DEUXIÈME PARTIE
De toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est le plus à craindre, soit que vous la considériez du côté de Dieu dont elle usurpe les droits, du côté des grâces et des secours dont elle nous prive, ou enfin du côté des suites presque toujours irréparables qu'elle traîne après soi.
Du côté de Dieu dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant l'être et la liberté, il ne s'est pas départi des droits qu'il avait sur son ouvrage. Ce n'est pas à nous à disposer de nous mêmes ; c'est à lui seul à nous employer selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant, et à régler l'usage des talents que nous n'avons reçus que de lui. Aussi à peine le premier homme fut-il sorti de ses mains, qu'il l'ap pliqua à la culture de ce lieu de délices, qui devait être sa demeure ; et il semble qu'en lui déterminant celte occupation, il voulut faire sentir à tous ses descendants que c'était à lui seul à nous marquer un emploi et une occupation dans cet univers où il nous a placés.
Mais quand sa souveraineté ne lui donnerait pas ce droit sur la créature, sa sagesse devrait l'établir seul arbitre de nos destinées. Car connaissant tout seul les plus secrets penchants de nos cœurs, développant déjà dans les premières ébauches de nos passions tout ce que nous devons être, jugeant de nous-mêmes par les rapports divers de vice ou de vertu que les situations infinies où il pourrait nous placer, ont avec les qualités naturelles de notre âme, découvrant en nous mille dispositions cachées que nous ne connaissons pas, et qui n'attendent que l'occasion pour paraître ; seul lorsqu'il tira tout du néant et qu'il donna à tous les êtres cet arrangement admirable et ce cours harmonieux que la durée des temps n'a jamais pu altérer, il put prévoir quelles étaient, dans cet assemblage si bien assorti , les circonstances du siècle, de la nation, du pays, de la naissance, des talents, de l'état, les plus favorables à notre salut, et, en les rassemblant par un pur effet de sa miséricorde, en former comme le fil et toute la suite de notre destinée. Aussi les apôtres ne s'adresseut à lui, pour choisir un successeur au disciple infidèle, que
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parce qu'il connaît les cœurs * : Vous qui connaissez les cœurs de tous les hommes , lui disent-ils, montrez-nous celui que vous avez choisi.
En effet , mes Frères , Dieu seul nous connaît , et nous ne nous connaissons pas nousmêmes. Nos penchants nous séduisent ; nos préjugés nous entraînent; le tumulte des sens fait que nous nous perdons de vue; tout ce qui nous environne nous renvoie notre image ou adoucie ou changée ; et il est vrai que nous ne pouvons nous choisir à nous-mêmes un état sans nous méprendre, parce que nous ne nous connaissons pas assez pour décider sur ce qui nous convient. Nous sortons même des mains de la souveraineté et de la sagesse divine ; nous devenons à nous-mêmes nos guides et nos soutiens: et, semblables au prodigue de l'Evangile , en forçant le père de famille de laisser à notre disposition et à notre caprice les dons et les talents dont il voulait lui-même régler l'usage, nous rompons tous les liens de dépendance qui nous liaient encore à lui ; et , au lieu de vivre sous la protection de son bras, il nous laisse errer loin de sa présence au gré de nos passions , dans des contrées étrangères.
Seconde raison. Si la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre, c'est principalement du côté des grâces et des secours dont elle nous prive. Oui, mes Frères, comme les ministères sont différents dans le corps de Jésus-Christ, les dons et les grâces le sont aussi. Comme tous les états ont leurs dangers et leurs difiicultés particulières , il leur faut à tous des secours propres pour vaincre ces obstacles, et pour éviter ces périls. Il est dans les trésors de la miséricorde divine des grâces de magistrature , pour ainsi dire , de sacerdoce , de commandement militaire , de père de famille , d'homme public , de personne privée ; des grâces de mariage, de célibat, de cour et de retraite; et, comme Dieu ne destine jamais la fin , sans préparer en même temps les moyens pour y arriver , en marquant dans ses conseils éternels à chacun de nous l'état où il voulait que nous opérassions notre salut , il a attaché à ce choix des secours propres et singuliers pour en accomplir les devoirs.
• Ta, Domine, qui corda nosti omnium, oste' de qtiem elegeria. Act , l, 21.
Mais, mes Frères, pour participer aux grâces d'un état , il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés. Si vous vous êtes placé vousmême , c'est à vous-même à vous soutenir. S'il ne vous a pas préparé la voie où vous êtes entré, il ne vous y donnera pas sa main secourable, et vous y marcherez tout seul. Il ne doit pas déranger en votre faveur l'ordre immuable de ses conseils éternels ; vous êtes sorti du plan de sa providence ; ce n'est pas à lui à rétracter la stabilité de ses desseins pour s'accommoder à vos caprices, mais à vous livrer à votre propre malheur. Vous n'avez pas choisi la situation et le ministère qu'il vous destinait dans le corps mystique de son Fils; il ne peut donc plus vous regarder que comme un membre monstrueux qui est hors de sa place, et qui ne saurait plus recevoir les influences et l'esprit qui animent tout le reste du corps.
Ainsi, le Seigneur, dans ses desseins de miséricorde sur vous, vous avait préparé des grâces de retraite , de mortification , de chasteté , de silence ; il voulait vous sanctifier dans le secret de sa face, loin du monde et de ses périls ; il avait résolu de vous attacher à lui par des liens sacrés , et de vous faire porter son joug dès une tendre jeunesse; il avait même mis en vous des inclinations heureuses, et qui semblaient vous montrer de loin la voie qu'il vous préparait : une âme simple et timide, un esprit paisible et naturellement éloigné des agitations éternelles que demande la vie du monde , des désirs secrets et continuels de vous consacrer à lui ; mais, malgré tous ces attraits et tous ces signes heureux , où les desseins de Dieu sur vous paraissaient écrits en caractères si intelligibles , vous vous êtes engagé sous un joug différent. Ah ! la sainteté du lit nuptial sera donc pour vous une occasion de luxure et d'incontinence; vous violerez la foi d'un sacrement honorable ; vos enfants trouveront dans vos exemples le modèle de leurs désordres ; le monde où vous n'étiez pas appelé vous séduira; les périls où l'ordre de Dieu ne vous avait pas engagé, seront pour vous des occasions infaillibles de chute. Tout deviendra tentation ou écueilà votre faiblesse : les plaisirs les plus innocents souilleront votre cœur; les objets les plus indifférents seront funestes à votre innocence; les devoirs les plus faciles trouveront en vous des répugnances invincibles; vous corromprez tout par d'injusks
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usages ; et , où vos frères que le Seigneur luimême a placés dans votre situation seront en sûreté, vous n'y trouverez qu'un triste naufrage. Ainsi, la mer englouti autrefois un prophète infidèle, malgré le secours d'un navire et l'habileté des pilotes, parce qu'il y était entré contre l'ordre de Dieu , tandis qu'elle respecte les seules traces, et qu'elle s'affermit sous les pieds du chef des apôtres , à qui le Seigneur avait ordonné de marcher sur les flots et de venir à lui. Tout est danger à quiconque n'a pas le Seigneur pour guide , et le danger lui-même devient une sûreté à ceux qui marchent avec lui.
Mais, d'un autre côté, le Seigneur voulait que vous opérassiez votre salut dans l'état de simple fidèle ; il vous avait préparé les grâces de cet état ; et c'était la voie qui devait vous conduire au terme heureux. Les dissolutions même du premier âge, des penchants tumultueux de gloire et d'ambition, un cœur trop vif et trop sensible au plaisir, tout cela vous marquait assez qu'un ministère de travail , de modestie, de pureté angélique, de prière, d'étude, n'était pas votre place. Cependant , vous avez usurpé cet honneur divin, vous vous êtes placé vous-même dans le lieu saint, vous êtes parvenu, par des faveurs humaines, où la grâce toute seule devait vous élever; vous vous êtes ouvert par votre ambition la porte de la maison du Seigneur qui n'est ouverte qu'à l'humilité et à l'innocence; vous avez obtenu , en importunant, une dignité qu'on ne peut mériter qu'en fuyant. Mais qu'avez -vous fait? tous vos ministères vont devenir pour vous des écueils ; le tribunal sera le piège de votre innocence; la chaire, le théâtre de votre orgueil ; l'autel , le lieu de vos crimes; le patrimoine des pauvres, l'occasion de vos profusions et de vos désordres ; le commerce des choses saintes, la source de votre irréligion et de votre endurcissement. Si vous êtes pasteur, vous ferez un mercenaire; si vous êtes élevé sur le trône sacerdotal, vous serez un homme de péché assis dans le temple de Dieu. D'où viennent ces malheurs? votre vocation est l'ouvrage de l'homme; vous n'y ferez pas l'œuvre du Seigneur. Vous possédez le don de Dieu avec injustice; vous en userez avec profanation. Vous avez souillé le sanctuaire en y entrant; vous le déshonorerez en le gouvernant. Vous n'êtes plus le médiateur entre Dieu et les hommes , entre la terre et le
ciel ; vous n'êtes que l'anathème du ciel et le scandale de la terre.
Hélas ! mes Frères, si tant d'âmes périssent tous les jours avec les grâces attachées à leur état, si ledisciple perfide devient prévaricateur, et déchoit de la grâce et du ministère de l'apostolat, où Jésus-Christ lui-même l'avait appelé; si Salomon, établi roi par la volonté du Seigneur et avec des marques si éclatantes et si singulières de sa protection et de sa bienveillance, trouve dans les périls de la royauté des écueils où toute sa faiblesse vient échouer ; quelle pourrait être la destinée de ceux qui, privés des mêmes secours, sont exposés aux mêmes dangers? Si la faiblesse de l'homme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide, fera-t-elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule?
On est surpris après cela quelquefois, mes Frères, que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré; on se demande d'où vient que nos siècles sont si différents de ceux de nos pères; que tous les étals ont corrompu leur voie ; que la magistrature n'est presque plus qu'une honorable oisiveté ou un art de faire servir les lois à dépouiller les peuples mêmes en faveur de qui elles ont été faites; que la voie des armes n'est plus qu'une profession déclarée d'irréligion et de licence; que la cour est le théâtre de toutes les passions ; que tous les arts inventés pour les besoins et pour les délassements publics, ne fournissent plus qu'au luxe ou à la licence publique ; que l'art des arts ', l'honneur du sanctuaire, n'est presque plus qu'un trafic honteux d'ambition et de cupidité ; que la contagion n'a pas même épargné ces asiles saints et religieux élevés au milieu de nous; et que dans ces maisons de retraite, de prière, d'austérité, où il semble que le Seigneur devrait trouver cette foi qui n'est plus dans le reste de la terre, l'esprit du monde y règne quelquefois plus que dans le monde même: on en est, dis-je, surpris ; et les justes qui sont encore parmi nous en gémissent sans cesse devant le Seigneur, et lui demandent avec douleur d'où vient qu'il a abandonné son peuple.
Mais la raison n'en est pas difficile à trouver: tout est corrompu, parce que nul presque n'est à la place où il devrait être. De là le magistrat
' Ars artium regimen aniuiaruia. S. Greg. Massillon s'est déjà servi de cette expression dans sou second sermon pour la Purification, p. 300.
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devenu l'arbitre des passions ^humaines sans ces grâces de lumière, d'intégrité, de fermeté, de zèle du bien public, si nécessaires pour remplir ses fonctions, n'est plus qu'un fantôme revêtu d'une robe de justice et de dignité, qui tourne à tout vent, et qui fait presque autant de chutes que de démarches. De là le courtisan engagé dans une vie de mollesse, d'ambition, de dissimulation, de plaisirs, et privé de celte droiture de cœur, de cette crainte de Dieu, de cette persuasion vive des vérités éternelles, qui conserva purs et sans tache les Daniel et les Eslber, au milieu même d'une cour infidèle, devient bientôt le triste jouet de toutes les cupidités humaines, et ne connaît plus d'autre maître qu'un maître mortel, et d'autre divinité que la fortune. De là l'homme de guerre, environné de tous les périls de son état, sans les secours de cette sagesse, de cette foi courageuse, qui seule a pu sanctiûer les Josué, les Gédéon, les David et tous les conquérants ebétiens au milieu de la licence des armes, ne se défend pas longtemps contre des dérèglements dont il porte déjà toutes les dispositions dans son cœur. De là le ministre de Jésus-Christ, destiné à être le sel de la terre et à guérir la corruption des peuples, en est bientôt lui-même infecté, parce qu'il n'a pas reçu cette vertu sacerdotale qui sanctifie tout, et que rien ne peut souiller. De là enfin le solitaire ou la vierge consacrée à Jésus- Christ, s'étant chargés d'un fardeau pesant, et n'ayant pas reçu l'onction sainte qui l'adoucit, traînent indolemment et même avec murmure le joug, loin de le porter avec allégresse, rendent au monde un cœur qu'ils n'avaient jamais bien donné au Seigneur, cachent sous les dehors de la mortification mille désirs profanes, retrouvent dans le silence de la retraite les images dangereuses des plaisirs, mille fois plus à craindre pour le cœur que les plaisirs mêmes, aiment ce qu'ils ne peuvent plus posséder, tombent loin des périls, et d'un lieu de sûreté se font une occasion de chute '.
' Ce passage, li chrétiennement hardi, est pins énergique encore, quoique pins court dans l'édition de 1703. Est-ce pour celle ludépendance de parler, celle sainte liberté de la chaire évan^'élii|ue, que Massillon finit par déplaire à Louis XIV? Est-ce pour cela aussi qu'il désavoua les éditions de Trévoux et qu'il ne publia pas ses œuvres? « De la les piinces, les souverains, les grands de la terre, dépourvus de l'intégrité, de l'humanité, de la clémence, si nécessaires au gouvernement des peuples, ne sont plus que comme des statues revêtues de pourpre qui tournent à tous vents, et font autant de fautes que de pas. De la ces hommes de guerre, ces héros et ces conquérants, sans
Voilà, mes Frères, la source de la dépravation de tous les états, le défaut de vocation; et de celte dépravation et de ce défaut de vocation, quelles suites irréparables! Dernière raison pourquoi la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre. Car je ne vous dis pas que n'étant point dans la voie qui doit vous conduire au salut, plus vous marchez, plus vous vous égarez, et que ce n'est pas ainsi qu'on arrive; je ne vous dis pas que le défaut de votre vocation est une de ces fautes sur lesquelles on n'a presque jamais de remords ; que, loin de la réparer, parmi tant de personnes qui font tous les jours des choix téméraires , vous n'en voyez pas une seule qui s'avise même d'entrer là-dessus en scrupule ; mais je vous dis : comprenez-vous les suites irréparables d'une vocation illégitime? Si vous êtes homme public, l'usage injuste de votre autorité, tous les maux que vous faites et tous les biens que vous ne faites pas : les peuples défendus, édifiés par un autre que le Seigneur eût mis à votre place, opprimés, scandalisés sous votre ministère , les abus autorisés, les desseins utiles méprisés; réparez, si vous le pouvez, ces désordres que vous ne sauriez même connaître et que votre exemple perpétuera peut-être jusqu'aux derniers âges de la monarchie.
Si vous êtes intrus dans le lieu saint, les instructions ou négligées ou rendues inutiles par les exemples, les lois avilies et sans vigueur par l'affaiblissement et les transgressions du législateur, les ministres autorisés dans leurs prévarications par l'infidélité du pasteur principal, les pécheurs confirmés dans le crime, les faibles sans secours, les justes sans consolation, les sacrements sans fruit, les prières de l'Eglise sans utilité, le ministère sans respect et sans dignité, toutes les sources de la grâce fermées
cet esprit de probité, de sagesse, qui a pu sanctifier les Gédéon, les Joseph, les David, ne trouvent pas longtemps des moyens de salut. De là ces pasteurs, exposés à mille occasions de gain injuste, sans cet âme droite qui seule sait préférer les trésors de la justice à tout l'or du monde, ne tardent pas à se laisseï éblouir par l'éclat d'une fortune riante, et cessent d'adorer le Roi du ciel, dès que le démon a fait briller à leurs yeux tes trésors de la Une. De là l'épouse de Jésus-Christ, s'étant chargée du fardeau de la pénitence et des austérités religieuses, sans avoir reçu la grâce nécessaire pour les supporter, gémit sous un joug qui l'eût remplie d'une sainte allégresse ; car sous l'étendard de la croix les idées de l'Egypte, c'est-à-dire du monde, viennent lui retracer jusque dans la retraite les images trompeuses de ses biens et de ses faux plaisirs. Ce qu'elle ne peut plus posséder, lui vieot encore troubler l'imagination ; et le souvenir de ce qu'elle a sacrifié, l'accable de tristesse. »
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aux fidèles par la corruption de ceux qui devaient les répandre et en être les canaux sacrés, la perte de tant d'âmes qui eussent trouvé, dans le zèle et dans la piété d'un minisire fidèle, la grâce et le salut : sondez, si vous le pouvez, cet abîme; et trouvez-y, si vous le pouvez encore, une ressource.
Si vous êtes entré dans une maison sainte, vos mœurs devenues un modèle de relâchement, la piété affaiblie dans vos frères par vos exemples, leur vocation ébranlée par vos dégoûts, leur docilité révoltée par vos murmures, les maximes du monde introduites dans le lieu saint par vos discours, la tiédeur et le désordre perpétués après votre mort par le seul souvenir de votre vie.
Voilà, vous, mes Frères, qui inspirez à des enfants infortunés des vocations injustes, les suites affreuses et les crimes infinis dont ce seul crime vous rend coupables devant Dieu. Aussi vous pouvez réparer, en affligeant votre chair, vos voluptés criminelles, vos injustices par vos largesses, vos scandales par des exemples de vertus, vos haines et vos vengeances par des actions de charité et de miséricorde ; mais versez des torrents de larmes ; dédommagerez-vous jamais Jésus-Christ de la perte d'une infinité d'âmes, qui auront trouvé l'écueil de leur salut dans le dérèglement, dans l'ignorance, dans le défaut de talents d'un ministre, que votre cupidité, et non la vocation du ciel, avait élevé aux premières dignités de l'Eglise? Mais distribuez tout votre bien aux pauvres; remplacerez-vous jamais les maux qu'une vierge folle et mondaine, que votre crédit seul aura placée à la tête des épouses de Jésus-Christ, fera dans la maison de Dieu, les relâchements qu'elle y portera, les âmes qu'elle y séduira, les grâces qu'elle y anéantira, les biens qu'elle y empêchera, les passions qu'elle y introduira, les obstacles qu'elle y mettra pour toujours au renouvellement de l'esprit primitif et au rétablissement des règles saintes? Ah I votre repentir et vos larmes n'effaceront jamais des crimes qu'elles ne sauraient plus réparer; ou, pour parler plus exactement, vous ne vous en repentirez jamais ; et les larmes pour les pleurer ne vous seront jamais accordées.
Mais si les suites de cette méprise sont irréparables, mon cher auditeur, pour des parents ambitieux qui vous l'ont inspirée, elles ne le sont pas moins pour vous, qui avez eu le malheur de vous méprendre; car je suppose même
que vous en êtes touché de repentir ; quels remèdes vous prescrire ? quelle mesure prendre? Vous êtes revêtu d'une dignité sainte ; faut-il découvrir votre ignominie en vous en dépouillant? faut-il dissimuler l'ignominie de l'Eglise en vous y souffrant? faut-il vous arracher de l'autel où vous avez paru devant l'assemblée des fidèles? faut il vous y laisser contre l'ordre de Dieu qui vous en rejette? et d'ailleurs, votre repentir sera-t-il même assez héroïque, pour en venir à ces dépouillements d'éclat, à ces démarches extraordinaires, sans lesquels pourtant il n'est point de salut pour vous? Vous êtes entré dans des engagements ou de mariage ou de religion, d'où il n'est plus en votre pouvoir de sortir; êtes-vous obligé à l'impossible pour vous sauver? mais d'un autre côté, vous sauverez-vous dans un état qui, n'étant pas le vôtre, ne saurait être la voie de votre salut?
0 mon Dieu ! vous qui tenez entre vos mains les destinées des hommes, quelles ressources inconnues peut- il rester à votre grâce pour ces âmes infortunées ; et votre puissance ellemême peut-elle empêcher qu'elles ne périssent? Oui, mes Frères, et c'est une vérité de la foi : quelle que puisse être la situation de la créature, son sort n'est jamais désespéré sur la terre ; il n'est point d'état où la pénitence ne soit possible; le Seigneur n'est pas tellement assujéti aux lois de sa justice, qu'un excès de miséricorde ne puisse en tempérer la rigueur; et quoique la loi déclarât coupables de mort ceux qui entraient dans la chambre d'Assuérus sans y être appelés, il restait encore néanmoins une ressource aux téméraires qui l'avaient violée, et le grand roi pouvait encore étendre sur eux le sceptre de sa douceur et de sa clémence. Mais que ces grâces étaient rares ! Une Esther toute seule en a été favorisée : et qu'on est à plaindre, si, condamné à périr par la loi commune, tout l'espoir du salut ne roule plus que sur l'incertitude d'une exception dont un siècle entier fournit à peine un exemple !
Ce n'est pas que je veuille ici jeter de vaines alarmes dans les consciences ; la vérité ne trouble que pour instruire et pour consoler. Ainsi, mon cher auditeur, si vous n'avez pas encore fait ce choix important, évitez ces écueils ; priez beaucoup ; consultez vos talents, vos inclinations, vos forces, vos faiblesses, les intérêts de votre salut; bannissez toutes vues humaines ; attirez sur vous la grâce d'un bon
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choix par l'innocenee de votre vie ; tournez de ce côté là toutes vos attentions, et mettez tellement le Seigneur dans les intérètsde votre sort, qu'il ne le laisse jamais entre vos mains. Si le choix est déjà fait, et que vous doutiez si les motifs humains n'y ont pas eu plus de part que les vues de la grâce, rendez votre vocation certaine par vos bonnes œuvres ; comprenez que la fidélité aux devoirs de votre état est la plus sûre marque que vous y êtes appelé ; remédiez à ce qui dépend de vous ; faites-vous des remords utiles ; changez cette tiédeur dangereuse où vous vivez, en une sainte vivacité; cette vie toute naturelle, en une vie de la foi ; ces négligences coupables, en des attentions religieuses ; ce mépris de vos obligations, en une fidélité qui vous fasse respecter ce que vous devez aimer; et ne vous calmez jamais sur la vérité de votre vocation que lorsque vous en accomplirez tous les devoirs.
Mais s'il est clair que le Seigneur n'ait point du tout présidé à votre choix, si l'imprudence, le respect humain, les passions seules vous ont formé un état de vie, votre sort est à plaindre, je l'avoue ; mais il n'est pas désespéré; vous êtes loin du royaume des cieux, il est vrai ; mais vous pouvez encore y prétendre : tandis qu'on peut se repentir, on peut encore espérer. Dieu peut accorder à la douleur d'un choix injuste les grâcesqu'il aurait accordées à un choix légitime. Vous n'êtes pas extérieurement dans son ordre : mais le cœur y est toujours quand il se donne à lui ; vous occupez une place qu'il ne vous avait pas destinée : mais une foi vive, mais un amour ardent, mais un repentir sincère sanctifient tous les états ; et on est toujours à sa place, quand on sert et qu'on aime le Seigneur. Vous vous êtes exposé sur une mer orageuse contre son ordre, comme le prophète Jonas ; vous y êtes tombé comme lui au fond de l'abîme , il vous reste encore une ressource ; élevez votre voix comme lui vers le Seigneur, lorsqu'il se vit enseveli dans le sein du monstre ; et dites -lui : Seigneur, quoiqu'un choix injuste m'ait soustrait à la main adorable qui devait me conduire , je crie encore vers vous du sein de l'abîme que vous avez ouvert pour me dévorer : De ventre inferi clamavi '. II est vrai que rien ne peut égaler l'extrémité du danger où je me trouve :
• Jon., H, 3 et seq.
un monstre énorme me tient captif et m'environne de toutes parts : Abyssus vallavit me. La profondeur des eaux, comme celle de mes crimes , s'est élevée au-dessus de ma tète : Pelagus opericit caput mewn. Il semble que la terre s'est creusée de nouveaux abîmes pour m'y retenir éternellement : Terrœ vectes concluserunt me. Cependant, ô Dieu de mes pères, vous qui les portâtes sur vos ailes à travers les flots de la mer, quelque désespérée que paraisse ma destinée, je ne laisse pas d'espérer encore en vous; vous saurez bien me retirer quand il vous plaira du fond du gouffre où je me suis jeté'. L'abîme entend votre voix ; il me rendra à vous dès que vous lui aurez commandé de me rendre. Et il ne vous sera pas plus difficile de me délivrer dans la profondeur de la corruption où je me trouve, que si j'étais dans l'enceinte de Jérusalem : Et sublevabis de corruplione vitam meam , Domine , Deus meus. Oui, grand Dieu, malgré l'extrémité de mon état, qui semble m'inlerdire tout espoir de retour, j'espère que j'aurai encore la consolation de revoir votre temple saint, de vous y offrir mes actions de grâces, et de vous y apaiser, en mêlant au sang des victimes les larmes d'un repentir sincère : Verumtamen rursus videbo templum sanctum tuum.
Ah ! que ceux qui, après s'être éloignés de vous , s'obstinent à vous fuir encore , et se font, par un désespoir orgueilleux , de l'excès de leur misère , une raison pour ne plus souhaiter leur délivrance , soient abandonnés de votre miséricorde , puisqu'ils l'abandonnent eux - mêmes : Qui custodiunt vanitates frustra , misericordiam suam derelinquunt. Pour moi, Seigneur, quelque affreuses que soient les ténèbres de la mort où je suis enseveli, tandis qu'il me sera permis de vous invoquer, il me sera permis d'espérer : Ego autem in voce laudi* immofabo tibi. Vous me verrez bien plus fidèle qu'autrefois à suivre vos voies saintes, si votre main secourable me délivre de ce péril ; je ne rétracterai jamais les promesses que mon âme , pénétrée de douleur, vous fait dans ce lieu d'horreur : Quœcumque vovi , reddam pro salule Domino. Et le reste de ma vie ne sera
1 Cependant, A Dieu de nos pères, vous qui autrefois les portâtes sur vos ailes au tiavers de la mer Rouge, pour les garantir du naufrage et de la fureur de leur? ennemis, je ne laisse pas d'espérer en votre miséricorde. Vous me retirerez quand il vous plaira de Pabiine où je me suis précipité uioi-mSiuc par u.on, injuste choix. — Ed. de 1705.
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plus qu'un regret amer de vous avoir offensé, exacte d et de m'ctre soustrait à vos ordres, et une at- que voi tention continuelle à mériter, par l'observance Ainsi soit-il.
plus qu'un regret amer de vous avoir offensé, exacte de vos commandements, la récompense et de m'ctre soustrait à vos ordres, et une at- que vous promettez a vos serviteurs fldèles.