FÊTE DE L'INCARNATION : LES CARACTÈRES DE LA GRANDEUR DE J.-C
donne ; c'est une leçon domestique et un motif honorable de grandeur, mais ce n'est pas ce qui nous fait grands ; c'est une succession d'honneur et de mérite, mais elle manque et s'éteint en nous, dès que nous liéritonsdu nom sans hériter des vertus qui l'ont rendu illustre. Nous commençons, pour ainsi dire, une nouvelle race. Nous devenons des hommes nouveaux; la noblesse n'est plus que pour notre nom et la roture pour notre personne '.
Mais si devant le monde même la naissance sans la vertu n'est plus qu'un vain titre qui nous reproche sans cesse notre oisiveté et notre bassesse , qu'est-elle devant Dieu qui ne voit de grand et de réel en nous que les dons de sa grâce et de son esprit qu'il y a mis lui-même?
C'est donc notre naissance selon la foi qui fait le plus glorieux de tous nos titres. Nous ne sommes grands que parce que nous sommes, comme Jésus-Christ, enfants de Dieu , et que nous soutenons la noblesse et l'excellence d'une si haute origine. C'est elle qui élève le chrétien au-dessus des rois et des princes de la terre; c'est par elle que nous entrons aujourd'hui dans tous les droits de Jésus-Christ, que tout est à nous, que tout l'univers n'est que pour nous, que les patriarches et tous les élus des siècles passés sont nos ancêtres, que nous devenons héritiers d'un royaume éternel, que nous jugerons les anges et les hommes, et que nous verrons un jour à nos pieds toutes les nations et les puissances du siècle.
Telle est, Sire, la prérogative des enfants de Dieu. Aussi nos rois ont mis le titre de chrétien à la tête de tous les titres qui entourent et ennoblissent leur couronne; et le plus saint de vos prédéceseurs n'allait pas chercher la source et l'origine de sa grandeur dans le nombre des villes et des provinces soumises à son empire, mais dans le lieu seul où il avait été mis par le baptême au nombre des enfants de Dieu.
Mais, Sire, ce n'est pas assez , dit saint Jean, d'en porter le nom, il faut l'être en effet : Ut filii Dei nominemur et simus '. Si les enfants des rois, dégénérant de leur auguste naissance, n'avaient que des inclinations basses et vulgai-
' Que sert ce vain «ma» d'une inutile gloire, Si de tant de héros célèbres dans l'histoire Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers ?
Massillon est l'égal de Boileau et de Juvénal dans ce beau passage.
1 Jean. I Ep. m, 1.
res, s'ils se proposaient la fortune d'un vil artisan comme l'objet le plus digne de leur cœur et seul capable de remplir leurs grandes destinées, si perdant de vue le trône où ils doivent un jour être élevés, ils ne connaissaient rien de plus grand que de ramper dans la boue et d'être confondus par leurs sentiments et leurs occup liions avec la plus vile populace; quel opprobre pour leur nom et pour la nation qui attendrait de tels maîtres!
Tels, et encore plus coupables, Sire, sont les enfants de Dieu quand ils se dégradent jusqu'à vivre comme les enfants du siècle. La grâce de votre baptême vous a élevé encore plus haut que la gloire de votre naissance, quoiqu'elle soit la plus auguste de l'univers : par celle-ci vous n'êtes qu'un roi temporel, l'autre vous rend héritier d'un royaume éternel ; la première ne vous fait que l'enfant des rois; par l'autre, vous êtes devenu l'enfant de Dieu. Tous les jours nous voyons croître et se développer dans Votre Majesté des sentiments et des inclinations dignes de la naissance que vous avez eue des rois vos ancêtres ; mais ce ne serait rien , si vous n'en montriez encore qui répondissent à la grandeur de la naissance que vous tenez de Dieu, lequel vous a mis par le baptême au nombre de ses enfants.
Or, par tout ce qu'exige une naissance royale, jugez, Sire, de ce que doit exiger une naissance toute divine. Si les enfants des rois doivent être au-dessus des autres hommes, si la moindre bassesse les déshonore , si le plus léger défaut de courage est une tache qui flétrit tout l'éclat de leur naissance, si on leur fait un crime d'une simple inégalité d'humeur, s'il faut qu'ils soient plus vaillants, plus sages, plus circonspects, plus doux, plus affables, plus humains, plus grands que le reste des hommes, si le monde exige tant des enfants de la terre, qu'est-ce que Dieu ne doit pas demander des enfants du Ciel? Quelle innocence , quelle pureté de désirs, quelle élévation de sentiments, quelle supériorité au-dessus des sens et des passions, quel mépris pour tout ce qui n'est pas éternel ! Qu'il faut être grand pour soutenir l'éininence d'une si liante origine ! Premier caractère de la grandeur de Jésus-Christ, une grandeur de sainteté : Hic erit magnus, et Filius Altissimi vocabitur.
Mais, en second lieu , il sera grand parce qu'il sauvera son peuple : Ipse enim xalvnm f<i-
PETIT-CAKÈME.
ciet popidum simm ; second caractère de sa grandeur, une grandeur de miséricorde.
Il ne descend sur la terre que pour combler les hommes de ses bienfaits. Nous étions sous la servitude et sous la malédiction, et il vient rompre nos chaînes et nous mettre en liberté; nous étions ennemis de Dieu et étrangers à ses promesses, et il vient nous réconcilier avec lui et nous rendre citoyens des saints etent'ants d'une nouvelle alliance ; nous vivions sans loi, sans joug, sans Dieu dans ce monde, et il vient être notre loi , notre vérité , notre justice , et répandre l'abondance de ses dons et de ses grâces sur tout l'univers. En un mot, il vient renouveler toute la nature, sanctifier ce qui était souillé, fortifier ce qui était faible, sauver ce qui était perdu , réunir ce qui était divisé, Quelle grandeur! car il n'y a rien de si grand (pie de pouvoir être utile à tous les hommes.
Et telle est la grandeur où les princes et les souverains et tout ce qui porte le nom de grand sur la terre doit aspirer : ils ne peuvent être grands qu'en se rendant utiles aux peuples, et leur portant, comme Jésus-Christ, la liberté, la paix et l'abondance.
Je dis la liberté , non celle qui favorise les passions et la licence : c'est un nouveau joug et une servitude honteuse que ce funeste libertinage ; et la règle des mœurs est le premier principe de la félicité et de l'affermissement des empires. Ce n'est pas celle encore ou qui s'élève contre l'autorité légitime ou qui veut partager avec le souverain celle qui réside en lui seul, et sous prétexte de la modérer, l'anéantir et l'éteindre. Il n'y a de bonheur poulies peuples que dans l'ordre et dans la soumission. Pour peu qu'ils s'écartent du point fixe de l'obéissance, le gouvernement n'a plus, de règle ; chacun veut être à lui-même sa loi. La contusion , les troubles, les dissensions, les attentats, l'impunité naissent bientôt de l'indépendance, et les souverains ne sauraient rendre leurs sujets heureux qu'en les tenant soumis à l'autorité et leur rendant en môme temps l'assujétisseinent doux et aimable.
La liberté, Sire, que les princes doivent à leurs peuples, c'est la liberté des lois. Vous êtes le maître delà vieet de la fortune devossujets, mais vous ne pouvez en disposer que selon les lois ; vous ne connaissez que Dieu seul au-dessus de vous, il est vrai, mais les lois doivent avoir plus d'autorité que vous-même ; vous ne commandez pas à des esclaves, vous commandez à
une nation libre et belliqueuse, aussi jalouse de sa liberté que de sa fidélité, et dont la soumission est d'autant plus sûre qu'elle est fondée sur l'amour qu'elle a pour ses maîtres. Ses rois ' peuvent tout sur elle parce que sa tendresse et sa fidélité ne mettent point de bornes à son obéissance; mais il faut que ses rois en mettent eux-mêmes à leur autorité, et que plus son amour ne connaît point d'autre loi qu'une soumission aveugle, plus ses rois* n'exigent de sa soumission que ce que les lois leur permettent d'en exiger. Autrement ils ne sont plus les pères et les protecteurs de leurs peuples, ils en sont les ennemis et les oppresseurs ; ils ne régnent pas sur leurs sujets, ils les subjuguent.
La puissance de votre auguste bisaïeul sur la nation a passé celle de tous les rois vos ancêtres, un règne long et glorieux l'avait affermie, sa haute sagesse la soutenait, et l'amour de ses sujets n'y mettait presque plus de bornes; cependant il a su plus d'une fois la faire céder aux lois, les prendre pour arbitres entre lui et ses sujels,et soumettre noblement ses intérêts a leurs décisions.
Ce n'est donc pas le souverain, c'est la loi. Sire, qui doit régnersur les peuples. Vousn'eu êtes que le ministre et le premier dépositaire. C'est elle qui doit régler l'usage de l'autorité ; et c'est par chèque l'autorité n'est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège , une vigilance paternelle qui ne s'assure leur soumission que parce qu'elle s'assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois; leur soumission fait alors tout leur bonheur parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur coutiance. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l'usage de l'autorité, loin de l'étendre, l'affaiblissent; ils deviennent moins puissants dès qu'ils veulent l'être plus que les lois ; ils perdent en croyant gagner. Tout ce qui rend l'autorité injuste et odieuse , l'énervé et la diminue ; la source de leur puissance est dans le cœur de leurs sujeis; et, quelque absolus qu'ils paraissent, on peut dire qu'ils perdent leur véritable pouvoir, dès qu'ils perdent l'amour de ceux qui les servent.
J'ai dit encore la paix et l'abondance, qui sont toujours les fruits heureux de la liberté dont nous venons de parler; et voilà les b.ens
1 Les rois, manuscrit. — s Les rois, manuscrit.
FETE DE L'INCARNATION : LES CARACTfRES DE LA GRANDEUR DE J.-C.
que Jésus-Christ vient apporter sur la terre; il n'est grand que parce qu'il est le bienfaiteur de tous les hommes.
Oui, Sire, il faut être utile aux hommes pour être grand dans l'opinion des hommes. C'est la reconnaissance qui les porta autrefois à se faire des dieux même de leurs bienfaiteurs : ils adorèrent la terre qui les nourrissait, le soleil qui les éclairait, des princes bienfaisants, un Jupiter, roi de Crète, un Osiris roi d'Egypte, qui avaient donné des lois sages à leurs sujets, qui avaient été lis pères de leurs peuples et les avaient rendus heureux pendant leur règne : l'amour et le respect qu'inspire la reconnaissance fut si vif qu'il dégénéra même en culte.
Il faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire, si nous voulons qu'elle soit immortelle ; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits. Les grands talents et les titres qui nous élèvent au-dessus d'eux et qui ne font rien à leur bonheur, les éblouissent sans les toucher, et deviennent plutôt l'objet de l'envie que de l'affection et de l'estime publiques '. Les louanges que nous donnons aux autres se rapportent toujours par quelque endroit à nous-mêmes : c'est l'intérêt ou la vanité qui en sont les sources secrètes; car tous les hommes sont vains et n'agissent presque que pour eux *, et d'ordinaire ils n'aiment pas à donner en pure perte des louanges qui les humilient et qui sont comme des aveux publics de la supériorité qu'on a sur eux. Mais la reconnaissance l'emporte sur la vanité, et l'orgueil souffre sans peine que nos bienfaiteurs soient en même temps nos supérieurs et nos maîtres.
Non , Sire , un prince qui n'a eu que des vertus militaires n'est pas assuré d'être grand dans la postérité. II n'a travaillé que pour lui, il n'a rien fait pour ses peuples, et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant, mais on ne le regardera jamais comme un grand roi. Il aura gagné des batailles, mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets. Il aura conquis des provinces étrangères, mais il aura épuisé les siennes; en un mot, il aura conduit habilement des armées, mais il aura mal gouverné ses sujets.
Mais, Sire, un prince qui n'a cherché sa gloire que dans le bonheur de ses sujets, qui a
* Urit enim fulgore suo qui praegravat artes Iofra se positaa.
Hor. ep. Il, I, l'I.
1 Maxime qui rappelle trop l'amertume de La Rochefoutault.
préféré la paix et la tranquillité qui seule peut les rendre heureux à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul, et qui n'auraient abouti qu'à fl tter sa vanité ; un prince qui ne s'est regardé que comme l'homme de ses peuples , qui a cru que ses trésors les plus précieux étaient les cœurs de ses sujets ; un prince qui, par la sagesse de ses lois et de ses exemples, a banni les désordres de son Etat, corrigé lt s abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place , réprimé le luxe et la licence, toujours plus funestes aux empires que les guerres et les cal; mités les plus tristes, rendu au culte et à la religion de ses pères l'autorité, l'éclat, la majesté, l'uniformité qui en perpétuent le respect à ses peuples ', maintenu le sacré dépôt de la foi contre toutes les entreprises des esprits indociles et inquiets, qui a regardé ses sujets comme ses enfants, son royaume comme sa famille, et qui n'a usé de sa puissance (pie pour la félicité de ceux qui la lui avaient confiée : u\\ prince de ce caractère sera toujours grand parce qu'il l'est dans le cœur des peuples Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux; et, dans chaque famille, ce souvenir conservé d'âge en âge deviendra comme un monument domestique élevé dans l'enceinte des murs paternels, qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles *.
Non, Sire, ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes ; elle deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs Césars, et épuisé toute la science de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants; de tons ces monuments superbes, à peine un seul est venu jusqu'à nous s. Ce qui n'e^t écrit que sur le marbre et sur l'airain est
1 Parmi les peuples, imprimés.
1 Le vieillard expirant
De ce prince à non fils f-itt l'éloge en pleurant. Le fil* éternisant <1 s images si chères H leonte à ses neveux le bonheur de leurs père» J Et ce nom don! la terre aime à s'entretenir Eat porté par l'amour aux siècles à venir.
La Harpe a rapproché eus vers île la Hcnriade de la belle, prose de Massillon. L'auteur du PeliUCaréme l'emporte cependant sur son imitateur \\m la poésie, par l'expression et par l'harmonie.
* La colonne Trajane.
PETIT-CAREME.
bientôt effacé ; ce qui est écrit dans les cœurs demeure toujours '.