‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 95 sur 191 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Il est assez surprenant que la corruption du cœur humain trouve dans les souffrances mêmes des obstacles au salut, et que des chrétiens ne justifient tous les jours leurs murmures contre la sagesse et la bon lé de Dieu qu'en l'accusant de leur envoyer des croix incompatibles avec leur salut éternel. Cependant, rien n'est plus commun dans le monde que ce langage injuste; et, lorsque nous exhortons les âmes que Dieu afflige, à faire de ces afflictions passagères le prix du ciel et de l'éternité, elles nous répondent que dans cet élat d'accablement on n'est capable de rien, que les contradictions au milieu desquelles on vit, aigrissent l'esprit et révoltent le cœur, loin de rappeler à l'ordre et au devoir, et qu'il faut être tranquille pour penser à Dieu.

Or, je dis que de tous les prétextes dont on

1 N'est-ce pas un beau mouvement d'éloquence chrétienne que de faire ainsi entrer Louis XIV et ses courtisaus dans la demeure des pauvres pour montrer à ces heureux du monde où sont icibas les longues et profondes douleurs ?

se sert pour justifier l'usage peu chrétien des afflictions, c'est ici le plus insensé et le plus coupable. Le plus coupable, car c'est blasphémer contre la Providence de prétendre qu'elle vous place dans des situations incompatibles avec votre salut. Tout ce qu'elle fait ou permet ici-bas, elle ne le fait ou ne le permet que pour faciliter aux hommes les voies de la vie éternelle ; tous les événements agréables ou fâcheux qui doivent remplir le cours de notre destinée, elle ne nous les a préparés que comme des moyens de salut et de sanctification; tous ses desseins sur nous se rapportent à cette fin unique, tout ce que nous sommes même dans l'ordre de la nature, notre naissance, notre fortune, nos talents, notre siècle, nos dignités, nos protecteurs, nos sujets, nos maîtres : tout cela, dans ses vues de miséricorde sur nous, est entré dans les desseins impénétrables de notre sanctification éternelle. Tout ce monde visible lui-même n'est fait que pour le siècle à venir ; tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne passera plus ; tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente des choses invisibles. Le monde n'est digne des soins d'un Dieu sage et miséricordieux qu'autant que, par des rapports secrets et adorables, ses diverses révolutions doivent former cette Eglise du ciel, cette assemblée immortelle d'élus où il sera éternellement glorifié. Il n'agit dans le temps que pour l'éternité ; il est même en cela le modèle que nous devons suivre. Prétendre donc qu'il nous place dans des situations, non-seulement qui n'ont aucun rapport, mais même qui sont incompatibles avec nos intérêts éternels, c'est en faire un Dieu temporel, et blasphémer contre sa sagesse adorable.

Mais non-seulement rien n'est plus coupable que ce prétexte; je dis encore que rien n'est plus insensé ; car une âme ne revient à Dieu que lorsqu'elle se détache de ce monde misérable; et rien ne la détache plus efficacement de ce monde misérable, dit saint Augustin, que lorsque le Seigneur répand sur ses plaisirs dangereux des amertumes salutaires. Seigneur, disait un saint roi de Juda, je vous avais oublié dans la prospérité et dans l'abondance ; ks plaisirs de la royauté et l'éclat d'un règne long et glorieux avaient corrompu mon cœur; les louanges et lesdiscours empoisonnés des méchants m'avaient jeté dans un sommeil profond et funeste ; mais vous m'avez frappé,

AVEiM.

en répandant sur mon peuple tous les fléaux de votre colère, en révoltant contre moi mes propres enfants et des sujets que j'avais comblés de bienfaits; et je me suis éveillé ; vous m'avez humilié, et j'ai eu recours à vous, vous m'avez affligé, et je vous ai cherché, et j'ai compris qu'il ne fallait pas mettre sa confiance dans les hommes, que la prospérité était un songe, la gloire une erreur, les talents que les hommes admirent, des vices cachés sous les dehors brillants des vertus humaines, le monde tout entier, une figure qui ne nous repaît que de vains fantômes, et qui ne laisse rien de réel dans le cœur; et que vous seul méritez d'èlre servi, parce que vous seul ne manquez jamais à ceux qui vous servent : In die Iribulationis meœ Deitm exqirisivi '.

Voilà l'effet le plus naturel des afflictions. Elles facilitent tous les devoirs de la religion : la haine du monde, en nous le rendant plus désagréable; le détachement des créatures, en nous faisant éprouver ou leur perfidie par des infidélités ou leur fragilité par des pertes inattendues ; la privation des plaisirs, en y mettant des obstacles ; le désir des biens éternels et les retours consolants vers Dieu, en ne nous laissant presqueplus de consolation parmi les hommes. Enfin toutes les obligations delà foideviennent plus faciles à l'âme affligée, ses bons désirs y trouvent moins d'obstacles, sa faiblesse moins d'écueils, sa foi plus de secours, sa tiédeur plus de ressources, ses passions plus de freins, sa vertu même plus d'occasions de mérite.

Aussi l'Eglise elle-même ne fut jamais plus fervente et plus pure que lorsqu'elle fut affligée ; les siècles de ses souffrances et de ses persécutions furent les siècles de son éclat et de son zèle. La tranquillité corrompit ensuite ses mœurs; ses jours devinrent moins purs et moins innocents, depuis qu'ils furent devenus plus fortunés et plus paisibles; sa gloire finit presqu'avec ses malheurs; et sa paix, comme dit le Prophète, fut plus arnère par le déréglementde ses enfants que ses troubles ne l'avaient été par la barbarie de ses ennemis mêmes : Ecce in pace amaritudo mea amarissima *.

Vous-même, qui vous plaignez que les croix dont le Seigneur vous afflige, vous découragent et vous refroidissent sur le désir de travailler à votre salut ; vous savez bien que des jours plus heureux n'ont pas été pour vous

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