‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 80 sur 191 · DES DRAPEAUX DU REGIMENT DE CATINAT · texte numérisé non relu

DES DRAPEAUX DU REGIMENT DE CATINAT

espérances qui amusent, tenir contre les séductions du commerce et la force des exemples ; et, toujours maître do soi-même, ne souffrir à son cœur aucune bassesse capable de déshonorer un héritier du Ciel ! Ah ! il faut n'être pas né médiocre pour cela ; la grâce a ses héros qui ne doivent rien à ceux que les siècles passes ont admirés ; et assurément celui qui sait vaincre ses ennemis domestiques et qui dès longtemps s'est aguerri à impi istr tout ce que les sens offrent île plus cher, ne craindra pas les ennemis de l'Etat et aura bien moins de peine à exposer a\ce intrépidité sa propre vie.

Et d'ailleurs. Messieurs, parut- on jamais plus détrompé qu'on l'est dans ce siècle de cette vieille erreur qui faisait consister le courage à mépriser sa religion et son Dieu? C'est là aujourd'hui le partage des malheureux; h s devoirs du christianisme entrent dans les bienséances du monde poli , et Ton donne au moins les dehors de la religion à l'usage.

Enfin les Moïse, les Josué, les Da\id ', les Ezéchias ont été de grands hommes de guerre et de grands saints, des héros du siècle et de la religion. Les siècles chrétiens ont eu leurs Constantins et leurs Théodt si s , terribles à la tétc de leurs armées, humbles tl religieux aux pieds des autels. Nous vivons sous un prince qui, n'ayant plus rien à souhaiter du coté de la gloire, a cru que la piété devait en être comme le dernier trait, qui tous les jours va humilier sous le joug de Jésus-Christ une tète chargée des marques de sa grandeur et de ses victoires, et qui dans le temps que tout ivtcntit de son nom et du bruit de ses conquêtes, sait répandre son âme devant le Seigneur, et gémir en secret sur le malheur des peuples et les tristes suites d'une guerre si glorieuse pour lui aux yeux de l'univers.

Répandez donc, ô Dieu des armées , sous un prince si religieux, des esprits de toi et de piété sur ces guerriers aimés pour sa querelle. Rénissez vous - même ces étendards sacrés ; laissez-y des traces de sainteté qui , au nu lieu des combats, aillent aider la foi des mourants

> Les Moïses, les Josués, les Datais, éd. Je 1745.

et réveiller l'ardeur de ceux qui combattent. . faites-en des signes assurés de la victoire ; couvrez, couvrez de voire aile cette troupe illustre qui vous les offre dans ce temple ; détournez avec votre main tous les traits de l'ennemi ; servez-lui de bouclier dans les di verévénements ele la guerre ; environnez-la de voire force; mettez à sa tète cet ange redouta ble dont vous vous servîtes autrefois pour extei miner les Assyriens; faites- '.a toujours précéder de la victoire et de la mort; répandez sur ses ennemis des esprits de terreur et de vertige; et faites sentir sa valeur aux nations jalouses de notre gloire.

Mais non, Seigneur, pacifiez plutôt les empires et les royaumes; apaisez les esprits des princes et des peuples ; laissez- vous toucher au pitoyable spectacle que les guerres offrent à vos yeux. Que les cris et les plaintes des peuples montent jusqu'à vous; que la désolation des villes et des provinces aille attendrir votre clémence; que le péril et la perte de tant d'à mes désarment votre bras depuis si longtemps levé sur nous, que tant de profanations que les armes traînent toujours après soi vous fassent enfin jeter des yeux de pitié sur votre Eglise. Ecoutez les gémissements des justes qui , touchés des calamités d'Israël, vous disent tous les jours avec le Prophète : Seigneur, nous avons attendu la paix, et ce bien n'est pas encore venu ; nous croyions toucher au temps de consolation, et voilà encore des troubles.

Ce sont nos iniquités, Chrétiens, souffrez que je vous le dise en finissant, (|ui ont a tinsur nous ces fléaux du ciel. Lis guerres, les maladies, les autres calamités dont nous sommes frappés, sont des marques sûres de la colère de Dieu sur nos dérèglements. En vain nous gémissons sur les malheurs du temps et sur l'accablement de nos familles ; eh ! gémissons sur nous-mêmes ; apaisons le Seigneur par le changement de nos mœurs ; rétablissons la paix de Jésus-Christ dans nos cœurs; calmons nos passions et nos ennemis domestiques : et nous verrons bientôt l'Europe calmée, les ennemis de la France apaisés, la paix rétablie partout et un repos éternel succéder à celui d'ici-bas. Ainsi soit-il.

AVENT

INTRODUCTION

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Massillon prêcha l'Aventde 1699 à la chapelle du château de Versailles. Il avait alors près de trentesix ans, et, dit le marquis de Dangeau, il commençait à être en grande réputation. Son carême de cette même année 1699, donné à l'Oratoire du Louvre, avait eu un très-beau succès. D'ailleurs, quoique arrivé à Paris depuis trois ou quatre ans au plus, Massillon y était déjà connu comme un orateur doué du plus ravissant talent; ses conférences de Saint-Magloire avaient en effet attiré l'attention des hommes de goût. Son débit harmonieux, son air modeste et pieux, son action pénétrée, ajoutaient au charme de son élocution et à la solidité de ses pensées.

Le jour de la Toussaint, il parut pour la première fois dans la chaire de la chapelle royale. 11 débuta par cet exorde heureux où se mêlent délicatement l'hommage et la leçon évangélique. Tel était l'usage : le prédicateur de l'Avent prononçait le sermon de la Toussaint pour ne reprendre la parole que le premier dimanche de l'Avent. Massillon prêcha sept fois durant celte station de 1699; ce fut le jour de la Toussaint, les quatre dimanches de l'Avent, le jour de la Conception et le jour de Noël. A ces sept sermons, son éditeur posthume joignit trois autres discours pour rendre plus complète cette belle suite de chefs-d'œuvre oratoires : ce sont les sermons pour les solennités des Morts, de la Circoncision et de l'Epiphanie.

Le roi, nous apprend toujours Dangeau, fut parfaitementcontent du nouveau prédicateur. 11 fut trèsbien écouté, dit de son côté l'abbé Le Dieu, et le roi et la cour en furent édifiés. Ce fut à la suite de cette station que Louis XIV lui adressa en présence de toute la cour ces paroles si flatteuses : Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs da?is ma chapelle, j'en ai été fort content; pour vous, toutes les fois que je vous entends, je suis très-mécontent de moi-même.

En effet, Massillon, pénétrant avec un art et un tact infinis au fond du cœur humain, sait admirablement nous montrer toutes nos misères et toutes nos faiblesses. Nul mieux que lui ne nous dévoile les tristes secrets qui se cachent dans l'abime de la conscience. Il révèle aux grands les vérités qu'ils

voudraient ne pas voir. Ce sont, dit-il, les puissants de la terre qui seuls- se plaignent, qui se croient toujours les seuls malheureux. « Mais, mes Frères, devant le tribunal de Jésus-Christ, on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui vous environnent et dont les malheurs sont d'autant plus affreux qu'ils sont plus oubliés ; alors on vous demandera si c'était à vous à murmurer et à vous plaindre; on vous demandera si vous deviez tant faire valoir des calamités qui auraient été des consolations pour beaucoup d'autres ; on vous demandera s'il fallait tant murmurer contre un Dieu qui vous traitait avec tant d'indulgence, tandis qu'il appesantissait sa main sur tant de malheureux ; on vous demandera s'ils avaient moins de droit aux biens et aux plaisirs de la terre que vous, si leur âme était moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre ; en un mot, s'ils étaient ou plus criminels ou d'une autre nature que vous. » L'orateur ne craignait pas, dans sa liberté tout évangélique, de faire gémir le roi et les grands sur leurs propres prospérités, et, avec un langage inspiré par l'Ecriture, il leur montre un bonheur constant comme un châtiment d'en-haut. « Prenez garde, âme infidèle, que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère ; prenez garde qu'il ne punisse vos passions en vous ménageant ici-bas tout ce qui les favorise, que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ces afflictions temporelles, qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de sa vengeance, et qu'il ne vous traite comme ces victimes infortunées qu'on n'orne de fleurs, qu'on ne ménage et qu'on n'engraisse avec tant de soins que parce qu'on les destine au sacrifice, et que le glaive qui va les égorger, et le bûcher qui doit les consumer, est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans ses dons, amer dans sa colère; et puisqu'il faut que le crime soit puni ou par des supplices passagers ici-bas ou par des douleurs éternelles après cette vie, rien ne doit paraître plus effrayant aux yeux de la foi que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre. » Louis XIV était digne de cette parole si vraiment chrétienne ; et après avoir lu l'Avent où

INTRODUCTION

abondent ces grands et nobles enseignements adressés à un roi, on comprend que le souverain surpris ait donné au nouveau et hardi prédicateur une si belle louange. On sait, du reste, quelle attention apportait Louis XIV à la prédication, et quel respect il avait pour la liberté du ministère évangélique. Massillon, qui en fut si souvent l'heureux objet, nous en est aussi le sûr garant. Prononçant l'Oraison funèbre du grand roi, il s'écrie en effet avec un admirable à-propos : « Quelle attention à la parole de vie ! Et, malgré les dégoûts et les censures d'une cour éclairée et difficile, quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts même du ministre ! »

Dans cet Avent, Massillon s'attaque plus d'une fois à l'irréligion envahissante, à l'incrédulité devenue, disait Bourdaloue, la véritable hérésie du temps. Contenu par Louis XIV, l'esprit de doute, qui venait non de la réflexion mais du désir, se faisait pourtant jour quelquefois dans les conversations ou dans des écrits clandestins. La duchesse d'Orléans, mère du Régent, cette princesse d'une franchise et d'un caractère tout allemands, écrivait précisément, dans cette année 1699, que rien n'était plus rare en France que la foi chrétienne. « C'est, comme l'a finement remarqué M. Sainte- Beuve, devant de jeunes débauchés, en qui fermentait déjà l'esprit du xvme siècle, que Massillon pose en principe que « la source de toute incrédulité est le dérèglement du cœur, » et que « le grand effort du dérèglement est de conduire au désir de l'incrédulité. » Il le redit en cent façons frappantes de vérité : « On commence par les passions; les doutes viennent ensuite. » Ces doutes, il n'essaie pas de le dissimuler, étaient déjà dans le beau monde le langage le plus commun de son temps. Ira-t-il les discuter, les examiner en euxmêmes, entrer dans le fond des preuves? Non, il connaît trop bien le caractère particulier de ces doutes el de ceux qui les forment, ou plutôt qui les ont appris et qui les répètent tout vulgaires et usés déjà. Qu'a-t-il devant lui? Sont-ce de vrais incrédules, des hommes qui, dans une solitude opiniâtre et chagrine, dans une réflexion pleine d'obscurités et de ténèbres, se soient fait à euxmêmes les objections, puis les réponses, et soient arrivés laborieusement i ce qu'ils croient des résultats? « Non, mes Frères, s'écrie hardiment Massillon, ce ne sont pas ici des incrédules, ce sont des hommes lâches qui n'ont pas la force de prendre un parti, qui ne savent que vivre voluptueusement, sans règle, sans morale, souvent sans bienséance, et qui, sans être impies, vivent pourtant sans religion, parce que la religion demande de la suite, de la raison, de l'élévation, de la fermeté, de grands sentiments, et qu'ils en sont incapables. » C'est par cette ouverture pénétrante que Massillon s'attaquait au vif à l'incrédulité de son temps, à celle qui était le propre des hommes de plaisir, qui était encore de bel air et de prétention bien plus que de doctrine, et qui pouvait s'appeler

du libertinage en réalité1. » Dès son premier discours à la chapelle du château de Versailles, s'élevant contre les pécheurs entraînés par l'attrait des objets présents, l'orateur s'écriait éloquemment : « De là ces maximes, si indignes de l'humanité et si répandues dans le monde, que trop de raison est un triste avantage; que les réflexions gâtent tous les plaisirs de la vie; et que pour être heureux, il faut peu penser. 0 homme ! élait-ce donc pour ton malheur que le ciel t'avait donné la raison qui t'éclaire, ou pour t'aider à chercher la vérité qui seule peut te rendre heureux? Cette lumière divine qui embellit ton être, serait-elle donc une punition plutôt qu'un don du Créateur, et ne te distinguerait-elle si glorieusement de la bète que pour te rendre de pire condition qu'elle? »

Cependant, ce sermon parait avoir été jugé bien sévèrement par Bossuet. « Le premier dimanche de l'Avent, dit l'abbé Le Dieu ', il n'entendit pas le sermon du P. Massillon , de l'Oratoire , de crainte du froid. La grande réputation de ce prédicateur, après son premier carême à Paris, lui mérita de passer de plein saut, de la chaire des Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, à celle du château de Versailles. On ne trouva pas son mérite digne de sa réputation. Son premier discours, qui était contre les libertins et qu'il avait, dit-il (Bossuet), assez mal amené à l'évangile du jour, parut faible 3. On loua sa piété et sa modestie, sa voix douce, son geste réglé, jusqu'à lui accorder contre quelques-uns la grâce de l'élocution. On trouva de la politesse dans ses discours, des termes choisis et de l'onction. Il fut très-bien écouté, et le roi et la cour en furent édifiés. M. de Meaux donna la sainte communion à Mgr de Bourgogne le jour de la Conception, et entendit le nouveau prédicateur. Il en jugea ce que je viens de dire, et, en un mot, que cet orateur était bien éloigné du sublime, et qu'il n'y parviendrait jamais. »

A ce jugement de Bossuet, si rigoureux dans les termes, que rapporte Le Dieu, et qui rappelle les sentiments de Corneille à l'égard de Narine , opposons un beau mot de Bourdaloue vieillissant. Bourdaloue , montrant un jour du doigt Massillon qui descendait de chaire, disait de son air simple et modeste, en se servant du mot de saint Jean : lllum oportet crescere, me autem minui.

Parmi les admirables sermons de cet Avent, se peuvent distinguer particulièrement l'éloquent discours sur ta Mort du pécheur et la Mort du juste , et le touchant sermon sur les Afflictions.

Nous le ferons remarquer à l'occasion, en retouchant durant son épiscopat le style de ses

1 Causeries du lundi, t. IX, p. 18. Il est bon de se rappeler ici la première page du chapitre des Esprits forts de La Bruyère.

J Tome I, page 2.

* Dans ce sermon, tel que nous l'avons, il y a seulement quelques traits contre les libertins, c'est-à-dire contre le» incrédules.

AVENT. — INTRODUCTION

sermons, Massillon ajouta parfois des traits qui ne convenaient pas au temps où ils avaient été réellement prononcés. Ainsi, dans ce discours sur les Afflictions, si vraiment plein de sentiments chrétiens et de tristesse évangélique, l'orateur

parle des désastres qui affligèrent les dernières années de Louis XIV. Evidemment ces allusions aux malheurs causés par la grande alliance n'ont pu

être faites en 1699.

Les analyses des sermons de Massillon, contenues dans l'édition de 1745, sont regardées comme un véritable modèle du genre; et elles paraissent bien supérieures aux analyses des autres sermonnaires. -Nou les reproduirons avec fidélité.

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