DEUXIÈME PARTIE
Je sais que la mort a toujours quelque chose de terrible pour les âmes même les plus justes. Les jugements de Dieu dont elles craignent toujours les secrets impénétrables, les ténèbres de leur propre conscience où elles se figurent toujours des souillures cachées et connues de Dieu seul, la vivacité de leur foi et de leur amour qui grossit toujours à leurs yeux leurs fautes les plus légères, enfin la dissolution toute seule du corps terrestre et l'horreur naturel du tombeau : tout cela laisse toujours à la
1 Cet Avent (de Massillon) et son Carême, dit nn célèbre critique, sont une suite presque continue de chefs-d'œuvre. C'est dans son Avent que se trouve le sermon sur la mort du Pécheur et la mort du Juste, deux tableaux également parfaits. Je citerai le premier pour donner un exemple de cette vigueur d'expression qu'on est si souveut tenté de disputer à ceux qui ont porté aussi loin que Massillon le mérite de l'éloquence.
FÊTE DES MORTS : LA MORT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE
mort je ne sais quoi d'affreux pour la nature qui fait que les plus justes mêmes, comme dit saint Paul, voudraient, à la vérité, être revêtus de l'immortalité qui leur est promise, mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.
Il n'en est pas moins vrai cependant que la grâce surmonte en eux cette horreur de la mort qui leur vient de la nature ; et que, dans ce moment, soit qu'ils rappellent le passé, dit saint Bernard, soit qu'ils considèrent ce qui se passe à leurs yeux, soit qu'ils se tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans le souvenir du passé la fin de leurs peines , requics de labore ; dans tout ce qui se passe à leurs yeux, une nouveauté qui les remplit d'une joie sainte, gaudium de novitate; dans la pensée de l'avenir, l'assurance de l'éternité qui les transporte, securitas de œternitate ; de sorte que les mêmes situations qui forment le désespoir du pécheur mourant, deviennent alors une source abondante de consolations pour l'âme fidèle.
Je dis, soit qu'ils rappellent le passé. Et ici, mes Frères, représentez- vous au lit de la mort une âme fidèle qui depuis longtemps se préparait à ce dernier moment , amassait par la pratique des œuvres chrétiennes un trésor de justice pour ne pas aller paraître vide devant son juge, et vivait de la foi pour mourir dans la paix et dans latonsolalion de l'espérance ; représentez-vous cette âme arrivée enfin à celte dernière heure qu'elle n'avait jamais perdu de vue , et à laquelle elle avait toujours rapporté toutes les peines, toutes les privations, toutes les violences, tous les événements de sa vie mortelle. Je dis que rien n'est plus consolant pour elle que le souvenir du passé, de ses souffrances, de ses macérations, de ses renoncements, de toutes les situations qu'elle a éprouvées : Requies de labore.
Oui, mes Frères, il vous paraîtaffreux maintenant de souffrir pour Dieu. Les plus légères violences que la religion exige, vous paraissent accablantes ; un jeûne seul vous abat et vous rebute ; la seule approche des jours de pénitence vous jette dans l'ennui et dans la tristesse; vous regardez comme malheureux ceux qui portentlejoug de Jésus-Christ, elqui renoncent au monde et à tous ses plaisirs pour lui plaire.
Mais au lit de la mort, la pensée la plus consolante pour une âme fidèle, c'es-tlesouvcnirdes violences qu'elless'est faites pour son Dieu. Elle
comprend alors tout le mérite de la pénitence, et combien les hommes sont insensés de disputer à Dieu un instant de contrainte, qui doit être payé d'une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console, c'est qu'elle n'a sacrifié que des plaisirs d'un instant, et dont il ne lui resterait alors que la confusion et la honte ; c'est que tout ce qu'elle aurait souffert pour le monde, serait perdu pour elle dans ce dernier moment; au lieu que tout ce qu'elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût morlifié, une vivacité réprimée, une vaine satisfaction sacrifiée, tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même. Ce qui la console, c'est que de toutes les joies et les voluptés humaines, hélas ! il n'en reste pas plus, au lit de la mort, au pécheur qui les a toujours goûtées, qu'au juste qui s'en est toujours abstenu; que les plaisirs sont également passés pour tous les deux ; mais que l'un portera éternellement le crime de s'y être livré ; et l'autre, la gloire d'avoir su les vaincre.
Voilà ce qu'offre le passé à l'àmc fidèle au lit de la mort. Des violences, des afflictions qui ont peu duré, et qui vont être éternellement consolées; le temps des dangers et des tentations passé ; les attaques que le monde livrait à sa foi, enfin terminées; les périls où son innocence avait couru tant de risques, enfin disparus; les occasions où sa vertu avait été si près du naufrage, enfin pour toujours éloignées; les combats éternels qu'elle avait eu à soutenir du côté de ses passions, finis enfin ; les obstacles que la chair et le sang avaient toujours mis à sa piété, enfin anéantis : Reqiiiesde labore. Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et de la tempête ! Quand on est sorti vainqueur de la course, qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas, et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux, les obstacles, les difficultés, qui les ont rendus célèbres: Requies de labore. Il me semble que le juste est alors comme un autre Moïse mourant sur la montagne sainte où le Seigneur lui avait marqué son tombeau : Ascende inmontem... etmorere1; lequel, avant d'expirer, tournant la tête du haut de ce lieu sacré, et jetant les yeux sur cette étendue de terres, de peu pics, de royaumes qu'il vient de parcourir et qu'il laisse derrière lui, y retrouve les périls innombrables aux-
1 Dcut., xxxil, 49.
AVEiNT.
quels il est échappé : les combats de tant de nations vaincues; les fatigues du désert; les embûches de Madian; les murmures et les calomnies de ses frères ; les rochers brisés ; les difficultés des chemins surmontées; les dangers de l'Egypte évités; les eaux de la mer Rouge franchies; la faim, la soif, la lassitude combattues ; et touchant enfin au terme heureux de tant de travaux, et saluant enfin de loin cette patrie promise à ses pères, il chante un cantique d'actions de grâces , meurt transporté et par le souvenir de tant de dangers évités et par la vue du lieu du repos que le Seigneur lui montre de loin, et regarde la montagne sainte où il va expirer comme la récompense de ses travaux et le terme heureux de sa course : Requies de labore.
Ce n'est pas que le souvenir du passé, en rappelant au juste mourant les combats et les périls de sa vie passée, ne lui rappelle aussi ses infidélités et ses chutes; mais ce sont des chutes expiées par les gémissements de la pénitence ; des chutes heureuses par le renouvellement de ferveur et de fidélité dont elles ont été toujours suivies; des chutes qui lui rappellent les miséricordes de Dieu sur son âme, lequel a fait servir ses crimes à sa pénitence, ses passions à sa conversion, et ses chutes à son salut. Ah ! la douleur de ses fautes, dans ce dernier moment, n'est plus pour elle qu'une douleur de consolation et de tendresse : les larmes que ce souvenir lui arrache encore ne sont plus que des larmes de joie et de reconnaissance. Les anciennes miséricordes de Dieu sur elle la remplissent de confiance et lui en font espérer de nouvelles ; toute la conduite passée de Dieu à son égard la rassure et semble lui répondre de l'avenir. Elle ne se le représente plus alors, comme dans les jours de son deuil et de sa pénitence, sous l'idée d'un juge terrible qu'elle avait outragé et qu'il fallait apaiser; mais comme un père de miséricorde et un Dieu de toute consolation qui va la recevoir dans son sein, et l'y délasser de toutes ses peines.
Levez-vous, âme fidèle, lui dit alors en secret son Seigneur et son Dieu : Elevarc, consurge, Jérusalem ». Vous qui avez bu toute l'amertume de mon calice , oubliez enfin vos larmes et vos peines passées : Quœ bibisti calicem usqueadfundutn*. Le temps des pleurs et des