‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 6 sur 191 · VIE DE MASS'UOX · texte numérisé non relu

VIE DE MASS'UOX

dinaire. Comme celui-ci joignait à la bonté de ses sermons tous les agréments d'une déclamation noble et intéressante , il avait prévenu si fort les esprits en sa faveur que le P. Massillon eut besoin de tout son mérite pour réussir après lui, d'autant plus qu'il semblait n'avoir presque aucun des talents extérieurs qui préviennent favorablement les auditeurs.

« 11 parut en chaire avec cet air simple , ce « maintien modeste, ces yeux humblementbaissés, « ce geste négligé, ce ton affectueux, cette conte- « nance d'un homme pénéiré, portant dans son « esprit les plus brillantes lumières, et dans le « cœur les mouvements les plus tendres. 11 ne « tonnait point dans la chaire, il n'épouvantait « point l'auditeur par l'éclat de sa voix; il versait « dans les cœurs les sentiments qui attendrissent « et qui se manifestent par les larmes et par le « silence. Dès son troisième sermon il fut regardé o comme le premier prédicateur du royaume *. »

Le Père Maure et lui élaient nés tous les deux la même année en Provence, ils étaient entrés la même année dans l'Oratoire, et semblaient s'emparer des suffrages qui n'étaient dus qu'au Père Bourdaloue. On composa plusieurs parallèles d'eux, qui coururent tout le royaume. Je me contenterai seulemen de rapporter quelques traits qui caractérisent le Père Massillon.'

« Il laisse, disait-on, les auditeurs dans l'in- « certitude de savoir ce qu'on doit admirer davan- « tage , ou le zèle de l'apôtre, ou la finesse de « l'orateur; on dirait que l'éloquence a des règles « particulières pour lui etdes secrets réservés pour « son esprit ; par un mol il exprime un sentiment, « par quelques sentiments il épuise un sujet . « soit qu'il cite ou qu'il invente, soit qu'il établisse « des principes ou qu'il lire des conséquences; « soit qu'il se jette dans la morale ou qu'il re- « vienne aux points de doctrine, on trouve ses a réflexions solides, ses raisonnements fins, ses « preuveseoniplèles: tout chez lui coule de source; « sa présence persuade ce qu'il va dire, et ce qu'il « dit achève de convaincre8. »

Sa réputation parvint bientôt à la cour. Louis XIV voulut Pentendie l'A vent de la même année ÎOU'J. Il commença par un compliment le jour de la Toussaint, qui enleva tout le monde. « De lous « les compliments que j'ai vus, dit un fameux « critique8, je n'en connais point de plus judi- « cieux et de plus décent: l'oiateur loue sans « paraitre louer; il intéresse la religion du mo- « narque plutôt que sa modestie, il ne lui rappelle « toute sa gloire que pour lui en montrer les « écueils; enfin il lui fait sentir qu'il est malh heureux d'être aussi grand aux yeux du monde, « d'en être aussi estimé, aussi admiré. Voilà, « ajoute-t-il , de l'éloquence : quand nous loue-

' Lang. Dite, à l'Académie française. — s Recueil de pièces rugit, imp. ,n nui. - J Jug. sur quelques ouvrées nouveaux, t. v, p. it>;;.

« rons ainsi, les étrangers ne reprocheront plus « aux Français d'être de vils flatteurs. »

Le Père Massillon parut à la cour comme un prophète, il s'ouvrit un chemin tout nouveau sans autre guide que lui-même , attaqua le cœur de l'homme par tous les endroits, en développa les plis et les replis, démasqua les ruses et les artifices de l'amour-propre, en montra les misères et la fausselé; il toucha, il remua, il attendrit : on se reconnaissait dans les peintures vives qu'il faisait; on se retirait en silence, l'air pensif , les yeux baissés.

Louis XIV lui dit : « Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content ; pour vous, toutes les lois que je vous entends , je suis très-mécontent de moimême. » Eloge parfait, dit l'éditeur de ses sermons, qui honore également le goû-tet la piété du mouarque et le talent du prédicateur '.

Aussi les conversions qu'il opéra par son ministère furent-elles en très-grand nombre On se mettait sous sa direction ; et les biens qu'il fit au tribunal de la pénitence pendant quelques temps, furent si considérables et si publics, que je pourrais en citer plusieurs exemptes: je me réduis à deux. Le premier est de celui de François- Toussaint Forliin de Janson connu sous le nom de comte de Roseinberg *. Cet homme, devenu célèbre par ses malheurs, blessé Irès-daugeivuseinenl à la bataille de la Marsailles, avait promis à Dieu de se faire religieux delà Trappe, s'il échappait: il avait même réitéré sa piomesse et Dieu l'avait exaucé, niais il oublia bientôt son vœu, s'arrêta longtemps à Lyon et revint à Paris, ne pensant plus qu'à jouir des aises de la vie. Mais le moment fixé pur la Providence arriva; Dieu se servit d'une douleur d'entraille.-> fort vive et fort aiguë, pour le taire rentrer dans lui-même. Il fit au>snôl appeler le Père Massillon, se confessa à lui, lui découvrit la promesse qu'il avait faite. Le Père Massillon lui dit que c'était un vrai engagement contracté avec Dieu; mais pour ne pas l'effaroucher, il exigea qu'il allai seulement à la Trappe implorer les lumières nécessaires pour connaître la volonté de Dieu. Le comte fut alarmé; le Père Massillon le raffermit par des discours pleins de charité et lui donna des règles pour sa conduite, remettant à examiner dans la suite sa promesse. 11 lui mit en main les œuvres de M. l'abhé de la Trappe ; mais Dieu vint tellement à son secours que l'idée de la Trappe ne l'inquiéta plus; au contraire, il résolut de quitter le monde afin de marcher avec assurance dans les voies du salut, et se disposa à aller consommer son sacrifice. Il mena un jour le marquis de Janson , son frère, chez le Père Massillon : ce Père lui communiqua la dernière résolution du comte de Rosemberg. 11 partit pour la Trappe, où il fut, sous le nom de frère Aliène, le modèle de toutes les vertus,

1 Préface de l'édition de ses sermons de 1715. — • Davia delta vit* di Fra Arseuio.

VIE DE MASSILLON

et finit sa vie à Buonsolazzo en Toscane, en odeur de sainteté, le 21 juin 1710.

Le second est François-Arnaud de Courville , alors colonel réformé: il joignait à la physionomie la plus gracieuse tout ce qui peut faire aimer et estimer une personne. Touché desgrandes vérités que le P. Massillon prêchait, il vint se jeter à ses pieds, et y faire un aveu sincère de ses fautes. Le P. Massillon le trouvant si bien disposé n'eut pas de peine à le soumettre au joug du Seigneur; de sorte qu'il « vécu jusqu'au dernier moment de sa vie dans la pratique la plus exacte et la plus édifiante de toutes les vertus. Il continua le service, mais en héros chrétien, aimé, estimé et respecté de tout le monde. 11 fut blessé la veille de la bataille d'Almanza, et mourut de sa blessure peu de jours après; il était colonel du régiment du Maine et brigadier, et allait être fait maréchal de camp. Sa mort arriva dans sa quarante-sixième année, l'an 1707, en grande odeur de piété '.

L'année 1704, le roi redemanda le P. Massillon pour prêcher le carême ». 11 fut écouté comme la première fois. Après que Louis XIV lui eut témoigné, dans les termes les plus gracieux, son extrême satisfaction, il lui dit : « Je veux, mon Père, vous « entendre désormais de deux ans en deux ans. » Il prit alors la résolution de ne paraître àVersailles qu'avec des sermons nouveaux, mais ce projet n'eût pas de suite. 11 ne discontinua pas de prêcher à Paris, ce qu'il a fait pendant près de vingt ansavecun succès toujours égal ; rien n'était plus sensé que ses réflexions, plus efficace que ses instructions, plus engageantque ses exhortations, plus terrible que ses menaces, plus accablant que ses invectives '. La vivacité de son imagination (il n'y en eut jamais une aussi vive et aussi sage) ne prêtait à ses expressions que ce qu'il faut d'agrément pour satisfaire l'homme d'esprit sans que la multitude fut réduite à admirer ce qu'elle n'entendait pas; aussi son style, quoique toujours noble et majestueux, est simple, naturel et à la portée de tout le monde. Non-seulement on s'était accoutumé à son action, mais on convenait même qu'elle était très assortie à ses sermons ».

Dans le temps qu'il annonçait la parole de Dieu avec un succès étonnant, François-Louis de Bourbon, prince de Conti, mourut ; il fut chargé de faire l'oraison funèbre de ce grand prince. C'est l'unique de ces sortes de pièces qu'il ait données lui-même au public. Elle parut en 1700, iu-V. Elle fut extrêmement applaudie quand il la prononça à Sainl-André-des-Arts , et fut ensuite vivement critiquée. Elle fut suivie, deux ans après, de celle de Monseigneur, premier Dauphin, et de celle de Louis XIV, en 1715.

Cependant le duc de Lorraine le demanda pour

1 La Rivière, Vie de M. de Courville.

' Préface de "édition de ses sermons de 1745. * Jugement sur quelques ouvrages.

» Préf. ut son.

Mass. — Tome I.

prêcher le carême à sa cour. On vit alors ce qui n'était pas encore arrivé, un prédicateur attirer des auditeurs de trente lieues à la ronde pour l'entendre1. Jamais prédicateur ne fut plus estimé et plus respecté. S. A. R. Madame la duchesse d'Orléans, mère du régent du royaume, en faisait un très-grand cas et ne l'appelait que son bon ami.

Cependant l'espoir et l'avidité du gain avaient obligé les copistes à mettre au jour, à Trévoux, en 1705, 4 volumes in-12 de ses prétendus sermons, et 6 les années suivantes. Le P. Massillon s'inscrivit en faux, et fil imprimer des lettres dans les journaux pour se plaindre. En effet, dans ces éditions on avait imprimé des sermons de M. Poncet, évèque d'Angers, du P. Bretonneau, jésuite, etc. L'extrême rapidité de sa prononciation n'avait pas permis aux copistes de l'atteindre et de le rendre fidèlement : « de sorte, dit l'éditeur « de 1743 *, que, s'il y a quelque ressemblance « entre ces anciennes éditions et celle qu'il donne, « c'est celle qui se trouve entre un squelette et un « corps plein de suc et d'embonpoint, ou entre un « original de Michel-Ange et une copie imparfaite « de la main d'un apprenti sans talents. » Cependant ces sermons, quoique informes, furent courus et imprimés quatre ou cinq fois en peu de temps.

Un mérite aussi éclatant devait être récompensé : aussi S. A. R. M. le duc d'Orléans, régent du royaume, le nomma-t-il à l'évècbé de Clermont en Auvergne, le 7 novembre 1717. Ce choix fut très-applaudi. Il le chargea ensuite de prêcher un carême devant Louis XV, qui n'avait encore que neuf ans. Il fallut composer des sermons exprès. On prétend qu'il alla s'enfermer dans la maison de campagne des prêtres de l'Oratoire s, et que, dans six semaines, il eut achevé ce qu'on appelle son tttit-Caréme. Quoiqu'il en soit, c'est là qu'il inventa, pour ainsi dire, un nouveau genre d'éloquence. Le style, l'instruction, tout fut proportionné à l'Age du jeune monarque. « Il s'appe- « tissait pour ainsi dire, sans cesser d'être instruo « tif, d'être touchant et de consterner le courtisan*.» Ce Petit-Carême forme pour les princes et pour les courtisans un corps de sermons où tous les devoirs de leur état sont exposés avec une noblesse et un génie admirables ; aussi fut-il si goûté et si applaudi que M. le maréchal de Villeroy le lui demanda avec instance de la part du prince, pour le luire imprimer, mais il ne l'a été qu'en 17!.ï. Le P. Massillon fut ensuite sacré en présence du roi pur M. André-Hercule de Fleury, ancien évèque de Fréjus et précepteur de ce prince, et par MM. de Tressan et de Caumartin, évoques de Nantes et de Vannes.

Le 21 février 1719, il fut reçu à l'Académie française, à la place de M. l'abbé de Louvois : il y fit

1 Mém. particuliers. — » Préf. de ses sermons. — * Préf. ut sup. — * Lan?. Discours à l'Académie française.

VIE DE MASSILLON

voir, par son remerciement, que rien ne lui était étranger et qu'il lui était aussi facile d'exceller dans le genre académique que dans celui de la chaire. On ne sut qu'admirer davantage, ou de la beauté de son esprit, ou des grâces de son style, ou de la délicatesse de ses pensées.

Il se rendit ensuite à son diocèse où il fit son entrée publique l'année 1721. Occupé à mettre tout en ordre, il fut obligé de revenir à Paris à la mort de S. A. R. Madame la duchesse d'Orléans, pour prononcer son oraison funèbre à Saint-Denis. Il ne se fut pas plutôt acquitté de ce dernier devoir, qu'il retourna dans son diocèse, d'où il n'est plus sorti.

En y entrant, une des principales choses à laquelle il s'appliqua davantage fut d'y conserver la paix, ce qui était très-difficile, car elle n'était presque dans aucun diocèse. Il y tint si bien la main qu'il en vint à bout, et, pendant son épiscopat, elle ne fut point troublée. Il eut une attention toute particulière à son greffe, on y avait établi des droits exorbitants sur toutes les expéditions, qui étaient regardés comme de vrais impôts établis sur son clergé et qui faisaient gémir tout le monde. Il ne consulta pas ses intérêts particuliers, mais le soulagement de ses ecclésiastiques, et réduisit ses droits à des sommes si modiques qu'on n'eut qu'à se louer de sa modération.

En 1727, il écrivit au P. Maure une lettre que j'aurais rapportée ici si j'avais pu en recouvrer une copie. Je me souviens seulement que le prélat lui disait ' : « Nous nous avançons tous les « jours vers l'éternité; votre sort est infiniment « préférable au mien; vous paraîtrez devant Dieu « avec une sainte confiance; vous lui présenterez « des croix, des afflictions, des maladies; pour « moi, je ne pourrai lui offrir que de vains titres, « que des dignités, etc. » 11 lui demandait ensuile le secours de ses prières.

On a remarqué depuis ce temps-là, dans sa conduite, un renouvellement d'attention pour tout ce qui regardait l'accomplissement de ses devoirs, dont il ne s'est point départi.

Le diocèse de Clermont est d'une très-grande étendue et situé dans les montagnes 2 : depuis plus de cinquante ans on n'en avait pas fait la visite; on ne se souvenait pas même dans bien des endroits d'avoir vu d'évèque. I! ne se rebuta pas par les difficulté!?, il l'entreprit et en fit toutes les années une partie. Il s'y conduisit en vrai pasteur qui aime le bien et le bon ordre ; il y répandit des aumônes considérables, il instruisit les pauvres avec ceite éloquence qu'il savait employer dans l'occasion. Toutes les années il tenait son synode où il parlait à ses curés comme un véritable évêque qui n'est occupé et ne pense qu'an salut de ses ouailles. Il faisait très-souvent des retraites pour ses curés dans son séminaire et leur prêchait avec un zèle admirable.

Parmi toutes les vertus qu'il a pratiquées, celle qu'ona remarquée le plus c'était sa charité pour les pauvres : il était à la tête des bonnes œuvres de son diocèse ; il distribuait partout des aumônes abondantes, et l'on pouvait toujours compter sur lui. Comme un véritable père il prenait dans les occasions les intérêts de ses diocésains. J'ai actuellement sous les yeux une lettre qu'il écrivit à M. le cardinal Fleury, le 1" novembre 1737, où il expose le triste état où étaient réduits non-seulement ses diocésains, mais encore tous les peuples d'Auvergne. J'ignore quel en fut le succès, mais, ce que je sais, c'est qu'elle est une preuve authentique de son tendre amour pour ses peuples.

En 1740 ' on était sur le point de renvoyer tous les malades de l'Hôlel-Dieu de Clermont, faute de ressource pour les faire subsister. Le prélat en fut instruit, et sur-le-champ il envoya quatre mille livres. L'hiver d'après ses aumônes furent plus abondantes; il fit porter secrètement à cet hôpital quinze mille livres, de sorte qu'on a ignoré pendant longtemps d'où pouvait venir ce secours si imprévu et si nécessaire. Enfin, au mois de juin 1742, il donna à cet hôpital un contrat de cinquante-deux mille livres sur le clergé.

Au milieu de toutes ces occupations il n'oublia pas l'Oratoire : il embrassa vivement ses intérêts dans toutes les occasions. Les ennemis d • cette congrégation voulant détruire la pension d'Effiat, il la soutint vivement contre leurs attaques. M. de Montauban, évoque de Toulon, ayant voulu enlever leur collège sans aucun sujet, M. Massillon fut très-indigné contre un pareil procédé; il en écrivit avec force et vigueur à M. le cardinal Fleury. Il fut assez heureux cette fois pour se faire écouter, et ces Pères furent maintenus dans la jouissance et possession de ce collège. Ce grand prélat n'a jamais refusé son crédit pour les soutenir : il a embrassé vivement leurs intérêts partout. Il a avoué plus d'une fois qu'il devait tout à l'Oratoire, et qu'il n'oublierait jamais les obligations qu'il lui avait.

Dans ses moments de loisir , il revit et corrigea ses sermons et autres œuvres, et en fit un présent au P. Joseph Massillon, prêtre de l'Oratoire, son neveu %. Enfin, parvenu à sa quatre-vingtième année, il fut attaqué d'apoplexie et mourut à Clermont, dans de grands sentiments de religion, le 18 septembre 1742. 11 laissa pour légataire universel l'flôtel-Dieu de Clermont et donna sa bibliothèque à sa cathédrale. M. David , chanoine de celle église, prononça son oraison funèbre, ainsi que le rhétoricien des prêtres de l'Oratoire de Riom qui la fit en latin.

Les années 1743, 1746, 1747, son neveu a donné au public ses sermons et ses autres œuvres en quatorze volumes in-12 et en douze iu-16, à Paris, chez la veuve Eslienne et fils, et Hérissant.

Il a commencé par son Fetit-Caréme. Il l'avait fait

■ Lettre du P. Massillon. - » Mém. envoyés de Clermont. • Mém. venus de Clermont. - » Mém. particuliers.

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