‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 31 sur 191 · DEUX. MM. : SUR LE RESPECT QUE LES GRANDS DOIVENT A LA RELIGION · texte numérisé non relu

DEUX. MM. : SUR LE RESPECT QUE LES GRANDS DOIVENT A LA RELIGION

la patience et la fermeté; sa foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans. Ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux pour être eux-mêmes égorgés ' : ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de leur mission. On devait les traîner devant les rois pour y être jugés comme des criminels, et non pour y paraître les armes à la main, et les forcer de leur être favorables , ils respectaient le sceptre dans des mains même profanes et idolâtres; et ils auraient cru déshonorer et détruire l'œuvre de Dieu, en recourant pour l'établir à des ressources humaines.

Les princes affermissent donc leur autorité en affermissant l'autorité de la religion. Aussi c'est à eux que le culte doit sa première magnificence. Ce fut sous les plus grands rois de la race de David que le temple du Seigneur vit revivre sa gloire et sa majesté. Les Césars, sous l'Evangile, tirèrent l'Eglise de l'obscurité où les persécutions l'avaient laissée ; les Charlemagne, les saint Louis, relevèrent l'éclat de leur règne en relevant celui de leur culte '; et les monuments publics de leur piété que les temps n'ont pu détruire * et que nous respectons encore parmi nous, font plus d'honneur à leur mémoire que les statues et les inscriptions qui, en immortalisant les victoires et les conquêtes, n'immortalisent d'ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.

Mais les mêmes motifs qui obligent les grands à soutenir la majesté et la décence extérieure du culte, les rendent en même temps protecteurs de la sainteté de ses maximes. 11 faut qu'ils apprennent au peuple à respecter la piété, en respectant eux-mêmes ceux qui la pratiquent ; c'est une protection publique qu'ils doivent à la vertu.

Oui, Sire, les gens de bien sont la seule source du bonheur et de la prospérité des empires. C'est pour eux seuls que Dieu accorde aux peuples l'abondance et la tranquillité. S'il se fût trouvé dix justes dans Sodome *, le feu

1 Mitto vos sicut agnos in medio luporum. Matth., x, 16. 1 Celui du culte, imprimés.

» La cathédrale d'Aix-la-Chapelle et la Sainte-Chapelle de Paris.

* Genèse, ivui, 32.

du ciel ne serait jamais tombé sur cette ville criminelle. L'Etat périrait, le trône serait renversé, nos villes abîmées et réduites en cendres, et nous aurions le même sort que Sodome et Gomorrhe, si Dieu ne voyait encore au milieu de nous des serviteurs fidèles; s'il ne nous laissait encore une semence sainte; si l'innocence peut-être de l'enfant auguste et précieux, la seule semence qui nous reste du sang de nos rois, n'arrêtait les foudres que la dissolution publique de nos mœurs aurait déjà pu ' attirer sur nos tètes : Nisi Dominus reliqtiissct nobis semeu, sicut Sodoma facti essemus, et sicut Gomorrha sityiilcs fuissemus 2. Les princes, Sire, sont donc intéressés à protéger la vertu, puisque les empires et les monarchies, et le monde entier ne subsistera que tant qu'il y aura de la vertu sur la terre.

Mais ce n'est pas, Sire, par un simple respect, que les princes doivent honorer les gens de bien : c'est par la confiance, ils ne trouveront d'amis fidèles, que ceux qui sont fidèles à Dieu; c'est par les emplois publics, l'autorité n'est sûre et bien placée qu'entre les mains de ceux qui la craignent ; c'est par des préférences, les grands talents sont quelquefois les plus dangereux, si la crainte de Dieu ne soit les rendre utiles; c'est par l'accès auprès de leur personne, la familiarité n'a rien à craindre de ceux qui respecteraient même nos rebuts et nos mauvais traitements; c'est enfin par les grâces, nos bienfaits ne sauraient faire des ingrats de ceux que le devoir tout seul et la conscience nous attache '.

Quel bonheur, Sire, pour un siècle, pour un empire, pour les peuples, lorsque Dieu leur donne, dans sa miséricorde, des princes favorables à la piété! Par eux croissent et s'animent les talents utiles à l'Eglise; par eux se forment et sont protégés des ouvriers fidèles destinés à répandre la science du salut, à arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, et à ranimer la foi par des ouvrages pleins de l'esprit qui les a dictés; par eux s'élèvent au milieu de nous des maisons saintes, des établissements pieux où l'innocence est préservée, où le vice sauvé du naufrage trouve un port heureux; par eux enfin, nos neveux trouveront encore ces ressources publiques de salut, monuments heureux qui perpétuent la piété dans les empires, qui assurent aux princesla reconnaissance

• Du déjà, éd. de 1745. — » Rom., ix 29. — 3 Attachent. Renouard et Didot l'aîné.

PETIT-CARÉME.

des âges à venir, qui mettent la postérité dans leurs intérêts, et qui les rendent les héros de tous les siècles.

Non, Sire, la gloire des monuments que l'orgueil ou l'adulation ont élevés, sera ou ensevelie dans l'oubli par le temps, ou effacée par les censures et les jugements plus équitables de la postérité. Les races futures disputeront à la plupart des souverains les titres et les honneurs que leur siècle leur aura déférés ; mais la gloire des secours publics accordés à la piété et qui subsisteront après eux, ne leur sera pas disputée; et quelque grand qu'ait été le roi que nous pleurons encore, de tous les monuments élevés si justement pour immortaliser la gloire de son règne, les deux édifices pieux et augustes ', où la valeur, d'un côté, et la noblesse du sexe, de l'autre, trouveront jusqu'à la fin des ressources sûres et publiques, sont les titres qui lui répondent le plus des éloges et des actions de grâces de la postérité.

Tel est le zèle de protection que les princes et les grands doivent à la sainteté des maximes de la religion. Mais ils le doivent encore au dépôt sacré de sa doctrine et de sa vérité ; et notre siècle surtout, où l'irréligion fait tant de progrès , doit encore plus réveiller là-dessus leur attention et leur zèle.

J'avoue que les impies ont été de tous les siècles, que chaque âge et chaque nation a vu des esprits noirs et superbes dire non-seulement dans leur cœur et en secret, mais oser blasphémer tout haut qu'il n'y a point de Dieu; et que dans 2 le temps même de Salomon, où le souvenir des merveilles du Seigneuren Egypte et dans le désert était encore si récent, ils proposaient déjà contre tout culte rendu au Très-Haut ces doutes impies qui sont devenus le langage vulgaire de l'incrédulité 3.

Mais s'il a paru autrefois des impies , le monde lui-même les a regardés avec horreur; et ces ennemis de Dieu n'ont paru sur la terre que pour être comme le rebut et l'anathème de tous les hommes.

Aujourd'hui , bêlas ! l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire • c'est un titre qui honore ; et souvent on se le donne à soi-même parune affreuse ostentation, tandis que la conscience n'ose encore secouer le joug, et nous le refuse. Aujourd'hui c'est un

mérite qui donne accès auprès des grands, qui relève, pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissance, qui donne à des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes, toutes corrompues qu'elles sont, rougissent; et l'impiété qui devrait avilir l'éclat même de la naissance et de la gloire, décore et ennoblit l'obscurité et la roture '. Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l'impie ; c'est à eux à le dégrader et à le confondre.

Quelle honte pour la religion, mes frères 1 Les plus grands hommes du paganisme ne parlaient qu'avec respect des superstitions de l'idolâtrie dont ils connaissaient la puérilité et l'extravagance ; ils pensaient avec les sages, et ils n'osaient parler que comme le peuple. Ils n'auraient osé, avec toute leur réputation et leurs lumières, insulter tout haut un culte si insensé, mais que la majesté des lois de l'empire et l'ancienneté rendait respectable ; et Socrate lui-même, l'honneur de la Grèce, ce premier philosophe du monde, si estimé de tous les siècles, et qui devait être si cher au sien, perd la vie par un arrêt public d'Athènes pour avoir parlé avec moins de circonspection de ces dieux bizarres , auxquels les * citoyens devaient moins de respect et d'honneur qu'à lui-même.

Et parmi nous, le Dieu du ciel et de la terre est insulté hautement, sans que le zèle public se réveille ! Et sous l'empire même de la foi, des hommes vils et ignorants font des dérisions publiques d'une doctrine descendue du ciel, et on applaudit à l'impiété ! Et dans un royaume où le titre de chrétien honore nos rois, l'incrédulité impunie devient même un titre d'honneur pour des sujets! Les vaines idoles auraient donc eu le ministère public pour vengeur contre les savants et les sages; et le seul Dieu véritable ne l'aurait pas contre les libertins et les insensés!

Vengez l'honneur de la religion, vous, mes frères, dont les illustres ancêtres en ont été les premiers dépositaires, et dont vous devez être par conséquent les premiers défenseurs; éloignez l'impie d'auprès de vous ; n'ayez jamais pour amis les ennemis de Dieu. Il y a tant de dignité pour les grands à ne pas souffrir qu'on insulte et qu'on avilisse devant eux la foi de

1 L'hôtel des Invalides et la maison de Saint-Cyr.

« Des, éd. de 1745 et de Rcnouard. — 3 Sagesse, v, 6.

1 Nobles et hardies allusions aux mœurs du régent.

2 Ses citoyens, éd. de 1745 et de Renouard.

TROISIÈME DIMANCHE : SUR LE MALHEUR DES GRANDS QUI ABANDONNANT DIEU. 37

leurs pères ! Ce doit être pour vous manquer de respect à votre rang que d'en manquer en votre présence à la religion que vous professez ; c'est un langage indécent, qui blesse les égards et les attentions qui vous sont dues ; on vous méprise, en méprisant devant vous le Dieu que vous adorez. N'écoutez donc qu'avec une indignation qui ferme la bouche à l'incrédule les discours de l'incrédulité. Comme c'est la vanité seule qui fait les impies, ils seront rares dès qu'ils seront méprisés.

Ayez vous-mêmes un noble et religieux respect pour les vérités delà religion. La véritable élévation de l'esprit, c'est de pouvoir sentir toute la majesté et toute la sublimité de la foi : les grandes lumières nous conduisent ellesmêmes à la soumission '. L'incrédulité est le vice des esprits faibles et bornés ; c'est tout ignorer, que de vouloir tout connaître. Les contradictions et les abîmes de l'impiété sont encore plus incompréhensibles que les mystères de la foi ; et il y a encore moins de ressource pour la raison à secouer tout joug qu'à obéir et à se soumettre *.

Que votre respect et votre zèle pour la religion de vos pères cultive et fasse croître celui du jeune prince auprès duquel vos noms et vos dignités vous attachent, et dont l'éducation

' Un peu de science éloigne de la religion ; beaucoup y ramène. Pascal, Pensées.

* Les absurdités où ils tombent en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne ; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs.

BOSSUET, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague.

est, pour ainsi dire, confiée à tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher de plus près ; qu'il retrouve en vous les premiers témoins de la foi que ses ancêtres placèrent sur le trône; que le zèle pour la défense de l'Eglise qui coule en lui avec le sang, soit encore réveillé et animé par vos exemples; que les erreurs et les profanes nouveautés soient les premiers ennemis qu'il se propose de combattre, et qu'il soit encore plus jaloux qu'on ne touche point aux anciennes bornes de la foi qu'à celles de la monarchie.

Que la tranquillité de son règne, ô mon Dieu 1 devienne celle de l'Eglife; que les troubles qui l'agitent ' soient calmés avant qu'il puisse les connaître ; que la concorde et l'union, rétablies parmi nous, préviennent la sévérité de ses lois, et ne laissent plus rien à faire à son zèle ; que son règne soit le règne de la paix et de la vérité ; que le lion et l'agneau vivent ensemble * paisiblement sous son empire ; et que cet enfant miraculeux, comme dit Isaïe, les mène encore et les voie réunis dans les mêmes pâturages ! Et puer parvulus minabit eos '. Que le camp des inlidèles et des Philistins ne se réjouisse plus de nos dissensions; et que, s'ils entendent encore des clameurs autour de l'Arche, ce ne soient plus celles qui annoncent ses périls et des malheurs nouveaux, mais ses triomphes et sa gloire! Ainsi soit-il.

1 Le jansénisme, dont les progrès étaient eOrayanU pour la foi.

* Ilabitabit lupus cum agno. Is., xi, C 9 ls., xi, 6.

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