‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 48 sur 191 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Aussi le dernier caractère de la grandeur de Jésus Christ, c'est la durée et la perpétuité de son règne : Et regni ejus non erit finis. Il était hier, il est aujourd'hui, et il sera dans tous les siècles. Ses bienfaits perpétueront sa royauté et sa puissance ; les hommes de tous les temps le reconnaîtront, l'adoreront comme leur chef, leur libérateur, leur pontife toujours vivant et qui s'offre toujours pour nous à son Père. Il sera même le prince de l'éternité ; il régnera sur tous les élus ; et toute l'Eglise réunie dans le ciel ne sera pas moins son royaume et son héritage que sur la terre 2. C'est ici une grandeur de perpétuité et de durée.

En effet, la gloire qui doit finir avec nous est toujours fausse. Elle était donnée à nos titres plus qu'à nos vertus. C'était un faux éclat qui environnait nos places, mais qui ne sortait pas de nous-mêmes ; nous étions sans cesse entourés d'admirateurs et vides au dedans des qualités qu'on admire ; cette gloire était le fruit de l'erreur et de l'adulation, et il n'est pas étonnant de la voir finir avec elles. Telle est la gloire de la plupart des princes et des grands : on honore leurs cendres, encore fumantes, d'un reste d'éloge ; on ajoute encore cette vainc décoration à celle de leur pompe funèbre. Mais tout s'éclipse et s'évanouit le lendemain : on a honte des louanges qu'on leur a données ; c'est un langage suranné et insipide qu'on n'oserait plus parler. On en voit presque rougir les monuments publics où elles sont encore écrites et où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souvenir qui les désavoue. Ainsi les adulations ne survivent jamais à leurs héros, et les éloges mercenaires, loin d'immortaliser la gloire des princes, n'immortalisent que la bassesse, l'inté rêt et la lâcheté de ceux qui ont été capables de les donner.

Pour connaître la grandeur véritable des souverains et des grands, il faut la chercher dans les siècles qui sont venus après eux. Plus même ils s'éloignent de nous, plus leur gloire

4 Le titre de conquérant n'est que sur le marbre ; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Massillon, Oraison funèbre, de Madame.

1 Les éditions imprimées lisent ainsi cette phrase : Il régnera sur tous les élus dans le ciel ; et l'Eglise triomphante ne sera pas moins son royaume et son héritage que celle qui combat sur la terre.

croît et s'affermit, lorsqu'elle a pris sa source dans l'amour des peuples. On dispute encore aujourd'hui à un de vos [dus vaillants prédécesseurs ' les éloges magnifiques que son siècle lui donna à l'envi ; et, malgré la gloire de Marignan, on doute si sa valeur * doit le faire compter parmi les grands rois qui ont occupé votre trône ; et avec moins de ces talents brillants qui font les héros et plus de ces vertus pacifiques qui font les bons rois, son prédécesseur 3 sera toujours grand dans nos histoires, parce qu'il sera toujours cher à la nation dont il fut le père. On ne compte pour rien les éloges donnés aux souverains pendant leur règne, s'ils ne sont répétés sous les règnes suivants ; c'est là que la postérité toujours équitable ou les dégrade d'une gloire dont ils n'étaient redevables qu'à leur puissance et à leur rang, ou leur conserve un rang qu'ils durent à leur vertu bien plus qu'à leur puissance. Il faut, Sire, que la vie d'un grand roi puisse être proposée comme une règle à ses successeurs et que son règne devienne le modèle de tous les règnes à venir; c'est par là qu'il sera, si je l'ose dire, étemel, comme le règne de Jésus-Christ : Et regni ejus non erit finis.

Le règne de David fut toujours le modèle des bons rois de Juda, et sa durée égala ' celle du trône de Jérusalem. Ce ne furent pas ses victoires toutes seules qui le rendirent le modèle des rois ses successeurs. Saûl en avait remporté comme lui sur les Philistins et sur les Amalécites. Ce fut sa piété envers Dieu, son amour pour son peuple, son zèle pour la loi et pour la religion de ses pères, sa soumission à Dieu dans les disgrâces, sa modération dans la victoire et dans la prospérité, son respect pour les prophètes qui venaient de la part de Dieu l'avertir de ses devoirs et lui ouvrir les yeux sur ses faiblesses, les larmes publiques de pénitence et de piété dont il baigna son trône pour expier le scandale de sa chute, les richesses immensesqu'il amassa pour élever un temple au Dieu de ses pères, sa confiance dans le grand prêtre et dans les ministres du culte saint, le soin qu'il prit d'inspirer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse, et enfin le bon ordre et la justice des lois qu'il établit dans tout Israël.

Voilà, Sire, la grandeur que Votre Majesté

1 François Ier. — 2 £,, valeur, imprimés. — • Louis XII. — 4 Egale, manuscrit.

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