‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 175 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si vous renvoyez votre conversion à la mort, vous mourrez dans votre péché, parce que quand vous pourriez alors chercher Jésus- Christ, vous ne le chercherez pas; et quand vous le chercheriez, vous ne le trouverez pas.

Je dis premièrement, que vous ne chercherez pas alors Jésus-Christ, parce qu'il se sera éloigné de vous et qu'il vous aura abandonné : Ego vado... et in peccato vestro moriemini *. Première raison : le pécheur au lit de la mort abandonné de Dieu.

En effet, c'est une vérité du salut que le Seigneur met des bornes à sa patience, au delà desquelles il ne va jamais; et que comme il a établi un temps pour se souvenir du pécheur,

1 Le grand Apôtre nous en avertit encore , quand il dit que la fin des impies sera telle que les actions de leur vie. Quorum finis erit secundum opéra ipsorum Vous avez été impudique pendant voire vie , vous mourrez sans purelé ; vous avez été rebelle et endurci, vous mourrez sans componction, sans douleur ; vous avez vécu dans l'amour du moude, selon sesmaiimes, vous mourrez sans amour de Dieu, de sa sam'e loi et de son héritage. Vous avez vécu impénitent, vous mourrez plein de bons désirs et vide de bonnes œuvres. Enfin vous mourrez dans ce péché qui vous a plus dominé , que vous avez plus aimé que les auiret; et dont une vie entière n'a pas été capable de vous détacher Vous avez élé impie, vous mourrez comme Jézabel ; voluptueux, vous mourrez comme Anliochus ; perfide, vous mourrez comme Absalon ; incestueux, vous mourrez comme Hérode. Toute l'Ecriture est pleine de telles morts, tous les livres saints retentissent de ees menaces, et Jésus-Christ s'en explique aujourd'hui d'une manière qui fait trembler, et qu'on ne peut révoquer en doute. L'expérience même est ici décisive. Vous nous dites tous les jours que l'on meure tel que l'on a vécu. Ah! si cela est, que faut-il donc vous apporter de plus fort pour vous porter a bien vivre, afin de bien mourir? Opérez donc le bien tandis que vous en avez le temps ; portez a. la mort des fruits et non des feuilles de pénitence, car si vous différez votre conversion a la mort, non-seulement vous ne serez plus en état de chercher Dieu ; mais quand vous le chercheriez, vous ne le trouveriez pas; c'est ma troisième partie. — Ed. de 1705.

> Jean, vin, 21.

GRAND-CARÉME.

selon l'expression de Job, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Il y a dans les trésors de sa miséricorde certain nombre de faveurs spéciales destinées à chacun de nous en particulier, lesquelles , une fois taries par une longue suite d'infidélités, sont le signal de son indifférence et de sa fureur, et ne laissent plus à ceux qui en ont abusé, ou que ces secours ordinaires et presque toujours inutiles de la grâce, ou que ces ressources uniques tirées de sa toute-puissance, dont l'ordre de sa sagesse et de ses conseils éternels ne lui permet pas de se servir. Ainsi lorsque les abominations de Sodome furent montées à leur comble, et que le nombre de dix justes, arrêté dans l'ordre éternel de ses conseils, ne s'y trouva plus, Abraham eut beau lever les mains vers lui; le Seigneur ne put se laisser fléchir, et il fit pleuvoir du haut du ciel sa fureur et son feu sur ces villes criminelles.

Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de salut et de propitiation ; que nous pouvons toujours retournera Dieu; qu'à quelque heure que le pécheur se convertisse au Seigneur, le Seigneur se convertit à lui ; et que tandis que le serpent d'airain est élevé, il n'est point de plaie qui soit incurable; c'est une vérité de la foi. Mais je sais aussi que chaque grâce spéciale dont vous abusez, peut être la dernière de votre vie ; que Dieu se lasse ; que les bornes de sa bonté ne sont pas les mêmes pour tous les hommes ; qu'après avoir pardonné trois péchés à Damas, il n'en pardonna pas un quatrième ; qu'un seul crime quelquefois consomme la réprobation d'un pécheur. Je sais qu'il est terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes ', que l'on ne connaît pas la puissance de sa colère, et que jamais personne n'a pu compter sa fureur et son indignation *.

Celte vérité si terrible et si incontestable supposée, tirons-en d'abord une conséquence qui ne l'est pas moins. Si l'Ecriture de toutes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'un âme infidèle ; et qu'après avoir pris longtemps un soin inutile de Babylone, il se venge enfin en l'abandonnant à elle-même ; certes il n'est point de circonstance où cette sévérité soit plus juste et mieux placée qu'au lit de la mort ; c'est alors que Dieu doit à sa

1 Tcrribilis in consiliis super filios hominum. Ps. lxv, 5. * Quis Dovit potestatem ira: tuai, et prœ timoré tuo iraoi luam dinumerareî Ps. lxxxix, 11.

justice l'abandon du pécheur. Car dites-moi, mes Frères, si, après un petit nombre d'inspirations négligées, Dieu laisse quelquefois une âme à elle-même, que pourrez-vous vous promettre dans ce dernier moment, vous surtout qui ne compterez plus alors vos jours que par l'abus de ses grâces; vous qui depuis le matin de votre vie jusqu'à cette dernière heure, aurez toujours été agité par des remords cruels et inutiles sur votre état; vous qui aurez peutêtre poussé limpénitence et l'ingratitude jusques à avoir mille fois envié le sort des compagnons de vos désordres, en qui vous remarquiez une conscience tranquille dans le crime et un cœur endnrci contre toutes les terreurs de la religion ; vous qui aurez refusé ses miséricordes, aussi longtemps que vous aurez pu goûter le fruit de vos infidélités; vous en un mot qu'il avait préparé à cet abandon par des avis réitérés sur sa dureté envers les pécheurs qui diffèrent leur conversion jusqu'à ce dernier moment ; vous voudriez qu'alors le Dieu juste et terrible vous regardât avec des yeux de bonté, qu'il se souvînt de vous dans le temps de votre affliction , c'est-à-dire dans la seule circonstance que sa colère attendait depuis si longtemps pour se venger et pour punir l'abus indigne que vous avez toujours fait de ses grâces ?

Mais, ô mon Dieu, où serait donc cette justice qui trempe ses flèches dans le sang du pécheur, qui insulte aux larmes de l'impie mourant, et qui se console dans sa vengeance ? Et que deviendraient donc ces menaces si effrayantes, et toujours suivies de leur effet, que vous nous avez laissées dans vos Livres saints? Et quand est-ce donc que Dieu se vengerait, mes Frères, s'il ne se vengait point alors? La patience qui lui fait supporter le pécheur durant la santé, serait-elle si terrible, comme il nous l'assure lui-même dans les divines Ecritures, si elle devait se terminer par un acte de clémence ? Serait-il si sévère lorsqu'il tarde de punir, si en dissimulant ses offenses, il ne lui préparait pas un affreux endurcissement à la Un ?

Mais, mon cher auditeur, quand la justice de Dieu ne s'opposerait pas à sa clémence dans ce dernier moment, la nature toute seule de la grâce que vous vous promettez alors, ne vous permettrait pas de l'attendre. Car nonseulement vous vous promettez la grâce de la conversion, c'est-à-dire cette grâce qui change

DEUXIÈME LUNDI : SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

le cœur; mais vous vous promettez encore la grâce qui nous fait mourir dans la sainteté et dans la justice ; la grâce qui consomme la sanctification d'un âme ; la grâce de la persévérance finale; mais c'est la grâce des seuls élus ; c'est le plus grand de tous les dons; c'est la consommation de toutes les grâces; c'est le dernier trait de la bienveillance de Dieu sur une âme ; c'est le fruit d'une vie entière d'innocence et de piété ; c'est la couronne réservée à ceux qui ont légitimement combattu. Dieu ne doit à la rigueur cette faveur inestimable à personne ; il la refuse quelquefois à ceux mêmes qui ont marché longtemps devant lui dans la justice et dans la sainteté ; et la fin déplorable de Salomon est un exemple qui fera trembler les justes de tous les siècles. Et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies ? Et vous osez vous flatter qu'on ne refusera pas alors a un pécheur invétéré, toujours averti et toujours infidèle, une grâce qu'on n'accorde pas toujours à ceux qui ont été longtemps justes? Et vous vous promettez que le Seigneur mettra le comble à ses miséricordes, lorsque vous l'aurez mis vous-même à vos crimes? 0 mon Dieu ! se peut-il qu'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes ? Et vos serviteurs qui crucifient tous les jours leur chair pour obtenir ce don précieux, et qui tremblent sans cesse dans la crainte qu'il leur soit refusé, sont-ils eux-mêmes dans l'illusion, ou le pécheur, qui continuant à vous outrager, compte tranquillement sur ce grand don, et n'offre pour l'obtenir, que ses crimes et la présomption de l'avoir attendu?

Oui, mon cher auditeur, quand même Dieu accorderait quelquefois cette grande miséricorde au lit de la mort à une âme qui aurait jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne vous l'accordera jamais à vous qui ne différez votre conversion, que |>aree que vous vous y attendez. En effet, il pourrait arriver qu'un pécheur, qui durant ses désordres n'aurait jamais eu de retour sur lui-même et sur son salut, et qui aurait vécu sans aucun sentiment de foi et sans aucun remords de ses crimes, revint à lui dans ce moment terrible, fut effrayé de son insensibilité passée, levât au ciel des yeux baignés de larmes, et un cœur nouvellement attendri ; et que le Seigneur du haut de ses miséricordes jetât des regards propices

sur un aveugle, qui commencerait alors seulement à ouvrir les yeux à la lumière. Si la grâce de la pénitence est jamais accordée à la fin, il semble qu'elle pourrait l'être à un pécheur de ce caractère. Mais vous qui faites de cette espérance l'affreux motif de vos dérèglements; vous qui ne différez de vous convertir que parce que vous croyez que vous serez assez à temps au lit de la mort de vous donner à Dieu, et qu'il ne rejettera pas alors votre repentir ; vous qui prenez dans sa miséricorde même de nouveaux sujets de l'outrager; pécheur indigne alors des regards d'un Dieu même qui ne saurait pas s'irriter ; d'un Dieu même qui ne serait que clément sans être juste ; d'un Dieu même qui ne vous aurait pas déclaré qu'alors il vous abandonnera, quelle ressource pourrait-il vous rester? Quand une vie entière de crimes n'éloignerait pas alors de vous cette grâce signalée que vous attendez, la témérité toute seule qui vous la fait espérer, vous en rendrait indigne. Rien ne met un chaos plus immense entre l'âme criminelle et la miséricorde de Dieu, que de marquer des jours et des moments à sa grâce et à son esprit qui souffle où il veut et quand il veut. Et quiêlesvous donc, comme le disait autrefois Judith à ceux de Béthulie qui avaient marqué un jour pour se rendre à Holophernc, si le Seigneur ne venait les délivrer; qui êtes-vous pour prescrire ainsi un terme à la miséricorde du Seigneur, et pour lui marquer des jours et des moments selon votre caprice? Qui estis vos,... gui posuislis... tempus miserationis Domini, et in arbitrium vestrum diem conslituistis ei ' ?

A des vérités si terribles vous opposez sans doute en secret ce faux espoir que ces menaces générales ne tomberont pas sur vous en particulier. Mais je vous demande , quels sont les pécheurs menacés dans les Livres saints de l'abandon de Dieu au lit de la mort? Ne sont ce pas les pécheurs qui vous ressemblent? Que trouvez-vous en vous qui puisse vous flalter que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière? Votre vie passée? ah 1 ce sera bien assez que Dieu veuille l'oublier. Ces désirs de conversion que vous formez tous les jours? mais c'est ce qui achèvera de vous rendre inexcusable. Ce bon naturel qui vous fait pencher, comme malgré vous, du côté de la vertu ? mais c'est une grâce dont Dieu alors

> Judill), vin, 11,13.

vous demandera compte. L'espérance que vous avez toujours eue en sa miséricorde pour ce dernier moment? vous venez de voir que ce sera le plus grand de tous vos crimes». Tout ce que je trouve ici de particulier pour vous, c'est que vous serez plus indigne des miséricordes du Seigneur qu'aucun autre pécheur; et que le Dieu juste aura des raisons de refus contre vous, qu'il n'aura pas contre la plupart des âmes impénitentes. Sur quoi pouvez-vous donc vous rassurer encore; mes Frères ? Sur la bonté de Dieu sans doute , qui ne veut pas la mort du pécheur ? Sa bonté ? mais vous la regardez donc comme une faiblesse et une imbécillité, qui n'aurait pas assez de sentiment pour être blessée des plus grands outrages? Sa bonté? mais c'est pnrce qu'il est bon, qu'il doit abandonner le pécheur au lit de la mort. Sa bonté ne lui permet pas d'accorder alors des grâces qui seraient des écueils pour les autres hommes ; sa bonté ne veut pas tendre des pièges à la fausse confiance des pécheurs, en ouvrant ses entrailles dans ce dernier moment aux cris d'une âme infidèle. C'est un trait de bonté d'ôter à nos passions des prétextes d'erreur et d'impénitence, et de ne pas faire du salut d'un seul la perte de plusieurs. Ainsi vous comptez sur sa bonté ; et c'est sa bonté même qui demande votre punition et qui doit vous faire tout craindre.

Ici, mes Frères, je ne vous demande qu'une réflexion. Il n'est personne qui, pendant sa vie, ne fasse mille fois la résolution de changer; il n'est personne presque qui ne meure avant de l'avoir exécutée. Les plus déréglés même souhaitent de finir snintement ; tous, comme Balaam, veulent mourir de la mort des justes; personne ne veut vivre comme eux. On meurt en désirant ; ainsi avons-nous vu mourir nos proches , nos amis, nos maîtres ; après leur mort même, pour nous consoler de leur perte, nous avons rappelé ces projets chimériques de conversion, dont ils nous avaient quelquefois entretenus pendant leur vie. Il était dans le dessein de se convertir , dit-on ; il en parlait tous les jours : et là-dessus, on se calme sur sa destinée; on augure favorablement de son salut '. Grand Dieu ! et c'est uniquement ce qui me fait trembler sur le sort de cette âme ;

c'est ce qui me fait tout craindre de la sévérité de vos jugements sur elle ! Eh \ que fait-on en rappelant ses désirs de pénitence formés tant de fois sans succès , que rappeler le souvenir de vos grâces toujours méprisées? On espère, pour son salut, sur ce qui a sans doute fait le plus terrible sujet de sa condamnation; on se flatte que vous l'aurez regardée avec des yeux de pitié dans ce dernier moment , parce que vous ne vous lassiez pas de l'avertir lorsqu'elle était encore sur la terre ; et sans doute, vous ne l'avez abandonnée à la mort, que parce que vous l'aviez trop souvent visitée en vain durant les jours de sa vie mortelle. 0 vaines conjectures des hommes ! Que vos pensées, ô mon Dieu, sont différentes des nôtres, et vos jugements peu conformes à l'illusion de nos espérances !

Mais du moins , direz-vous , on voit tous les jours des pécheurs, lesquels après une vie entière de désordre donnent à la mort des marques si vives et si éclatantes de repentir, qu'on ne peut pas douter que le Seigneur ne se laisse toucher à leurs larmes, et que leurs regrets n'effacent toutes leurs infidélités passées. A cette erreur qui endort tant d'âmes impénitentes , Jésus-Christ répond pour moi qu'on le cherchera alors , mais qu'on ne le trouvera pas ; c'est-à-dire que les marques mêmes les plus touchantes de repentir que vous pourrez donner alors seront rejetées; que vous chercherez Jésus -Christ, et que vous mourrez dans votre péché. Dernière vérité plus terrible encore que toutes les autres, et qui ne laisse plus de ressource dont puisse se flatter le pécheur impénitent : Quœretis me, et in peccato vestro moriemini.

J'avoue ici, mes Frères, lorsque je considère cette étonnante vérité, et que je vois, d'un côté, le pécheur mourant chercher son Dieu, et lever vers lui ses mains suppliantes, et, de l'autre, le Dieu vengeur s'éloigner de lui et fermer ses oreilles aux cris de sa douleur et à toutes les marques c'e sa pénitence ; j'avoue, dis-je, que c'est ici où le Seigneur me parait ce Dieu terrible qui n'a pas besoin de l'homme; je mets devant mes yeux la sévérité de ses jugements , et je me sens saisi d'une secrète horreur; mais quelque terrible que paraisse

1 Puisque vous en abusez pour offenser Dieu.

1 11 est mort, dit-on, dans les plus belles résolutions du monde. Rien n'est plus édifiant que les sentiments de conversion où il était en mourant. 11 disait tous les jours, comme Augustin, des

merveilles là-dessus ; il ne s'entretenait que du désir de sa conversion. — Ed. de 1705.

Il y a bien de l'éloquence dans cette ironie , et Pascal n'eut pas mieux dit.

DEUXIEME LUNDI : SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

alors sa conduite , elle est juste , et il ne peut pas en user autrement envers le pécheur. Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer les crimes d'une vie entière; mais Dieu rejette alors la pénitence du pécheur mourant , parce qu'elle est fausse. Elle est fausse, premièrement, parce qu'elle n'est pas libre; c'est la suite de la dure nécessité où il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir. Car je vous prie, mon cher auditeur, après avoir poussé jusqu'au bout la révolte contre votre Dieu, et fait du dernier jour de votre santé le dernier jour de vos crimes, vous remettez les armes et vous demandez grâce, lorsque vous vous sentez terrassé, et que le Dieu vengeur a le glaive levé sur vous. Vous levez les yeux au ciel, où vous n'aviez pas encore jeté un seul regard, lorsque la terre commence à manquer sous vos pieds. Vous dékslez des plaisirs infâmes, lorsque votre cadavre tombe en pièces, et qu'il ne vous fait sentir rien de plus vif que sa puanteur. Vous laissez tomber vos richesses sur les pauvres, lorsque vos mains défaillantes tombent elles-mêmes, et ne peuvent plus les retenir. Vous laissez en mourant des instructions touchantes à des enfants et à des domestiques , que vous ne pouvez plus scandaliser par vos exemples. En un mot, vous vous repentez lorsqu'il ne vous est plus permis de continuer d'être coupable '. La conjoncture toute seule ne rend-elle pas vos larmes suspectes? N'est-il pas vrai même que Dieu juge alors avec équité de votre pénitence en la rejetant? S'il prolongeait encore vos jours, ne prolongeriez -vous pas aussi vos crimes? Si l'on venait vous assurer de sa part que cette infirmité n'ira point à la mort, prend riez-vous tant de mesures pour le fléchir? Tandis que vos maux n'étaient pas encore tout à fait déclarés, et qu'il vous restait quelque espérance de vie, aviez-vous voulu entendre à appeler le ministre de Jésus-Christ? Avait-on osé seulement vous le proposer? Que donniez-vous à connaître par là , sinon que vous quittiez le

1 Vous levez les yeni au ciel lorsque la terre commence à vous manquer. Vous Uéteslez ces commerces infâmes lorsque ce cadavre infecté e>t un objet d'horreur. Vous dites adieu a ces miséiables créatures, lorsque vous n'avez plus rien à h ur offrir que de la puanteur. Vous laissez tomber vos m nus sur les pauvres , lorsque vous ne pouvez plus les soutenir pour faire le crime. Vous tâchez de donner à des enfants mal élives de bonnes instructions, lorsque vous ce pouvez plus leur donner de scandale. — Ed. de Trémux.

crime avec autant de regret que la vie , et que vous ne vouliez pas risquer, pour ainsi dire, de vous donner à votre Dieu , sans avoir été bien assuré auparavant que vous ne pouviez plus être au monde ?

Seconde raison. La pénitence du pécheur à la mort est presque toujours fausse, parce que sa douleur n'est plus qu'une crainte toute naturelle, que lui inspire alors l'horreur du tombeau, et l'image plus vive que jamais des peines éternelles. 11 pleure ; mais ce sont des larmes qu'il donne à ses malheurs et non pas à ses crimes. Il crie ; mais ce n'est pas un retour amoureux vers son Père ; c'est une prière intéressée qu'il fait à son Juge. Il déteste ses égarements ; mais ce n'est pas qu'il sente l'injure qu'ils ont faite à son Dieu ; il ne sent que les maux où ils vont le précipiter lui-même. Lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications, le motif de sa pénitence. Il n'avait compté pour rien le Seigneur dans ses plaisirs; il ne le compte pour rien dans son repentir. Ah! s'il était assuré qu'il n'y a rien à craindre au delà de la mort et que l'enfer est un songe, l'horreur de ses fautes s'effacerait bientôt de son esprit; et l'on aurait bientôt tari ses pleurs , si l'on pouvait calmer ses craintes1.

Aussi, vous qui sondez les cœurs, grand Dieu, et qui ne jugez pas sur les apparences, je ne vous en imposerai point alors par quelques larmes trompeuses. Si je renvoie jusque-là mon repentir, mes larmes seront les larmes d'Esaù et d'Antiochus , des larmes stériles et réprouvées. Je ne paraîtrai à vos yeux , que comme un criminel qui tremble à la vue de son supplice, et non pas comme un pénitent sincère qui se confond au souvenir de ses péchés. Vous verrez la racine de mes honteuses passions encore vivante au fond de mon âme ; je serai encore à vos yeux impudique , mondain, voluptueux, ambitieux, vindicatif. Mes frayeurs ne seront plus que les suites de celte mollesse excessive, qui m'a toujours inspiré tant d'horreur pour les plus légères souffrances ; à mesure que j'aurai été plus sensuel, plus idolâtre de mon corps, je serai alors plus

1 Ah ! s'il savait sûrement que l'enfer dût être regardé comme un songe , qu'il n'y eût point de supplice a craindre après la uiorl, bientôt l'ou verrait ses pleurs se tarir, ses gémissements cesser, ses soupirs finir; si ses inquiétudes pouvaient se calmer, ses craintes se dis>ipir, bieniot ou ne l'entendrait parler ni de pénilence ni de réparation. — Ed. de Trévoux.

GRAND-CARÉME.

•vif dans mes craintes , plus faible dans mes alarmes, plus éloquent dans mes accusations ; et quel égard pourrez-vous avoir à des larmes, grand Dieu, qui couleront de la mêmesource, d'où avaient coulé tous mes crimes ?

Ainsi, mon cher auditeur, vous lèverez alors la voix au ciel , de l'abîme de vos maux , et le Dieu juste se rira de vos clameurs : Ego quoque in interitu vestro ridebo \ Vous pleurerez, et du haut de sa justice il insultera à vos larmes : Et subsannabo. Vous vous frapperez la poitrine, et votre cœur ne s'amollira point. Vouslui promettrez plusdefidélité, s'il prolonge vos jours, et il regardera vos promesses avec dérision, parce qu'il verra dans la corruption de votre cœur qu'en prolongeant vos jours, il ne ferait que prolonger vos crimes. Vous exhorterez les spectateurs de votre mort à s'instruire sur votre exemple, et à servir Dieu durant la santé ; et le Seigneur vous répondra en secret : Pourquoi te mêles-tu de raconter mes justices3? Vous lui direz à lui-même : Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur ; et il vous répondra que vous êtes déjà jugé '. Vous lui direz : 0 Dieu plein de bonté, vousn'êtes venu que pour sauver les pécheurs; et il vous répondra qu'il n'y a point de salut pour l'impie *. Vous lui direz : 0 Sauveur des hommes, je ne mets ma confiance que dans vos miséricordes infinies ; et il vous répondra, que r espérance du pécheur périra avec lui *. Vous lui direz : 0 divin Pasteur de nos âmes, vous ne rejetez pas les brebis égarées, qui reviennent à vous; et il vous répondra qu'il y a un temps de pardonner et un temps de punir*. Vous lui direz : 0 Jésus, je remets mon âme entre vos mains ; et il vous répondra qu'elle ne lui appartient point, et qu'il ne la reçoit que pour en faire la victime éternelle de sa justice; et vos gémissements infructueux et vossupplications inutiles ne seront plus qu'un doux spectacle pour sa fureur et pour sa vengeance: Consolabor,... et vindicabor1 .

Ah ! c'est alors, qu'au lieu que jusque-là on n'avait cherché dans un confesseur qu'une dangereuse complaisance ,ou plutôt qu'on n'en avait jamais pris qu'au hasard ; c'est alors

1 Prov., I, 2G.

s Quare lu enarras juslitias meas. Ps. xlix, 16.

1 Jam judicatus est. Jean, m, 18.

* Non est pax impiis. 1s., xlviii, 22.

6 Spes autem impiorum peribit. Prov., x, 28.

• Tempus dilectionis, et tempus odii. Eccle., m, 8. ' Js., I, 24.

qu'un pécheur, semblable à Saiil , le jour qui précéda sa funeste mort, se voyant environné de périls dont il ne peut plus se défendre ; c'est alors, dis-je, qu'un pécheur, comme ce prince réprouvé, fait sortir un autre Samuel du tombeau, appelle du fond de sa retraite quelque homme de Dieu, le plus connu, le plus éclairé, le plus respecté par son zèle et par ses talents ; et qu'il lui dit, comme ce roi infortuné : Je suis dans des peines mortelles : Coarctor nimis '. Je vous ai donc fait appeler, pour savoir de vous ce que j'ai à faire dans l'extrémité où je me trouve : Vocavi ergo te, ut ostenderes mihi quid faciam *. Mais quelle serait alors la réponse de l'homme de Dieu, s'il lui était permis de répondre ce que la religion l'oblige de penser ? Pourquoi venez-vous troubler le repos de mon tombeau, lui répondraitil comme Samuel à Saûl , et m'avez-vous obligé à sortir de ma retraite pour paraître en ce lieu : Quare inquietasli me ut suscitarer * ? Il n'est plus temps de recourir au Seigneur ; à quoi bon me consulter puisqu'il vous a abandonné? Quid interrogas me, cum Dominus recesserit a /e * ? Vous mourrez, et la justice de Dieu va accomplir sur vous ce qu'on vous avait tant de fois prédit par ses ordres : Faciet enim tibi Dominus sicut locutus est in manu mea *. Voilà ce quepense alors le ministre du Seigneur. Il vous exhorte à ne pas désespérer ; mais il n'espère pas beaucoup lui-même. Il vous parle des miséricordes du Seigneur ; mais il adore en secret les ordres terribles de sa justice sur vous. Il vous ouvre le sein de la gloire, pour réveiller votre espérance ; mais il voit l'abîme déjà ouvert sous vos pieds. II vous montre votre Sauveur expirant sur la croix ; mais il n'ose vous dire que ce n'est plus un trône de grâce pour vous, mais un tribunal sévère d'où se prononce votre sentence. Il diminue à vos yeux, parde saints artifices de charité, l'horreur de vos crimes, pour ne pas vous jeter dans le désespoir ; mais il sait bien que le Seigneur a son poids et sa mesure, et qu'il n'appartient pas à l'homme d'en rabattre. Il vous répète , pour vous rassurer contre une vie entière de désordres, qu'il ne faut qu'un moment à la grâce pour sauver le pécheur, et qu'un seul sentiment de douleur sincère supplée à de

1 I Rois, xxviu, 15.

♦ Ibid., 16. — <> Ibid-, 17.

DEUXIEME LUNDI : SUR L'IMPÉNITENTE FINALE

longues années de verfu et peut consommer la sanctification ; mais il n'ignore pas que ce sont là de ces prodiges, de ces coups uniques de la grâce, sur lesquels il est terrible d'être obligé de compter pour son salut ; et que la suite ordinaire et comme infaillible d'une vie pécheresse, c'est la mort dans le péché '.

Souffrez ici, mes Frères, que je vous demande encore une réflexion, qui va tinir ces vérités effrayantes. Que pouvez- vous souhaiter de plus favorable pour vous à la mort, que d'avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ, que de le chercher en effet, et de lui offrir des larmes de douleur et de pénitence? c'est tout ce que vous pouvez vous promettre de plus favorable pour ce dernier moment. Et cependant, — cette vérité me fait trembler, — cependant, que vous permet Jésus- Christ d'espérer de vos recherches mêmes et de vos larmes, si vous les renvoyez jusque-là? Vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché : Quœretis me, et in peccato veslro moriemini. Consolez-vous après cela, mes Frères, sur les marques de repentir que vos amis et vos proches donnent dans ce dernier moment; calmezvous durant la vie sur vos désordres, en vous flattant qu'une lin semblable à la leur pourra les expier; dites d'un pécheur invétéré que le spectacle des jugements de Dieu a effrayé alors, que Dieu lui a fait la grâce de finir chrétiennement; que si sa vie n'avait pas été trop régulière, sa mort a été très-édiflante ; qu'on serait trop heureux de mourir comme lui, et qu'il ne faut pas douter que le Seigneur ne lui ait pardonné . Je ne veux point ici mettre desbornes à vos miséricordes, ô mon Dieu; mais, mes Frères, il a cherché Jésus-Christ; l'a-t-il trouvé? Il a gémi, il a prié; mais a-t-il été exaucé? Il a pris entre ses mains Jésus-Christ crucifié ; il a arrosé ses pieds sacrés de ses larmes comme la pécheresse de l'Evangile; mais lui a-l-on dit comme à elle : Vos péchés vous sont remis *. Il lui a recommandé d'une voix mourante, comme le larron sur la croix, de se souvenir de lui dans son royaume ; mais a-t-il entendu ces douces paroles : Aujourd'hui vous serez avec moi dans le ciel '. Vous l'espérez; mais vous ne le savez pas *. Et moi tout ce

1 On trouve dnns l'édition de 1705 le fonds de ces terribles réflexions et de cotte trop désespérante doctrine.

' Itemiltuntur tibi peccata. Luc, vu, 48.

1 Ilodie mecum cris in paradiso. Luc, xxiu, 43.

* Consolez-vons après cela, si vous le pouvez, mes Frères, sur les marques de pénitence que vos amis , vos proches ont

que je sais, c'est qu'alors on cherche Jésus- Christ, qu'on ne le trouve pas, et qu'on meurt dans son péché ; tout ce que je sais, c'est que les sacrements du salut, appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation ; et que la dernière des grâces de l'Eglise est souvent le dernier de ses sacrilèges ; tout ce que je sais, c'est que tous les Pères qui ont parlé de la pénitence des mourants, en ont parlé en des termes qui font trembler; tout ce que je sais, c'est que votre justice, ô mon Dieu, permet souvent que des pécheurs, fameux par une vie entière de débauche, se frappent la poitrine au lit de la mort, empruntent les expressions les plus vives de la douleur et du repentir, et meurent aux yeux de tout un royaume dans des sentiments extérieurs de conversion ; que votre justice toujours terrible dans ses conseils le permet, pour endormir, si j'ose parler ainsi, par ces exemples, la fausse confiance des pécheurs impénitents '. Ce sont des punitions, grand Dieu ! que votre justice exerce sur les passions humaines ; vous vous servez de la fausse pénitence des uns, pour préparer des châtiments à l'impénitence des autres; et vous punissez les pécheurs par les pécheurs mêmes. Tout ce que je sais, c'est que c'est une vérité de la foi, que

données à cette dernière heure , après une vie de péché. Non, dites-vous, rien n'est plus biau que la lin d'un tel, et il n'est point de marqne de pénitence que cet homme effrayé sur ce demier moment n'ait donnée. Je ne veux point ici mettre de bornes à votre miséricorde , û mon Dieu , je sais qu'elle est infinie ; mais qu'il me soit permis de juger sur ce que vous nous en apprenez vous-même. Cet homme a donné des marques édifiantes de pénitence, je le veux ; mais est-il vraiment pénitent? il a prié; mais a-t-il été exaucé? Il a pris le crucilix entre les bras; mais en a-t-il l'amour gravé dans son cœur? Il a comme Madeleine arrosé les pieds de Jésus-Christ de ses larmes; mais lui a-t-on entendu dire, comme à elle : vos péchés vous sont remis, parce que vous avez beaucoup aimé. On lui a vu pousser quelques regards vers Jésus-Christ crucifié, comme le bon larron ; mais en a-l-il entendu comme lui : Vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis ; je vous le demande, mes Frères, vous qui vous consolez tant à la vue de ces marques extérieures de la pénitence. — Edit. de 1705.

' Pour moi, ce que je sais, c'est qu'après avoir différé jusque là sa conversion , on cherche Jésus-Christ , qu'on ne le trouve point, et qu'on meurt dans son péché. Tout ce que je sais, c'est que les sacrements que reçoit un pécheur en cet état, au lieu de le justifier, consomment souvent sa réprobation, et que le dernier sacrement qu'il reçoit est souvent le dernier de ses sacrilèges; tout ce que je sais, c'est que les saints Péris ont parlé de la pénitence à la mort comme d'une pénitence toujours douteuse, et presque toujours inutile ; tout ce que je sais, c'est qu'après tant de scandales qui ont éclaté dans le monde, la jus'ire divine permet que ces pécheurs empruntent exprès de la pénitence les plus grandes marques de conversion , pour calmor par ces exemples les remords de tant d'autres pécheurs impénitents, et les endormir dans la folle confiance qui leur fait croire qu'on ne risque rien pour différer sa pénitence à la mort. — Edit. de 1705.

GRAND-CARÊME

le nombre de ceux qui se sauvent est petit; et cependant si les marques de repentir, que donnent les pécheurs au lit de la mort, partaient d'un cœur véritablement pénitent et suffisaient pour le salut, il n'y aurait presque point de pécheur qui ne fût sauvé ; puisque si vous en exceptez quelque impie, qui pousse jusqu'à ce dernier moment son affreuse insensibilité, et qui meurt sans vouloir entendre parler du Dieu qui va le juger, et qu'un siècle voit à peine une fois, tous les autres pécheurs meurent en se frappant la poitrine, en implorant les miséricordes du Seigneur ; et qu'ainsi, contre la parole de Jésus-Christ, le plus grand nombre serait de ceux qui se sauvent. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire pénitence, tandis que Dieu nous en donne le temps ; et qu'au lit de la mort, ou vous ne serez plus en état de le chercher, ou même quand vous le chercheriez,

vous ne le trouverez pas, et par conséquent, si vous différez votre pénitence à la mort, vous mourrez dans votre péché, parce que la pénitence alors est presque toujours impossible ou presque toujours inutile. Plaise à Jésus- Christ, mes Frères, que ces menaces ne vous regardent pas, et que dans le dernier moment, votre mort, semblable à celle des justes, soit un passage à la bienheureuse immortalité '. Ainsi soit-il.

1 Tout ce que je sais, c'est qn'il faut faire pénitence , tandis que vous avez le temps et les secours, que, si vous différez i la mort votre conversion, Dieu se retirera de vous, que vous ne serez plus en état de le chercher, et que, quand même vous pourriez le chercher, vous ne le trouverez plus, et que vous mourrez dans votre péché. C'est Jésus-Christ lui-même qui parle , et qui vous assure que si au contraire vous faites pénitence de bonne heure , il vous fera miséricorde , que si vous le cherchez dans le temps qu'il est encore avec vous, vous le trouverez, et que votre mort sera pour vous un heureux passage à l'immortalité. Ed. de 1705.

Page 1