PREMIÈRE PARTIE
II importe peu à notre instruction, mesFrères, d'éclaircir si Jésus-Christ a voulu nous raconter ici une histoire véritable arrivée dans Jérusalem, ou seulement envelopper, selon sa coutume , sous des traits paraboliques , les
• Victimes réservées à la colère de Dieu , et engraissées de tes propres bi. ns ! Combien en voyez-vous d'aulres dans le monde? Combien en voyez-vous qui, dans l'opulence, s'étudient a mater leur corps et à le réduire en servitude? L'n riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle ? — Loubdalole, sermon sur les ric/iesses , ad finem. Ed. Guérin, t. I, p. 342.
vérités de sa doctrine. Qu'il se représente , comme un pasteur tendre et empressé, courant à travers les montagnes après une brebis égarée, et tout joyeux de l'avoir retrouvée , la mettant avec bonté sur ses épaules ; ou qu'effectivement il aille jusque dans Samarie chercher une pécheresse pour la retirer de ses égarements ; la parabole ne réveille pas moins la conscience du pécheur que l'histoire. Ainsi, que la condamnation de notre riche infortuné soit un fait ou une figure, la vérité qu'on prétend y établir n'en est pas moins réelle , ni les motifs de notre terreur moins légitimes.
Il y avait donc dans Jérusalem , dit Jésus- Christ , un homme riche : Homo quidam erat dives '. Il semble que ce soit ici son premier crime ; il était né heureux , erat dives. Jésus- Christ n'ajoute rien d'odieux à cette circonstance. On ne nous dit pas que, né dans la poussière, descendu d'une tribu obscure et sorti d'une des moindres villes de Juda , il fût d'abord venu à Jérusalem pauvre et dépourvu de tout; et que, par les emplois les plus bas , par les trafics les plus vils , par des voies inconnues et toujours suspectes, il se fût élevé à ce point d'abondance et de prospérité où il avait depuis paru dans le monde , et qu'il eût joui avec insolence d'un bien qu'il
> Lie, xvi, 19;
dans son royaume ? Tonte l'Ecriture est une pré licalion continuelle des étrange* malheurs qui sont préparés a ces sortes de pécheurs ; mais si le Seigneur ouvre à nos yeux le sein <le l'abîme, c'est pour nous y faire voir un homme réprouvé, dont le plus grand vice est de n'avoir point de vertu, et pour nous apprendre qne b vie molle et mondaine tonte seule, qnand vous en demeureriez là, est une vie criminelle à ses yeux, et p-.r conséquent digne de l'enfer et de toute la rigueur des flammes.
Voilà le vrai sens de l'histoire dn riche que Jésus-Christ nous fait aujourd'hui dans son Evangile ; et c'est à cette vérité, la plus importante qui s it dans la morale chrétienne, que je vais, par dei réflexions simples et naturelles, rapporter tout le fruit de l'Evangile. Dans la peinture que Jésus-Christ nous fait des mœurs du riche malheureux, vous verrez les dangers de la vie douce et mondaine qui n'est accompagnée ni de grands vices, ni de vertus ; dans le récit qu'il nous fait de ses tourments, vous verrez la triste destinée de ceux qui mènent cette vie molle et mondaine. Ainsi l'image de la vie du monde exposée et condamnée dans l'exemple de cet homme réprouvé. Voilà tout le sujet de cette homélie. Implorons l'assistance du Saint- Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
PBEMIEBE PARTIE.
Il importe peu, mes Frères, pour votre édification, de savoir •i Jésus Christ a voulu nous raconter ici une histoire véritable arrivée dans Jérusalem, ou seulement développer selon sa coutume, sous des traits paraboliques, la vérité de sa doctrine. Qu'il
se représente à nous, comme nn pasteur doux et aimable, qui, cherchant au travers des montagnes une brebis égarée, après l'avoir trouvée, la charge sur ses épaules pour la ramener à la bergerie, ou qu'effectivement il aille jusque dans la Samarie chercher une pécheresse pour la convertir par sa grâce, la parabole ne relève pas moins la faveur qu'il nous fait que l'histoire. Ainsi, que la peinture qift Jésus-Christ nous fait du riche, soit une histoire arrivée ou une parabole proposée, nous ne devons pas moins y faire d'attention ; et nos frayeurs n'en doivent pas être moins légitimes. Appliquez-vous donc ici, vous qui avez le malheur d'être heureux dans le monde, et souvenez-vous que les vices de la prospérité sont presque toujours imperceptibles, et que l'abondance n'est presque jamais la voie qui conduit au salut ; apprenez encore, vous qui avez le bonheur d'être dans la misère de Lazare, à profiter de vos souffrances et à faire un saint usage de l'adversité, des afflictions, île la pauvreté et des contradictions qui sont toujours le partage des élus et le caractère des saints.
Il y avait dans Jérusalem nn homme riche, homo quidam erat dives. Jésus-Christ n'ajoute rien d'odieux à cette circonstance ; il semble que ce soit là son premier crime, c'est d'être né heureux, homo quidam erat dives. Jésus-Christ ne dit pas que né dans la poussière, descendu d'une tribu obscure et sorti d'une des moindres familles de Juda, il fût venu d'abord à Jérusalem pauvre et dénué de tout, et que par le trafic le plus vil, par des emplois toujours suspects, par des commerces honteux, il se fut ensuite élevé à ce degré de prospérité et de grandeur où il parut depuis dans le monde ; de sorte qne. srm-
GRAND CARÊME
avait acquis avec bassesse. Ce n'était pas ici un autre Zachée , qui sur la misère publique eût élevé une fortune monstrueuse ; qui eût exigé pour lui-même les tributs dus à César , et qui ensuite à prix d'argent eût acheté un nom et exhaussé sa bassesse par l'éclat des dignités et la distinction des titres. On ne nous laisse pas soupçonner que, descendu d'un père avare et ravisseur, il n'eût reueilli qu'une, succession d'iniquité. Le silence de Jésus-Christ le justifie sur tous ces reproches ; il était riche , erat dives; il jouissait paisiblement du patrimoine de ses pères; libre d'ambition, exempt de soucis , environné de plaisirs tranquilles et domestiques , et ne goûtant que les douceurs d'un bien qui était à lui. Est-il quelqu'un parmi vous, mes Frères, qui possède des richesses dans des circonstances plus innocentes? Cependant voilà le premier degré de sa réprobation : il était riche, erat dives.
En second lieu , il était vêtu de pourpre et de lin. Induebatur purpura et bysso. La pourpre, à la vérité, était une étoffe précieuse, mais nous dit-on qu'en cela il passât les bornes que l'usage prescrivait à son rang et à sa naissance; que ses biens, ne pouvant suffire à ses profusions, l'ouvrier et le marchand souffrissent de ses vanités et de sa magnificence; et qu'enfin , comme dit le prophète , son orgueil et son ostentation surpassassent ses forces? Superbia ejus et arrogantiaejus..., plusquam fortitudo ejus l. Son siècle ne connaissait pas
1 Is., xvi, 6.
encore des désordres si communs dans le nôtre , où le luxe confond tous les états ; où un peu de prospérité fait disputer de faste le publicain avec les princes du peuple* ; où les misères publiques , en augmentant les murmures, semblent augmenter les profusions ; où l'on ne connaît plus ni les hommes à leur nom, ni les femmes à leur visage , et où l'on est modeste quand on n'outre pas le luxe établi , et qu'on ne fait que se conformer à la folie et à l'excès de l'usage. On ne reproche point à notre riche infortuné que dans les soins de sa parure, il entrât des desseins de passion et de crime , ni cette prétendue simplicité d'intention, toujours alléguée et toujours fausse, sur laquelle, femmes du monde, vous excusez tant l'indécence et l'artifice de vos ajustements. En un mot , ce riche était vêtu superbement; il aimait la splendeur et la magnificence ; et , dans la synagogue où le culte était encore sensible et grossier, où l'on croyait que la magnificence du temple toute seule et l'appareil des sacrifices honoraient le Seigneur, où l'éclat extérieur des cérémonies en faisait toute la majesté , où Dieu même ne s'était montré que sous des symboles de grandeur et de gloire, il semble que cet excès était plus pardonnable que sous l'Evangile, où Jésus-Christ , pauvre et humilié , est devenu
1 Les moralistes do xvn« siècle se plaignent fréquemment du luie des parvenus. C'est que, comme Aristote le remarquait, une élévation récente blesse, tondis qu'on accepte volontiers, et comme un droit acquis , les fortunes et les établissements anciens.
blable à cette pierre brute que le prophète Daniel fit descendre de la montagne, il eût fait d'uue masse informe un édifice de grand prix ; il ne dit pas que cet homme dût à sa lâcheté, à sa flatterie, la fortune qu'il possédait, et qu'il jouit avec insolence d'un bien qu'il avait acquis par bassesse ; il ne dit pas que ce soit ici un autre Zacliée qui ait bâù sa fortune présente sur la ruine des autres, qu'il ait amassé des trésors en faisant rendre le tribut qui était dû à César, qu'ensuite à prix d'argent il eût acheté le droit de commander aux autres, et qu'il eût relevé sa bassesse honteuse par l'éclat des titres et des dignités dont il achetait la possession ; en un mot, il ne dit pas qu'il fût sorti d'un père avare, ravisseur, concussionnaire, dont l'héritage fût le fruit de ses injustices et de son usurpation. Le silence de Jésus-Christ le justifie sur tous ces chefs; il élait riche, erat dives : il jouissait paisiblement de son bien, environné de plaisirs, libre d'ambition, exempt de soucis, ne faisant servir à ses usages que le bien qui était à lui. Est-il quelqu'un aujourd'hui dans le monde qui possède ses biens dans des circonstances plus innocentes? Cependant voilà la première cause de sa réprobation, l'état tranquille de son abondance : erat dives.
Jésus-Christ dit qu'il était velu de pourpre et de lin, induebatur purpura et bysso. La pourpre élait à la vérilé une étoffe précieuse, mais dit- on que cette dépense surpassât la portée de son bien? que ses revenus ne pussent suflireà ses profusions? que l'ouvrier et le marchand souffrissent de sa magnificence, et
que son ostentation, son orgueil et son luxe allassent an delà de ses forces, comme parle le prophète, superbia ejus et arrogontia ejus et mdtgnatio ejus plus quam fortitudo ejus ' ! Ah ! l'on ne connaissait pas encore dans son siècle des désordres, si communs dans ie nôtre, siècle ambiiieux, où l'on ne distingue plus le prince du sujet, l'homme privé de l'homme public, le noble du roturier ; où l'on ne peut plus discerner ni les visages à leur teiut naturel, ni les grands à leurs habits, ni les familles à leur nom ; et où les modes, sources de tant de dépenses excessives, devraient faire rougir les enfants de ne pas suivre les traces de leurs ancêtres ; il vivait dans nn siècle où la magnificence était tout à fait en usage, et tout ce qu'il faisait était de s'y conformer. On ne l'accuse point d'avoir porté le luxe au delà de sa condition ; on ne dit point que son œil recardât ses égaux ou ses inférieurs avec mépris ; que sa main ravit le bien de son frère pour nourrir sa vanité; il était vêtu de pourpre et de lin ; il aimait l'éclat et la magnificence, dans un siècle où toute la piélé consistait presque dans la magnificence d'un temple, dans l'appareil éclatant des sacrifices extérieurs; où les dehors étaient presque tout ce qu'il y avait de plus approuvé dans la synagogue, où la pompe auguste des cérémonies était le plus bel endroit par lequel on honorait le Seigneur ; où
1 Iuïe, xvi. 8.
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
une leçon et un devoir en même temps de modestie et de simplicité à tous les fidèles.
En troisième lieu, il se traitait tous les jours magnifiquement : Epidabatitr quolidie splendide; mais la loi de Moïse ne défendait que les excès; elle n'ordonnait pas encore cette rigoureuse attention sur les sens que la loi de l'Evangile nous a depuis prescrite. Le lait et le miel étaient renfermés dans les promesses faites aux enfants d'Abraham; et il semble qu'on était autorisé à goûter les douceurs d'une abondance qui avait été proposée comme la récompense de la fidélité. D'ailleurs, il est accusé de s'être traité magnifiquement; mais est-il repris d'avoir usé des viandes défendues par la loi , ou manqué à l'observance des jeûnes et de tant d'abstinences qu'elle prescrivait? Il ne se faisait pas de sa naissance, de ses grands biens et de sa mollesse, un prétexte pour se dispenser de ces lois rigoureuses. Observateur fidèle des traditions de ses pères , il distinguait les temps et les jours ; et quoiqu'il vécût dans les délices, il savait , quand il le fallait , s'affliger avec son peuple, et expier du moins en quelque sorte , en observant les abstinences delà loi, les plaisirs journaliers de sa table.
A la vérité, il faisait tous les jours bonne chère, quolidie; mais son revenu pouvait soutenir cette dépense. Ce n'est pas assez de la
bonne chère ; elle était encore somptueuse et magnifique , splendide : mais on n'ajoute pas qu'il y eût de l'excès et de la débauche ; que les libertins et les impies fussent ses convives; que des discours dissolus fissent l'assaisonnement de ses repas : il n'est point marqué qu'au sortir de là , il courût à un spectacle profane pour occuper son loisir et se délasser des fatigues de la bonne chère; que, saisi de la fureur du jeu , il en fit son occupation ordinaire , et risquât quelquefois en un seul coup la fortune de ses enfants et l'héritage de ses ancêtres ; ou qu'enfin des entretiens dangereux et des commerces de passion remplissent le reste de ses journées. Sur la religion et la foi de ses pères on ne trouve rien à redire en lui; il ne faisait pas l'esprit fort, et ne croyait pas s'honorer, en montrant des doutes scandaleux sur les merveilles que Dieu avait autrefois opérées en faveur de son peuple , et sur ses manifestations aux patriarches ; il ne regardait pas la croyance commune comme un préjugé vulgaire; les superstitions des pharisiens , les erreurs des sadducéens, les disputes et les animosités de ces deux sectes , qui déchiraient la synagogue, ne lui faisaient pas conclure que la synagogue elle-même n'avait rien de certain dans ses lois et dans son culte, et que la religion était une invention humaine. 11 offrait les sacrifices
le coite extérieur faisait presque toute la majesté des hommages qu'on lui rendait; où le Dieu de gloire ne s'était encore montré que sous des symboles et des figures ; et il semble que l'éclat, h maguifirence et le luxe étaient plus pardonnables dans ces t'Oips de la loi, que dans ce siècle où Jésus! hnst né pauvre, humilié, dépoui.lé de tout, est devenu une leçon de modestie et de simple ilé ans fidèles qui professent sa sainte religion.
Le riche fai-ail bonne chère, dit encore Jésus-Christ ; epulabalur. Il faisait bonne cliè e ; mais la loi de Moïse ne def ndail que les excès; elle permettait encore la sen>ualilé, et n'avait pas encore prescrit cet usage rigoureux des sens que Jésus-Christ nous est venu prêcher ; il semble que les Juifs élaient aulrisés à goûter les douceurs de la vie, et que l'abondance n'é 1 1 pas défendue, puisque la terre où coulait le lait et le mici était la plus sivualée des promesses faiies aux enfants d'Abraham. D'ailleurs ce riche est tepris d'avoir fait bonne chère ; mais est-il accusé d'avoir mange des viandes défendues par la loi, d'avoir usé de vains prétextes pour se dispenser des préceples de sa religion, d'avoir manqué aux jeûnes, et rompu les abstinences qu'elle lui prescrivait ? Se faisait-il de sa délicatesse une dispense légitime de ses devoirs t Observateur fidèle de la tradition de ses pères, il di-tinguait les temps consacrés au culte de Dieu de ceux qui ne l'étaient pas ; et quoiqu'il vécût dans les délices de la table, il savait s'affliger et jeûner avec le peuple quand il le fallait; et le plaisir de sa laide ne le détournait poiul de l'observance de ses devons envers son Dieu.
K l.i vérité, il se traitait tous les jours, quiitidie ; niais ses revenus, qui étaient grands, pouvaient suffire à ses dépenses ; et s'il faisait bonne chère , ce n'élut aux dépens de personne. Il se traitait, dit l'Evangile, somptueusement, splendide ; mais il
y, iss. — iu.ii: I.
n'ajoute pas qu'il se traitât avec excès, que le libertinage, les railleries et les médisances fissent l'assaisonnement de ses repas, que les discours diffamants, les compagnies sensuelles et intempérantes fussent appelés a sa laide ; il ne dit pas que de la bonne chère il courût aux spectacles pour occuper son loisir et se dela-.-er des plaisirs du repas par u'autres diverlissiments, d'où l'on ne sort jaunis comme l'on y e>t entre ; qu'il fit de la fureur du jeu le délassement de sou esprit, et qu'il ris.ju.it à uu seul cup de hasard le plus clair de son bien, l'héritage de ses enfants, le bien de ses créancier et la substance de toute sa famille '. Cependant, voilà les moeurs et les coutumes de ces hommes qu'on appelle dans le monde les plus réglés et les plus sages. Sur sa religion et la foi de ses pères l'Evangile ne trouve rien à redire en lui ; il offrait des sacrifices à son tour dans le temple ; il pratiquait les actes pieux que la loi commandait : attention, prière, rien ne manquait à son culte. Il allait se laver dans les jours marqués, et mangeait tons les ans l'agneau pascal à la tète de sa famille; il observai! scrupuleusement le jour du sabbat ; il n'est appelé ni mailre cruel, ni enfant dénaturé, ni époux infidèle, ni ami perfide, ni ciloyeu rebelle ; il ne se servait point de ses biens pour corrompro l'intégrité des juges, pour séduire l'innocence du sexe ; il ne se servait point de son crédit ni de son autorité pour traverser la fortuue de son prochaiu, faire échouer ses proj. ts, déconcerter
* On joue tous le» jours dans l'appartement du roi... Voilà où l'on voit perilre ou gagner tous les jours deux ou trou, nulle louil -M««D8 SiviGNK Ed. /tVynier, t. iv, p 515. — Le jeu était énorme au xvne siècle. Ainsi Monsieur, au rapport d. Iins*y. perdit, dans une campagne, cent mille ecus. Aui-si Msseillon s'élève-t-il souvent, en parlant à la cour, contre les tureurs de la passion du jeu.
GRAND-CARÊME
ordonnés ; il pratiquait les ablations prescrites; en un mot , il n'est pas appelé maître cruel , ami perfide , ennemi irréconciliable , époux iniidèle, fier, injuste, déloyal. Il ne se servait pas de ses biens pour corrompre l'innocence ' ; le lit de son prochain était pour lui inviolable; la réputation et la prospérité d'autrui ne l'avaient jamais trouvé ni envieux, ni mordant ; et de la manière dont on nous parle de lui , c'était un homme de bonne chère, faisant de la dépense dans Jérusalem , menant une vie douce et tranquille; d'ailleurs essentiel sur la probité , réglé dans ses mœurs, vivant sans reproche, et selon que le monde veut qu'on vive quand on a du bien; recevant à sa table les citoyens et les étrangers; enfin, un de ces hommes que le siècle loue , que la voix publique exalte, qu'on propose pour modèle, et que la piété elle-même n'oserait souvent condamner.
Or, mes Frères, tel que je viens de vous le dépeindre, et tel qu'il était en effet, vous paraîtil fort coupable? Et si quelqu'un avant Jésus- Christ avait prononcé que cette voie est la voie qui mène à la perdition, et que cet homme est digne de l'enfer, ne vousseriez-vous pas récriés contre l'indiscrétion et la dureté du zèle ? N'auriez-vous pas dit avec indignation, comme autrefois toute l'armée d'Israël, lorsque Saùl eut condamné son fils Jonathas: Qu'a-t-il donc fait? Et faut-il qu'il meure pour avoir goûté
1 11 faut remarquer ce trait caractéristique de l'édition de 1705 : « Il ne se servait point de ses biens pour corrompre l'intégrité des juges. »
un peu de miel? Erqone Jonathas morietnr,f Les préjugés de l'enfance vous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche ; cependant de quoi s'agit-il ? Venons au fonds ; n'ajoutez rien à ce qu'en dit l'Evangile. Il était riche; il était vêtu magnifiquement; il faisait bonne chère: que trouvez-vous là de si énorme et de si criant ? Si je n'en juge que par vos mœurs et vos maximes, non-seulement il ne paraît pas fi coupable, mais je le trouve vertueux; et dans la dépravation où l'on vit aujourd'hui, si je parlais ici comme un sage mondain, ce serait un modèle que je vous proposerais à suivre.
Que dites-vous tous les jours vous-mêmes de ceux qui lui ressemblent? Un tel vit noblement; il mange son bien avec honneur; sa table est servie avec propreté et magnificence. Du reste, il est homme essentiel, ami solide, et plein de cette probité qui fait la véritable religion et la solide vertu. C'est peu de le louer; on fait, ô mon Dieu , des parallèles injurieux à la piété de vos serviteurs. On dit que voilà comme il faudrait vivre dans le monde, et non pas comme tels et telles à qui la dévotion a gâté l'esprit, et qui décrient la véritable piété par des façons sauvages et des singularités indiscrètes. Voilà le monde, mes Frères ; et ce qui me fait trembler, c'est que le seul réprouvé que Jésus-Christ nous fasse paraître dans l'Evangile, se trouverait presque aujourd'hui le plus homme de bien parmi nous.
» 1 Rois., xiv, 45.
ses mesures ; on ne dit point qu'il enviât la prospérité d'autrui ou qu'il donnât la moindre atteinte à sa réputation : et pour être heureux dans le monde, il ne regardait point d'un œil insatiable la grandeur des autres. 11 n'était ni jaloux, ni envieux; et de la manière que Jésus-Christ nous en parle dans l'Evangile, c'était un homme qui faisait de la dépense dan? Jérusalem, qui avec ses richesses faisait bonne ligure et menait une vie douce et aisée, autant que lui permeUait sou étal et sa condition j d'ailleurs bienfaisant, équitable, réglé, obligeant pour ses amis, vivant selon ses moyens, rerevant à sa table les citoyens et les étrangers; en un mot, c'était un de ces hommes que le monde révère, que le monde applaudit, qu'on appelle gens d'honneur, vivant comme le monde veut qu'on vive quand on en a le moyen ; un de ces hommes que la voix publique canonise, qu'on propose à tous les riches comme modèle, et que la piété même ne saurait condamner.
Or je vous demande, mes Frères, un homme tel que je viens de vous le dépeindre, après l'histoire que nous en fait Jésus- Ctmst, vous parait-il donc si couoable ? Et si quelqu'un avant le Fils de Dieu se fut avisé de dire que cet homme riche est digne d'un supplice éternel, et qu'il en subit l'affreuse peine, ne se serait-on pas récrié contre l'indiscrétion et la témérité d'un tel prédicalenr, ou d'uue autre personne qui vous aurait débité cette nouvelle? A peine aurait-on prononcé une telle sen-
tence contre un homme tel que le mauvais riche, que semblables à ces israélites, vous vous seriez récriés comme eux, après que Saùl eut condamne sou BU Jouathas à la mort pour avoir goûté un peu de miel au bout d'une baguette : Ergone Jonathas morictur ; Faut-il qu'il meure pour si peu de chose ? Les préjugés de i'enfjnce vous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche, qu'il n'est personne qui ne le condamne et qui ne le croie trop digne des flammes qui le dévorent. Mais de quoi s'agit-il? Il était riche, il était vêtu superbement et faisait bonne chère. Si je juge de cette conduite selon vos maximes, nonseulement je le déclarerai innocent, mais je dirai avec vous que c'est outrer la morale de Jésus-Christ que de le condamner; je dirai qu'un tel h ■mme eu sa situation est un modèle digne u'ètre imité, ei que c'est un hotmeur et un mérite de lui ressembler. Ne dit-on pas tous les jours dans le monde d'un homme tel que lui : c'esl un homme qui fait boune chère, ..ni ne se refuse rien, qui fait belle figure ; mais au reste il est ami généreux, époux fidèle, juge équitable, et au fond il a de la religion et de la piété? C'est peu de le louer par ses qualités naturelles, on ajoute eucore qu'il a de la vertu. C'est ainsi qu'on fait, û mon Dieu, des parallèles injurieux à votre sainte religion, entre les qualités glorieuses aux yeux du monde, et la vertu qui ne se trouve qne daus vos véritables serviteurs. Voilà, mes Frères, ce qui me fait trembler : celui que Jésus-Christ condamne et qu'il
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
Peut-être m'opposerez-YOus ici sa dureté envers Lazare ; et du moins en cela vous prétendrez avoir quelque avantage au-dessus de lui. A ce motif rie confiance je n'aurais d'abord qu'à répondre avec saint Paul qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres, si vous n'avez pas dans le cœur cette charité qui croit tout, qui espère tout, qui souffre tout, qui pardonne tout, qui n'est ni vaine, ni envieuse, ni intéressée, ni voluptueuse ; si la sainteté de vos mœursnesoutientl'abondance de vos largesses, vous ne faites rien, et vous n'êtes rien vousmêmes devant Dieu, nihil sum *. L'aumône aide à expier les péchés dont on se repent, mais elle ne justifie pas ceux dans lesquels on vit ; c'est un devoir, mais ce n'est pas l'unique; et quoiqu'y manquer ce soit être coupable de tout le reste, l'observer pourtant n'est pas toute la loi.
Biais d'ailleurs voyons quel est là-dessus le crime de notre riche voluptueux, et peut-être vous trouverez-vous encore plus coupable que lui. // y avait, continue Jésus-Christ, un pauvre appelé Lazare, tout couvert d'ulcères, couché à la porte de ce riche , qui eût bieti voulu se rassasier des miettes qui tombaient de sa table; mais personne ne lui en donnait '. Il y a, je l'avoue, dans cette conduite, je ne sais quoi qui blesse tous les sentiments même de l'humanité. Le spectacle d'un voluptueux assis autour d'une table chargée de mels exquis, et insensible aux souffrances d'un
» I Cor, un, 2.
* Luc, XVI, 20, 21.
malheureux qu'il a sous les yeux, couvert de plaies et réduit à souhaiter des miettes , pour apaiser la faim qui le dévore, forme d'abord une opposition monstrueuse ; et la seule vertu mondaines'indigne de cette barbarie. Mais rapprochons-en toutes les circonstances, et vous verrez que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter ce riche, comme un monstre d'inhumanité, que comme un homme indolent, trop occupé de ses plaisirs, et manquant d'attention seulement pour les misères de Lazare ; vous verrez que le trait qui regarde ce pauvre n'est qu'un incident, pour ainsi dire, de l'histoire, et que la vie molle et voluptueuse du riche en fait comme le fond et le sujet principal.
Premièrement, Lazare était un mendiant public, mendiais. Or, on est naturellement moins attentif aux misères de ces indigents déclarés, qui ont toute une ville pour témoin et pour ressource de leur indigence. On peut toujours se persuader que leurs importunités éternelles sont de purs artifices; et que l'oisiveté bien plus que le besoin forme leurs plaintes et leur misère ; en un mot, les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour rebuter ces pauvres errants, notre riche pouvait s'en servir en vers Lazare. Peut-être quedes besoins secrets, que des œuvres publiques de miséricorde, qui eussent plus flatté sa vanité, l'eussent aussi trouvé plus miséricordieux et plus sensible.
Secondement, Lazare, tout cou vert de plaies, il est vrai, était couché à la porte de ce riche:
■éprouve, se trouverait peut-être le plus homme de bien qui toit parmi vous, riches de la terre.
Vous m'opposerez peut-être sa dureté envers Lazare et son insensibilité pour ce qui était au-dessous de lui. A ce motif de confiance et de charité je pourrais vous répondre avec le grand apôtre qu'en vain donneriez-vons tout votre bien aux pauvres, si vous n'avez dans le cœur cette charité douce, patiente qui sooffre tout, qui ce s'aigrit de rien, qui ne s'enfle jamais : Et si diitribuero in cibos pauperum omnes facultates mens.... chnritatem autem non habuero , nihil sum. Les aumônes aident à expier les péchés dont on se repent, mais elles ne justifient pas de ceux qu'on aime encore ; c'est un devoir de la religion' qu'il faut remplir, mais ce n'est pas l'unique; et quoique d'y manquer ce soit pécher contre la loi, l'observer nY-t pourtant pas toute la loi.
Or là-dessus examinons quel est le crime de ce riche infortuné, et peut-être trouverons-nous que nous ne sommes pas moins coupables que loi. Il y avait un pauvre nommé Lazare, tout ulcéré et couché à la porte du riche, qui aurait bien souhaité île se rassasier des miettes qui tombaient de sa table ; mais personne ne lui en donnait. Je dis d'abord que dans cette conduite il y a quelque chose qui blesse la charité et je ne sais quoi même qui blesse l'humanité. Le spectacle du riche voluptueux et sensuel assis a une table chargée de mets délicieux,
cependant insensible a la misère d'un pauvre infortuné, qui est réduit à souhaiter des miettes pour apaiser un peu la cruelle faim qui le dévore ; ce spectacle, dis-je, devient un monstre aux yeux de la religion et de la charité même Cependant, si nous en rappelons toutes les circonstances, nous reconnaîtrons que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter la conduite du riche comme uu monstre d'inhumanité, que comme le procédé d'un homme indolent et liche.
Uzare était un mendiant public, mendicus. Or, on est d'ordinaire moins touché de la misère de ces sortes de pauvres, que de l'indigeuce de ceux qui ne mendient qu'en secret. On peut se persuader que leurs importunités éternelles sont des artifices dont ils se servent pour attirer la compassion de l'homme riche, enfin de ces artifices qui vous servent encore tous les jours de motif pour refuser l'aumône à ces pauvres vagabonds et errants. 11 pouvait aussi s'en servir pour refuser à Lazare son aumône, et par la se justifier de la dureté dont vous l'accusez ; et peut-être même que des misères plus cachées et moins exposées l'auraient trouvé plus sensible et plus miséricordieux.
Lazare, tout couvert de plaies et d'ulcères, était couché à la porte du riche, qui jacebat ad januam ejus, ulceribus pienus. Un objet, aussi touchant et aussi pressant qu'était celui-là, aurait dii ce semble l'attendrir ; mais, après tout , c'était du
GRAND-CAREME.
Ulceribus plenus jacebat ante januam divitis. Un objet si digne de pitié aurait dû l'attendrir sans doute ; mais du moins, c'est quelque chose qu'un spectacle, aussi horrible à voir que le devait être Lazare, fût souffert à la porte sans qu'on le rebutât ; que rien d'aigre ni de dur ne fût jamais sorti de la bouche de ce riche, blessé d'avoir sans cesse le même objet devant les yeux; et qu'il eût permis que cet infortuné eût fait de l'entrée de sa maison son asile ordinaire. Vous vous seriez peut-être hâté, vous, mon cher auditeur, de faire quelque largesse ; mais l'empressement d'éloigner de vos yeux un objet si dégoûtant y eût eu plus de part que le désir de soulager un membre de Jésus-Christ '. Peut-être même, pour épargner à votre délicatesse un seul instant de dégoût, n'auriez -vous pas cru votre frère affligé, digne de recevoir ce bienfait de vos propres mains, et qu'un domestique uûtété chargé de votre part d'en être le distributeur; au lieu de reconnaître alors, dans une chair tout ulcérée , l'image des plaies honteuses que votre âme étale aux yeux de Dieu, et d'expier tous les crimes de vos regards, en les laissant reposer sur un objet désagréable. Ainsi vous auriez été peut-être plus coupable devant
1 C'est dans notre siècle surtout que le monde ne supporte plus les pauvres dans ses rues, devant ses maisons, à ses portes, et qu'il s'empresse de les éloigner de ses yeux. « Après tout, dit l'édition de 1705, c'était du moins n'avoir pas tant de dureté de souffrir un objet si triste devant ses yeux sans le rebuter; vous vous seriez peut-être bu n bâté de le chasser et de dérober à votre délicatesse un spectacle si dégoûtant. »
Dieu, par un excès de délicatesse, que le réprouvé de notreEvangile, par son indifférence et par son oubli.
Enfin , on ne lui donnait pas même les miettes qui tombaient de la table, maison ne dit pas que Lazare les eût demandées : on se contente de remarquer qu'il les souhaitait, cupiebat. On n'accuse pas le riche de les lui avoir refusées; mais seulement que personne ne les lui donnait : Nemo Mi dabat. 11 n'est point marqué que Lazare lui parle, qu'il l'importune, qu'il lui expose sa faim et ses misères. Lazare se tait, et laisse parler ses plaies en sa faveur. Cette retenue semblait solliciter encore plus vivement la pitié de cet homme riche ; mais son rang, sa dissipation, ses plaisirs ne lui permettent guères de descendre dans ce détail et d'entrer dans ces attentions. Peut-être avait-il ordonné négligemment à des domestiques infidèles de secourir ce mendiant; car voilà où se borne tous les jours la libéralité de ses semblables. En un mot, on ne nous le représente pas tant ici comme coupable de dureté, que d'indolence et de défaut d'attention.
Aussi, lorsqu'Abraham du haut de la demeure céleste, lui apprend le sujet de sa condamnation, il ne lui dit pas comme Jésus- Christ le dit a au grand jour aux réprouvés: Lazare était nu, et vous ne l'avez pas revêtu ; il avait faim, et vous ne l'avez pas rassasié ; il était malade, et vous ne l'avez pas soulagé. Il se contente de lui dire : Mon fils souvenez-
moins n'avoir pas tant de dureté de souffrir on objet si triste devant ses yeux sans se rebuter ; c'était, pour un riche qui a toutes ses aises, quelque chose de comparant pour un objet si affreux à la nature , de permettre aussi longtemps que ce corps ulcéré fit de l'entrée de sa maison son asile ordinaire, sans que rien de dur ne sortit de sa bouche contre ce malheureux. Vous vous seriez peut-être bien hâté de le chasser et de dérober à votre délicatesse un spectacle si dégoûtant, vous que la vue d'un membre de Jésus Christ, qui seulement en passant vous expose sa misère, révolte et fait frémir. Peut-être que, pour vous épargner un seul moment de dégoût sur un objet si odieux à votre délicatesse, vous en auriez aussitôt détourné les yeux ; peut-être que vous eussiez ordonné qu'on Péloignât de votre présence , et qu'un serviteur, lâche ministre de votre dureté, aurait été chargé de chasser loin de voire maison un misérable qui vous ferait tant d'hoireur. Au lieu d'accorder au moins quelque chose à sa misère, en laissant reposer à l'entrée de votre porte un objet si désagréable , vous insulteriez à son malheur, en lui commandant de ne jamais se présenter devant vos yeux. Au lieu d'envisager les plaies d'un ulcéré , comme une image des plaies funestes de votre âme, vous les regardez comme des maux auxquels vous n'avez nulle part. Au lieu de respecter dans ces malheureux qui vous montrent leurs plaies afin de vous porter à les secourir , la ressemblance de Jesus- Christ votre Sauveur couvert de plaies pour vous sauver, vous n'y envisagez que l'objet de vos horreurs et de votre mépris.
Ainsi êtes-vous plus coupable par votre excès de délicatesse et de dureté envers les pauvres, que le riche oe l'était par son indifférence envers Lazare.
Enfin, Lazare souhaitait de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, et personne ne lui en donnait; mais l'Evangile ne dit pas qu'il les eut demaudées : il dit seulement qu'il les souhaitait, cupieru salurari de micis quœ cadebant de mensu divitis, et que persnuue ne lui en donnait, et nemo illt dabat. Il n'est pas écrit que Lazare l'importunât , et qu'il en ait été refusé ; il se contente seulement Oe lui exposer sa misère sans lui rien demander. Lazare se tait et laisse pailerses plaies toutes seules; mais le rang, les occupations, les affaires de cet homme riche ne lui permettaient guère de songer aux besoins de ce pauvre. Peut-êiie passait-il souvent auprès de lui sans y faire réflexion , et un homme, chargé de p.usieurs soins, ne songe pas aisément aux objets qui se présentent, si on ne l'y fait penser. Peut-être même avait-il chargé des domestiques lufidèes de lui donuer quelque secours chaque jour. Eu un mot, il n'est pas tant coupable d'ùiuiffcreuce et de défaut d'attention sur la misère de Lazare , que du mauvais usage qu'il faisait de ses biens.
Aussi n'en est-il pas accusé ; et quand Abraham lui représente le sujet de sa répudiation , il ne dit pas comme un jour Jésus- Christ le dna à tant de riches réprouvés : Lazare était nu et vous ne l'avez pas revêtu ; il était malade , et vous ne l'avet pas assisté ; il avait faim , et vous ne l'avez pas rassasié ; et
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
vous que tous avez reçu des biens pendant votre vie : FM, recordare quia recepisti bona in vita tua. Souvenez-vous que vous n'avez rien souffert sur la terre ; ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité. Vos pèresavaient toujours été errants, fugitifs, étrangers dans le monde ; ils n'y possédaient rien ; ils jouissent maintenant dans mon scia de cet héritage promis, après lequel ils avaient tant soupiré. Vous avez chercué, vous, votre consolation sur la terre ; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu, vous n'êtes plus un enfant de la promesse, vous n'avez pas été béni en moi. et votre sort est avec les infidèles. Vous avez fait du lieu de votre pèlerinage, le lieu de vos délices; cette injuste félicite ne pouvait pas durer. Ici tout change de face : les larmes de Lazare sont essuyées, ses afflictions consolées ; mais vos ris et vos joies se changent en grincements de dents, et vos plaisirs d'un instant en des tourments qui ne finissent plus : Itecot dure , fili , quia recepisti bona in vita tua , Lazarus autem mala ; hic consolatur, tu vero cruciaris. Voilà son grand crime. Une vie passée dans les plaisirs de l'abondance et dans la mollesse : voilà ce qui l'a damné ; et nous serions téméraires d'en cuer-
voilà ce qu'il aurait du lui dire, si ton grand crime eut été l'insensibilité et le défaut de charité envers Lazare. Il je contente de lui dire : Mou (ils, souvenez-vous que vous avez reçu des biens pendant totre vie sur la terre, et Lazare, des maux: Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua, Lazarui limiliter mala. Vous n*avei rien souffert sur la terre ; vous aviez Innt a souhait, et n'endunet aucuns maux ; ce n'est pas ainsi qu'on irrive au repos, lui plaisirs, aux délices promis à ma posteiiié. Vos pères avaient vécu comme des étrangers sur la terre. Il* n'y possédaient rien en propre, Us se regardaient dans cette vie comme dans un exil ; ils avaient toujours eu vue cette célesle patrie dont un jour ils devaient avoir la possession ; leurs désirs, leurs espérances ne tendaient qu'à cette éternelle fé'icité, OÙ ils devaient arriver, «près avoir été délivrés de ce corps de mort ; mais pour vous, souvenez-vous que vous avez reçu des biens ici-bas, que vous les avez regardés comme des ressources aux besoins de vos passions ; vous avez établi sur la terre nne cité permanente, vous y avez cherché votre éternelle félicité, vous y avez vécu heureux et comblé de biens , vous y avez mis toute voire confiance. Ah ! mon royaume ne vous appartien' donc plus ; vous n'avez plus de droit à mon héritage ; vous n'êtes plus digne des fruits de mes promesses; vous eus exclus de la félicité promise à ceux qui n'aimeront que moi sur la terre, Fili. recordare quia recepisti bona in vita tua. Il faut que tout change ici de face pour vous ; le temps de votre bonheur est maintenant passé, et il n'en est plus dans celte autre vie comme dans la première. Ici les larmes sont essuyées, les afflictions récompensées, les humiliations glorifiées, la pauvreté enrichie, les combats couronnés, et la pénitence comb'ée d'éternelles délices ; au lieu que la joie est changée en tristesse, les ris en grincements de dents, les plaisirs en des pleurs éternels, et la mollesse d'une vie passagère en des tourments qui ne finiront jamais, nunc autem hic consolatur, tu vero cruciaris. Voilà le grand crime du riche, une vie passée dans Pin»
cher d'autres raisons que celles que l'Esprit de Dieu lui-même nous a marquées dans l'Evangile.
Vous en êtes surpris, mes Frères? Vous ignorez donc que c'est un crime pour des chrétiens de n'avoir point de vertu? Vous croyez donc que l'enfer n'est ouvert qu'aux adultères, aux fornicateurs, aux injustes? Ah 1 si un disciple de Moïse, vivant sous uue loi encore imparfaite et charnelle, où les vertus qu'on exigeai' étaient moin^ sublimes, le détachement, moins rigoureux, l'usage des sens, moins sévère, esl réprouvé pour avoir mené une vie molle, délicieuse, sans vice ni vertu ; un membre de Jésus-Christ cruciûé, un enfant de la loi nouvelle, un disciple de l'Evangile, où les vertus ordonnées sont si parfaites, la violence, si continuelle, les plaisirs, si interdits, les souffrances, si nécessaires ; où l'usage des sens est environné de tant de préceptes et de conseils rigoureux; où la croix est le sceau de ceux qui sont prédestinés ; vous croiriez qu'il serait traité plus favorablement en ne refusant rien à ses sens, et s'absttnant seulement, comme ce riche, des excès criants et des plaisirs injustes et honteux?
Mais, mes Frères, c'est une vérité de salut,
do'ence et dans la mollesse ; et l'on serait téméraire de chercher d'autres causes de sa réprobation , que celles que fesprit de Dieu nons eu a marquées dans l'fcvangile.
Vous en êtes surpris, mm frères ? Mais vous ignorez donc celte vérité sortie de la bouche même de Jésus-Christ, qu'il n'y aura que ceux qui feront pénitence qui seront sauvés* Vous croyez donc que l'enfer n'est ouvert qu'aux adultères , qu'aux fornicateurs, qu'aux turbans , qu'aux injustes , qu'aux impudiques, qu'aux avares? Ah ! si un disciple de MoT-e, lorsqu'on vivait encore sous nne loi grossière et charnelle , que l'usage des plaisirs des sens n'était pas tout a l.i.t interdit, que la mortificalion n'était pas si fort recommandée., qu'enlin Jésus-Christ n'avait pas encore destiné son royaume à ceux qui porteraient sa croix; si, dis-je, un disciple de Moïse est réprouvé pour avoir mené une vie molle, mondaine, exempte de vices et de vertus ; vous croyez qu'un disciple de Jésus-Christ, un enfant de la loi de grâce, où l'on doit être si parfait, où l'usage des sens doit être accompagné de tant de règles, où la violence est si recommandée, la mortification si nécessaire , les plaisirs si inlerdts, la joie si contraire; où la croix, autrefois si ignominieuse , est devenue le sceau de ceux qui sont prédestinés ; vous croyez, dis-je , qu'un disciple de cette loi si pai faite scia traité plus favorablement que le riche , disciple d'une loi plus gro.-sière, en s'abstenant seulement de ces vices criants et grossiers?
Mais ne vous y trompez pas : et c'est une vérité de fui que, si le chrétien ne porte l'image de Jésus-Christ crucifié, si le Père éternel ne trouve point les enfants de son Kils conformes à leur frère, si le membre est différent de son chef, si la copie n'est point trouvée semblable à son original, le chrétien sent rejeté comme une pierre de rebut qui n'a point été taillée, et qui ne peut entrer dans la composition de l'édifice. Il sera retranché comme un membre pourri et défiguré, qu'on ne peut assortir au reste du corps.
GRAND-CARÊME
qu'un chrétien ne peut être prédestiné que pour être rendu ici-bas conforme à l'image de Jésus-Christ. Si vos mœurs ne sont pas une expression des siennes ; si le Père ne trouve pas en vous la ressemblance de son Fils ; si le membre porte des traits différents du chef, et que ce soit une alliance monstrueuse de les unir ensemble ; vous serez rejeté, comme une image infidèle, comme une pierre de rebut qui n'a pas été taillée par la main de l'ouvrier et qui ne peut entrer dans l'édifice, comme un membre difforme et qu'on ne saurait assortir au reste du corps.
Or, je vous demande, mes Frères, pour ressembler à Jésus-Christ, suffit-il de n'être ni fornicateur, ni impie, ni sacrilège, ni injuste? Jésus-Christ s'est-il contenté de ne faire tort à personne, de ne point soulever les peuples, de rendre à César ce qui est dû à César, de n'être pas un buveur et un homme de bonne chère, de ne pouvoir être repris par ses ennemis mêmes d'aucun péché grossier; en un mot. de n'avoir pas été un samaritain et un ennemi de la loi ? A-t-il borné là toutes ses vertus ? N'a t-il pas été doux et humble de cœur? n'a-til pas prié pour ses ennemis? a-t-il aimé le monde, lui qui l'a réprouvé? s'est il conformé au monde, lui qui n'était venu que pour le corriger et pour le reprendre? a-t-il cru que le salut fût pour le monde, lui qui n'a pas prié pour le monde? a-t-il couru après les plaisirs, lui qui les a maudits, et qui a déclaré que le monde se réjouirait, mais que ses disciples ne prendraient aucune part à ces vaines joies et seraient dans la tristesse ? a-t-il cherché les honneurs et les distinctions humaines, lui qui n'a jamais cherché sa gloire, mais la gloire de son Père, et qui s'est caché lorsqu'on a voulu le faire roi? a-t-il mené une vie douce et agréable, lui qui a porté sa croix dès le premier instant de sa vie mortelle, et qui a con-
Or je vous demande, mes Frères, pour ressembler à Jésus- Christ , suffit-il de n'être point adultère , fornicateur, injuste, sacrilège'! Jésus-Christ a-t-il borné là toute sa vertu? S'est-il contcnlé de ne faire tort a personne, de payer le tribut à César, de ne point exciter de guerre dans les places publiques, de ne point profaner les choses saintes, de ne point entretenir des commerces impurs? S'est-il contenté de ne pouvoir être repris par ses ennemis d'aucun péché grossier? N'a-t-il pas mortifié tous ses sens? N'a-t-il pas prié pour ses ennemis? N'a-t-il pas été humble de cœur, simple, désintéressé, exact à remplir jusqu'au moindre point de la loi? A-t-il aimé le monde, lui qui Va contredit, combattu et vaincu ? A-t-il cru que le salut tût pour les mondains, lui qui les a condamnés? S'est-il déclaré en faveur des richesses, lui qui les a maudites ; en faveur des dignités et des honneurs, lui qui les a fuis ; en faveur des plaisirs,
sommé sa course parla consommation de ses souffrances ? Voilà votre modèle ; soyez du monde, soyez solitaire; à la cour ou dans le cloître ; consacré à Dieu ou partagé entre le Seigneur et les soins du mariage ; si vous ne portez pas l'image de Jésus- Christ, vous êtes perdu.
Cependant, vous ne craignez rien pour votre destinée , pourvu que vous viviez dans une régularité que le monde approuve , et que la conscience ne vous reproche pas de vice grossier et criant. Et il est si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes sur le salut, que, lorsque nous vous proposons d'imiter l'exemple de ceux qui, après avoir mené une vie semblable à la vôtre, en ont connu le danger, se sont retirés des plaisirs et des dissipations du monde, et leur ont fait succéder la prière, la retraite, la mortification, la pratique des œuvres saintes, vous répondez qu'il est dangereux de le prendre si haut ; vous vous croyez plus sage en évitant ces prétendus excès, et vous ne voyez rien à changer à votre conduite. Saint Augustin se plaignait autrefois que certains païens de son temps refusaient de se convertir à la foi, parce qu'ils menaient une vie réglée selon le monde. Lorsqu'on les exhortait, dit ce Père, à passer du côté des chrétiens: Il est question de bien vivre , répondaient-ils , bene vivere opus est. Que m'ordounera Jésus- Christ que vous me prêchez, quid mihi prœcepturus est Christus? que je mène une vie exempte de blâme , ut bene vivant? Je la mène depuis longtemps ; je ne fais tort à personne; je ne souille pas le lit de mon prochain ; je ne lui ravis pas son bien par des voies injustes : Jam bene vivo ; nullo adulterio contaminor , nullam rapinam facio. Qu'est-il besoin de changer et d'embrasser une religion nouvelle? Si ma vie était criminelle, vous auriez raison de me proposer une loi qui règle les mœurs ,
lui qui s'est toujours mortifié ? Voilà votre modèle ; et qui que vous soyez, mes Frères, soyez mondains ou solitaires, enfermés dans le cloitre on engagés par les nœuds du mariage, si vous se portez poiut l'image de Jésus-Christ sur vous, si vous n'êtes point conformes à lui, vous êtes perdus.
Cependant, vous demeurez tranquilles sur votre destinée ; pourvu que votre conscience ne vous reproche point de vices criants, de grands crimes, vous êtes dans le cal. ne et ne craignez rien pour votre salut ; et quand on vous parle de conversion, vous n'y prenez aucune part, vous ne sentez rien en vous que vous puissiez vous reprocher, et vous ne trouvez rien à changer ni à réformer dans vos mœurs. Saint Augustin se plaignait de son temps que certains païei.s refusaieut de se soumettre à la loi, parce que d'ailleurs ils menaient selon le monde une vie irréprochable , bene vicere opus est. Que me commandera
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
et qui défend les excès ; mais si, sans la loi de Jésus -Christ, je les évite, Jésus -Christ ne m'est donc plus nécessaire ? Quid mihi necessarius est Christus ?
Voilà précisément, mes Frères, la situation de ces chrétiens voluptueux et indolents , de ces vertueux du siècle , de ces personnes irréprochables selon le monde , dont je parle. Lorsque nous les exhortons à une vie plus chrétienne, plus conforme aux maximes de l'Evangile, aux exemples des saints et de Jésus-Christ ; que nous leur annonçons qu'on ne peut pas être son disciple sans renoncer au monde et à ses plaisirs comme nous l'avons promis sur les fonts sacrés, ils nous répondent qu'il ne s'agit pas d'être de certains plaisirs ou de n'en être point ; d'aller se délasser à un spectacle ou de s'en faire un scrupule ; de se conformer aux usages sur la dépense, sur la parure, sur le genre de vie, ou d'affecter d'être singulier ; qu'il s'agit de bien vivre : Bene vivere opus est; d'être bon citoyen, époux fidèle, maître généreux , juste , désintéressé , sincère ; que voilà l'essentiel ; qu'avec ces vertus on se sauve partout , et que tout ce qu'on met de plus dans la dévotion, n'est pas nécessaire : Jam bene vivo ; quid mihinecestarita est Christus ' ?
1 S. Aug., in Joan., 45.
Mais écoutez ce qu'ajoute ce Père sur le même sujet dans un autre endroit : leur conduite est irréprochable selon le monde ; ils sont hommes de probité, femmes régulières; ils honorent leurs parents ; ils ne trompent pas leurs frères ; ils sont fidèles dans leurs promesses ; ils ne font point d'injustices, mais ils ne sont pas chrétiens : Christiani non sunt. Pourquoi cela? les chrétiens ont crucifié leur chair avec ses désirs, et vous nourrissez et vous flattez sans cesse ces ennemis domesliques; les chrétiens ne sont pas de ce monde, et vous en êtes l'esclave, le partisan et l'apologiste ; les chrétiens gémissent sans cesse au fond du cœur sur les périls des sens et des objets de la vanité qui les environnent, et vous les aimez ; les chrétiens se font une violence continuelle, et vous vivez dans une indolence et dans une paix profonde avec vous-même ; les chrétiens sont des voyageurs sur la terre qui ne s'attachent point, et méprisent même tout ce qui se trouve sur leur route, et soupirent sans cesse après leur patrie, et vous voudriez pouvoir établir ici- bas une cité permanente et vous éterniser dans cette vallée de larmes et de douleur ; les chrétiens rachètent le temps qui est court, et tous leurs jours sont pleins devant le Seigneur , et toute votre vie n'est qu'un grand vide, et l'inutilité en est même la portion la plus innocente ; les
Jésus-Christ, disaient ces honnêtes païens T De mener nne vie irréproc'.iab'e, leur répondait saint Augustin, ut lient vivat. Je la mène depuis longtemps celle vie irréprochable, je ne fais tort à personne, je ne suis ni adullère, ni foruicaienr, ni injuste, ni impudique, jam bene vivo, nullani ropinam fncio, nullo mlulterio coinouinnr. le ne me souille d'aucun de ces gros crimes, et qu'est-il donc besoin que je change 1 Quelle nécessité de mener une vie nouvelle puisque l'on n'a rieu à ine reprocher? Pi ma vie était déréglée, scandaleuse, vous auriez raison de me demander qne je change de vie et de me faire embrasser nne religion qui défend l'adultère, le scandale, le parjure, l'homicide, l'impureté, le vol, les lujusticc» et tous les autres grands crimes ; mais vivant comme je vis, exempt de lous ces viees crian's qne l'Evangile défend, qu'ai je besoin et que me servirait d'embrasser la foi de Jésus-Christ î Quid milu necessanus est Christus?
Ah ! voilà la roalhenrense situation de ce» âmes indolentes et de ces honnêtes gens du siècle dout je parle. Lorsque nous les exhortons a renoncer au plaisir et a quitter une vie molle et mondaine qui les souille, ils nous répondent que leur vie e-t d'ai'leurs très régulière , qn'on ne les voit point commettre d'injustices, faire de tort à leur prochain, regarder d'un œil impur ia femme de leur frère, employer mille vains artirkes pour s'élever et s'enrichir dans le monde, opprimer la veuve et le pupille, se déchirer en procès, attenter sur la vie et sur Phouueur de leurs fiéres, courir aux assemblées et aux spectacles, se faire un passe-temps des jeux défendus, des corné tics, des opéras, mais qu'ils sont pasteurs charitables, bons citoyens, magistrats équitables, époux fidèles, mallrel généreux, marbauiis dés.ntérefcél ; avec ces qua'ités ou se sauve partout,
nous disent-ils, et quand on a su prendre ce parti et gagner assez sur soi pour vivre de la sorte, on n'a pas à craindre d'être coupable devant Dieu : Jam bene vivo ; mihi non nece<surtus est Christus.
Ecoutez ce que disait ce Père au sujet des païens qui se reposaient sur une infructueuse régularité : ils ne font d'injustice à personne, mais ils ne font point de bien ; ils sont réglés dans leur vie, mais ils ne sont point chrétiens : Christiani non sunt. Et pourquoi ne sont-ils poinl chrétiens î Ah ! les chré tiens ont crucifié leur chair avec ses désirs, disait ce Père, et vous flattez la votre ; les chrétiens sont animés de l'esprit de Jésus-Christ, et vous ne recevez des nu pi casions que de l'espiit du monde ; les chrétiens gémissent sans cesse sur leurs faiblesses, et vous présumez sans ces*e de vos forces; les chrétiens sont toujours dans une guerre, dans des troubles, des combats, des souffrances, et vous vivez dans une lâdicté, une mollesse, une indolence et une paix profonde ; les chrétiens rachètent le temps par des œuvres, par une pénitence, par des austérités, et vous le consumez en de vains amusements ; les chrétiens remplissent toute leur vie de bonnes actions, el toi s vos jours sont vides et inutiles ; les chrétiens vont toujours au parti le plus sur, et vous flottez éternellement; les chrétiens envisagent toujours les richesses comme des écueils, lesgratidcuis comme des précipices, les plaisirs c iinme des appas trompeurs, la figure du monde comme un songe, et vous les regardez comme quelque chose de solide et permanent, jusqu'à y mettre votre félicité ; en un mot, les chrétiens sont tout spirituels et ne tendent que vers le ciel, et vous êtes tout terrestres el ne vous attachez qu'aux choses de ce monde : Christiani non sunt.
GRAND-CARÊME
chrétiens regardent les richesses comme des embarras , les dignités comme des écueils, la grandeur comme le haut d'un précipice, les afflictions comme des grâces, les prospérités comme des malheurs, la figure du monde comme un songe ; voyez- vous les choses des mômes yeux ? En un mot , les chrétiens sont spirituels , et vous êtes encore tout terrestre. Chrisliani non surit '.
Ah 1 si pour être chrétien il suffisait de ne pas donner dans les excès, le paganisme ne nous a-t-il pas fourni des hommes sages, réglés, tempérants ; dus femmes fortes, d'une vertu austère, d'une conduite héroïque, attachées au devoir par des principes de gloire et d'honneur? Et tout ce que nous voyons de plus vertueux dans le siècle, approche-t-il de la rigidité de ces anciens modèles1? Ce ne sont donc pas les désordres évités qui font les chrétiens, ce sont les vertus de l'Evangile pratiquées. Ce ne sont pas des mœurs irréprochables aux yeux des hommes ; c'est l'esprit de Jésus-Christ crucifié. Ce ne sont pas les qualités que le monde admire, l'honneur, la probité, la bonne foi, la générosité, la droiture, la modération, l'humanité; c'est une foi vive, une conscience pure, une charité non feinte. Toute vie qui ne
1 C'est une grande illusion que de croire que de? lîi qu'on est riche, l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement, et que le luxe, la dépense, la bjnne chère doivent croître à proportion des biens. — liouu- DALOt.'R, >vr les Richesses, 3e partie. Ed. Guerin, p. 339.
* ttourdaloue oppose aussi la morale antique avec les mœurs de sou siècle. « Si je coiitultai» sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fournirait-elle de quoi faire rougir et de quoi confondre bien des chrétiens, qui. malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion ; car, en cela comme en beaucoup d'autres matières les païens, don nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont appris notre devoir ». Sur tes HicUesses, ibid.
Ah ! si pour être chrétien, il suffit d'être exempt des gros crimes, le paganisme ne nous fournit-il pas des hommes sages et des femmes fortes, attachés à certains principes de gloire, qui se sont préservés de ces grauds crimes et même des moindres irrégularités. Et tout ce que nous voyons dans le siècle où nous sommes, approche-t-il de ces anciens héros et de ces illustres héroïnes? Ce ne sont donc point les vices grossiers qui distinguent le païen du chrétien, et quiconque ne les commet pas, ne doit pas se vanter de vivre en bon chrétien Ce sont les vertus de l'Evangile qu'on pratique, comme la prière, la retraite, la mortification, le détachement des biens, le renoncement à soi-même, la tuile des plaisirs et des honneurs, l'huîn'.litc et la conformité à Jésus-Christ crucifié ; c'est là ce qui nous rend semblables à Jésus-Christ notre modèle ei qui par conséquent nous exempte de la damnation éternelle. Ce ne sont point les qualités naturelles que le monde adore, comme la probité, la générosité, la simplicité, la modestie, la tempérance qui rend l'homme pur et irréprochable devaut Dieu ; c'est une foi vive, une espérance ferme, une chanté ardente, une régularité pleine de bonnes œuvres. Toute vie qui n'est point
peut pas mériter le ciel, est une vie de péché; toute vie qui n'est pas digne d'un saint, est indigne d'un chrétien; l'arbre qui n'a que des feuilles est frappé de malédiction, comme l'arbre mort et déraciné; et l'Evangile condamne aux mêmes ténèbres éternelles et aux mêmes supplices et le serviteur infidèle et le serviteur inutile. Aussi, après vous avoir exposé dans les mœurs de notre riche réprouvé, l'image d'une vie voluptueuse et mondaine, exempte même de crime et de débauche, il faut dans sa punition vous apprendre quelle en est la fin et la destinée.
DEUXIÈME PARTIB.
Or, il arriva, continue Jésus-Christ, que ce pauvre mourut, et fut porté par les anges dans le seiîi d'Abraham ; le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans V enfer. Quel nouvel ordre de destinées, mes Frères! Lazare meurt le premier, car le Seigneur se hâte de visiter ses élus, et d'abréger leurs jours avec leurs souffrances. Le riche lui suivit ; le Seigneur, au contraire, n'ouvre que lentement les portes de la mort aux pécheurs, pour les attendre plus longtemps à pénitence ; mais enfin le riche meurt ; car les grands biens nous attachent à la vie, mais ils ne nous rendent pas immortels. Il est enseveli, sepultus: circonstance qu'on ne remarque pas dans la moit de Lazare. Des honneurs funèbres sont sans doute rendus à sa mémoire; la pompe et la \anité paraissent jusque sur son tombeau ; on rehausse par des mouumenls superbes son néant et ses cendres; mais sou âme toute seule, précipitée sous le poids de ses iniquités, s'est déjà creusé un lieu profond dans l'abîme éternel, sepultus est in inferno.
digue d'un saint est indigne d'un chrétien ; toute conduite qui n'est point accom; aynée de vertu est une conduite de pé.he; l'arbre qui ne porte que des feuilles est maudit ; et l'Evangile condamne aux mêmes peines et aux mêmes grincements de dents et le serviteur infidèle et le serviteur inutile. Ainsi, après avoir vu dans la peinture des mœurs du riche les dangers de la vie molle et mon-iaine, il faut encore dans le récit de ses tourîm nts vous eu faire voir la lin et la destinée.