‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 180 sur 191 · SUR LA VOCATION · texte numérisé non relu

SUR LA VOCATION

MHZ.

Ce sermon, si plein de solides instructions et si puissamment animé d'une évangélique audace, se trouve, avec tontes ses saintes hardiesses, dans l'édition de 1705. Seul, il suflirait pour donner une haute idée du noble et utile courage de Mas'illon. H est aussi bien honorable pour Louis XIV d'avoir goûté de si sévères vérités. Trouve-t-on dans l'histoire beaucoup de souverains, beaucoup de grands, qui laisseraient parler aussi librement les ministres de l'Evangile que le faisaient un Massillon et un Bourdaloue? On peut utilement rapprocher do ce beau discours le sermon de Iiounlaloue sur les Devoirs des pères par rapport à la Vocation de leurs enfants. 11 faut aussi se reporter aux dernières pages du second sermon de Massillon sur la Purification , pages 299-302 de ce volume. — Dans ou ouvrage satyrique de ce temps, litlation historique et morale du voyage du prince de Montberaud dam Cite de Naudely, ouvrage dédié au duc de Bourgogne, on trouve bien des réflexion» qui pourraient être comme fillustrw tion de ce discours, ainsi que du sermon sur le respect dans les temples.

AIULÎSK.

Division. — 1» La rareté d'un'' vocation véritable ; 2° les périls d'une fausse vocation.

Premièrk Parus. — La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles; mais la voie pour arriver à la sainteté , n'est pas la même pour tous les hommes; et nous ne marchons sùiement dans cette voie, que lorsque la main de l'ieu nous y a fait entrer. La raison et la foi nous défendent également de penser que le. Seigneur, après nous avoir appelés à la lumière de

DEUXIÈME MERCREDI : SUR LA VOCATION. 503

TEvangile, n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire, de notre sort ; il n'est que trop certain néanmoins que la voie que nous choisissons la plupart, n'est point celle qne Dieu nous a d'abord choisie.

1° Les passions et les préjugés rendent la méprise très-commune. Souvent le choix d'uu état n'est qu'une impression portée dès l'enfance ; et, avant que nous sachions ce que nous sommes, nous arrêtons ce que nous devons être pour toujours. Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les attentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses : une dignité qu'on espère dans l'Eglise engage an ministère ; la mort d'un aîné fait quitter l'état ecclésiastique ; un dépit, une liaison d'amitié décide de notre destinée. Comment ne vous pas méprendre , eu usant de si peu de précautions? Voilà ce qui rendra uu père de famille inexcusjble devant Dieu, lui qui a dû instruire ses enfants sur l'importance de ce choix d'un état.

2° Seconde source de nos méprises : ce choix qui dépend uniquement des désirs de Dieu sur nous , c'est l'ordre de la nature qui seul d'ordinaire en décide; on n'attend d'autre marque de vocation, que le rang de la naissance ou la situation delà fortune. J'avoue que quelquefois Dieu emploie ces sigues humains pour nous faciliter le choix de l'état auquel il nous destine ; mais cette règle n'est ni sûre , ni universelle : chaque état demande des talents particuliers , et ces talents ne sont pas toujours attachés à un certain rang dans les familles.

3* Troisième source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : c'est que l'on n'examine pas quelle est la voie que la religion et la raison veulent que nous choisissions, et qui, eu égard au caractère de nos penchants et de nos faiblesses, nous fournira pins de moyens de salut. Je ne dis pas que tous les hommes se retirent dans les solitudes, et renoncent aux emplois et aux professions publiques qui font l'ordre et l'harmonie de la société : le silence, la retraite, l'austérité même des cloîtres, n'est pas l'étal le plus sur pour tous les hommes : ce n'est pas l'état, c'est la vocation de Dieu , qui fait toute notre sûreté. Mais ce que je veux dire, c'est que, l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux, il serait insensé de donner la préférence au sentier qu'on choisit par ce qu'il peut offrir de plus brillant, plutôt que par les secours que nous y trouverons de fournir heureusement et saintement la carrière. Or sur ce principe, que de vocations défectueuses ! Quels motifs font suivre a l'un le parti des armes, a l'autre celui de la robe , à celui-là le parti de l'Eglise ? la cupidité seule fait la diversité de nos destinées ; et Dieu, qne nous n'avons pas consulté dans notre choix, en punira peut-être le dérèglement, en y favorisant les passions qui nous l'ont inspiré.

i' Si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d'un état, ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes, qui ne pouvaient venir que du maître même de la nature : dernière source de nos méprises. Comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie, les déterminations où le respect et la crainte de ceux de qui nous dépendons, ont plus de part que nos propres penchants, traînent toujours après elle le repentir et l'amertume. Cependant, ce respect humain préside presque toujours à la décision de nos destinées, et personne presque ne prend dans son propre cœur le choix qu'il fait de son élat. le là tant de mécontentements dans tous les états , tant de troubles dans les familles ; tant de révolte, d'ennuis et d'amertumes dans les cloîtres ; chacun te plaint de sa condition et envie celle d'autrui, et nul n'est heureux dans le monde, parce que nul presque n'y est à sa place.

Deuxième Hartik. — De toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est plus à craindre, soit que vous la regardiez :

1° Du côté de Dieu, dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant la liberté, Dieu ne s'est pas départi des droits qu'il avait sur nous ; et c'est à lui seul à disposer de nous, selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant Mais quand sa souveraineté ne lui dounerait pas ce droit sur sa créature, sa sagesse devrait l'établir seul arbitre de nos destinées. Pourquoi? parce que Dieu seul nons connaît ; lui seul peut juger des rapports divers de vice et de vertu, que les situations inlinies où il pourrait nous placer, ont avec les qualités naturelles de notre âme ; et par conséquent nous ne pouvons que nous égarer, si nous sortons des mains de la sagesse de Dieu , pour nous choisir à nous-mêmes un état, puisque nous ne nous connaissons pas assez nous-mêmes, pour décider sur ce qui nous convient.

2° Si la méprise dans le choix d'an état de vie est si fort à craindre, c'est principalement du côté des secours et des grâces dont elle nous prive. Comme tous les étals ont leurs dangers et leurs difticultés particulières, il leur faut à tous des secours propres pour vaincre ces obstacles et pour éviter ces périls. Or, pour participer a ces grâces particulières, il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés ; autrement il ne peut vous regarder que comme un serviteur téméraire, qui est hors de son devoir, et n'a nul droit à ses bontés. Hélas ! si tant d'âmes périssent tous les jours avec les grâces mêmes attachées à leur état, si la faiblesse de l'homme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide, fera-t-elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule ?

On est surpris quelquefois que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré. La raison n'en est pas difficile à trouver; tout est corrompu, parce que nul presque n'est à la place où il devrait être. Voilà la source de la dépravation des états, le défaut de vocation; et de ce défaut de vocation, quelles suites irréparables!

3° Troisième raison pourquoi la méprise dans le choix d'un état est si fort à craindre : on ne peut en réparer les suites. Je ne vous dis pas que n'étant point dans la voie qui doit vous conduire au salut, plus vous marchez, plus vous vous égarez, et que ce défaut est une de ces fautes dont on n'a presque jamais de remords; mais je vous dis, comprenez les suites d'une vocation illégitime : si vous êtes homme public, l'usage injuste de votre autorité, le bien que vous ne faites pas, le mal que vous autorisez ; si vous êtes intru dans le lieu saint, la perte de tant d'âmes qui eussent tr.mvé dans le zèle et dans la piété d'un ministre fidèle, la grâce et le salut ; si vous êtes entré dans une maison sainte, le relâchement dont vos mœurs ont été un modèle. Voilà, vous qui inspirez à vos enfants des vocations injustes, les suites affreuses et les crimes inliuis, dont ce seul crime vous rend coupables devant Dieu.

Mais si les suites de cette méprise sont irréparables pour des par. n!s ambitieux qui vous l'ont inspirée, elles ne le sont pas moins pour vous, vous qui avez eu le malheur de vous méprendre. Je suppose que vous en êtes touché de repentir : quels remèdes vous prescrire? quelles mesures preuure? 11 est des engagements que vous avez pris contre l'ordre de Dieu, et qu'il n'est plus en votre pouvoir de rompre et de changer ; vous n'êtes pas cependant obligé à l'impossible pour vous sauver ; mais d'un autre coté, vous sauverez-vous dans un élat qui, n'étant pas le votre, ne saurait être la voie de votre salut ?

Oui ; et c'est une vérité de foi, que quelle que puisse être la situation de la créature, son sort n'est jamais désespéré sur la terre ; il n'est poiut d'état où la péniteuce ne soil possible ; et Dieu n'est pas tellement assujéti aux lois de sa justice, que sa miséricorde no puisse en tempérer la rigueur.

Ainsi, vous qui n'avez pas encore fait ce choix important, évitez ces écueils ; priez beaucoup, consultez vos talents, vos inclinations, vos forces, vos faiblesses, les intérêts de votre salut ; attirez sur vous la grâce d'un bon choix par l'innocence de votre vie. Mais si le choix est fait, et que vous doutiez des motifs qui vous y ont porté, rendez votre vocation cei laine par les bonnes œuvres ; comprenez qne la fidélité aux devoirs de votre étal est la plus sûre voie pour vous ; remédiez à ce qui dépend de vous; faites-vous des remords utiles, en examinanl bien toutes les démarches et la siiUn de votre vie

GRAND-CARÉME.

Mais s'il est clair que le Seigneur n'a point du tout présidé à votre choix, votre sort est à plaindre ; vous êtes loin du royaume des deux. Mais vous pouvez encore y prétendre : tandis qu'on peut se repentir, on peut encore espérer : vous n'êtes pat extérieurement dans l'ordre; mais le cœur y rentre quand il se donne à Dieu : vous vous êtes exposé comme Jonas sur une mer orageuse contre l'ordre de Dieu ; vous y êtes tombé comme lui au fond de l'abîme ; il vous reste encore une ressource ; élevez votre voix comme lui vers le Seigneur : De ventre inferi, clamavi ad Dominum. Voili la ressource que la miséricorde de Dieu vous a préparée, le repentir, le gémissement et une humble ndélité.

Tune accessit ad Jejum mater fillornm Zebedtel cnm filiis suis... (et) ait illi : Die ut sedeant bi duo filii mei , unus ad dexterarn tuam, et unus ad sinistram, in regno tuo.

Alori la mère des enfante de Zébédée s'approcha de Jésus avec ses deux fils, et lui dit : Ordonnez que mes deux fils que voici soient assis dans votre royaume, l'un à votre droite et l'autre à votre gauche. Matth., xz, 21, 22.

Qu'il est rare, mes Frères, que la nature s'accorde avec la grâce, et que les vues de la foi servent de règle aux projets et aux désirs d'une tendresse tout humaine ' ! Cette mère ne demande pour ses enfants qu'une gloire et une grandeur temporelle ; elle ne paraît ravie de les voir attachés à Jésus-Christ que dans l'espérance de les voir un jour assis dans les premières places d'un royaume terrestre; elle leur fait une destinée au gré de ses souhaits, sans consulter si les conseils éternels s'ajustent avec la témérité de ses espérances ; elle ne consulte que l'excès d'une tendresse maternelle ; et, sans se mettre en peine si l'élévation où elle veut placer ses enfants, est la situation que Jésus-Christ leur destine, elle les élève et les fait asseoir de ses propres mains sur des trônes imaginaires, et usurpe les droits de Dieu, seul arbitre de la destinée des hommes.

Oui, mes Frères, Dieu seul qui voit nos cœurs, et qui a marqué dès le commencement la voie par où il voulait nous conduire, peut nous en inspirer le choix. A lui seul il appartient de nous appeler à l'état où il nous a préparé dans ses conseils éternels des moyens de salut ; lui seul doit être consulté dans une affaire où lui seul peut nous éclairer et nous conduire. Les usages, les passions, les circonstances du bien, du rang, de la naissance, qui ont d'ordinaire la meilleure part au choix d'un état de vie, sontdes guides trompeurs qui nous font presque toujours prendre le change. Or, comme se tromper ici, est de toutes les mé-

* Qu'il est rare que la nature s'accorde avec la grâce, et que les vues pures de la loi se rapportent aux vains projets de la chair et du sang ! — Ed. de 1705.

prises la plus irréparable, je veux aujourd'hui vous exposer les règles de la foi sur un point si important de la doctrine chrétienne.

Il est vrai que la plupart de ceux qui m'écoutent sont déjà entrés dans des engagements qui ne leur permettent plus de choisir ; mais il ne sera pas inutile de leur découvrir, dans le défaut de vocation, la première source de leurs infidélités aux devoirs de leur état, ou afin qu'ils rectifient par des larmes abondantes l'imprudence de leur choix, ou que, respectant l'ordre de Dieu dans la diversité des voies qu'il a marquées aux hommes, ils ne s'érigent pas en arbitres de la destinée de ceux à qui ils ont donné la vie, mais dont le sort n'en est pas moins entre les mains du Seigneur.

Voici donc tout le sujet de ce discours. Le choix d'un état est, de toutes les circonstances de la \ ie, celle où la méprise est plus ordinaire ; le choix d'un état est, de toutes les circonstances de la vie, celle où la méprise est plus à craindre. La rareté d'une vocation véritable, les périls d'une fausse vocation : c'est sur quoi j'ai à vous instruire. Implorons, etc. Ave, Maria.

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