‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 35 sur 191 · PREMIÈRE RÉFLEXION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RÉFLEXION

Les passions plus violentes. Oui, Sire, les passions font tous nos malheurs ; et tout ce qui les flatte et les irrite augmente nos peines. Un grand voluptueux est plus malheureux et plus à plaindre que le dernier et le plus vil d'entre le peuple : tout lui aide à assouvir son injuste passion , et tout ce qui l'assouvit la réveille : ses désirs croissent avec ses crimes ; plus il se livre à ses penchants, plus il en devient le jouet et l'esclave ; sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore, et le fait renaître de ses propres cendres : les sens , devenus ses maîtres, deviennent ses tyrans : il se rassasie de plaisirs et sa satiété fait elle-même son supplice; et les plaisirs enfantent euxmêmes, dit l'esprit de Dieu, le ver qui le ronge et qui le dévore : Et dulcedo illius vermis *. Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance: ses désirs toujours satisfaits, ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tris-

4 Timor et minae

Scandunt eodem qni Dominus

liitrucey m, od. l, v. 37.

» Job, xxiv, 20.

tement avec lui-même ; l'excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide ; et plus il en goûte > plus ils deviennent tristes et amers.

Son rang même, ses bienséances, ses devoirs, tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang, plus il est élevé, plus il en coûte pour la dérober aux regards et à la censure publique; ses bienséances, plus il en est jaloux, plus les alarmes qu'une indiscrétion ne trahisse ses précautions et ses mesures, sont cruelles; ses devoirs, parce qu'il les faut toujours prendre sur ses plaisirs.

Non, Sire, le trône où vous êtes assis, a autour de lui encore plus de remparts qui le défendent contre la volupté que d'attraits qui l'y engagent : si tout dresse des pièges à la jeunesse des rois, tout leur tend les mains aussi pour leur aider à les éviter. Donnez- vous à vos peuples à qui vous vous devez ; le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur : elle n'habite et ne se plaît qu'avec l'oisiveté et l'indolence. Que les soins de la royauté en deviennent pour vous les plus chers plaisirs : ce n'est pas régner de ne vivre que pour soi-même. Les rois ne sont que les conducteurs des peuples * ; ils ont à la vérité ce nom et ce droit par la naissance ; mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs forment un vide obscur dans nos annales; elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants; il semble que n'ayant pas régné euxmêmes, ils n'ont pas vécu : c'est un chaos qu'on a de la peine à éclaircir encore aujourd'hui; loin de décorer nos histoires, ils ne font que les obscurcir et les embarrasser ; et ils sont plus connus par les grands hommes qui ont vécu sous leur règne que par eux-mêmes.

Je ne parle point ' ici de toutes les autres passions, qui, plus violentes dans l'élévation, font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L'ambition y est plus démesurée. Hélas! le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée : héritier de la fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état; il regarde sans envie ce qu'il ne pourrait souhaiter sans extravagance; tousses désirs sont renfermés dans ce qu'il possède; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation, ce sont de ces chimères agréables qui amusent

1 C'est l'antique expression : nof/i<v« «-iv. * Pas, 1745 et Renouard.

PETiT-CARÉME.

le loisir d'un esprit oiseux, mais non pas des inquiétudes qui le dévorent.

Au grand, rien ne suffit, parce qu'il peut prétendre à tout : ses désirs croissent avec sa fortune ; tout ce qui est plus élevé que lui le fait paraître petit à ses yeux; il est moins flatté de laisser tant d'hommes derrière lui que rongé d'en avoir encore qui le précèdent; il ne croit rien avoir s'il n'a tout », son âme est toujours aride et altérée ; et il ne jouit de rien, si ce n'est de ses malheurs et de ses inquiétudes.

Ce n'est pas tout. De l'ambition naissent les jalousies dévorantes ; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands. Jaloux de la réputation d'autrui, la gloire qui ne leur appartient pas, est pour eux comme une tache qui les flétrit et qui les déshonore ; jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres ; jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris, dès qu'on l'est de l'amitié et de la confiance du maître ; jaloux même des succès glorieux à l'Etat, la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique; les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis, leur sont plus amèresqu'à nos ennemis mêmes; leur maison, comme celle d'Aman, est une maison de deuil et de tristesse, tandis que Mardochée triomphe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques; et peu contents d'être insensibles à la gloire des événements, ils cherchent à se consoler en s'efforçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures. Enfin, cette injuste passion tourne tout en amertume ; et on trouve le secret de n'être jamais heureux, soit par ses propres maux, soit par les biens qui arrivent aux autres.

Enfin, parcourez toutes les passions ; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu qu'elles exercent un empire plus triste et plus lyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère; leurs haines, plus violentes; comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables; leurs craintes, plus excessives; exempts de maux réels, ils s'en forment

' Nilactum reputans si quid superesset agendum.

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