous en instruire? Ce sont des devoirs qui sont à votre portée et tout proche de vous, qui peuvent s'accomplir dans votre bouche et dans votre cœur, de sorte que vous n'avez plus d'excuse à m'opposer, si vous vous dispensez de leur observance : Sedjuxta le estsermo [valde] in ore tuo, et in corde tuo, ut facias illum h

Or, ce que le Seigneur dit en général de tous les préceptes de sa loi sainte, qu'il n'en faut pas chercher la connaissance hors de nous, et qu'ils s'accomplissent tous dans notre cœur et dans notre bouche, nous pouvons le dire plus particulièrement du précepte de la prière, qui est comme le premier elle plus nécessaire de tous.

Cependant, ce qu'on oppose le plus ordinairement dans le monde à ce devoir, c'est qu'on ne sait que dire à Dieu quand on vient se présenter à la prière, et que l'oraison est un secret où jusqu'ici on n'a pu rien comprendre. Je dis êorte que ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes ; la première, c'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière ; la seconde, c'est qu'on ne sent pas assez ses misères et ses besoins ; la troisième, c'est qu'on n'aime point son Dieu.

Je dis, premièrement, qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la pi 1ère. En effet, mes Frères, la prière n'est pas un effort de l'esprit, un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères el des Conseils de Dieu, c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de l'âme vivement touchée à la vue de ses misères ; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse, et une humble confiance *, qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppbse pas dans l'âme qui prie, de grandes lumières, des connaissances rares, un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes; elle suppose seulement plus de foi, plus de coniponc-

« Deut., xxx, 14.

1 Ainsi portent lotis les textes autorisés. Peut-être faudrait-il lire : « C'est un simple mouvement dli cten , c'est un eétnissement de l'âme vivement touchée à la vue de ses mi-ères, c'est un sentiment vif et sicrel de ses besoins et de ses faiblesses, ifu'elle expose, avec une humble confiance, à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède » Cependant on peut e tendre que l'humble confiance expose notre faiblesse au seigneur pov en obtenir la délivrance et le remède. Alors !e texte serait exact.

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE

tion, plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science qu'on apprenne des hommes, un art et une méthode inconnue, sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens, les maximes qu'on a voulu nous donner là-dessus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations -raines d'un esprit oiseux, ou un fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Eglise, a mérité ses censures, a fourni aux impies des dérisions contre elle, et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière '. La prière est un devoir sur lequel bous naissons tous instruits; les règles de cette science divine ne sont écrites que dans nos cœurs ; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.

Une àme simple et innocente, qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui ne sait presque que s'anéantir en sa présence, confesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses merveilles, adorer les ordres de sa providence sur elle, accepter devant lui les croix et les peines que la sagesse de ses conseils lui impose; qui ne connaît pas de prière plus sublime que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur ; gémir sur sa dureté, et sur son opposition à tout bien ; lui demander avec une foi vive qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché, qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous les jours tant de faux pas dans les voies de Dieu : une àme de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière que les maîtres et les docteurs eux-mêmes, et peut dire avec Je Prophète : Super omnes docentes me inleliexi *. Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu ; elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire ; elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées; elle laisse parler son cœur ; elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle ; ses dégoûts mêmes deviennent une prière par

< Allusion au qmétisme.

• P». civuj, 99.

les sentiments qui se forment alors dans son cœur; elle s'attendrit; elle soupire; elle se déplaît ; elle est à charge à elle-même ; elle sent la pesanteur de ses liens ; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre ; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité; elle rougit et se confond de promettre toujours, et de se retrouver toujours infidèle : voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute âme fidèle?

Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne, une étrangère, une fille de Tyr et de Sidon, qui ignorait les merveilles de la loi et les oracles des prophètes, qui n'avait pas encore entendu de !a bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle, qui était encore assise dans les ténèbres de l'ignorance et de la mort? Elle prie cependant ; elle ne s'adresse pas aux apôtres pour apprendre d'eux les règles de la prière ; son amour, sa confiance, le désir d'être exaucée lui apprennent à prier ; son cœur touché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.

Et certes, si, pour prier, il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison où Dieu élevé quelques âmes saintes; s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel pour y entendre ces secrets ineffables que Dieu ne découvre point à l'homme, et qu'il n'est pas permis à l'homme lui-même de révéler ; ou comme Moï6e, sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face ; c'est-à-dire, s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intime avec le Seigneur, où l'âme, comme si elle était déjà dépouillée do son corps, s'élève jusque dans le sein de Dieu même, contemple à loisir ses perfections infinies, oublie, pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre, n'est plus troublée, ni même divertie, par les fantômes des sens, est fixée et comme absorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu, et, participant déjà à son éternité, ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux, que comme un instant court et rapide; si, dis-je, pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit-Saint, vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul, que vous ne les avez pas reçus, et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.

Mais la prière n'est pas un don particulier

GRAND-CARÊME

réservé à certaines âmes privilégiées; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle. Ce n'est pas seulement une vertu de perfection et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes ; c'est une vertu indispensable, comme la charité ; nécessaire aux parfaits, comme aux imparfaits; à la portée des savants, eommedes ignorants ; ordonnée aux simples, comme aux plus éclairés; c'est la vertu de tous les hommes; c'est la science de tout fidèle; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être; tout ce qui a une raison capable de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui, l'apaiser lorsqu'il est irrité, l'appeler lorsqu'il est éloigné, le remercier lorsqu'il favorise, s'humilier lorsqu'il frappe, lui exposer des besoins ou lui demander des grâces.

Aussi, lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier : Doce nos orare ', il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité, la profondeur des mystères de Dieu; il leur apprend seulement que pour prier il faut regarder Dieu comme un Père tendre, bienfaisant, attentif; s'adresser à lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler le langage de notre faiblesse et de nos misères ; ne prendre des expressions que dans notre cœur; ne vouloir pas nous élever jusqu'à lui, mais le rapprocher plutôt de nous; lui exposer nos besoins; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes l'adorent et le bénissent; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs ; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes ; que les pécheurs rentrent dans les voies de la justice ; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité ; qu'il nous remette nos offenses ; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse ; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple, mais tout est grand dans cette divine prière; elle rappelle l'homme à lui-même; et, pour en suivre le modèle, il ne faut que sentir ses besoins et en souhaiter la délivrance.

Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son âme.

* Lac, xi, i.

Car, je vous prie, mes Frères, faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison, à un homme pressé de la faim à solliciter la nourriture, à un infortuné, battu de la tempête, et sur le point d'un triste naufrage, à implorer du secours? Hélas I la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions ? ne trouve-t-on pas, dans le sentiment tout seul des maux qu'on endure, cette éloquence vive, ces mouvements persuasifs, ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède? Un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître pour savoir comment il faut se plaindre ? Tout parle en lui ; tout exprime sa douleur ; tout annonce sa peine ; tout sollicite son soulagement ; son silence même est éloquent.

Vous-même, qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, dans vos afflictions temporelles, dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril, qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne ou chère ou nécessaire, alors vouslevezles mains au ciel ; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit ; vous savez prier alors; vous n'allez pas chercher hors de votre cœur des leçons et des règles pour apprendre à lui exposer votre peine ; ni consulter des maîtres habiles pour savoir ce qu'il faut lui dire. Vous n'avez besoin que de votre douleur; vos maux tout seuls ont su vous instruire.

Ah ! mes Frères, si nous sentions les misères de notre âme, comme nous sentons celles de notre corps; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de boue ou une santé fragile et périssable, nous serions habiles dans l'art divin de la prière ; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudrait pas donner la gêne à notre esprit, pour trouver de quoi nous entretenir avec lui ; nos maux parleraient tout seuls; notre cœur s'écbapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur ; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes ; et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi, et que nous ne nous connaissons pas nousmêmes, c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle d'une courte prière.

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIERE

Et certes, mes Frères, se peut-il faire que, dans la misérable condition de cette vie humaine, qu'environnés', comme uous sommes, de tant de périls, pétris nous-mêmes de tant de faiblesses, sur le point à tout moment d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, entraîne? par la force des exemples, en proie à la tyrannie de nos penchants, à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison, aux caprices de notre imagination, aux variations éternelles de notre humeur, abattus par les disgrâces, enflés par la prospérité, amollis par l'abondance, aigris par la nécessité, emportés par les coutumes, ébranlés par les événements, flattés par les louanges, révoltés par les mépris, toujours en balance entre nos passions et nos devoirs, entre nousmêmes et la loi de Dieu ; se peut-il faire que, dans une situation si déplorable, nous soyons en peine que demander au Seigneur, que lui dire, lorsque nous venons à paraître en sa présence? 0 mon Dieu ! pourquoi l'homme n'estil donc moins misérable ; ou que ne connaît-il mieux ses misères?

Ah I si vous nous disiez, mon cher auditeur, que dans la prière vous ne savez par où commencer; si vous nous disiez que vos besoins sont infinis, vos misères et vos passions si multipliées que vous n'auriez jamais fuit, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur ; si vous nous disiez que plus vous vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre, et que, désespérant de pouvoir raconter au Seigneur le détail infini de vos faiblesses, vous lui présentez votre cœur tout entier; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre confusion, de votre humiliation et de votre silence, tout l'art de votre prière ; et que pour avoir trop à lui dire, vous De lui dites rien ; si vous parliez ce langage, vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent, qui, n'osant plus, à la vue de ses chutes, parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis tu en votre présence; mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi : Oèmutni, cl humiliatus sum'. Et alors, dans ce silence de honte et de componction, la douleur de mes crimes s'est renouvelée. Et dolor meus renovatus est.

Mon cœur, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous : Concaluit cor meum intra me, et in meditatione mea exardesect ignh '. Et tout ce que j'ai pu vous dire, ômon Dieu, dans la profonde humiliation où me tenait devant vous- la vue de mes misères, c'est que tout homme n'est qu'un abîme de faiblesse, de corruption, de vanité et de mensonge : Locutus sum in lingua mea...; verumtamen uni versa vanitas, omnis homo vivens *. Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.

Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire, quand vous voulez prier : eh quoi 1 mon cher auditeur, vos crimes passés du moins, lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements ou à demander à sa miséricorde ? Quoi 1 toute votre vie a été peut-être un abîme de désordre ; vous avez abusé de tout, de la grâce, de vos talents, de votre raison, de vos biens, de vos dignités, de toutes les créatures; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu, dans l'égarement du monde et des passions; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes, souillé votre corps , révolté vos sens, déréglé votre imagination , affaibli vos lumières, éteint même ce que des inclinations naturelles avaient mis d'heureux en votre âme ; et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu ? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes ? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si longtemps outragé ? 0 homme 1 il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource, ou que vous ayez d'autres ressources pour l'obtenir que celles de la clémence et de la miséricorde divine.

Mais je vais plus loin , mon cher auditeur. Si vous menez une vie chrétienne, si, revenu du monde et des plaisirs, vous êtes enfin entré dans les voies du salut, vous êtes encore plus injuste de vous plaindre que vous ne trouvez rien à dire au Seigneur dans vos prières. Quoi l la grâce singulière qu'il vous a faite d'ouvrir vos yeux, de vous désabuser du monde, de vous retirer du fond de l'abîme ; ce bienfait, si rare et refusé à tint de pécheurs, ne forme-t-il aucun sentiment de reconnaissance dans voire

> Qu'environné*, 1745 ; environnés, 1764, Reaouard et Didot. • Ps. xxxvnr, 4.

» Pi. xxxvui, 3. * Ibid., 5 et 6.

GRAND-CARÉME.

cœur quand tous êtes à ses pieds? ce souvenir peut<il vous laisser froid et insensible ? la présence de votre Bienfaiteur ne réveille-t-elleen vous rien de tendre, vous qui vous piquez de n'avoir jamais oublié un bienf.iit, et qui faites tant valoir la tendresse et l'excès de votre gratitude envers les créatures ?

D'ailleurs, si vous sentez ces penchants infinis, qui, malgré votre changement de vie, s'opposent encore en vous à la loi de Dieu ; cette peine que vous avez encore à faire le Lien; cette pente malheureuse que vous trouvez encoreen vous pour faire le mal ; ces désirs d'une vertu plus parfaile, qui n'ont jamais de suite; ces résolutions qui vous retrouvent toujours infidèle ; ces occasions où vous vous retrouvez toujours le même ; ces devoirs auxquels votre cœur offre toujours la même répugnance ; en un mot, si vous sentez ce fonds inépuisable de faiblesse et de corruption , qui vous reste encore après votre conversion, et qui alarme si fort votre vertu, non-seulement vous aurez de quoi parler au Seigneur dans la prière, mais toute votre vie sera une prière continuelle. Tous les périls qui menaceront votre faiblesse, tous les événements qui ébranleront ^tre foi, tous les objets qui réveilleront les pluies anciennes de votre cœur, tous les mouvements secrets qui vous avertiront que l'homme de péché vit toujours en vous, vous feront soupirer en secret vers Celui de qui vous en attendez la délivrance. Vous prierez en tout lieu, comme dit l'Apôtre ' ; tout vous rappellera à Dieu parce que tout vous fournira des retours chrétiens sur vous-même.

D'ailleurs, mon cher auditeur, quand vos propres misères ne pourraient pas remplir le vide de vos prières, occupez-vous-y des maux de l'Eglise; des dissensions des pasteurs; de l'esprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire *, du relâchement des fidèles; delà dépravation des mœurs; du triste progrès de l'incrédulité; de l'extinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin; plaignez-vous au Seigneur, comme le prophète, que tous l'ont abandonné5, que chacun cherche ses propres intérêts; que le sel même de la terre s'est affadi ; et que la piété est de-

1 Orare in omni loco. / Tim<, h, 8; — ■ Sine iaterraissione orate. / Thés., v, 17.

* Par le jausénisme.

• Me dereliquerunt fontem aqua vive. Jerem., a, 13.

venue un gain '. Demandez au Seigneur, pour la consommation de sis élus et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Eglise, des princes religieux, des pasteurs fidèles, des docteurs humbles et éclairés, des guides instruits et désintéressés, des solitaires fervents, des vierges pures et édifiantes, la paix des églises, l'extirpation des erreurs, le retour de tant de peuples que l'esprit de l'hérésie a séduits, et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.

Que dirai-je encore ? Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis, de vos protecteurs, de vos maîtres; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale ; de celles que vous avez vous-même autrefois éloignées de k piété par vos dérisions et par vos censures ; de celles qui ne doivent peutêtre qu'à l'impiété de vos discours [tassés leur irréligion et leur libertinage; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois ou perverti la vertu ou séduit la faiblesse. Est-ce que ces gnimls objets, si tristes, si intéressants, ne sauraient fournir un moment d'attention à votre esprit ou quelque sensibilité à votre cœur ? lout ce qui vous environne vous apprend à prier, tous les objets, tous les événements que vous voyez autour de vous, vous ménagent des occasions nouvelles de vous élever a Dieu. Le monde, la retraite; la cour, la ville, les justes, les |>écheurs; les événements publics et domestiques; le malheur des uns ou la prospérité des autres : tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de gémissement, de prière, d'actions de grâces. Tout instruit votie foi ; tout excite Votre zèle ; tout contriste votie piété ; tout rappelle votre reconnaissance; et, au milieu de tant de suji-ts de prier, vous ne savez comment fournira un instant de prière ; et, entouré de tant d'occasions de vous élever à Dieu, vous n'avez plus rien à dire, quand vous venez paraître en sa présence ? Ah 1 mes Frères, que Dieu est loin d'un cœur, qui a tint de peine à s'entretenir avec lui, et qu'on aime peu un maître et un ami, à qui on ne trouve jamais rien à dire 1

Et voila la dernière et la principale raison qui fait que nous sommes inhabiles à la pi ière. On ne sait point prier et parler à son Dieu, parce qu'on ne l'aime pas. Quand on aime , le

1 Voyei la note 1 de la page 413, première cotoimev

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE

coeur sait bientôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime; il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit djre; hélas ! il ne saurait même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons l'ordre dans notre cœur, mes Frères ; substituons Dieu à la place du monde ; alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur. C'est le dérèglement de nos affections tout seul qui fait notre incapacité de prier; on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas ; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connaît presque pas; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas; on ne sait pas faire instance pour obtenir lu délivrance des passions que l'on ne hait pas; en un mot, la prière est le langage de l'amour et nous ne savons pas prier parce que nous ne savons pas aimer.

Mais dépend-il de nous, me direz- vous, d'avoir le goût de la prière? Et comment prier avec des dégoûts et des égarements d'esprit dont on n'est pus le maître, et qui la rendent insoutenable? Second prétexte tiré des dégoûts et des diflicullés de la prière.

D8UXJÈHX PARTIE.

Un <!' s plus grands désordres du péché est sans limite cet éloiguement et ce dégoût naturel que nous avons de la prière. L'homme innocent aurait fait toutes ses délices de s'entretenir avec son Dieu ; toutes les créatures auraient été comme un livre ouvert, où il aurait sans cesse médité ses œuvres et ses merveilles. Les impressions des sens, soumises à sa raison, n'auraient jamais pu le distraire malgré lui de la douceur et de la familiarité de sa divine présence ; toute sa vie eût été une contemplation continuelle de la vérité ; et il n'eût été heureux dans son innocence que parce que le Seigneur se serait sans cesse communiqué à lui, et qu'il ne l'eût jamais perdu de vue.

Il faut donc que l'homme soit bien corrompu, et que le pèche ait fait en nous d'étranges changements , pour nous faire une peine de ce qui devait êire notre félicité. 11 iiV;-t que trop vrai cependant que nous portons presque tous, dans le tond de notre nature, ce dégoût et cet éloiguement de la prière ; et que c'est le prétexte le plus universel qu'on oppose à l'accomplissement de ce

devoir, si essentiel à la piété chrétienne. Les personnes mêmes à qui la pratique oV la wplu devrait avoir rendu l'usage de la prièru plus doux et plus familier, se plaignent tous les jours des dégoûts et des égarements étemels qu'elles éprouvent dans ce saint exercice, de sorte que, le regardant ou comme un devoir onéreux ou comme une gène inutile, ellrs en abrègent les moments et croient être quilles d'un joug et d'un assujétisseinent, quand elles voient finir ce temps d'ennui et de contrainte.

Or, je dis que rien n'est plus injuste que de s'éloigner de la prière, à cause des dégoûts et des égarements d'esprit, qui nous la rendent pénible et désagréable, parce que ces dé^oiils et ces égarements prennent leur source, premièrement, ou dans notre tiédeur et nos infidélités, secondement, ou dans le peu d'usage que nous avons de la prière, troisièmement enfin, ou dans la sagesse de Dieu même qui nous éprouve, et qui veut purifier noire cœur, en nous refusant pour quelque temps les consolations sensibles de la prière.

Oui, mes Frères, la première source et la plus commune des dégoûts et des aridités de nos prières, c'est la tiédeur et l'infidélité de notre vie. C'est en effet une injustice de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme et libre de tous les vains fantômes qui l'agiient, un cœur touché et disposé à goûler la présence de son Dieu, tandisque toute notre vie, quoique d'ailleurs vertueuse aux yeux des hommes, sera une dissipation étemelle, que nous vivrons au milieu des objets les plus propres à remuer l'imagination, à faire en nous de ces impressions vives qui ne s'effacent plus, en un mot, que nous conserverons dans notre cœur mille attachements injustes, qui ne nous paraissent pas absolument criminels, mais qui nous troublent, nous partagent, nous occupent, et qui affaiblissent en nous ou même qui nous oient tout à fait le goût de Dieu et des choses éternelles.

lie las 1 mes Frères, si les âmes les plus retirées et les plus saintes, si des solitaires pénitents, si un Antoine au fond des déserts, si un Jérôme, exténué par des macérations continuelles et par des éludes laborieuses, si un Benoît, purifié par une longue retraite et par une vie toute céleste, trouvaient encore, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses, qui venaient iusqwo dans Uj

AU

GRAND-CARÉME.

fond de leurs solitudes, troubler la douceur et la tranquillité de leurs prières, prétendonsnous que, dans une vie régulière, je le veux, mais toute pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, d'objets qui nous dissipent, de tentations qui nous troublent, de discours qui nous ébranlent, de plaisirs qui nous amollissent, de craintes ou d'espérances qui nous agitent, nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux bommes, purifiés de toutes ces images qui viennent de souiller notre esprit, libres de tous ces attachements qui viennent de partager et corrompre peutêtre notre cœur, calmés de toutes ces agitations qui viennent de faire sur notre âme des impressions si violentes et si dangereuses, et qu'oubliant pour un moment le monde entier et tous ces vains objets que nous venons de laisser, et que nous portons encore tous dans notre souvenir et dans notr? cœur, nous nous trouverons tout d'un coup élevés devant Dieu à la méditation des choses célestes, pénétrés de l'amour des biens éternels, pleins de componction pour mille infidélités que nous aimons encore , et d'une tranquillité d'esprit et de cœur que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas quelquefois eux - mêmes. Ah ! mes Frères , ,que nous sommes injustes, et que les plaintes .que nous faisons sans cesse contre les devoirs de la piété, se tourneront un jour en de terribles reproches contre nous-mêmes !

Et, pour approfondir encore cette vérité et entrer dans un détail qui vous la rende plus sensible, vous vous plaignez, premièrement, que votre esprit, incapable d'un instant d'attention dans la prière, s'y égare sans cesse et vous échappe malgré vous-même. Mais comment voulez-vous l'y trouver attentif et recueilli, si tout ce que vous faites le distrait et le dissipe ; si, dans le détail de la conduite, vous ne vous rappelez jamais à vous-même ; si vous ne vous accoutumez point à ce recueillement intérieur, à cette vie de foi, qui, au milieu même des dissipations du monde, trouve des sources de réflexions saintes? Pour trouver un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter ; il faut que le commerce même des pécheurs, lorsqu'on est obligé de vivre au milieu d'eux, que la vue de leurs passions, de leurs inquiétudes, de leurs craintes, de leurs espérances, de leurs joies , de leurs chagrins, de leur misère, fournisse à notre foi des ré-

flexions et des retours vers Dieu, qui nous préparent au recueillement et à la tranquillité de la prière. Alors, au sortir même du monde et des conversations mondaines, où le devoir tout seul vous aura engagé, vous n'aurez pas de peine à vous aller recueillir devant Dieu, et d'oublier à ses pieds les vaines agitations dont vous venez d'être témoin. Au contraire, les vues de la foi que vous y aurez conservées, l'aveuglement des mondains que vous y aurez déploré en secret, vous fera trouver de nouvelles douceurs aux pieds de Jésus-Christ : vous vous y délasserez avec consolation de l'ennui des dissipations et des inutilités mondaines ; vous y gémirez avec un nouveau goût sur la folie des hommes qui courent avec tant de fureur après la fumée, après un bonheur qui les fuit et qu'ils ne trouvent jamais, parce que le monde où ils le cherchent, ne saurait le donner ; vous y remercierez plus vivement le Seigneur, de vous avoir éclairés et discernés avec tant de bonté, malgré vos crimes, de cette multitude qui doit périr; vous y verrez, comme dans un nouveau jour, le bonheur des âmes qui le servent, et qui, détrompées de la vanité, ne vivent plus que pour la vérité.

Vous vous plaignez, secondement, que votre cœur, insensible dans la prière, n'y sent rien de vif pour son Dieu, et ne trouve en lui qu'un dégoût affreux qui la lui rend insupportable. Mais comment voulez-vous que votre cœur, tout occupé des choses de la terre, plein d'attachements injustes, de goût pour le monde, d'amour de vous-même, de projets d'élévation, de désirs peut-être de plaire; comment voulez-vous qu'un cœur prévenu de tant d'affections terrestres, trouve encore en lui quelque sensibilité pour les choses du ciel ? Tout y est rempli, occupé par les créatures; où voulezvous que Dieu trouve sa place ? On ne saurait goûter en même temps Dieu et le monde. Aussi, dès que les Israélites, après avoir passé le Jourdain, eurent goûté des fruits de la terre, la manne, dit l'Ecriture, cessa de tomber; comme s'ils n'avaient pu participer en même temps à cette nourriture du ciel et à celle de la terre : Defecitqnemanna,postquamcomederunt de frvgibus terrœ '.

L'amour du monde, dit saint Augustin, comme une fièvre dangereuse, répand sur le cœur une amertume universelle , qui nous

• Jos., v, 12.

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE

rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Ainsi vous ne portez jamais à la prière qu'un dégoût insurmontable : ah 1 c'est une marque que votre cœur est malade; qu'une fièvre secrète et inconnue peut-être à vous-même le tait languir, le mine et le dégoûte ; qu'un amour étranger l'occupe. Remontez à la source de vos dégoûts pour Dieu et pour tout ce qui a rapport à lui; et voyez si vous ne la trouverez pas dans les attachements injustes de votre cœur; voyez si vous ne tenez pas encore trop à vous-même, aux soins de la parure, à l'amour de votre personne, à des amitiés frivoles, à des animosités dangereuses, à des envies secrètes, à des désirs d'élévation, à tout te qui vous environne : voilà la source du mal; appliquez-y le remède; prenez chaque jour quelque chose sur vous-même; travaillez sérieusement à purifier votre cœur. Vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière; alors, le monde n'occupant plus vos affections, vous trouverez Dieu plus aimable. On aime bientôt vivement ce qu'on aime uniquement.

Et certes rendez gloire ici à la vérité : n'estil pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même; les jours où vous avez fait au Seigneur quelque sacrifice de vos goûts, de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions ; n'est-il pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix, plus de consolation, plus de joie? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maître à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité, au lieu qu'on souffre devant lui, quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire ; ou s'y déplaît, on y est contraint et gêné; on se cache devant lui, comme le premier pécheur; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et celte confiance qu'inspire une conscience pure et qui n'a rien à se reprocher; et l'on compte les moments où l'on est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.

Aussi, lorsque Jésus-Christ nous ordonne de prier, il commence par nous ordonner de veiller : Vigilate, et orale '. 11 veut nous faire entendre par là que la vigilance est la seule préparation à la prière, que, pour aimer à prier, il faut veiller, et que les goûts et les consolations ne sont accordés dans la prière qu'au

• Matth., xxvi, 4t.

Mass. — Tojie I.

recueillement et aux sacrifices de la vigilance : Vigilate, et orate. Je sais que, si vous ne priez pas, vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement; mais je sais aussi que, si vous ne vivez pas avec cette vigilance qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai; mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Vigilate, et orate.

Et de là, mes Frères, il est aisé de conclure que, quand la vie du monde, même la plus innocente, c'est-à-dire quand les plaisirs, les jeux éternels, les dissipations, lts amusements des théâtres, que vous appelez innocents, n'auraient point d'autre inconvénient que de vous rendre inhabiles à la prière; quand celte vie du monde que vous justifiez tant, n'aurait rien de plus criminel que de vous dégoûter do la prière, de dessécher votre cœur, de dissiper votre imagination, d'affaiblir votre toi et do laisser le trouble et l'agitation dans votre esprit; quand nous ne jugerions de la sûreté de cet état que parce que vous nous dites tous les jours vous-même que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, et que la prière est pour vous d'un dégoût et d'un ennui que vous ne pouvez soutenir ; je dis que, pour cela seul, la vie du monde la plus innocente est une vie de péché et de réprobation, une vie pour laquelle il n'y a point de salut ; car le salut n'est promis qu'à la prière ; le salut n'est possible que par le secours de la prière ; le salut n'est accordé qu'à la persévérance de la prière : donc toute vie qui met un obstacle essentiel à la prière, ne doit rien prétendre au salut. Or, qu'une vie de dissipation, de jeu, déplaisir, de spectacle , mette un obstacle essentiel à la prière; qu'elle metle dans notre cœur, dans notre imagination, dans nos sens, un dégoût invincible pour la prière, une dissipation incompatible avec l'esprit de prière ; vous le savez; vous vous en plaignez tous les jours; vous vous servez même de ce prétexte pour ne pas prier; et de là concluez qu'il n'y a point de salut pour la vie du monde même la plus innocente, puisque partout où la prière est impossible, le salut l'est aussi. Première raison des dégoûts et des égarements de nos prières, la tiédeur et l'infidélité de notre vie.

La seconde, c'est le peu d'usage que nous avons de la prière. Nous prions avec dégoût,

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parce que nous [irions rarement. Car, premièrement, c'est l'usage de la. prière tout seul qui calmera peu à peu votre esprit, qui en bannira insensiblement les images du monde et de la vanité, qui dissipera tous ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de vos prières. Secondement, il faut demander longtemps avant que d'obtenir, presser, solliciter, importuner; les douceurs et les consolations de la prière sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement, il est nécessaire qu'il y ait de la familiarité, afin que le plaisir s'y trouve. Si vous priez rarement, le Seigneur sera toujours pour vous un Dieu étranger et inconnu, pour ainsi dire, devant qui vous serez dans une espèce de gêne et de contrainte, avec qui vous n'aurez jamais ces effusions de cœur, cette douce confiance, cette sainte liberté que la familiarité toute seule donne, et qui fait tout le plaisir de ce divin commerce. Dieu veut être connu pour être aimé. Le monde perd à être approfondi; il n'a de riant que la surface et le premier coup d'œil. Entrez plus avant; ce n'est plus que vide, vanité, chagrin, agitation et misère. Mais le Seigneur, il faut le connaître et le goûter à loisir, dit le Prophète, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : Gustate, et videte guoniam suavis est Dominus '. Plus vous le connaissez, plus vous l'aimez; plus vous vous unissez à lui, plus vous sentez qu'il n'y a de véritable bonheur sur la terre que celui de le connaître et de l'aimer : Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus.

C'est donc l'usage de la prière tout seul qui peut nous rendre la prière aimable. Aussi nous voyons que la plupart des personnes qui se plaignent des dégoûts et des égarements de leurs prières, prient rarement, croient avoir satisfait à ce devoir essentiel quand ellesontdonné rapidement au Seigneur quelques moments de dissipation et de contrainte, l'abandonnent au premier instant de dégoût, ne font aucun effort pour y assujétir leur esprit, et, loin de regarder l'opposition invincible qu'elles ont à la prière comme une raison qui la leur rend plus nécessaire, elles la regardent comme une excuse légitime qui les en dispense.

M .is comment, dkvz-\ous, trouver le temps dans le monde de faire un usage si long et si fréquent de la prière? Vous ne trouvez pas le

* Ps. xxxiu, 9.

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