PS. LXXVI
* Is., XXXVIII, )7.
plus saints et plus fidèles ; vous savez bien qu'alors enivré du monde et de ses plaisirs, vous viviez dans un oubli entier de Dieu ; et que les douceurs de votre état n'étaient que les aiguillons de votre corruption et les instruments de vos désirs injustes \
Mais tel est, mes Frères, l'illusion perpétuelle de notre amour-propre. Quand nous sommes heureux, que tout répond a nos désirs, et que nous jouissons d'une fortune douce et riante, nous alléguons les dangers de notre état pour justifier les égarements de nos mœurs mondaines; nous disons qu'il est bien difficile en un certain âge et en une certaine situation, quand on a un rang à soutenir et des bienséances à garder dans le monde, de se condamner à la retraite, à la prière, à la fuite des plaisirs, et à tous les devoirs d'une vie triste et chrétienne. Mais de l'autre côté, quand nous sommes affligés, que le corps est frappé de langueur, que la fortune nous abandonne, que nos amis nous trompent, que nos maîtres nous négligent, que nos ennemis nous accablent, que nos procht s deviennent nos persécuteurs, nous nous plaignons que tout nous éloigne de Dieu dans cet état de chagrin et d'amertume, que l'esprit n'est pas assez tranquille pour penser au salut, que le cœur est trop ulcéré pour sentir autre chose que ses propres malheurs, qu'il faut chercher à étourdir sa douleur par des diversions et des plaisirs devenus nécessaires, et ne pas achever de perdre la raison, en se livrant tout entier aux horreurs d'une profonde tristesse. C'est ainsi, ô mon Dieu, que par nos contradictions éternelles, nous justifions les voies adorables de votre sagesse sur les destinées des hommes, et que nous préparons à votre justice des raisons puissantes pour confondre un jour l'illusion et la mauvaise foi de nos prétextes.
Car d'ailleurs, mes Frères, de quelque nature que soient nos peines, l'histoire de la religion nous propose des justes qui, dans le même état que nous, ont possédé leur âme dans la patience s, et ont fait de leurs afflictions une ressource de salut. Si vous pleurez la perte d'une personne chère, Judith trouva dans
1 Cette noble et chrétienne allusion à la jeunesse de Louis XIV a pu vraiment être faite dès 1699 devant le roi vieillissant et ramené par M"« de Maintenon à des goûts plus sévères.
2 In patientia vestra possidebitis animas vestras. Luc, xxi, 19. Massillon possède l'art de Tondre ainsi les Ecritures dans la suite de son discours.
DEUXIÈME DIMANCHE : SUR LES AFFLICTIONS
une semblable douleur l'accroissement de sa foi et de sa piété, et changea les larmes de saviduité en des larmes de retraite et de pénitence. Si une santé languissante vous rend la vie plus triste et plus amère que la mort même, Job trouva, dans les débris d'un corps ulcéré, des motifs de componction, des désirs d'éternité et des espérances de sa résurrection immortelle. Si l'on flétrit votre réputation par des impostures, Susanne offrit une âme constante à la plus noire calomnie ; et, sachant qu'elle avait le Seigneur pour témoin de son innocence, elle lui laissa le soin de la venger de l'injustice des hommes. Si l'on renverse votre fortune par des artifices, David détrôné regarda l'humiliation de son nouvel état comme la peine de l'abus qu'il avait fait de sa prospérité passée. Si un lien mal assorti devient votre croix de tous les jours, Esther trouva, dans les caprices et dans les fureurs d'un époux infidèle, l'épreuve de sa vertu et le mérite de sa douceur et de sa patience. Enfin placez-vous dans les situations les plus tristes, vous y trouverez des justes qui y ont opéré leur salut; et, sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés, regardez autour de vous, ( la main du Seigneur n'est pas encore raccourcie), et vous verrez des âmes qui, chargées des mêmes croix que vous, en font un usage bien différent, et trouvent des moyens de salut dans les mêmes événements où vous trouvez vous-même ou l'écucil de votre innocence ou le prétexte de vos murmures. Quedis-jc? Vous verrez des âmes que la miséricorde de Dieu a rappelées de l'égarement, en répandant des amertumes salutaires sur leur vie, en renversant une fortune établie, en refroidissant une faveur enviée, en frappant une sanlé qui paraissait inaltérable, en les éloignant des grâces méritées par des préférences inattendues, en finissant, par une inconstance d'éclat, un engagement profane1. Vous-même alors, témoin de leur changement et de leur retour à Dieu, vous avez diminué le mérite de leur conversion, par les facilités que le chagrin et l'affliction leur avait ménagées; vous vous êtes défié d'une vertu que les malheurs avaient rendue comme nécessaire; vous avez dit qu'il était bien aisé de quitter le monde, quand le monde ne voulait plus de nous; qu'à la première
1 Comme mademoiselle de Lavallière, Rancé et tant d'antres. An reste, lonks ces paroles, toutes ces allusions devaient trouver bien de l'écho à la cour de Louis XIV.
lueur d'un retour de fortune, on verrait bientôt les plaisirs succéder à tout cet appareil de dévotion, et qu'on ne se donnait à Dieu dans l'adversité que parce qu'on n'avait rien de mieux à faire. Injuste que vous êtes! et aujourd'hui qu'il s'agit de revenir à lui dans votre affliction, vous dites qu'il n'est pas possible ; qu'un cœur pressé, accablé d'amertume, n'est capable de rien et ne peut sentir que sa douleur, et qu'on est plus révolté que touché dans cet état d'accablement et d'infortune; et, après après avoir censuré et rendu suspecte la piété dans les âmes affligées comme un parti trop facile et qui n'avait plus de mérite, parce qu'il ne coûtait plus rien, vous vous défendez de le prendre dans votre affliction et d'en faire un usage chrétien, parce que vous prétendez qu'il n'est pas possible de s'y occuper d'autre chose que de son malheur. Répondez, si vous le pouvez, ou plutôt tremblez de trouver l'écueil de votre salut dans une situation qui devait en être la plus sûre ressource. Après avoir abusé de la prospérité, tremblez de vous faire encore de vos malheurs les instruments funestes de votre perte et de vous fermer à vous-mêmes toutes les voies que la bonté de Dieu pouvait vous ouvrir pour vous ramener à lui.
Eh ! quand sera-ce donc, ô mon Dieu, que mon âme, s'élevant par la foi au-dessus de toutes les créature?, n'adorera plus que vous en elles, ne leur attribuera plus des événements dont vous êtes le seul auteur, reconnaîtra dans les diverses siluntions où vous la pincez, les ménagements adorables de votre providence, et, au milieu de ses croix mêmes, goûtera cette paix inaltérable que le monde avec tous ses plaisirs ne saurait donner? Quando r.nnsolobcris me1?
Qu'il est triste, en effet, mes Frères, quand on est affligé et frappé de Dieu, de vouloir se consoler en se révoltant contre la main qui nous frappe, en murmurant contre sa justice, en s'éloi^nant de lui comme par une espèce de rage, de désespoir et de vengeance, et de chercher sa consolation dans ses propres fureurs ! Quel état affreux que celui d'une âme insensée que Dieu afflige, et qui, pour se consoler, s'en prend à Dieu même de son affliction, cherche à soulager ses peines en multipliant ses offenses, se livre au dérèglement pour oublier ses chagrins, et se fait de la tristesse accablante du crime une ressource affreuse à la tristesse de ses afflictions.
• Ps. cxvm, 82.
AVENT
Non, mes Frères, la religion toute seule peut consoler solidement nos malheurs. La philosophie arrêtait les plaintes; mais elle n'adoucissait pas la douleur. Le monde endort les chagrins ; mais il ne les guérit pas ; et, au milieu de ses plaisirs insensés, l'aiguillon secret de la tristesse demeure toujours profondément enfoncé dans le cœur. Dieu seul peut être le consolateur de nos peines ; et en faut-il d'autre à une âme fidèle ? Faibles créatures ! Vous pouvez bien, par de vains discours et par ce langage ordinaire de compassion et de tendresse, vous faire entendre aux oreilles du corps ; mais il n'est que le Dieu de toute consolation qui sache parler au cœur ; en vain j'ai voulu chercher parmi vous des adoucissements à l'excès de mes peines ; j'ai aigri mes maux en voulant les soulager, et vos vaines consolations n'ont été pour moi que des amertumes nouvelles : Et qui consolaretur, et non inveni1.
Grand Dieu ! c'est à vos pieds désormais que je veux répandre toute l'amertume de mon cœur ; c'est avec vous seul que je veux oublier tous mes maux, toutes mes peines, toutes les créatures. Jusques ici je me suis livré à des chagrins et à des tristesses toutes humaines ; mille fois j'ai souhaité que les projets insensés
1 Ps. utvtti, 23.
de mon cœur servissent de règle à votre sagesse ; je me suis égaré dans mes pensées ; mon esprit s'est formé mille songes flatteurs; mon cœur a couru après ces vains fantômes ; j'ai désiré plus de naissance, plus de faveur, plus de fortune, plus de lalenls, plus de gloire, plus de santé : je me suis bercé dans ces idées d'une félicité imaginaire. Insensé ! comme si j'avais pu déranger au gré de mes souhaits l'ordre immuable de votre Providence ! comme si j'avais été ou plus sage ou plus éclairé que vous, ô mon Dieu, sur mes intérêts véritables! Je ne suis jamais entré dans les desseins éternels que vous aviez sur moi ; je n'ai jamais regardé les amertumes de mon état comme entrant dans l'ordre de ma prédestination éternelle ; et jusques aujourd'hui les créatures seules ont décidé de ma joie comme de mes chagrins ; aussi mes joies n'ont jamais été tranquilles, et mes chagrins ont toujours été sans ressource. Mais désormais, ô mon Dieu, vous allez être mon unique consolateur, et je chercherai, dans la méditation de votre loi sainte et dans ma soumission à vos ordres éternels, les consolations solides que je n'ai jamais trouvées dans les créatures, et qui, en adoucissant icibas nos peines, nous en assurent en même temps la récompense immortelle. Ainsi soit-il.