DES DRAPEAUX DU RÉGIMENT DE CATINAT
sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice *.
Eh ! faisons après cela des projets de fortune et d'élévation; nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses ; prenons à grands frais des mesures infinies pour nous ménager un instant de bonheur; et ne faisons jamais une seule démarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point. C'est une fureur dont on ne croirait pas l'homme capable, si l'expérience de tous les jours n'y était.
Et d'ailleurs cet instant même de bonheur est-il tranquille? Les soupçons, les jalousies, les craintes, les agitations éternelles et inévitables aux grands emplois, le sort journalier des armes, la faveur des concurrents , la fatigue des ménagements et des intrigues, les caprict s de ceux de qui on dépend, et tant de revers à essuyer, le vide même des prospérités temporelles qui de loin piquent et attirent le cœur, mais qui, touchées de près, ne peuvent ni le fixer, ni le satisfaire *; est-il de félicité que tout cela ne trouble et n'altère ; et ceux «jue vous regardez comme les heureux du siècle, sont-ils toujours tels à leurs propres yeux? 0 Seigneur! à qui seul appartient la gloire et la grandeur, l'homme ne comprcndra-t-il jamais qu'il n'est point pour lui de félicité durable et tranquille hors de vous ; que tout ce qui plaît ici-bas peut amuser le cœur, mais ne saurait le satisf tire; que la gloire et les plaisirs ne piquent presque que dans le moment qui les précède; que les inquiétudes et les dégoûts qui les suivent sont des voix secrètes qui nous appellent à vous; et que, quand même on pourrait se promettre une fortune paisible, ce ne serait qu'une vapeur dont un instant dé-
1 Maury cile ce magnifique passage ponr montrer comment Massillon sait allier le naturel du style à la majesté de la pompe oratoire. « Ce contraste du rapide instant de noire vie avec l'éternité de Dieu rend plus frappante la démence des hommes ; et au moment même où nous sommes entraînés par le cours fatal, le délire de rinsulter en passant devient un trait sublime. Essai, lviii. » Nous retrouverons celte expression, Vmsuller en passant, l'une des plus belles, dit la Harpe, que l'imagination ait inventées, et tout ce magnifique morceau reproduits dans le sermon sur la mort. « Les âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse, les morts et les vivants se remplie ni et se succèdent continuellement: tout change, tout s'use, tout s'éleint. Dieu seul demeure toujours le même ; le torrent des siècles qni entraîne tous les liommes roule devant ses yeux , et il voit avec indignation de faibles mortels emportés par ce cours rapide l'insulter en passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur et tomber au sortir de là entre les mains de sa colère et de sa vengeance. »
> 1/ambilion déplaît quand elle est assouvie.
Cinna, |i, 1 .
Mass. — Tome I.
cide, et qu'on voit naître, s'épaissir, monter, s'étendre, s'évanouir dans un moment?
Et ce qu'il y a ici de plus déplorable pour vous, Messieurs, c'est que dans une vie rude et pénible, dans des emplois dont les devoirs passent quelquefois la rigueur et les travaux des cloîtres les plus austères, vous souffrez toujours en vain pour l'autre vie et très-souvent pour celle-ci. Ah ! du moins le solitaire dans sa retraite, obligé de mortifier sa chair et de la soumettre à l'esprit, est soutenu par l'espoir d'une récompense assurée et par l'onction secrète de la grâce qui adoucit le joug du Seigneur. Mais vous, au lit de la mort, oserezvous présenter à Jésus-Christ vos fatigues et les désagréments journaliers de votre emploi? Oserez-vous le solliciter d'une récompense? Et qu'a-t-il dû mettre sur son compte dans toutes les violences que vous vous êtes faites? Cependant, les plus beaux jours de votre vie, vous les avez sacrifiés à votre profession ; dix ans de services ont plus usé votre corps qu'une vie entière de pénitence. Eh ! mon Frère, un seul jour de ces souffrances, consacré au Seigneur, vous aurait peut-être valu un bonheur éternel; une seule action pénible à la nature et offert» à Jésus- Christ vous aurait peut-être assuré l'héritage des saints ; et vous en avez tant faii en vain pour le monde !
Ah ! la mollesse et l'inutilité damneront ceux qui habitent les villes ; mais pour vous, Messieurs, ce sera le méchant usage que vous faites de vos peines et de vos fatigues. Eh quoi ! vous prenez sur votre repos, sur vos plaisirs sur vos besoins mêmes, quand il s'agit de votre devoir; eh ! voilà le plus difficile fait, ce qui vous reste à faire pour le salut ne coûte plus rien; soutenez ces travaux avec une foi chrétienne; offrez-les au Dieu juste comme le prix de vos iniquités; et puisqu'il faut les souffrir, ne les souffrez pas sans mérite. Si le prince vous manque , Dieu du moins ne vous manquera pas. C'est une ressource que vous vous assurez dans la mauvaise fortune; vos services ne seront, comme cela, jamais perdus , et les fruits de la guerre seront pour vous des fruits de paix et d'éternité. Mais encore une fois vous souffrez tout ce qu'il faut souffrir pour le salut; et vous ne savez pas vous en faire honneur auprès du Père céleste.
C'est ainsi, Seigneur, que votre loi se justifie devant les hommes ; que vous paraissez vousmême juste dans vos jugements ; et qu'au jour
DISCOURS PRONONCÉ A UNE BÉNÉDICTION
terrible de vos vengeances vous vous servirez de la vie rude et laborieuse d'un bomme de guerre pour confondre la lâcheté du mondain et ses excuses sur la difficulté de vos préceptes ; et que d'autre part l'amour du mondain pour les plaisirs condamnera le peu d'usage que l'homme de guerre a fait de ses souffrances. Voilà donc, Messieurs, comme l'ambition peut devenir elle-même une ressource de grâce.
Mais cette réputation de valeur si essentielle à votre état, comment l'ajuster, me direz-vous, avec la douceur et l'humilité chrétienne? Mais qu'est-ce que la valeur, Messieurs? Est-ce une fierté de tempérament , un caprice de cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang , une avidité mal entendue de gloire, un emportement de mauvais goût , une petitesse d'esprit qui se fait des dangers de gaieté de cœur seulement pour avoir la gloire d'en être sorti? Quel siècle fut jamais plus corrigé là-dessus que le nôtre? Quel est le goût des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur? La sagesse, la circonspection, la maturité n'y entrent-elles pour rien ? Quel a été le caractère des grands hommes que vous avez vus dans ce siècle à la tête de nos armées, et dont les noms vous sont encore si chers ? Les Turenne, les Condé , les Créqui ', par quelle voie sont-ils montés à ce dernier point de gloire et de réputation au delà duquel il est défendu de prétendre ? Le sage et vaillant général à qui cette province doit sa sûreté et le reste du royaume sa paix et son abondance, lui dont vous recevez les ordres de plus près comme de votre propre chef et sous le nom et les étendards de qui vous avez l'honneur de combattre, s'est-il frayé un chemin à l'élévation où le choix du prince et le bonheur de l'Etat l'ont placé, par une valeur indiscrète ? Et la sagesse qui est comme née avec lui , a-telle jamais rien gâté ou à son mérite ou à sa fortune * ?
Mais c'est que nous nous faisons de fausses idées des choses. La valeur , lorsqu'elle n'est pas à sa place, n'est plus une vertu ; et cette noble ardeur qui , au milieu des combats est générosité et grandeur d'âme , n'est plus hors de là que rusticité, jeunesse de cœur ou défaut
1 Les Turennes, les Condés, les Créquys, éd. de 1745.
* Madame de Coulanges, qui voyait Catinat retiré à Saint-Gratien, dans le voisinage d'Ormesson, écrivait à Mme de Siraiane, en parlant de ce vertueux et héroïque maréchal : « C'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien. » Et un peu avant : « Il me parait avoir bien de l'esprit, une modestie charmante ; il ne me parle jamais de lui. »
d'esprit. Mais quelle idée, me direz -vous encore, a-t-on dans les troupes , d'un homme qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion? Eh quoi , Seigneur, il y aurait donc de la gloire à servir les rois de la terre ; et ce serait bassesse et lâcheté que de vous être fidèle ? Et qu'y avait-il autrefois dans les armées des empereurs païens de plus intrépide dans les périls que les soldats chrétiens? Cependant, Messieurs, c'étaient des gens qui, au milieu de la licence des troupes, avaient leurs heures marquées pour la prière, passaient quelquefois les nuits à bénir tous ensemble le Seigneur, et qui, au sortir d'une action, savaient fort bien courir à l'échafaud et y répandre sans murmure leur sang pour la défense de la foi.
Il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous celte piété craintive et tendre, ni toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, qui, libres de tout engagement avec le monde, ne s'occupent que du soin des choses du Seigneur. Mais cette droiture d'âme, ce noble respect pour votre Dieu, ce fond solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût aux devoirs essentiels du Christianisme, celte probité inaltérable et si chère à l'estime des honnêtes gens, cette supériorité d'esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les excès comme peu dignes même de la raison : qui peut vous dispenser de l'avoir, et au jugement de qui est-il honteux d'en être accusé ?
Croyez-moi, Messieurs, la religion rassure l'âme, bien loin de l'amollir ; on craint bien moins la mort, quand on est tranquille sur les suites. Une conscience que rien n'alarme voit le péril de sang-froid et l'affronte courageusement dès que le devoir l'y appelle. Non, rien n'approche de la sainte fierté d'un cœur qui combat sous les yeux de Dieu, et qui, en vengeant la querelle du prince, honore le Seigneur et respecte sa puissance dans celle de son souverain.
Et, en effet, la piété est déjà elle-même une grandeur d'âme ; rien ne me paraît si héroïque, ni si digne du cœur, que cet empire qu'a l'homme de bien sur toutes ses passions. Quoi de plus grand que de le voir tenir, pour ainsi dire, sans cesse son âme entre ses mains, régler ses démarches, mesurer ses mouvements, ne se permettre rien d'indigne du cœur, maîtriser ses sens, les ramener au joug de la loi, arrêter la pente d'une nature toujours rapide vers le mal, étouffer mille désirs qui flattent, mille