‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 70 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Premier triomphe de Jésus-Christ. Il triomphe de la malignité de l'envie et de tous les opprobres qu'elle lui avait attirés de la part de ses ennemis. Mais il triomphe encore du péché : il emmène captif ce premier auteur de la captivité de tous les hommes ; il nous rétablit dans tous les droits glorieux dont nous étions déchus, et nous rend par la grâce la supériorité sur nos passions que nous avions perdue avec l'innocence.

Second avantage de la religion : elle nous élève au-dessus de nos passions, et c'est le plus haut degré de gloire où l'homme puisse ici-bas atteindre. Oui, mes Frères, en vain le monde insulte tous les jours à la piété par des dérisions insensées; en vain, pour cacher la honle des passions, il fait presque à l'homme de bien une honte de la vertu ; en vain il la représente, aux grands surtout, comme une faiblesse et comme recueil de leur gloire ; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés et par l'histoire des souverains qui ont allié la licence des

» Madame de Sévigné a dit : « Toutes les philosophie* du monde ne sont bonnes que lorsqu'on n'en a que faire. »

PETIT-CAREME.

mœurs avec un règne glorieux et l'éclat des victoires et des conquêtes : leurs vices venus jusqu'à nous, et rappelés d'âge en âge, formeront jusqu'à la fin le trait honteux qui efface réclat de leurs grandes actions, et qui déshonore leur histoire.

Plus même ils sont élevés , plus le dérèglement des mœurs les dégiade ' ; et leur ignominie, dit l'Esprit de Dieu, croît à proportion de leur gloire*. Outre que leur rang, en les plaçant au dessus de nos tètes, expose leurs vices comme leur personne aux yeux du public, quelle honte, lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude, deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres ; et que la force, l'autorité, la pudeur des lois se trouve confiée à ceux qui ne connaissent de loi que le mépris public de toute bienséance etleur propre faiblesse ! Ils devaient régler les mœurs publiques et ils les corrompent; ils étaient donnes de Dieu pour être les protecteurs de la vertu, et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laisse le desordre des mœurs et l'emportement des passions : les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices; on loue les actions et l'on méprise la personne. C'est de tout temps qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros, et ses lauriers flétris par ses faiblesses. Le monde qui semble mépriser la vertu, n'eslime et ne respecte pourtant qu'elle ; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges ; une poésie pompeuse les chante etles immortalise; chaque Achille a son Homère ; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre : l'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité ; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères, on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.

Et, en effet, le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes. Il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même ; il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples que de dompter une passion; la morale

1 Quanta vita illorum praeclarior, tanto horum socorda flagititoior. Salluste, Jugurtha, lxxxv.

• I Maoeh., i, 42.

même des païens en est convenue1. Du moins les combats où préside * la fermeté, la grandeur du courage, la seience militaire, sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie; et, quand il ne faut être grand que certains moments , la nature ramasse toutes ses forces, et l'orgueil pour un peu de lem p- peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours. On a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite. Si vous vous lassiz un instant, vous périssez; la victoire même a ses dangers. L'orgueil, loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez ' à comb ittre. Tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous; votre cœur lui-même vous dresse des embûches; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même!

Telle est pourtant la gloire de la religion. La philosophie découvrait la honte des passions; mais elle n'apprenait pas à les vaincre, et ses préceptes pompeux étaient plutôt l'éloge de la la vertu que le remède du vice.

Il était même nécessaire à la gloire et au triomphe de la religion que les plus grands génies et toute la force de la raison humaine se fût épuisée pour rendre les hommes vertueux. Si ks Sociale et les Platon* n'avaient pas été les docteurs du monde avant Jésus- Christ, et n'eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison, l'homme aurait pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison ou à la beauté de la verlu même; mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages, et il fallait que les vains essais de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la grâce*.

1 Cicéron, dans le discours pm Marcello : « Dorouisti pentes immanilate baibaras, rnullitudine innumerabiles locis înfiuitas...

Animum vinctre, iiacundiam cohibere, victoriam temperare

Ha?c qui faciat, nou ego cum curn suniinL viris, sed similiimum Deojudicn. »

2 Présii/tnt , RMiotiard et Didot. — » Avez, manuscrit. * Les Socrates et les datons, éd. de 1745 et manuscrit.

6 Tu me cries de loin, ô philosophie, que j'ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et p!e.n de périls; je t'avoue je le reconnais , je le sens , même par expérience. Tu me présentes la main pour me soulenir et pour me conduire; mais je veux savoir auparavant si la conduite est bien assurée ; et si un aveugle conduit un aveugle , ils tomberont tous deux dans le précipice. Et comment puis-je me fier ï toi , ô pauvre philosopha 1 BossrjET.

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