‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 98 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Trois écueils sont à craindre pour les âmes qui, touchées de leur salut, et vivement persuadées que tout ce qui n'est pas Dieu n'est qu'un songe, veulent commencer à lui être plus fidèles : premièrement, leur propre fragilité qui les entraîne ; secondement, le monde avec lequel elles veulent encore garder des ménagements et des mesures ; enfin l'oubli de la grâce qui peu à peu les rend moins attentives à la grandeur et à la singularité du bienfait, lequel au milieu de leurs égarements a changé leur cœur et éclairé leurs ténèbres. Or, à ces trois écueils si dangereux à une piété naissante Marie oppose trois précautions qui vont aujourd'hui nous servir de modèle : premièrement, à la propre fragilité , une séparation entière du monde ; à une vaine délicatesse sur les jugements publics, une insensibilité héroïque aux discours et aux pensées frivoles des hommes; à l'oubli de la grâce, une reconnaissance continuelle et proportionnée à la grandeur de ce bienfait. Souffrez que je vous demande de l'attention.

Le premier écueil de notre innocence, c'est

nous-mêmes. Nos plus saintes résolution»

viennent presque toujours échouer contre nos propres penchants ; la même vivacité de cœur qui fait les larmes et les regrets de notre pénitence, forme un moment après notre inconstance et nos dégoûts ; et, sans que les objets extérieurs s'en mêlent et nous séduisent, la vertu toute seule s'affaiblit dans le cœur même où elle s'était d'abord formée.

Cependant, une des illusions les plus ordinaires dont le démon se sert pour séduire les âmes qui commencent à servir Dieu, c'est de leur persuader qu'il n'est pas nécessaire de rompre ouvertement avec un certain monde pour mener une vie chrétienne, qu'on peut se trouver au milieu de ses plaisirs sans y prendre part, que le cœur une fois changé, les occasions, auparavant funestes à l'innocence, deviennent des objets indifférents, et qu'alors les dangers mêmes, vus de près, ne sont plus que des instructions et des remèdes.

C'est pour confondre une erreur si injurieuse à la piété que l'Eglise nous propose aujourd'hui l'exemple de Marie. Prévenue de toutes les bénédictions de la grâce, défendue par le privilège de sa Conception miraculeuse, ayant la promesse de Dieu pour garant de son innocence, elle ne se voit en sûreté que loin du monde et de ses périls. La fuite des occasions devance même en elle l'âge où les périls sont à craindre ; la retraite de Nazareth fut le premier asile où de bonne heure elle mit à couvert de la contagion le trésor de la grâce. Là, séparée du monde, unie à Dieu par les plus saints mouvements d'une charité déjà consommée, héritière des désirs de tous les patriarches ses ancêtres, chargée des vœux de toute la Synagogue, elle soupirait sans cesse après la venue du Libérateur ; elle gémissait sur la désolation de Jérusalem et sur les infidélités de son peuple ; elle conjurait le Seigneur de visiter enfin Israël dans sa miséricorde; et, en s'occupant sans cesse de celui qui devait être le salut de Juda et la lumière des nations, elle le formait déjà dans son cœur par la foi, disent les Pères, avant que ia vertu du Très-Haut l'eût formé dans son sein par l'opération secrète de sa puissance. Ni l'autorité des exemples, ni la licence des mœurs de son temps, où le commerce des nations et la royauté d'un étranger avaient fort altéré dans la Judée la simplicité des premières mœurs et l'observance delà loi de Dieu, ne lui firent rien ra-

FÊTE DE LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE

battre de l'austérité de ses précautions et de sa conduite. Fille de David, épouse de Joseph, mère du Messie, confiée ensuite au disciple bien-aimé, dans tous les différents états de sa vie, elle se cache, elle vit loin du monde sous les yeux de Dieu seul ; la prière et la retraite lui paraissent le seul moyen de conserver la grâce reçue. Première instruction.

C'est en effet une erreur de croire que le monde et ses périls sont bien moins à craindre, depuis qu'on leur offre un cœur changé et une âme qui s'en défie. Premièrement, vous exposez lagràce reçue, et c'est une témérité presque toujours punie par la perte du bienfait que vous exposez. Secondement, c'est une ingratitude , et une marque du peu de cas que vous faites des miséricordes du Seigneur sur vous; or l'ingratitude est toujours suivie du refroidissement et souvent de l'indignation du bienfaiteur. Je pourrais ajouter que plus la grâce d'une conversion sincère a purifié votre cœur , plus les occasions deviennent pour vous dangereuses. Autrefois , lorsque vous suiviez des routes injustes , vivant dans le commerce des sens et des passions , votre âme en était moins touchée; la familiarité des plaisirs en émoussait, pour ainsi dire, la vivacité ; vous voyiez mille fois le péril sans réflexion et d'un œil tranquille; le dégoût vous tenait presque lieu de sûreté ; le crime , si j'ose parler ainsi , vous servait de rempart contre le crime. Mais aujourd'hui que connaissant le don de Dieu , vous vous abstenez de tout ce qui peut lui déplaire , les plaisirs ont pour vous un nouveau venin ; plus vous les fuyez, plus leur présence est à craindre ; plus votre cœur craint de s'y livrer, plus ils feront d'impression sur votre cœur. Un ennemi qui nous paraît redoutable , nous a déjà à demi vaincus, dès que nous le défions imprudemment. Les plus légères occasions qui à peine autrefois arrêtaient vos regards, vont aujourd'hui blesser votre innocence. Tout ce qu'on s'interdit, commence à devenir plus aimable ; les plaisirs auxquels on a renoncé , s'offrent avec de nouveaux charmes ; le crime désaccoutumé trouve toujours le cœur plus sensible ; vous comptez sur votre vertu ; et la vertu elle-même qu'on expose au milieu des périls , est souvent la plus dangereuse tentation de l'âme fidèle.

Jéhu, prince impie, regarde sans être touché l'orgueilleuse Jésabel, environnée de faste et de volupté et uniquement attentive à lui

plaire; et David, juste et fidèle, voit périr son innocence dans l'indiscrétion d'un seul regard. La vertu est quelquefois plus voisine de la chute que le vice même; et vous le permettez ainsi , ô mon Dieu, afin que les âmesqui sont à vous, opèrent leur salut dans la fuite des périls et dans la défiance d'elles-mêmes.

D'ailleurs, si vous êtes touché de Dieu, quel charme peut encore avoir pour vous un certain monde au milieu duquel vous vivez?

Quand même vous pourriez y répondre de la fragilité de votre cœur, et vous promettre que les occasions les plus séduisantes ne vous surprendraient jamais dans ces moments d'inattention ou de faiblesse qui voient quelquefois périr en un clin d'œil le fruit de plusieurs années de vertu ; qu'y trouvez-vous qui puisse encore vous plaire? A quoi vou»y occupez-vous qu'à des inutilités dont votre foi gémit en secret? Qu'y entendez-vous que des discours ou qui combattent vos nouveaux sentiments ou qui les affaiblissent? Que sont pour vous ses plaisirs , que des complaisances qui vous coûtent? ses liaisons les plus honorables, que des bienséances qui vous gênent? ses assemblées les plus agréables , que des scènes qui vous embarrassent? Qu'est le monde lout entier pour vous, qu'une éternelle contrainte? O âme fidèle, s'écrie saint Augustin, que faitesvous donc au milieu d'un monde qui n'est plus fait pour \o\istQuidtibi cum pompis diaboli, amator Christi? Que vous seriez malheureuse, si vous aimiez encore le monde ! Mais que vous l'êtes davantage, si, ne l'aimant plus, vous vous obstinez encore de vivre au milieu de ses périls ! Sortez donc de ce monde corrompu; c'est-à-dire, faites-vous-y de nouvelles liaisons, de nouveaux plaisirs, des occupations nouvelles. Unissez-vous-y à ce petit nombre d'âmes justes qui vivent comme vous dans le monde , mais qui ne vivent pas comme le monde; c'est dans leur société, dit saint Augustin, que vous trouverez cette fidélité, cette vérité, cette candeur, celte joie pure et paisible, celte sûreté que vous n'avez jamais pu trouver dans les sociétés mondaines. Séparezvous donc généreusement de ce qu'il ne vous est plus permis d'aimer; ayez la force de fuir ce que la foi vous a déjà fait mépriser ; et ne ménagez plus les vains jugements d'un monde qui ne connaît pas Dieu et qui est déjà luimême jugé. Seconde précaution dont Marie va nous fournir le modèle.

A VENT

Oui, mes Frères, la crainte des jugements humains est le second obstacle que le démon oppose à toutes les saintes inspirations de la grâce. On sent qu'il faudrait faire mille démarches pour répondre aux mouvements de salut que la bonté de Dieu met dans notre cœur; mais le monde qui en parlera, qui les condamnera, qui s'en moquera, nous arrête : on le méprise et on le craint.

Or Marie, persuadée qu'il est impossible d'allier ce que la grâce exige de nous avec les usages et les assujétissements que le monde nous impose, et qu'on ne tarde pas d'être infidèle à Dieu quand on veut tempérer par des égards humains les devoirs d'une vie nouvelle, n'examine point si ses démarches vont paraître singulières aux hommes , mais si elles sont des moyens nécessaires pour conserver la grâce reçue. Ainsi, quoique la virginité fût un opprobre dans la Synagogue, et qu'on regardât comme des personnes dignes du dernier mépris celles qui renonçaient à l'espérance d'être les mères du Messie, Marie, connaissant que c'était la voie par où Dieu voulait la conduire, embrasse cet état humiliant, et , sans avoir égard à sa naissance, à l'espoir de ses proches frustrés par cette résolution, aux discours du monde ravi de trouver quelque chose d'extraordinaire dans la conduite des gens de bien pour avoir droit de taxer toute piété de bizarrerie et de faiblesse, elle consacre avec foi sa virginité à Dieu qui la demande, et suit la voix du ciel sans se mettre en peine des vaines pensées des hommes. Oui, mes Frères, on ne va pas loin dans les voies de Dieu, quand on veut encore ménager les préjugés injustes du monde.

Et au fond, mon cher auditeur, vous, qui touché de la grâce, mais trop attentif aux jugements humains, gardez encore des mesures avec un monde que vous n'aimez plus, que prétendez-vous, en relâchant ainsi en faveur de ses préjugés mille choses de la fidélité que vous devez à Dieu? Si vous prétendez par là éviter ses censures et le rendre plus favorable à votre nouvelle vertu, vous vous trompez. Plus le monde vous trouvera observateur de ses maximes, plus il deviendra censeur de votre piété; plus vous conserverez de conformité avec lui, plus vous fournirez de traits à la malignité de ses censures. Les mêmes complaisances que vous obtiendrez avec peine de votre cœur pour lui plaire, feront le sujet de ses

dérisions. Il ne blâme dans ceux qui se déclarent pour la piété que ce qu'il y trouve encore du sien; il se moque de ces âmes flottantes qui sont de tout, du monde et de la vertu, et qu'on ne saurait définir; il rit de ceux qui, après l'avoir abandonné, veulent encore lui plaire; et tout ennemi qu'il e?t de la vertu, ses censures tombent d'ordinaire plutôt sur les défauts de la vertu que sur la vertu même.

Voulez-vous donc que le monde lui-même approuve votre changement? qu'il soit sincère et universel. Voulez-vous qu'il applaudisse à votre nouvelle pénitence? qu'elle soit proportionnée à vos anciens égarements ; qu'il ne vous trouve pas un pénitent sensuel, indolent, tiède, encore à demi mondain, après vous avoir connu un pécheur vif, ardent et déclaré sans ménagement pour le vice ; qu'il ne puisse pas dire de vous qu'une vertu commode a succédé à des passions extrêmes , que vous avez mis la paresse à la place des plaisirs violents, et qu'il n'y a de merveilleux dans votre nouvelle vie qu'un éloignement plus marqué de tout ce qui vous gêne. Ne craignez le monde qu'autant que vous le ménagerez. Tandis que Samson vécut ennemi déclaré des Philistins, et loin de leurs villes, il passa parmi eux pour un homme suscité de Dieu et destiné à relever la gloire d'Israël; mais à peine se rapproche-t-il de ce peuple infidèle, à peine fait-il alliance avec lui et imite-t-il ses mœurs qu'il devient la fable de Gaza et sert de jouet public à leurs assemblées.

Le monde ne pardonne rien à la vertu. Nonseulement il ne fait pas un mérite aux gens de bien de s'accommoder à ses usages; mais il exige d'eux plus de modestie, plus de retenue, plus de charité, plus de désintéressement, plus d'oubli d'eux-mêmes, plus de privation, s'il est possible, que l'Evangile même. Ilestsévère jusqu'à l'excès dans les règles qu'il impose aux justes; il leur dispute les plus petits adoucissements; il leur fait un crime des fautes les plus légères; il se scandalise de leurs libertés les plus innocentes; il voudrait les condamner à une retraite éternelle, à une tristesse sans délassement, à une insensibilité entière sur leurs propres intérêts; il voudrait, ce semble, qu'ils ne fussent plus des hommes pour les mettre au nombre des justes; et son injustice va plutôt à outrer leurs obligations qu'à justifier leurs faiblesses. C'est ici que le monde est un docteur austère : les Pharisiens taxent

FÊTE DE LA CONCEPTION 1»E LA SAINTE MERGE

d'intempérance les repas innocents de Jésus- Christ ; Michol regarde avec des yeux censeurs les saints saillies de la joie de David ; les grands de Jérusalem trouvent de l'ambition dans les larmes et les prédictions de Jérémic. Le monde grossit tout, envenime tout dans les actions des gens de bien. Toujours indulgent jiour lui-même, il conserve toute sa sévérité pour eux ; comme si en poussant trop loin les devoirs de la piété, il ne cherchait qu'à se persuader à lui-même qu'ils sont impraticables, et à se justifier les transgressions qui l'en éloignent.

Enfin, la dernière précaution dont Marie se sert pour conserver la grâce reçue, est une précaution de reconnaissance continuelle ; et c'est ici le troisième écueil à craindre dans une vie nouvelle : on ne sent pas assez la grandeur du bienfait qui nous a retirés du désordre. Or ce défaut de reconnaissance prend sa source : premièrement, d'un orgueil secret, qui fait qu'on attribue en partie son changement à un naturel heureux, à un fonds de droiture et de probité qui même au milieu de nos désordres nous faisait rougir du vice, mettait à nos passions certaines bornes que la plupart des autres pécheurs franchissent, et nous rendait le devoir respectable dans le temps même que nous le faisions céder au plaisir. Or Marie, née avec tant d'avantages et formée, ce semble, pour la vertu, ne cherche point en elle-même les raisons des bienfaits de Dieu : // a opéré en moi de grandes choses, dit-elle, parce qu'il s'est souvenu de sa miséricorde '. Tout retour sur ellemême lui paraîtrait une noire ingratitude ; et, ne trouvant que sa bassesse qui ait pu attirer sur elle les regards de son Dieu, plus elle s'envisage, plus elle découvre la grandeur du bienfait et ne trouve en elle même que de nouvelles raisons de reconnaissance.

Dieu aime qu'on sente tout le prix des grâces qu'il nous fait. Il est jaloux de ses dons comme de sa gloire ; et rien ne suspend ses miséricordes comme de vouloir chercher en nous-mêmes les raisons qui nous les ont attirées. En effet, outre qu'un naturel heureux et sensible au bien est un don lui-même de la grâce, quelle injustice de diminuer par là la grandeur du bienfait qui a changé notre cœur, et la reconnaissance que nous en devons à notre bienfaiteur ! D'où vient que tant d'autres

1 Luc, l, 49, 54.

Mass.

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