DEUXIÈME PARTIE
Or il arriva, continue Jésus-Christ, que le pauvre mourut, et qu'il fut porté par les anges d,.ns le sein d'Abraham ; te riche mourut aussi et il fut enseveli dans l'enfer : fuetum est autem ut moreretur mendicus, et portaretur ab tmgelis in sinum A brultœ ; murtuus est autem et dives, et seputtus est in inferno. Justice de mou Uieu, quel nouvel ordre de destinée ! Lazare meurt le premier, car le Seigneur se lia te de visiter ses élus et d'abréger leurs souffrances. Le riche lui survit; elle Seigneur n'ouvre que tard les portes de U mort pour l'attendre a pénitence ; mais enfin ce riche meurt, car les grands biens
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
Lazare meurt ; son corps abandonné trouve à peine un peu de terre qui lui serve de sépulcre ; sa Un est sans honneur devant les hommes ; mais son âme glorieuse est menée en triomphe par tous les esprits célesles dans le sein d'Abraham : factura est autem ut moreretur mendicus, et portaretur ab angelis in simim Abrahœ. Le riche meurt; tout Jérusalem en parle; on loue ses vertus ; on vante sa magnificence ; ses amis le pleurent; ses proches, pour se consoler de sa perte, cherchent à éterniser sa mémoire par des titres et des inscriptions. Soins inutiles des hommes ! son nom même n'est pas venu jusqu'à nous. Nous ne le connaissons que par ses malheurs; nous savons seulement de lui qu'il était riche et qu'il est réprouvé; sa naissance, sa tribu, sa famille, tout cela est anéanli avec lui ; car les impies, dit l'Esprit- Saint, ont péri comme ceux qui n'ont jamais été; ils sont nés comme s'ils ne l'étaient pas , perierunt, quasi qui non fuerint ;et uati suxt, quasi non natix. Lazare meurt; on ignore même dans Jérusalem s'il a vécu ; sa mort est obscure comme sa vie. Le monde qui ne l'avait pas même connu, n'a pas de peine à l'oublier ;
1 Eccli., xliv, 9.
mais son nom, écrit dans le livre de vie, a mérité d'être conservé aussi dans nos livres saints, et de retentir tous les jours dans ces chaires chrétiennes : car le corps des justes est enseveli dans la paix, et leur nom vivra dans tous les siècles '. En un mot, Lazare meurt, et il est porté par les anges dans le sein d'Abraham; le riche meurt, et il est enseveli dans l'enfer : voilà un partage qui ne changera plus. Insensés que nous sommes! que nous importe dans quelle situation la main de Dieu nous place pour l'instant rapide que nous paraissons sur la terre? pourquoi n'être pas plus occupés de ce que nous serons pour toujours dans l'éternité? Or, mes Frères, continuons l'histoire de notre. Evangile, et examinons toutes les circonstances du supplice que souffre cet infortuné dans le lieu des tourments.
Premièrement, à peine se fut-il trouvé, dit Jésus-Christ, dans le lieu de son supplice, qu'il leva les yeux en haut, et vit Abraham et Lazare dans son sein, élevons oculos. Il commence d'abord par lever les yeux. Quelle surprise 1 c'est-à-dire que, pendant toute sa vie, il ne les avait pas ouverts une seule fois sur le
' Corpora ipsorura in pace sepulta snnt, et nomen eorum vivit in generatiouein et geueraliouem. Eccli., iliv, 14.
peuvent bien nom attacher a la vie, nons la faire aimer et désirer ; mais ils ne nons rendent pas immortels. Enlin il est enseveli dans l'enfer, tepullus est in inferno ; circonstance qui ne nous est pas moins marquée dans la mort de Lazare. La pompe du riche parait jusque sur son tombeau ; on rehausse la misère de son corps par des monuments superbes, et son âme toute seule, précipitée sous le poids de ses iniquités, comme sous une table de plomb, va prendre place dans l'abtine prorond qu'elle s'est déjà creusé pendant sa vie , et sepullus rit in inferno. tiare meurt, et son corps abandonné a son indigente trouve à peine un pied de terre qui lui serve de sépulcre ; et son âme glorieuse est menée en triomphe et portée par les anges dam le sein d'Abraham, ftictum est ut moreretur mendiais, et portnretur ab angelis in sinum Abrahœ Le licite meurt ; tout Jérusalem en parle, on loue ses vertus, on rappelle avec éloge sa magn. licorne, ses amis le pleurent, ses pmehes cherchent a éterniser sa mémoire par des titres et des inscriptions gravées sur le brunie et le marbre. Soins inutiles ! Cependant, mes Frères, toute sa gloire a péri avec lui, son nom n'est pas même venu jusqu'à nous, nous ne le connaissons que par ses malheurs ; nous savons qu'il était riche pendant sa vie et qu'il est réprouvé apiès sa mort, son nom, sa famille, sa tribu, son pays, ses emplois, tout cela est péri et inconnu pour nous ; car la mémoire des impies péiit avec eux, dit le Sage ; et ceux qui ont cherché de la gloire et des louanges pendant leur vie, dit l'Ecclésiastique, périssent comme s'i's n'avaient jamais été ; ils sont nés comme s'ils ne l'élaeut pas, et leur postérité périt avec eux, perierunt quasi gui non fuerint, et nuli sunt quasi non nati, et filii iptorum cum ipsis. Laiare meurt, on ignore même dans Jérusalem où il était, qu'il eût vécu. Le monte, qui ne l'avait point connu à cause de son indigence, n'a pas beaucoup de peine à l'oublier. ta mort est obscure, mais son nom a mérité d'ètie écrit dans le livre saint de la religion, d'où il est passé usqu'à nous ; on en
fait retentir nos chaires chrétiennes, et il vivra dans tous les siècles en la mémoire des nations ; car tel est l'heureux sort des justes, qui ont mené ici-bas une vie obscure ; si leur corps périt, leur aine vivra éternellement. Eh ! que leur importe que soient devenus leurs noms sur la terre, si leurs âmes sont emportées dans le ciel f Lazare meurt pauvre et inconnu, et il est emporté dans le sein d'Abraham ; le riche meurt connu, regretté, loué, et il est enseveli dans l'enfer ; voilà un sort ben déplorable, qui tependant ne changera jamais. Or, faisons ici quelque attention sur toutes les circonstances de son supplice.
A peine est-il arrivé dans le lieu de ses tourments, qu'il lève les yeux, et voit de loin Abraham et Laiare dans son sein, elvvans oculos suos, cum esset m tormenlis, vwlit A bruham a longe et l/tznrum in «nu ejus. Du fond de l'abîme où il est, il lève es yeux, élevons oculos ; c'est-à-dire que pendant sa vie il ne les avait pas élevés une seule fois sur les dangers de son état; c'est-à-dire qu'il u'avait peut-être pas une seule fois fait réflexion, que la voie molle dans laquelle il marchait, conduisait à la perdition ; car les pécheurs déclarés sentent quelquefois le poids et l'horreur de leurs désordres, et se trouvent souvent obligés de penser malgié eux à en sortir ; mais les âmes molles, voluptueuses, exemptes de grands crimes, vivent le plus souvent sans savoir qu'elles ont vécu coupables. Les grands pécheurs dins les grands crimss lèvent quelquefois les yeux vers le ciel ; mais les pécheurs indolents qui ne font que ce que le monde fait, qui conservent un air de probité au milieu d'uue vie mondaine et sensuelle, ne lèvent point les yeux vers le ciel, parce qu'ils se croient innocents. Il voit Laiare dans le sein d'Abraham, qui est revêtu de gloire et d'immortalité. Première circonstance de son supplice ; ce pauvre mendiant qu'il n'avait pas daigné honorer sur la terre d'un seul de ses regards, jouit des plus grandes délices dans le lieu d'abondance •>'. de rafraîchissement, tandis que lui-même, dévoré des
GRAND-CARÊME
danger de son éiat ; c'est-à-dire qu'il ne s'était même jamais avisé de se défier que la voie où il marchait, si sûre en apparence et si approuvée du monde, pût le conduire à la perdition ; car les pécheurs déclarés, les âmes entièrement livrées au crime, sentent bien que leur vie est une vie de réprobation, et ne se calment que dans l'espérance d'en sortir un jour et de mieux vivre ; mais ces âmes indolentes, molles, voluptueuses, dont je parle, qui se défendent des excès et des désordres, elles meurent d'ordinaire sans avoir su qu'elles ont vécu coupables. Le riche réprouvé voit de loin Lazare dans le sein d'Abraham, revêtu de gloire et d'immortalité : première circonstance de son supplice. Ce mendiant couvert d'ulcères, qu'il n'avait pas même daigné autrefois honorer d'un seul de ses regards, est dans le lieu de paix et de rafraîchissement, tandis que luimême sesentdévoré parles ardeurs éternelles. Quel parallèle alors! quels désirs de lui avoir ressemblé ! quelle secrète rage de ne lui ressembler pas ! Il voit en même temps toute l'étendue des biens qu'il a perdus, et les maux irréparables qu'il s'est préparés. Il regarde cette paix, celte sérénité, ces délices toujours nouvelles dont jouit Lazare. Il retombe d'une manière affreuse sur lui-même, et d'un coup d'oeil s'offrent à lui tous ses malheurs. Plus déchiré par l'image toujours présente du bonheur dont il est déchu, que par l'horreur des peines qu'il endure, le ciel, dit un Père ', le brûle plus que l'enfer.
Oui, mes Frères, c'est ainsi que Dieu ouvrira pendant toute l'éternité le sein de sa gloire ; qu'il dépliera les cieux devant ces millions de reprouvés que sa vengeance aura précipités dans l'abîme ; et que là il exposera sans cesse à chaque damné l'objet le plus propre à nourrir sa fureur et à augmenter ses peines.
' S. Pierre Clirysol.
flammes éternelles, se trouve brûlé de soif, et tourmenté de supplices dans l'enfer. Ah ! quel désespoir de lui avoir refusé les miettes de sa table ! quelle secrèle rage de ne lui avoir pas ressemblé pendant sa vie, pour jouir de son bonheur après sa mort ! Il voit tous les biens dont Lazare est comblé, et tous les maux dont lui-même est environné ; il regarde ces délices toujours nouvelles dont Lazare jouit ; et d'un coup d'œil s'offrent à lui ions les malheurs qui l'accablent lui-même. Plus tourmenté par l'image de la félicité de Lazare, que par la rigueur des supplices qu'il endure, le ciel, dit un Père, le brûle plus que l'enfer.
Oui, le Seigneur durant tonte l'éternité déploiera devant les réprouvés tous les plaisirs du séjour de la gloire, et leur montrera les objets les plus propres à augmenter leurs supplices par le regret qu'ils auront de s'en être privés par leur faute.
Du fond de ce gouffre, vous lèverez peut-être les yeux comme le réprouvé de notre Evangile, vous qui m'écoutez, et, durant toute la durée des siècles, vous verrez dans le sein d'Abraham ce père sage et pieux, dont la foi et la piété vous avaient toujours paru une simplicité d'esprit et une faiblesse de l'âge; vous rappellerez les dernières instructions dont il tâcha de redresser vos mauvais penchants au lit de la mort, les marques de tendresse qu'il vous donna, les vœux mourants qu'il fit pour la conduite de votre vie, en ce dernier moment où sa religion et son amour pour vous semblaient se ranimer ; et vos dissolutions, vos biens depuis dissipés, vos affaires ruinées, votre malheur présent, ne s'offriront à vous qu'avec ses remontrances paternelles et les exemples de piété qu'il vous avait donnés.
Vous lèverez encore les yeux, vous, qui dans un état de veuvage et de désolation vivez dans les délices et êtes morte devant Dieu ; et, du milieu des flammes, vous verrez éternellement dans le séjour de la gloire cet époux avec qui vous ne formiez autrefois qu'un même cœur et une même âme, sur les cendres duquel vous répandîtes tant de larmes, et qui, touché de votre fidélité, vous laissa dépositaire de ses biens et de ses enfants comme de sa tendresse; et cet objet autrefois si cher vous reprochera sans cesse les infidélités que vous avez depuis faites à sa mémoire, la honte de votre conduite, les biens qu'il vous avait laissés, pour consoler votre affliction, employés à le déshonorer, et ses enfants mêmes, les gages précieux de son souvenir et de sa tendresse, négligés et sacrifiés à des amours injustes.
Oui, mes Frères, du milieu des flammes, ces enfants de colère verront dans le sein d'Abraham, pendant tous les siècles, leurs frères, leurs amis, leurs proches, avec qui ils avaient vécu, jouir de la gloire des saints, heureux par
Du milieu de l'abtme et de ces flamme? affreuses, ces enfants de colère verront dan< le sein d'Abraham leurs amis, leurs frères, leurs proches qui jouissent de la gloire des saints, qui sont heureux par la possession de Dieu même qu'ils ont servi pendant leur vie. Ce spectacle sera le plus cruel supplice de leur esprit et la plus rude peine de leur cœur ; et ils se diro: t a eux-mêmes dansfameitume de leur àme : voilà le sort que nous avons abandonné et le séjour qui nous attendait ; vuilà ce Dieu grand, puissant, magnifique, riche, doux, aimable, et qui récompense si abondamment la moindre chose qu'on fait pour l'amour de lui ; voilà ce séjour éternel de délires et de plaisirs dont nns frères jouissent, et auqiH nous avons renoncé pour des plaisirs d'un instant et qui sont toujnur» suives de mille amertumes. Ils senliroat qu'ils étaient nés pour le même bonheur,destinés à la même pilrie et que leur cœur élait créé pour jouir de leur Dieu.
DF.FXIEME JEUDI : LE MAFVAIS RICHE.
la possession du Dieu même qu'ils avaient servi. Ce spectacle tout seul sera la plus désespérante de leurs peines ; ils sentiront qu'ils étaient nés pour le même bonheur; que leur cœur était fait pour jouir du même Dieu ; car la présence d'un bien auquel on n'a jamais eu de droit, ou qu'on n'aime plus, touche moins des malheureux qui en sont privés. Mais ici un mouvement, plus rapide que celui d'un trait décoché par une main puissante, portera leur cœur vers le Dieu pour qui seul il était créé ; et une main invisible les repoussera loin de lui. Ils se sentiront éternellement déchirés et par les efforts violents que tout leur être fera pour se réunir à leur Créateur, à leur fin, au centre de tous leurs désirs, et par les chaînes de la justice divine, qui les en arrachera et qui les liera aux flammes éternelles.
Le Dieu de gloire même, pour augmenter leur désespoir, se montrera à eux, plus grand, plus magnifique, s'il était possible, qu'il ne paraît à ses élus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté, pour réveiller dans leur cœur lous les mouvements les plus vifs d'un amour inséparable de leur être; et sa clémence, sa bonté, sa munificence, les tourmentera plus cruellement que sa fureur et sa justice. Nous ne sentons pas ici-bas, mes Frères, la violence de l'amour naturel que notre âme a pour son Dieu ; parce que les faux biens qui nous environnent, et que nous prenons pour le bien véritable, ou l'occupent, ou la partagent '. Mais l'âme.une fois séparée du corps, ah I tous ces
1 Après la mort l'âme .... aura sans donte des sentiments
bien pins Tifs par rapport à Dieu , qui sera le souverain bien des bons, et qui alors deviendra le souverain mal des méchants. — Malebra.nche, 2« entretien sur la Mort.
fantômes qui l'abusaient, s'évanouiront; tous ces attachements étrangers périront ; elle ne pourra plus aimer que son Dieu, parce qu'elle ne connaîtra plus que lui d'aimable ; tous ses penchants, toutes ses lumières, tous ses désirs, tous ses mouvements, tout son être se réunira dans ce seul amour; tout l'emportera, tout la précipitera, si je l'ose dire, dans le sein de son Dieu ; et le poids de son iniquité la fera sans cesse retomber sur elle-même, éternellement forcée de prendre l'essor vers le ciel, éternellement repoussée vers l'abîme , et plus malheureuse de ne pouvoir cesser d'aimer, que de sentir les effets terribles de la justice et de la vengeance de ce qu'elle aime '.
Quelle affreuse destinée ! Le sein de la gloire sera toujours ouvert aux yeux de ces infortunés. Sans cesse ils se diront à eux-mêmes : voilà le royaume qui nous était préparé ; voilà le sort qui nous attendait; voilà les promesses qui nous étaient faites ; voilà le Seigneur seul aimable, seul puissant, seul miséricordieux, seul immortel, pour qui nous étions créés! Nous y avons renoncé pour un songe, pour des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant. Eh ! quand nous n'aurions rien à souffrir dans ce séjour d'horreur et de désespoir, cette perte toute seule pourrait-elle être assez pleurée? Première circonstance que nous rapporte Jésus-Christ des tourments du riche réprouvé : il est malheureux par l'image toujours présente de la félicité qu'il a perdue.
Mais il est encore malheureux par le sou-
1 II tant comparer dans les deux textes cet admirable passage où respire le plus pur amour de Dieu et où se révèle la plus saine métaphysique.
Ces malheureux, poussant leurs cris vers ce séjonr heureux où ils verront tant de justes, désireront être avec eux ; et une main invisible, plus rapide qu'un Irait décoché, les repoussera vers l'abîme d'où ils voudraient s'élever. Ils seront pendant tonte l'éternité déchirés par les remords de leur conscience sur un bonheur auquel ils ont renoncé, et par le juste châtiment de la divine justice qui leur arrachera ces pensées du ciel pour lequel ils soupirent, et les replongera dans les flammes éternelles.
Oui, ce Dieu de gloire, pour augmenter leur fureur, se montrera a eux encore plus aimable qu'à ses élus. Il recueillera tons ses chirmes pour les étaler à leurs yeux ; et si gloire, sa magnificence, sa majesté, sa clémence et sa bonté les tourmentera mille fois plus cruellement que sa justice et la fureur de sa vengeance. Nous ne sentons point ici-bas la violence de la penle que notre âme a vers son Dieu, parce que les objets qui frappent nos sens la détournent d'un autre cité. Mais cette âme . une fois séparée de son corps, la sentira cette violence dans toute son étendue ; ces objets trompeurs et séduisants se dis>iperont ; ces erreurs s'évanouiront ; celle pente vers les créatures qui
nous fait prendre le change, sera tont a fait détruite dans cette séparation, el cette âme ne se portera plus qne vers son Dieu, parce qu'elle ne trouvera plus que lui d'aimable ; tout ce qu'elle a de pensées tt d'inclinations sera réuni dans cette pente ; tous ses dé;irs et tout ce qu'elle est la précipitera dans le sein de son Dieu ; et le poids de ses iniquités la forcera de retomber sans cesse dans l'enfer. Elle sera éternellement forcée de prendre son essor vers le ciel, et ses crimes la repousseront éternellement dans le fond de l'abîme, et elle s'estimera plus malheureuse de voir le séjour de la gloire sans pouvoir sortir du milieu de ses supplir-s, que si elle souffrait des supplices plus cruels sans connaître le bonheur dont elle s'est elle-même privée.
Quelle affreuse destinée pour un réprouvé ! Le sein d'Abraham sera ouvert aux yeux de son infortune, sans qu'il puisse y entier, et ce sera le plus grand sujet de sa peine. Première circonstance du supplice de notre riche infortuné : il est tourmenté par l'image présente de la félicité qu'il a perdue.
Mais en voici une seconde : c'est qu'il est encore tourmenté par le souvenir des biens qu'il a reçus peudant sa vie ; Fili, recor-
GRAND-CARÊME
venir des biens qu'il avait reçus pendant sa vie : seconde circonstance de son supplice. Mon fils, lui dit Abraham, souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie : Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua. Or, quelle foule de pensées désespérantes Abraham ne réveille-t-il pas dans son esprit avec ce souvenir? L'avantage d'être descendu d'un peuple saint et d'une race bénie, méprisé ; les promesses faites à la postérité d'Abraham, inutiles pour lui ; le temple, l'autel, les sacrifices, la loi, les instructions des prophètes, les exemples des justes de la Synagogue , tout cela sans fruit pour son salut ; les biens même temporels dont il aurait pu se servir pour acheter une couronne immortelle, employés à flatter un corps destiné à brûler éternellement : Recordare quia recepisti bona in vita tua. Ainsi l'âme réprouvée entendra pendant toute l'éternité, au milieu de ses tourments, cette voix amère : Souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie. Rappelez ces jours passés dans l'abondance, cette foule d'esclaves attentifs à prévenir même vos souhaits, les distinctions publiques qui vous avaient fait passer des moments si doux et si agréables, ces talents éclatants qui vous avaient attiré l'estime et l'admiration des peuples, recordare; souvenez- vous -en. Quel supplice alors pour cette âme que le parallèle de ce
qu'elle avait été avec ce qu'elle est ! Plus l'image de sa félicité passée sera agréable, plus affreuse sera l'amertume de sa condition présente. Car telle est la destinée de l'adversité, de nous grossir et de nous mettre sans cesse sous les yeux les plaisirs de notre première situation et les malheurs attachés à notre condition présente.
Ce n'est pas assez : on lui rappellera encore tous les biens de la grâce dont elle a abusé : Recordare quia recepisti bona. Souvenez-vous que vous étiez enfant des saints, et né au milieu d'un peuple fidèle; vous aviez reçu tous les secours d'une éducation chrétienne ; je vous avais donné en partage une âme bonne, un cœur défendu par d'heureuses inclinations ; tous vos moments presque avaient été marqués ou par quelque inspiration secrète, ou par quelque événement public, qui vous rappelait aux voies du salut. Je vous avais fait naître dans des circonstances si favorables à la piété ; je vous avais environné de tant d'obstacles contre vos passions, de tant de facilités pour la vertu, qu'il vous en a plus coûté pour vous perdre qu'il ne vous en eût coûté pour vous sauver, recordare ; souvenez -vous-eu. Rappelez toutes les grâces dont vous avez abusé avec tant d'ingratitude, et combien il vous était aisé d'éviter le malheur où vous êtes tombée.
dare quia recepisti bona in vita tua ; mon fils, lui dit Abraham, souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant que vous viviez sur la terre. Or, quelle foule de pensées désespérantes Abraham ne met-il pas dans l'esprit du riche infortuné, d'être descendu d'un père saint, d'être sorti de la race de David, d'être né dans la loi, d'être enfant de promesses ; les exemples des justes qu'il avait eus devant les yeux ; les instructions des prophètes qui l'avertissaient du bonheur qui lui élait promis, tout cela qui lui venait en pensée, les biens même temporels dont il aurait pu se servir pour acheter une couronne immortelle, employés à flatter un corps destiné à la mortification et à la pénitence, quelle cruelle réflexion ! quelle source de désespoir et de tristesse ! Oui, mes Frères, une âme réprouvée entendra dire pendant toute l'éternité ces terribles paroles : souvenez-vous que vous avez reçu des biens pen ant votre vie, Fili, recordare quia recepisti boni in vita tua. Rappelez-vous ces jours passés dans l'abondance où rien ne vous manquait ; ces distinctions dont on vous honorait; cette foule de flatteurs toujours prêts à prévenir vos désirs, à excuser vos défauts, à autoriser vos abus, à nourrir votre vanité de mille chimériques élo=es, ces talents éclatants qui vous attiraient l'estime et l'admiralion des peuples, recordare quia recepisti bona in vita tua. Souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant •votre vie. Plus la condition présente d'une âme est agréable sur la terre, plus l'image de sa félicité future sera triste ; si elle pouvait oublier ces biens qu'elle a reçus et dont elle a si fort abusé, ses peines diminueraient ; mais tout lui en réveillera le souvenir : la justice de llieu, impatiente de se venger, la multitude de ses crimes arrivée à son comble; et quand on est dans l'affliction, on grossit toujours l'idée des biens dont on jouissait
avant son infortune et l'on est ingénieux a se tourmenter soimême.
Ce n'est pas tout : non-seulement on lui rappellera les biens temporels qu'il aura reçus pendant sa vie, mais encore ceux de la grâce dont il aura abusé. Oui, pécheur, qui ne songez point à sortir de vos crimes, on vous dira dans le fond de l'abime : souvenez-vous que vous êtes sorti d'uu peuple saint, que vous avez eu des secours si favorables, des exemples si puissants, un cœur déreudu par d'heureuses inclinatious, une innocence soutenue d'un penchant pour le bien aidé d'une bonne élucatioo, une pudeur naturelle que vous avez eu tant de peine à fam liariser avec le vice et qui mettait en vous une barrière au pèche, un esprit droit, élevé, si capable de discerner le vrai d'avec le faux, et que vous avez laissé égarer par votre faute, dont vous avez étouffé les lumières aux approches d'une passion honteuse, que sais-je? que vous avez peut-être dégradé en l'appliquant à des usages profanes et si contraires a voire raison et à votre religion, un cœur si ardent pour le bien, si lidèle au commencement, si susceptible des impres- S uns de la grâce, si capable de l'amour de son Dieu, une mémoire dont vous vous faites bonneur dans le monde, que vous faites briller sur le fait de quelque histoire fabuleuse et dont vous vous êtes tant piqué parmi les créatures; souvenezvous-en de tous ces avantages qui vous avaient été donnés, recordare. Si le temps me le permettait icj, je ne cesserais de reprendre ces paroles d'avertissement qu'Abraham adressait au riche malheureux : vous étiez né dans des circonstances favorables pour le salut, rappelez-vous qu'il vous en a plus coulé pour vous perdre qu'il ne vous en eut cou lé pour vous sauver : Hecordare quia recepisti bona in vita tua. Souvenez-vous de tout cela
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
Ah ! c'est ici que l'âme réprouvée, repassant sur toutes les facilités de salut que la bonté de Dieu lui avait ménagées, entre en fureur contre elle-même. Plus elle approfondit son aveuglement, plus son malheur l'aigrit et la dévore , plus sa rage croît et augmente ; et la plus douce occupation de son désespoir est de se haïr éternellement elle-même. 0 Dieu ! que vous êtes juste en punissant le pécheur, puisque vous le rendez lui-même l'instrument le plus affreux de son supplice ! Seconde circonstance des tourments de notre infortuné : il est malheureux par le souvenir du passé.
Il est encore malheureux par les peines présentes qu'il endure : Crucior in hac flammn; je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme. Troisième circonstance de son supplice ; la conformité de ses tourments avec ses fautes. Des flammes éternelles s'attachent à sa langue voluptueuse; une soif ardente le dévore; il demande une goutte d'eau, non pour éteindre, mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle, et elle lui est refusée. Au lieu de la pourpre et du lin qui couvraient autrefois son corps, il est aujourd'hui environné d'un vêtement de feu ; en un mot, autant avait il été daus les plaisirs, autant lui rend-on de tourments. Nous ne savons pas ce qu'il souffre, mes Frères; et je ne prétends pas aussi vous l'expliquer, ni affaiblir par des
peintures vulgaires une image si effrayante ; mais nous savons qu'il crie depuis deux mille ans du milieu des flammes : Je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme , crucior in hac fl'inima. Nous savons qu'il souffre ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamaisentendu,cequel'espritde l'homme ne peut comprendre; nous savonsque des flammes éternelles, allumées par la justice divine, sont attachées à son corps, et qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il est intéressé de punir; nous savons que, dans le séjour de l'horreur et du désespoir, la victime sera salée avec un feu éternel, sans cesse consumée, et renaissant sans cesse de ses cendres ; nous savons qu'un ver secret et dévorant, placé de la main de Dieu au milieu de son cœur, la déchirera durant tous le3 siècles; nous savons que ses pleurs n'éteindront jamais les flammes qui la consumeront, et que, ne pouvant se dévorer elle-même, les grincements de dents suppléeront à ce désir affreux ; nous savons que, lassée de blasphémer en vain contre l'auteur de son être, sa langue deviendra la pâture de sa propre fureur; et que son corps, comme un tison noir et fumant, dit le Prophète, sera le jouet des esprits immondes, dont il avait clé l'asile sur la terre. Nous savons enfin que, dans l'ardeur de sa peine, elle maudira éternellement le jour
et voyei quelle ingratitude vous commettez envers voire Dieu, et combien vous et s coupable du malheur daus lequel vous êtes tombé.
Ab! quel regret n'est-ce pas alors pour ce cœur, d'avoir préféré ce, objets périssables a ce Dieu dont les libéralités et les charmes ne uniront jamais. Ab ! c'est alois que cette àme, repassant sur tous les avantages de sa vie que la bonté de Dieu lui avait accordés, veut entrer eu fureur contre elle-même ; elle voit qu'une partie de ce qu'elle a fait et soufleil pour un faux plaisir ou un fantôme de fortune qui n'est plus ritn, lui eût valu la possession de la félicité des saints. Plus elle approfondit dans ces réfleiious, plus sa rage la tourmente, et la plus douce consolation de son désespoir sera de se li.ar éternellement soi même. 0 Dieu ! que vous êtes donc juste en punissant le pécl eor, puisque vous le rendez le plus cruel instrument de son supplice! Seconde circonstance du supplice du réprouvé : le souvenir du passé.
Mais non-seulement il est tourmenté par le souvenir du passé, il l'est eucore par la rigueur dis peines présentes qu'il endure. Troisième circonstance du riche réprouvé : je souffre dans ces flammes, crucior in hac flnmniu. Des flammes éternelles s'attactient à sa langue voluptueuse; une soif dévorante la dessèche; il d* mande une goutte d'eau pour la rafraîchir tant soit peu, ut rej' ig rct linguam meam, quiii crucior in hue flumma, et elle lui est refusée. Au lieu de ces | alais pompem, de ces lits magnifiques, de ces mets délicieux, de ces liqueurs excellentes, un fleuve de feu l'environne ; au ant qu'il a vécu daus les plaisirs et daus la bonne chère, autant lui rend-on de tourments. Mous ne savons pas ce qu'il souffre, mes Frères; et je ne prétends pas vous le dépeindre par des comparaisons peu proportionnée!
a la grandeur de ses maux ; ma:s nous savons au moins qu'il louflïe depuis pies de deux nulle ans, crucior in hac flumma, et qu'il souffie tout ce que Dieu peut faire souffrir de plus rude à un criminel qui a osé l'outrager, et qu'il est de sa gloire de punir. Nous savous que la victime sera salée d'un feu éternel, et que sans cesse e le renaîtra de ses cendres ; nous savons qu'un ver dévorant la déclinera éternellement et qu'elle portera en elle-même son enfer; nous savons que, lassée de blasphé nef et de maudire, sa propre langue devieudra la pâture de sa fureur ; que sou cœur, suivant l'expression d'un prophète, deviendra dans l'enfer la malheureuse victime des esprits de ténèbres dout il avait été le jouet sur la terre. Nous savons que, ne pouvant trouver de soulagement à ses peines, elle maudira mule fois le joui qui l'a vu naître, le sein qui l'a portée, les mamelles qui l'ont allaitée, le Dieu qui l'a créée, et qu'elle voudrait qu'il l'anéantit ; qu'elle invoquera mille fois la mort sans être écoutée, et que le plus honteux anéantissement sera le plus doux de ses désirs et la plus consolante de ses pensées, nous le savons ; ce ne sont ici que les pures et simples expressions de la sainte tenture.
Voilà des images dont on ne peut quasi supporter la frayeur en vous les exposant ; et cependant c'est un réprouvé qui vous en fait la peinture. Vous voudiiez, disait saint Chrysostome à son peuple, qu'il fut revenu que. qu'un de l'autre vie pour vous raconter ce qui s'y passe, sans cela vous n'en croirez rien. Eh bien! contentez aujourd'hui votre curiosité ; voici un malheureux qui, du milieu de l'enfer, vous raconte s s peines et vous fait le détail de son infortune. Lorsqu'on parle de l'autre vie, il faut adoucir nos expressions, de peur de blesser votre délicatesse; et une vérité qui autrefois a penp'é les récris, qui a fait souffrir
GRAND-CARÉME.
qui la vit naître, le sein qui la porta, qu'elle invoquera la mort, et que la mort ne viendra point, et que le désir d'un anéantissement éternel deviendra la plus douce de ses pensées ; nous le savons, et ce ne sont là que les expressions des Livres saints.
Vous nous dites tous les jours, mes Frères, avec un air déplorable de sécurité, disait autrefois saint Chrysostome i aux grands de la cour de Constantinople, pour vous calmer sur les terreurs d'un avenir, que vous voudriez voir quelqu'un revenu de l'autre vie pour vous redire ce qui s'y passe. Eh bien ! continuait cet éloquent évêque, contentez aujourd'hui votre curiosité ; écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle, et qui vous raconte le détail affreux de ses malheurs et de sa destinée ; c'est un prédicateur que l'enfer lui-même vous fournit. Quand nous vous parlons, nous, des tourments de l'autre vie , hélas ! i! faut adoucir nos expressions, de peur de blesser votre fausse délicatesse. Une vérité qui a épouvanté les Césars, converti les tyrans, changé l'univers, n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à toucher les âmes simples et vulgaires ; ces images dans nos bouches sont écoutées avec dédain et renvoyées au peuple. Mais ici vous devez en croire un infortuné, qui ne vous redit que sa propre infortune, et qui vous en dit plus par ses cris et par son désespoir que par ses paroles. Vous écoutez avec tant d'attention ceux qui, revenus des îles les plus éloignées, vous racontent les mœurs et les
* Chrysost. Conf. 3 de Laps.
usages des pays où vous n'irez jamais ; pourquoi n'entend riez-vous pas avec plus d'intérêt un malheureux qui vient vous apprendre ce qui se passe dans un lieu d'où lui seul est revenu, et qui sera peut-être votre demeure éternelle ?
Mais ses souffrances sont d'autant plus affreuses qu'on lui fait connaître qu'elles ne finiront point : quatrième circonstance de son supplice. De plus, lui répond Abraham , il y a un grand abîme entre vous et nous, de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ne le peuvent, comme on ne peut plus venir ici du lieu où vous êtes.
Ainsi l'âme réprouvée perce dans toute la durée des siècles, et elle n'y voit point le terme de ses malheurs. Des peines qui doivent finir ne sont jamais sans consolation, et l'espérance est une douce occupation pour les malheureux. Mais ici l'avenir est la plus affreuse de ses pensées; plus elle avance en esprit dans ces espaces infinis qu'elle voit devant elle, plus il lui reste de chemin à faire; l'éternité toute seule est la mesure de ses tourments. Elle voudrait pouvoir du moins se dérober la pensée de cet avenir terrible ; mais la justice de Dieu lui présente sans cesse cette affreuse image, la force de l'envisager, de l'examiner, de s'en occuper, d'en faire le plus cruel de ses supplices. Chaque instant est pour elle un tourment éternel, parce que chaque instant n'est que le commencement de ses peines, et que chaque tourment est pour elle sans espérance. Souffrir des tourments affreux, souffrir une éternité à chaque moment, souffrir sans
la mort avec courage aux martyrs, qui a vaincu les tyrans, désarmé les bourreaux, n'est plus propre aujourd'hui qu'à épouvanter les âmes siinp'es et vulgaires. Mais ici il n'en est pas de même ; voici un infortuné qui ne vous cache rien de son malheur; vous croiriez un homme, ajoute saint Chrysostome, qui, revenu des Iles éloignées, où vous n'auriez jamais été, vous raconterait ce qui s'y passe; ah ! pourquoi donc n'écoulez-vous pas le triste récit d'un réprouvé qui vous parle des horreurs d'un lieu qui doit peut-être être votre demeure éternelle?
Ces peines sont d'aulant plus grandes, qu'on lui fait connaître qu'elles sont éternelles! quatrième circonstance du supplice du riche réprouvé. H y a un chaos monstrueux entre vous et nous, répond Abraham, qui empêche que nous n'ayons communication avec vous , en sorte que ceux qui sont ici ne peuvent aller où vous êtes , ni ceux qui sont avec vous, passer au lieu où nous sommes.
Ainsi dureront les peines des réprouvés : elles ne trouveront jamais de fin ; et c'est ce qni augmenlera leur rage et leur fureur contre eux-mêmes. L'esperauce est une douce occupation pour des malheureux que la douleur accable, et, quelque grandes que soient les peines qu'on endure, on en r3ssent beaucoup moins le poids à mesure qu'on espère d'en voir la fin. Mais ici cette
ressource ne reste plus au réprouvé : pins il avancera dans ces espaces infinis, plus il lui restera du chemin à faire, et toute s< n espérance sera dans l'impossibilité de jamais sortir de son malheur. L'âme réprouvée voudrait bien se refuser l'idée de cette éternité, mais la divine justice, la lui représentant sans cesse devant les yeux, la forcera de s'en occuper et de s'en faire la plus rude circonstance de son supplice ; a nsi chaque instant qui s'écoulera, sera pour l'âme réprouvée une éternité tout entière de peines, et un seul moment de celte idée de l'éternité lui fera souffrir tout à la fois ce que l'éternité ne lui promet que successivement. SoutTrir des tourments et n'en voir jamais la Bn, endurer ce qu'il y a de plus horrible et voir renaître sans cesse son supplice, voilà la triste et malheureuse destinée du riche réprouvé. Je passe rapidement sur ces affreuses peintures; il me suflît de vous annoncer en passant des vérités qu'il est de votre avantage de méditer sans cesse. 0 vous, pécheurs qui m'écoutez, si vous étiez jugés maintenant, l'enfer serait voire partage, et cependant non-seulement vous n'y pensez point, mais vous ne voulez pas même y penser ; nonseulement vous vous défendez de ces images affreuses de flammes et de supplices éternels, mais vous ne les regardez que comme des frayeurs imaginaires et comme des faiblesses
DEUXIÈME JEUDI : LE MAUVAIS RICHE
ressource et recommencer tous les jours son supplice: telle est la destinée de l'âme malheureuse. Je passe rapidement sur toutes ces circonstances ; il est des vérités qu'il suffit d'avoir montrées, qui sont elles-mêmes de grandes sources de réflexions, et qu'il faut laisser dévc!op[>er à ceux qui les écoutent.
Enfin, le dérèglement de ses frères qui vivaient encore, et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse, avait paru un modèle à suivre, et par conséquent été une occasion de chute et de scandale, fait la dernière circonstance de ses peines : Père Abraham, s'écrie-t-il, envoyez du moins Lazare dans la maison de mon père, afin qu'il avertisse les cinq frères que j'y ai laissés, de peur qu'ils ne viennent eux-mêmes dans ce lieu de tourments ; car si quelqu'un ne ressuscite d'entre les morts, ils ne croiront pas. Il souffre pour les péchés d'autrui ; tous les crimes où ses frères tombent encore augmentent la fureur de ses flammes, parce qu'ils sont une suite de ses scandales, et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines.
Ah ! mes Frères, combien croyez- vous qu'il y ait d'âmes réprouvées dans l'enfer, avec lesquelles vous avez vécu autrefois, et qui sont tourmentées pour les fautes où vous tombez tous les jours encore ? Peut-être que la personne infortunée, qui corrompit la première votre innocence, crie actuellement dans le lieu de son supplice, et fait des instances de rage
auprès de son juge, afin qu'il lui soit permis de venir vous montrer ce spectre affreux, qui alluma autrefois dans votre âme encore pudique des désirs impurs, dont la licence de vos mœurs n'a été depuis qu'une suite funeste. Peut être que cet impie qui vous avait appris à douter de la foi de vos pères, et qui avait gâté votre esprit et votre cœur par des maximes d'irréligion et de libertinage, lève sa voix dans le séjour de l'horreur et du désespoir, et, détrompé trop tard, demande de venir vous détromper lui-même, et adoucir ses tourments en corrigeant votre incrédulité. Peutêtre que cet écrivain profane et lascif dont les œuvres fatales à la pudeur font tous les jours sur votre innocence des impressions si dangereuses , pousse dans les flammes des cris affreux, et sollicite en vain que quelque compagnon de son supplice vienne vous informer des mallieurs de sa destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles criminels, où vous courez avec tant de fureur, sentant croître la rigueur de ses peines, à mesure que les fruits dangereux et irréparables de son art portent un nouveau poison dans vos âmes, peut-être qu'il fait monter ses rugissements jusqu'au sein d'Abraham , pour obtenir qu'il puisse lui-même , avec son cadavre hideux et dévoré des feux éternels , venir paraître sur ces théâtres infâmes que sa main éleva autrefois, et corriger par l'effroi de ce nouveau spectacle le danger de ceux qui lui doivent
qu'il faut laisser au peuple. Grand Dieu ! que tos châtiments sont terribles d'aveugler ainsi les pécheurs, de peur qu'ils se se servent de ces idées p >ur opérer leur salut ! Depuis quand une vérité qui a fait trembler les païens, qui a effrayé les philosophes, ne pourra- t-elle plus faire trembler les fidèles?
Enfin le dérèglement des frères du riche, qui vivaient encore sur la terre, et a qui l'ignorance où ils étaient des supplices qu'il soutirait, était encore me occasion de chute, c'est la dernière circonstance qui rend affreux le supplice de cet infortuné, et je finis par là. Je vous prie, père A bro hum, d'envoyer Lazare à lu maison de mon père, pour avertir tei cinq frères que j'ai, de tétât déplorable où je suis i éduit, parce que si on ne les avertit point de ce lieu de tourments, ou bien ili ne croiront pas qu'il y en ait un, ou bien ils ne travnil/eront point à l'éviter : Rogo ergo le, pater, ut mittus eum in domum patris met ; habeo enim quinque frolres, ut testetur illis, ne et ipsi veniant in hune locum tormentorum. Il souffre pour ses propres crimes, et il s'imagine de souffrir encore pour les crimes de ses frères qui ne sont qu'une suite des siens ; c'est pour cela qu'il souhaite leur conversion comme un adoucissement à ses peines.
Ah! combien croyez-vous, mes Frères, qu'il y a d'âmes dans les enfers qui souffrent encore pour les crimes qui se commettent tous les jours sur la terre par leurs parents, leurs amis, leurs compagnons? Combien pensez-vous qu'il y a de ces personnes avec qui vous avez vécu, qui étaient unies avec vous par la mime société de vie ou de commerce, qui crient encore
sans cesse qu'on vous envoie quelqu'un de l'autre monde, qui vous eipose leur état malLeureux ? Peut-être que cet impie, qui vous a appris à douter le premier de la foi de vos pères, et à vous Miller A< s vérités de notre sainte religion, crie sans cesse depuis le moment de son supplice et qu'il élève sa voii, dans des transports de fureur et de rage, pour demander à Dieu qu'il vous envoie quelqu'un qui vous détrompe de vos erreurs, qui vous affermisse clans votre foi. Peut-être que cet écrivain lascif qui fait autant d'impudiques que de lecteurs, pousse des cris vers le ciel, afin qu'il lui soit permis de vous envoyer quelque compagnon de son supplice, pour vous montrer les peines que lui coûte cet ouvrage fatal à l'innocence de tant de jeunes cœurs et vous instruire de sa malheureuse destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles profanes où vous venez réveiller le feu de vos passions, à mesure que ces ouvrages d'iniquilé portent le poison dans vos âmes, fait retentir sa voix du fond de son abime, afin qu'il lui soit permis de revenir lui-même avec un cadavre hideux sur ces théâtres infâmes et se montrer ainsi pour ((frayer les spectateurs et leur donner horreur de ces spectacles par l'image des supplices qu'il endure et qu'ils endureront après lui. Peut-être que ce voluptueux, qui avait employé toute son éloquence pour séduire uue jeune personne, pousse maintenant des rugissements vers le sein d'Abraham, afin qu'il lui soit permis de sortir un moment de l'enfer pour vous montrer à vous, voluptueux qui vivez comme lui, le malheureux état où l'ont réduit ses déréglementi.
GRAND-CARÊME
leur naissance et auxquels il doit lui-même son éternelle infortune *.
Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées? Que vous avez Moïse et les prophètes, et de plus les préceptes de Jésus-Christ, et que, si les vérités des Ecritures ne vous corrigent pas, en vain un mort ressusciterait pour vous convertir , et que ce spectacle vous laisserait encore incrédule. Habent Moysen et prnphctas. Si Moysen et prophetas non audiunt , neque si guis ex mortuis resurrexerit , credent. Vous croyez qu'un miracle, qu'un mort ressuscité , qu'un ange qui viendrait vous parler de la part de Dieu, vous ferait renoncer au monde et changer de vie ; vous le dites tous les jours; vous vous trompez, mes Frères; vous trouveriez encore des raisons de douter ; votre cœur corrompu trouverait encore des prétextes pour se défendre contre l'évidence de la vérité. Les miracles de Jésus-Christ ne corrigeaient pas l'hypocrisie des pharisiens , ni l'incrédulité des sadducéens ; ils en devenaient plus inexcusables; mais ils n'en étaient pas plus tiiièles. Le plus grand miracle de la religion, c'est la sublimité de sa doctrine, c'est la sainteté de sa morale, c'est la magnificence et la divinité de nos Ecritures : si vous n'en êles pas touché, éclairé, changé, tout le reste serait inutile. Habent Moysen et prophetas. Si Moysen et prophetas non audiunt , neque si quis ex mortuis resurrexerit, credent.
Lisez-les donc ces livres saints, mes Frères; commencez par là toutes vos journées, et par
1 Madame, qui entendit Massillon dans !e carême de 1701, et qui trouva très-long le beau sermon sur l'Aumône, nous appiend comment la cour mêlait les spectacles aux sermons. (Lettre du 8 mars 1101, a la comtesse palatine Louise.)
là finissez-les toutes, puisque c'est le seul expédient que nous propose aujourd'hui Jésus- Christ, pour éviter la destinée du réprouvé de notre Evangile. Hélas! mes Frères, si vous méditiez ces livres divins , nous n'aurions pas besoin de venir prouver qu'une vie mondaine, voluptueuse, exempte même de désordres, est une vie criminelle et digne de l'enfer; nous ne serions pas obligés de vous apprendre que le royaume du ciel souffre violence; que ne pas se renoncer sans cesse soi-même, chercher sa consolation en ce monde, n'en pas usercomme si l'on n'en usait point, ne vivre que pour son corps, c'est perdre son âme et n'être pas disciple de Jésus-Christ. Ce sont là les vérités les plus simples et les plus familières de l'Evangile, les premiers fondements de la doctrine du salut.
Et au fond, dans quelque état d'opulence et de prospéiitéque vous soyez né, comme notre riche réprouvé, les jours de notre pèlerinage sont-ils assez longs, ou pour vous livrer tranquillement aux plaisirs qui vous environnent, ou pour vous laisser alarmer par les devoirs pénibles qui vous assurent une meilleure destinée? Nous paraissons un instant sur la terre, eten un clin d'œil tout s'évanouitdevant nous; et nous rentrons dans les abîmes de l'éternité. Quelle impression peuvent donc faire sur nos cœurs des plaisirs qui vont finir demain, et qui ne nous laissent rien de plus réel, que le regret d'en avoir joui? Quoi ! si pendant une longue vie , vous ne deviez avoir d'agréable qu'un seul songe , et que tout le reste de vos jours fût destiné à expier, par des tourments indicibles, le plaisir de celte courte rêverie, votre sort vous paraîtrait-il si digue d'envie? Telle est cependant votre destiuee, dit saint
Mais que répond-on à toutes leurs demandes ? Ce qu'Abraham répondit au riche réprouvé : que vous avez Moïse et les prophètes , et que si les divines Ecritures ne vous touchent point, en vain les morts sorliraient-i s de leurs tombeaux pour venir vous convertir par l'exposition de leurs peines ; vous ne les en croiriez pas. Lisez-les donc les livres sainls, puisque Jésus-Christ vous les propose, et qu'il vous dit que vous n'avez point d'autre expédient pour éviter d'être malheureux ; et certes, si vous les méditiez souvent ces vérités saintes, si vous les coûtiez comme il faut ces paroles divines, ah! serions -nous obligés de mouler dans les chaires chrétiennes pour vous faire comprendre que la vie molle et mondaine est digne de l'enfer et de ses flammes? Aurions-nous besoin de vous dire que ne pas porter sa croix, ne se renoncer pas soi-même , ne pas tout quitter pour suivre Jésus-Christ, ce n'est pas êtie sou disciple? Ce sont les premières et les plus familières véiilés de son Evangile.
Ah ! lisez-les donc ces saintes Ecritures ; commencez par là toutes vos journées , et finissez par là toutes vos occupations.
C'est le seul remède que Jésus-Christ vous propose contre toutes ces maximes du monde, si dangereuses pour votre salut, si fatales à votre innocence, et punies d'une niauière si terrible dans l'autre vie.
Et dans le fond, pouvez -vous trop vous mortifier, et souffrir ici-bas ? Les jours de votre pèlerinage sont-ils assez longs, pour vous lasser de travailler à la possession d'une éternité de bonheur? Les objets qui vous environnent ici-bas, sont-ils assez précieux pour vous faire oublier les délices ce estes ? Ah ! les établissements frivoles, où nous paraissons un instant sur la terre pour rentrer aussitôt dans les abîmes de l'éternité, peuvent-ils tellement nous attacher ? Quoi ! si vous veniez a songer que les plaisirs que vous goûtez, les biens que vous estimez tant, les iionueurs que vous cherchez avec taut d'empressement, peuvent seuls vous rendre heureux ; si vous vous repiéseutiez dans un songe que tout vous rit, que rien ue vous manque, et que, revenant de celle tourte rêverie, vous connussiez que vous êtes trompés, et que pendant tout le cours de l'éternité , vous dussiez expier par des peines réelles des plai-
DEUXIEME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
Chrysoslome , vous qui vivez dans les délices et dans l'oubli de Dieu , vous ressemblez à un homme qui songe qu'il est heureux, et qui, après le plaisir de cette courte rêverie, s'éveille au son d'une voix terrible , voit avec surprise s'évanouir ce vain fantôme de félicité qui amusait ses sens assoupis, tout s'anéantir autour de lui, tout disparaître à ses yeux, et un abîme éternel s'ouvri r, où des flammes vengeresses vont punir durant l'éternité l'erreur fugitive d'un songe
rira d'un instant, votre sort vons paraltrait-il fort digne d'envieT Et cependant voilà votre destinée ; vous êtes semblables à uu homme qui songe qu'il est heureux, et qui, revenu de sa courte rêverie, voit disparaître ce chimérique honneur à ces veux , et ne trouve au lieu de ses plaisirs imaginaires, que des flammes éternelles destinées à punir i'eneur fugitive du songe fatal qui l'avait enivré. Méditez doue des vérités si terribles et de si
agréable '. Méditez ces vérités saintes, mes Frères ; apprenez quelle est l'espérance et quels sont les devoirs de votre vocation, afin que, méprisant tout ce qui doit passer, vous ne perdiez jamais de vue les biens immuables. Ainsi soil-il.
1 Donc, 6 pauvres, que vous êtes riches ! Mais, o riches, que vous êtes pauvres ! Si vous tenez à vos propres biens , vous serez privés pour jamais «les biens du Nouveau Testament ; et il ne vons restera pour partage que ce Vae terrible de l'Evangile. — Bossuet, de l'éminente Dignité des Pauvres dans l'Eglise, ad On.
grandes conséquence pour votre salut ; apprenez quels sont les dangers de la vie mondaine , pour les éviter ; reconnaissez ce que doivent coûter ces frivoles plaisirs qu'on goûte sur la terre, et usez tellement de la figure de ce monde qui passe, que vous n'oubliiez jamais la poursuite des biens immuables et éternels qui ne passeront jamais.