PREMIÈRE PARTIE
La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles ; et le Seigneur nous a tous appelés, pour parler avec l'Apôtre, afin que nous soyons saints et purs en sa présence. Néanmoins, la voie pour arriver à ce terme heureux n'est pas la même pour tous les hommes. Celte vie est une terre étrangère, où se sont formées des routes dilférentes et infinies, par lesquelles, comme des voyageurs, nous marchons tous vers la céleste patrie; mais par lesquelles nous ne marchons sûrement que lorsque la main de Dieu elle-même nous y a placés.
En etfet, mes Frères, la raison et la foi nous défendent également de penser que le Seigneur, après nous avoir appelés à la lumière de l'Evangile, en nous faisant naître de parents
DEUXIÈME MERCREDI : SUR LA VOCATION
fidèles, n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire, de notre sort; et que, sans rien déterminer sur le genre de vie et sur l'état dans lequel il voulait que nous opérassions notre salut, il nous ait tellement laissés entre les mains de notre conseil, qu'il s'en soit remis à notre seul caprice, sur un choix si décisif pour notre éternité '.
Je dis la raison : car ce serait se figurer, comme ces philosophes insensés, une divinité indolente, qui laisse au hasard et à l'aventure le soin des choses d'ici-bas ; qui ne tient plus entre ses mains les destinées des hommes; qui suit le cours des révolutions humaines, sans leur donner elle-même le mouvement ; qui est entraînée par l'impulsion bizarre et fortuite qui fait mouvoir ce grand univers, sans la former ni la conduire, et qui est l'esclave plutôt que la modératrice des événements. Ce serait lui ôter cette providence attentive et cette sagesse universelle, qui dispose de tout depuis une extrémité de la terre jusqu'à l'autre, avec poids, avec nombre, avec mesure ; qui forme cette harmonie et cet arrangement admirable, où l'on est forcé de reconnaître un Etre suprême et intelligent, lequel, par des voies inexplicables, conduit tous les autres êtres à leur On. Ce serait, en un mot, ou nous donner un univers et des hommes sans Dieu, ou nous donner un Dieu plus faible et plus méprisable que l'homme.
Je dis la foi : car si l'élection des justes n'est que la préparation éternelle des moyens qui doivent infailliblement les délivrer, le choix d'un étal de vie étant sans doute le principal, il a dû être renfermé dans cette volonté miséricordieuse, qui leur a préparé des voies sûres
1 Que li sanctification soit la vocation générale de tons les chrétiens, et que le Seigneur nous lit tons appelés, pour parier avec l'Apôtre, afin que nous soyons saints et purs à ses ycui, c'est une vérité qui ne nous doit pas empêcher de croire que, quoique le ternie soit le même pour tons, les voies qui y conduisent ne sont pas toujours les mêmes. Cette vie est comme on chemin semé d'une iufinité de routes différentes par lesquelles, comme des voyageurs, nous marchons tous vers notre cbêre patrie ; mais lorsque quelqu'un de nous veut s'arrêter et se choisir une demeure sur la route, il faut que la main de Dien lui marque sa place.
Et certes, la raison et la fol nous défendent de penser que le Seigneur, après nous avoir appelés par sa miséricorde aux lumières de l'KvanRile, en nous faisant nailre de parents chrétiens, lit voulu nous abandonner à nos ténèbres, nous rendre les maîtres de notre sort, et que, s<ns prendre davantage pitié de nous, il nous ait tellement laissés au ieos éi.ué de notre conseil, qu'il s'en soit rapporté 1 notre caprice, à notre bizarrerie et à notre amonr-propre pour un choix de vie décisif de notre éternité. — Xdit. de 1705.
Mass. — Tome I.
de salut, et d'un autre côté, la destinée des méchants, devant servir aussi dans les desseins de Dieu, par mille rapports secrets au salut des justes, elle a dû entrer dans le plan éternel de leur justification, et n'être pas moins arrêtée dès le commencement que la condition même des élus. Il demeure donc établi qu'avant que nous fussions nés, le Seigneur avait tracé à chacun de nous le plan de nos destinées, et, pour ainsi dire, le chemin de notre éternité ; et que, parmi cette multiplicité de voies qui forment les diverses conditions de la société, il n'en est qu'une qui soit la nôtre, et par où Dieu ait voulu nous conduire au salut.
Il n'est que trop certain cependant que la voie que nous nous choisissons la plupart, n'est point celle que Dieu nous avait d'abord choisie, et que de toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est plus ordinaire. Vous en conviendrez aisément, mes Frères, si vous voulez faire attention à la nature de ce choix et aux circonstances essentielles qui doivent l'accompagner. Premièrement, les passions et les préjugés y rendent les méprises très-ordinaires ; on ne peut donc s'y conduire avec trop de circonspection et de maturité. Secondement, ce choix dépend des desseins de Dieu sur nous ; ce n'est donc pas l'ordre de la nature qui doit en décider. Troisièmement, le bonheur et le repos même de notre vie y est attaché ; il laut donc y consulter plus son goût que celui des autres, et n'y faire entrer pour rien le respect humain. Enfin, c'est la voie unique de salut pour nous; il faut donc être surtout attentif, en la choisissant, aux facilités et aux avantages qui peuvent nous en revenir par rapport à nos intérêts éternels. Or, mes Frères, où sont ceux qui dans le choix d'un état de vie observent toutes ces conditions? Et de là concluez si les méprises n'y sont pas ordinaires. L'imprudence, la coutume, le respect humain, la cupidité, sont les grands ressorts qui donnent le premier branle aux diverses destinées des hommes; et, si nous voulons remonter jusqu'aux premières vues qui présidèrent à notre vocation, il n'est peut-être personne ici qui n'en trouvât le principe dans quelqu'une de ces souices empoisonnées.
Et premièrement, mes Frères, est-il de circonstance dans toute la vie, où la maturité, le conseil, les attentions fussent plus nécessaires que dans le choix dont nous parlons ? Quelle
CRAND-CAP.ÉME.
connaissance n'y faudrait-il pas avoir de soimême, de peur que nos inclinations ne vinssent ensuite à désavouer notre démarche ? Quelles prières ferventes et continuelles ne devraient pas précéder cette grande action, afin que le Seigneur daignât nous découvrir ses voies? Quelle innocence de mœurs ne devrait pas nous y préparer, pour disposer le ciel, par ces saintes prémices de notre vie, à nous placer lui-même dans la route, qui seule peut terminer heureusement le reste de notre carrière ?
Cependant, on se détermine d'ordinaire dans un âge où à peine la raison peut connaître, loin qu'elle soit capable de choisir. Une démarche où la circonspection la plus attentive devrait encore craindre de se méprendre, est toujours l'ouvrage des amusements et des goûts puérils de l'enfance. A peine commence-t-on à bégayer qu'on décide déjà de l'affaire la plus sérieuse de la vie ; et ces paroles irrévocables qui prononcent sur notre destinée, sont les premières qu'on nous apprend à former, avant même qu'on nous ait appris à les entendre. On accoutume de loin notre esprit naissant à ces images suggérées ; le choix d'un état n'est plus qu'une impression portée de l'enfance. Ainsi, avant que nos penchants soient développés, et que nous sachions ce que nous sommes, nous nous formons des engagements éternels, et arrêtons ce que nous devons être pour toujours.
Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les attentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses : c'est le hasard et l'occasion qui en décident d'ordinaire. Une dignité sacrée, à laquelle on ne s'attendait point, nous dépouille à l'instant de l'ignominie du siècle, et nous place dans le lieu saint. La mort d'un aîné change nos vues, nous rengage dans le monde, d'où nous venions de sortir; et notre vocation à l'autel expire à mesure quenousvoyons revivre de nouvelles espérances pour la terre. Un simple dépit estsouventtoute la raison qui nous arrache brusquement au siècle, et nous précipite dans la retraite. Une liaison d'amitié nous fait suivre la fortune et la destinée d'un ami. Enfin, de tous les choix, il n'en est point où la prudence chrétienne ait moins de part qu'à celui d'un état de vie; et voilà pourquoi il n'en est point où la méprise soit plus ordinaire. Car comment voulez-vous ne pas vous méprendre dans un choix si
grave et si décisif pour vous, auquel vous apportez moins de précautions qu'à toutes les démarches les moins importantes de votre vie? Et comment connaîtrez- vous les desseins de Dieu sur votre destinée, si vous ne daignez pas même le consulter, et si vous ne le mettez pour rien dans celle que vous vous formez à vous-même?
Et c'est ici où vous êtes inexcusables, vous, mes Frères, que la Providence a placés à la tète d'une famille. Accoutumez-vous vos enfants dans un âge tendre à faire tous les jours au Seigneur cette prièredu Prophète 1 Seigneur, montrez nous vos voies, et découvrez - nous les sentiers par où vous voulez nous conduire '. Priez-vous sans cesse vous-mêmes, afin que le ciel s'explique sur leur destinée ; et lui ditesvous, comme autrefois les apôtres : Seigneur, vous qui connaissez le cœur de tous les hommes, apprenez-nous lequel de ces enfants vous avez choisi : Ostende quem elegeris h Occupez-vous leur raison naissante de l'importance de ce choix ? Leur faites-vous assez entendre que de là dépend le nœud de leur salut éternel, et que les précautions ne sauraient être excessives dans une démarche où les fautes sont irréparables ? Leur apprenezvous à juger delà vocation du ciel, non par les usages insensés du monde , mais par les règles de la foi ; par un goût qu'on a porté, comme en naissant, pour un état, et qui semble ne pouvoir venir que du maître de la nature ; par les talents qui semblent nous y destiner ; par les impressions de la grâce qui ne cesse de nous y convier en secret ; par !ap irelé des motifs qui nous y déterminent ; par le caractère de nos penchants qui nous en diminuent les dangers ; et enfin, par le conseil de ceux à qui nous confions notre conscience, et qui, connaissant le fond de notre âme, sont plus à portée de connaître les routes qui nous sont propres? Où sont les parents que des soins si chrétiens et si indispensables occupent? Hélas ! on n'a garde de donner à des enfants des instructions dont on serait fâché qu'ils fissent usage ; on les éloigne même des personnes et des lieux où ils pourraient les recevoir ; on leur exagère tous les jours les inconvénients d'un état où l'intérêt d'une maison ne les demande pas; on
' Vias tuas, Domine, demopstra mihi, et semitas tuai edoce me Ps. xxiv, 4.
» Act., I, 24.
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leiir enfle les avantages et les agréments de celui auquel on les destine ; et l'on ne se sert que de leurs passions, pour leur inspirer un choix qui doit les conduire à les combattre.
Seconde source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : ce choix, qui dépend uniquement des desseins de Dieu sur nous, c'est l'ordre de la mture tout seul qui d'ordinaire en décide. On n'attend point d'autre marque de vocation que le rang de la naissance ou la situation de la fortune ; on se persuade que Dieu a tracé, dans ces événements purement humains, le plan de nos destinées éternelles; qu'être né le premier dans une famille, c'est être choisi du ciel pour succéder aux titres et aux dignités de nos ancêtres ; que n'avoir que le second rang dnns la maicon de son père, c'est un droit qui nous ouvre la porte de la maison du Seigneur ; qu'un grand nom et une fortune médiocre est un engagement inévitable à choisir Jésus-Christ pour son époux.
J'avoue que la sagesse de Dieu se sert quelquefois de ces signes humains pour nous montrer de loin et accomplir en nous ses desseins de miséricorde ; que les circonstances de la naissance, du nom, de la fortune, peuvent être des ménagements adorables que sa bonté nous préparait depuis le commencement des siècles, pour nous faciliter le choix de l'état auquel il nous destinait, et que souvent notre situation temporelle est la première grâce qui nous prépare l'éternité ; mais celte règle n'est ni sûre, ni universelle. Souvent un Jacob est appelé aux bénédictions d'un premier-né , tandis qu'Esaû n'a que le moindre partage. Souvent un David, le dernier de sa famille , est oint de l'onction sainte et établi roi d'Israël , tandis que ses frères, avec des qualités plus estimables aux yeux du monde, sont laissés dans une condition obscure et privée. Souvent un Aaron , malgré son aînesse , est appelé au sacerdoce ; et Moïse, son cadet, est établi du ciel chef des armées du Seigneur. Eh I qu'a de commun la vocation toute gratuite du ciel avec le cours inévitable d'une descendance charnelle ? quel rapport entre les intérêts de la cupidité et les mystères incompréhensibles de la grâce l ? Dieu a-t-il assujetti ses
' Ne me dites point, met chers auditeurs, que, sans cette voie si ordinaire d'obliger vos enfants a embrasser l'état de l'Eglise on celui de la religion, vous êtes dans l'impuissance de les établir. Abus. Ce n'est point à moi d'entrer en discussion
desseins éternels de miséricorde à la bizarrerie des arrangements humains ? Les talents propres d'un état sont-ils toujours attachés à un certain rang dans les familles ? Le goût qui nous en inspire le choix vient-il avec l'ordre de la naissance ; et la nature a-t-elle formé le cœur d'un puîné, plus pur, plus disposé à remplir les devoirs saints et sublimes du sacerdt ce, que celui de ses frères? Vous n'êtes pas, ô mon Dieu, dans vos choix le fauteur ou l'esclave des vues et des cupidités humaines , un Dieu de chair et de sang , et vous n'agissez pas comme l'homme.
Mais on ne peut pas , direz-vous, en une famille nombreuse , tout établir dans le monde. Eh ! quoi, mes Frères, pourne pas partager vos biens, vous sacrifiez vos enfants et le fruit de vos entrailles? Mais, ajoutez-vous, il serait désagréable de les voir traîner leur nom et prendre des partis peu convenables à leur naissance. Mais faut-il qu'ils soient, ou grands selon le monde , ou réprouvés devant Dieu ? n'y at-il pour eux que ces deux destinées ; et une fortune médiocre paraît-elle plus affreuse à vos yeux que leur infortune éternelle ? Mais ils seraient malheureux dans le monde. Vous ne comptez donc pour rien qu'ils le soient dans l'éternité ? On n'est malheureux que lorsqu'on n'est point à sa place. Mais c'est ainsi que les maisons tombent. Vous vous trompez, mes Frères ; c'est ainsi qu'elles prospèrent. Dieu regarde avec des yeux bien plus favorables ces familles heureuses, où chacun est à la place que lui-même avait marquée. Le vieillard Jacob voit en mourant la grandeur future de ses enfants, parce qu'en leur prédisant des destinées différentes , il ne leur
de vos affaires domestiques, ni d'examiner ce que vous pouvet et ce que vous ne pouvez pas ; mais c'est à moi de vous dire ce que la loi de Dieu vous ordonne et ce qu'elle vous défend. Or, que l'impuissance où vous piétendez être soit vraie ou qu'elle soit fausse, jamais il ne sera permis à un père de disposer de ses enfjnts pour la vocation ; jam.is de leur clicrclier un patrimoine dans l'Eglise ; jamais de regarder la religion comme une décharge de sa famille ; et s'il le fait, il irrite Dieu. Qu'ils les laissent dans un état moins opulent, ils en seront moins exposés à se perdre et n'en deviendront que plus fidèles à leurs devoirs ; qu'ils les abandonnent à la Providence, Dieu est leur père, il en aura soin. Bocbdaloue, sur le devoir des pères par rapport à la vocatïm de leurs enfants.
Si Massillon et Bourdalooe se plaignaient de ce que les classas élevées de la société jetaient leurs enfants dans l'Eglise pour leur assurer un établissement selon le monde ; où sont, parmi les puissants du monde, maintenant que l'héritage des saints est dissipé et ruiné, les coeur» assez nobles, asseï généreusement désintéressés, qui donnent leurs enfants an sanctuaire pour y travailler pén'blement et i auvrement à la vigne du divin Maitre T
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prédit que les desseins de Dieu sur eux. La prospérité des maisons n'est pas toujours dans la fortune ; mais dans le caractère et dans la vertu de ceux qui les soutiennent. Si le Seigneur n'édifie lui-même la maison, en vain travaille celui qui s'efforce de l'élever1. Aussi leur décadence, leurs calamités sont comme une malédiction que Dieu a toujours attachée au crime des vocations forcées. On sacrifie des cadets infortunés à la grandeur d'un aîné : les débauches l'épuisent ; il meurt sans postérité ; et son nom s'éteint avec lui et avec le sacerdoce forcé de ses frères. Que de maisons illustres, tombées dans l'oubli, subsisteraient encore aujourd'hui , si ces sacrifices de l'ambition et de la cupidité n'en avaient sapé les fondements, et enseveli leur nom et toute leur grandeur sous leurs ruines 1 Laissez vos enfants sous la main de Dieu, mes Frères; il n'est pour nous de situation sûre , et pour le monde et pour l'éternité, que celle où il nous a placés lui-même s.
Et voici la troisième source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : le choix d'un état est pour nous l'unique voie du salut que Dieu nous a préparée ; on ne doit donc, en choisissant, être principalement attentifqu'aux avantages qui peuvent nous en revenir par
* Nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui sedificant eam. Ps. cxxvi, 1.
! Mais comment faire autrement, nous direz-vous ? On ne peut pas établir et avancer également dans une famille nombreuse tous les enfants qui s'y trouvent; ce serait détruire une maison que d'en partager les biens. — Eh quoi donc? i'our ne pas partager vos biens et pour soulenir votre famille sous le nom d'un aine, devez -vous sacrifier vos autres enfants et immoler ainsi malgré eux le fruit de vos entrailles ? — Mais il est désolant, ajoutez-vous, de leur voir prendre des partis qui les rendront misérables dans le monde, et qui feront déshonneur à l'éclat de la famille. — Mais quoi donc? Aimez- vous miei.x qu'ils soient misérab'es après la mort que pendaut cette vie passagère ? Et leur fortune vous est-elle plus sensible qu'une infortune éternelle à laquelle vous les exposez par le choix de cet état? Ne comptez-vous pour rien ces trésors infinis qui succèdent aux misères de la vie présente, quand on est véritablement appelé? — Mais c'est ainsi que les famil'es tombent, et dès que l'on vient à diviser des héritages, la gloire des maisons ne se soutient pas longlemps. — Mais quoi donc, le bras du Seigneur est-il raccourci? Et ne peut-il pas encore, comme autrefois , faire pleuvoir sa manne sur des peuples alfamés et protéger ceux qui le servent contre leurs ennemis? Vous vous trompez, mes Frères, de croire que suivre le point de sa vocation, ce soit s'appauvrir dans le inonde. Tout abonde sur ces familles qui préfèrent la volonté de Dieu à tnus les biens du monde, au lieu que les calamités tombent d'ordinaire sur celles qui ne consultent que la gloire et la fortune ; la décadence et le trouble sont des fléaux d'ordinaire attachés aux vocations forcées. Laissez vos enfants dans l'ordre où la Providence les veut : il n'est point de situation pour eux ni plus sûre ni plus heureuse. — Edit. de 1705.
rapport â notre salut éternel ; c'est-à-dire que, de toutes les voies, la religion et la raison veulent que nous choisissions celle qui, eu égard au caractère de nos penchants et de nos faiblesses, nous fournira plus de moyens de salut.
Ce n'est pas qu'il faille se retirer dans des solitudes, se dérober à ces emplois qui maintiennent la tranquillité des peuples et le bonheur des empires, se refuser aux besoins de l'Etat, négliger ces professions publiques qui fournissent aux besoins de la société et qui en font l'ordre et l'harmonie , fuir comme un écueil le lien sacré du mariage, que la religion appelle saint et honorable, sous prétexte qu'il y a des élats plus sûrs pour le salut. Le silence, la retraite, l'austérité même des cloîtres, n'est pas la profession la plus sûre pour tous les hommes. Vous y trouverez plus d'écueils qu'au milieu du monde si vous n'y êtes point appelé. Ce n'est pas l'état, c'est la vocation du ciel qui fait la sûreté. Loth est fidèle au milieu de Sodome où le Seigneur l'avait placé pour confondre, par l'exemple d'un juste, les dérèglements d'une ville criminelle, et il tombe sur la montagne où il s'était arrêté contre l'ordre de l'ange qui voulait le mener plus loin. La retraite sera pour vous un écueil si l'Esprit de Dieu ne vous y a pas conduit ; et la cour un lieu de grâce et de sanctification, si l'ordre du Ciel vous y appelle.
Ce que je veux donc dire ici, c'est que l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux, il serait insensé de ne donner la préférence au sentier qu'on choisit, que par ce qu'il peut offrir de plus brillant et de plus agréable, plutôt que par les secours et les facilités que nous y trouverons de fournir heureusement la carrière. Or, sur ce principe, que de vocations défectueuses 1 Car remontons à la source : d'où vient que cet homme est entré dans la robe? C'est qu'il a cru mieux faire son chemin par la voie de la magistrature que par celle des emplois militaires. D'où vient qu'un autre a suivi la route des armes ? C'est que son nom et les services de ses ancêtres lui permettaient d'aspirer à tout, au lieu qu'un autre parti l'eût laissé dans l'obscurité d'une vie privée. Pourquoi celui-ci paie-t-il de tous ses biens une charge qui l'approche de la personne du prince? C'est que, sous les yeux du maître, on est plus près de la source des grâces. Quels sont les motifs qui conduisent cet autre à l'au-
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(cl saint? que vient-il chercher dans l'Eglise? ses trésors ou ses fonctions ? ses honneurs ou ses ministères? l'éclat du sanctuaire ou le Dieu qu'on y adore? Il apporte pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité des vues d'élévation et de gloire ; à un ministère de travail et de sollicitude des espérances de repos et de mollesse ; à un ministère de désintéressement, de modestie et de charité, des projets de luxe, de profusion et d'abondance ; et, comme cet infidèle Héliodore, il ne vient dans le temple que parce qu'il a toujours ouï dire qu'il y trouverait des richesses immenses et les dépouilles saintes des peuples1.
C'est la cupidité toute seule qui fait d'ordinaire la diversité de nos destinées; car, outre que l'Esprit de Dieu ne peut être auteur de ces motifs humains, un choix qui est l'ouvrage de la cupidité ne peut qu'être favorable à la cupidité. Ce sont des vues de fortune, d'élévation, de plaisir, qui vous ont frayé la route par où vous marchez ; vous y trouverez donc des occasions d'orgueil, d'ambition, de mollesse, de volupté, d'autant plus inévitables pour vous que votre choix déclare vos penchants inforlunés pour ces vices. Vous serez donc un mondain voluptueux, un courtisan ambitieux, un homme de guerre impie, un magistrat injuste, un ministre corrompu, puisque vous n'avez choisi le monde que pour ses plaisirs, la cour que pour la faveur, les armes que pour la lieence, la robe que pour une vaine distinction, l'autel que pour les honneurs et les richesses du sanctuaire. Dieu punira même le dérèglement de votre choix, en y favorisant les passions qui vous l'ont inspiré. Vous serez placé sur les premiers tribunaux de la justice ; vous parviendrez à la faveur du prince ; vous serez
• D'où vient qne cet homme est entré dans la robe ? C'est qn'il a cru qne dans cet état on pouvait dominer sur les autres et s'en (aire craindre. D'où vient que cet autre est entré dans le commerce ? C'est qu'il a cru qu'on pouvait y amasser de grands biens. U'où vient que celui-ci vent entrer d-ns lis emploi» T C'est qu'il croit pouvoir y satisfaire son ambition et s'y avancer comme tant d'autres ; au lieu que dans l'état où ses pères l'ont fait naître, il serait toujours demeuré dans la poussière et l'obscurité de sa naissance. D'où vient que celui-là, déjà placé dans un poste avantageux, cherche sans cesse à en changer? C'est que sous les yeux d'un maître équitable et clairvoyant, il ne lui est pas permis d'exiger des droits et des salaires qni ne lui appartiennent pas. D'où vient qne cet antre entre dans l'état ecclésiastique? Ah ! c'est qu'il vient chercher à être le Dieu de l'autel, et non pas à servir l'autel de Dieu ; c'est qu'il n'apporte à un ministère de travail et de vigilance qu'une vie de mollesse, de négligence et d'oisiveté ; à un ministère de pauvreté et de simplicité, que des sentiments d'avance et de vanité. — Ed. de 1705.
distingué par tous les honneurs militaires ; vous serez élevé sur le trône du sanctuaire. Mais ces faveurs temporelles seront des dons que Dieu vous fera dans sa colère ; et comme elles ont été l'ouvrage de votre cupidité, elles en seront les instruments et la plus juste peine.
Mais si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d'un état ; ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes, les plus naturelles que nous avions portées en naissant, et qui ne pouvaient venir que du maître même de la nature : dernière source de nos méprises dans le choix d'un état de vie.
En effet, comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie, les complaisances qui coûtent au cœur y sont dangereuses ; les déterminations où le respect et la crainte de ceux de qui nous dépendons ont plus de part que nos propres penchants, traînent toujours après elles le repentir et l'amertume ; et tout ce qui s'y décide sans nous et comme malgré nous, ne peut tarder d'être désavoué de nous mêmes.
Or, n'est-ce pas ce funeste respect humain qui préside presque toujours à la décision de nos destinées, et qui nous force à des choix que tous nos penchants désavouent? Tel prend le parti des armes et suit une route d'où mille raisons de tempérament , de goût , de conscience, d'intérêt même l'éloignent; parce que né avec un nom, il n'oserait se borner aux soins domestiques, et que le monde regarderait ce repos comme une indigne lâcheté. Tel préfère un célibat dangereux à un établissement qui le dégraderait dans le monde, et aime mieux s'exposer à toutes les suites de sa fragilité, que déshonorer son nom par une alliance inégale. Tel, sans aucun attrait pour la retraite, se consacre au Seigneur par pure Gerté, parce que n'ayant pas de quoi soutenir son nom et s'établir convenablement dans le monde, un asile saint lui paraît plus honorable aux yeux des hommes qu'une fortune obscure et rampante '.
Personne presque ne prend dans son propre cœur la décision de sa destinée. Si l'on est maître de son sort, c'est la crainte du monde et de ses jugements qui en décide. En un âge tendre, on regarde comme une loi la volonté
1 Tel «e consacre à Dieu par fierté, pour ne pas dégénérer de l'éclat et des honneurs de ses ancêtres. Ed. de 170j.
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de ceux de qui l'on tient la vie ; on n'ose produire des désirs qui contrediraient leurs desseins ; on étouffe des répugnances qui deviendraient bientôt des crimes. Des parents barbares et inbumains, pour élever un seul de leurs enfants plus haut que ses ancêtres, et en faire l'idole de leur vanité, ne comptent pour rien de sacrifier tous les autres et de les précipiter dans l'abîme. Ils arrachent du monde des enfants à qui l'autorité seule tient lieu d'attrait et de vocation pour la retraite ; ils conduisent à l'autel des victimes infortunées qui vont s'y immoler à la cupidité de leurs pères plutôt qu'à la grandeur du Dieu qu'on y adore; ils donnent à l'Eglise des ministres que l'Eglise n'appelle point, et qui n'acceptent le saint ministère que comme un joug odieux qu'une injuste loi leur impose. Enfin, pourvu que ce qui paraît d'une famille éclate, brille et fasse honneur dans le monde, on ne se met point en peine que des ténèbres sacrées cachent les chagrins, les dégoûts, les larmes, le désespoir de ce qui ne paraît qu'aux yeux de Dieu'. 0 mon Dieu ! que la présence de ces malheureuses victimes sera terrible au jour de vos vengeances pour ces parents dénaturés; et que le malheur de leur destinée sollicitera puissamment votre justice à venger leur sang contre les auteurs de leur être et de leur éternelle infortune ! C'est ainsi que l'imprudence, l'ordre de la naissance, la cupidité, les égards humains, décident de la destinée de presque tous les hommes ; et de là tant de mécontentements dans tous les états, tant de regrets dans les mariages, tant de troubles et de divorces dans les familles, tant de murmures et de chagrins à la cour, tant de dégoût dans le service, tant de révoltes, d'ennui, d'amertume dans les cloîtres. De là chacun se plaint de sa condition et envie celle d'autrui ; la femme du monde regarde l'épouse de Jésus-Christ comme heureuse ; l'épouse de Jésus-Christ insensée ne forme des désirs que pour ressembler à la femme du monde; le courtisan soupire après la tranquillité d'une vie privée ; l'homme privé ne voit de bonheur que dans la vie de la cour. De là enfin nul n'est heureux dans le monde, parce que nul presque n'y est à sa place. Mais si de toutes les circonstances de la
1 Enfin, pourvu que ceux que l'on a placés et élevés dans le monde s'y fassent honorer et respecter, on ne se met point en peine que les autres répandent chaque jour mille larmes secrètes dans la retraite où on les a plongés. Ed. de 17Uj.
vie, le choix d'un état est celle où la méprise est plus ordinaire, c'est aussi celle où la méprise est le plus à craindre.