‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 69 sur 191 · FETE DE PAQUES : LE TRIOMPHE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

FETE DE PAQUES : LE TRIOMPHE DE LA RELIGION

caché sa véritable gloire ; nous n'avions vu que ses succès; nous vîmes alors toutes ses vertus. Il fallait que ses malheurs égalassent ses prospérités, qu'il vît tomber autour de lui tous les princes les appuis de son trône, que votre vie même fût menacée, celte vie si chère à la nation et le seul gage de ses miséricordes que Dieu laisse encore à son peuple ; il fallait qu'il demeurât tout seul avec sa vertu pour paraître tout ce qu'il était. Ses succès inouïs lui avaient valu le nom de grand ; ses sentiments héroïques et chrétiens dans l'adversité lui en ont assuré pour tous les âges à venir le nom et le mérite. Non, mes Frères, il ne.- 1 que la religion qui puisse nous mettre au-dessus des événements ; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre faiblesse. La raison, la philosophie promettait la constance à son sage1; mais elle ne la donnait pas. La fermeté de l'orgueil n'était que la dernière ressource du découragement; et l'on cherchait une vaine consolation, en faisant semblant de mépriser des maux qu'on n'était pas capable de vaincre. La plaie qui blesse le cœur' ne peut trouver son remède que dans le cœur même ; or la religion toute seule porte son remède dans le cœur. Les vains préceptes de la philosophie nous prêchaient une insensibilité ridicule , comme s'ils avaient pu éteindre les sentiments naturels sans éteindre la nature elle-même. La foi nous laisse sensibles mais elle nous rend soumis ; et cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission. Notre sainte philosophie n'est pas insensible aux peines , mais elle est supérieure à la douleur. C'était ôter aux hommes la gloire de la fermeté dans les souffrances que de leur en ôter le sentiment; et la sagesse païenne ne voulait les rendre insensibles que parce qu'elle ne pouvait les rendre soumis et patients : elle apprenait à l'orgueil à cacher et non à surmonter ses sensibilités et ses faiblesses ; elle formait des héros de théâtre dont les grands sentiments n'étaient que pour les spectateurs, et aspirait plus à la gloire de paraître constant qu'a la vertu même de la constance *.

' Irnpavidum ferient ruina.

Horace, m, od. 3.

* Plaie , plaga , de iù.r,na , blesser, signifie encore coup au xvii« siècle ; d'où celle expression métaphorique assez fréquente dans Massillon : la pluie qui liesse.

• Déjà, en parlant du vertueux du siècle, Massillon avait dit : « Qu'il passe toujours pour homme de bien, c'est la même chose pour loi que de l'être. • Sermon pour le dimanche de la Pasnon, i" par Ut.

Mais Ja foi nous laisse tout le mérite de la fermeté, et ne veut pas même en avoir l'honneur devant les hommes. Elle sacrifie à Dieu seul les sentiments de la rature, et ne veut pour témoin de son sacrifice que Celui seul qui peut en être le rémunérateur : elle seule donne de la réalité à toutes les autres vertus, parce qu'elle seule en bannit l'orgueil qui les corrompt, ou qui n'en fait que des fantômes.

Ainsi, qu'on vante l'élévation et la supériorité de vos lumières, qu'une haute sagesse vous fasse regarder comme l'ornement et le prodige de votre siècle, si celle gloire n'est qu'au dehors, si la religion qui seule élève le cœur, n'en est pas la première base, le premier échec de l'adversité renversera tout cet édifice de philosophie et de fausse sagesse ', tous ces appuis de chair s'écrouleront sous votre main, ils deviendront inutiles à votre malheur; on cherchera vos grandes qualités dans votre découragement, et votre gloire ne sera plus qu'un poids ajouté à votre affliction qui vous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux; mais la religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.

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