BOILEAU
^^ Régnier a emprunté cette expression proverbiale de Rabelais, liY. I, chap. I.: Un,,, joly ^ petit j moisy livret, plus, main non mieux sentant que roses,
^^ QuHl a, pour enseigner ] Boileau a cité ce vers et
les onze suivants comme un beau portrait du pédant. C'est dans sa cinquième réflexion critique sur Longin.
^0 Mais sur tout il estime un langage poly.]
A mon gré . le Corneille est joli quelquefois : En vérité, pour moi , j'aime le beau françois.
Boileau, satire m.
i3o SATYRE X.
temps des œuvres qu il conçoit.
Or'** il vous prend Macrobe , et lui donne le foit. Giceron , il s'en taist , d'autant que l'on le crie Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement , Q est plus que parfait , Et l'immortalité n'ayme que ce qu'il fait. Par hazard disputant, si quelqu un luj réplique , Et qu'il soit à quia : Vous estes hérétique , Ou pour le moins fauteur *^ ; ou, tous ne sçavez point Ce qu'en mon manuscrit j'ay noté sur ce point. Gomme il n'est rien de simple, aussi rien n'est du-
[rable.
f>e pauvre on devient riche, et d'heureux misérable. Tout se change : qui fist qu'on changea de discours. Après maint entretien , maints tours , et maints re- Un valet, se levant le chapeau de la teste, [tours, Nous vint dire tout haut quelasouppe estoit preste*^. Je cogneu qu'il est vray ce qu'Homère en escrit •*, Qu'il n'est rien qui si fort nous resveiUe l'esprit ;
^ Or* pour orCy ou ores, maintenant.
^^ Accusation fort ordinaire en ce temps-là, depuis Tintroduction du calvinisme.
*3 On seryoit alors la soupe au repas du soir, usage que Ton ne pratique plus depuis long-teimis. CmM, au contraire, qui signifie le soupe, signifioit, selon Irestus , le dtné , chez les anciens.
^ Ce qu*Homere en eserit.] Ulysse , voyant Achille prêt à mener les Grecs au combat, lui représente qu*il n*est point à propos de les y mener à jeun , parce que, dit-il , le pain et le vin , fiivoi i-nl xvl àh^. Régnier interprète Ibi-même ré~ veiller Vâme par réveiller V esprit; et c'est le sens des mots iro/s et dutfô;, au livre ix de VUiaie. vers 701 ; et dans TO- 4yssée, soit au livre v, vers 95, soit an livre xiv, vers m.
SATYRE X. l3l
Car j'eus , au son des plats , Tame plus altérée , Que ne Tauroit un chien au son de la curée. Mais comme un jour dliyver*', où le soleil reluit , Ma joye, en moins d'un rien comme un éclair s'enfiiit ; Et le ciel qui des dents me rid a la pareille , Me bailla gentiment le liéyre par Toreille ®®. Et comme en une montre ^^ , où les passe -Tolans, Pour se monstrer soldats , sont les plus insolens : Ainsi , parmy ces gens , un sros yallet d'estable , Glorieux, de porter les plats dessus la table , D'un nez de majordome, et qui morgue la faim, Entra , serviette au bras , et mcassée en main ; Et sans respect du heu , du docteur , ny des sauces , Heurtant table et tréteaux, yersa tout sur mes chaus- On le tance , il s'escuse ; et moi tout résolu , [ses. Puis qu'à mon dam le ciel Tayoit ainsi voulu , Je tourne en raillerie un si fascheux mistere** : De sorte que monsieur m'obligea de s'en taire. Sur ce point on se lave , et chacun en son rang
Ulysse dit encore merreille sur le boire et le manger, vers 313 et suivants du livre vu de VOdystée,
^ U* jour d*kyver.'^ Dans toutes les éditions on lisoit : Un Jour d'eêté. Il est visible que Tauteur ou les imprimeurs avoient mis ici VetU pour Vhyver; faute qui, s*étant glissée dans la première édition, de 1608, s*est répandue dans toutes les éditions postérieures.
^ Rire des denté, c*est se moquer. Bailler le lièwre par iV reillcy signifie faire semblant de donner une chose, et Tôter en même temps.
*^ La montre étoit ce qu*ou appelle aujourdliui une revue de troupes.
^ Les mystères étoient des représentations morales, ou comédies sâieuses, que Ton faisoit suivre ordinairement de farcety ou comédies joyeuses.
i32 SATYRE X.
Se met dans une chaire ®', ou s'assied sur un banc , Suivant ou son mérite, ou sa charge, ou sa race. Des niais ^^, sans prier , je me mets en la place , Où J'estois résolu , faisant autant que trois , De Doire et de manger, comme aux veilles des rois ; Mais à si beau dessein défaillant la matière , Je fus enfin conti-aint de ronger ma litière : Gomme un asne affamé qui n'a chardons ny foin , N'ayant pour lors dequoy me saouler au besoin.
Or entre tous ceux-là qui se mirent à table. Il n'en estoit pas un ^^ qui ne fust remarquable , Et qui, sans esplucher, n^avallast l'éperlan^*. L'un, en titre a office exerçoit un berlan : L'autre estoit des suivants de madame Lipée^', Et l'autre chevalier de la petite espée '* : Et le plus sainct d'entr'eux (sauf le droict du cordeau) Vivoit au cabaret pour mourir au bordeau.
En forme d'eschiquier les plats rangez sur table, N'avoient ny le maintien, ny la grâce accostable;
^' Chaire i sorte de siège en bois que la chaise a remplacé. ^^ La place des niais, la meilleure place.
7* Il n'en estoii pas un.] i64a et suiYtntes, Il ne s'en trouva point,
^* Êperlan , petit poisson de mer ainsi nommé , selon Nicot, à cause de sa blancheur, qui imite celle de la perle. Avaler l'iperlan signifie manger goulûment, avaler les morceaux tout entiers , sans éplucher et sans mftcber.
^> Un parasite.
^* Un filou , un coupeur de bourse, parce que les filoux se serrent de couteaux pour couper les bourses. Oudin , dans son Dictionnaire , au mot Êpée , dit : Compagnon , estafier^ gentilhomme, afJUîerde la courte espée. II. Taglia-borse, Le même Oudin, dans son Dictionnaire firançois^spagnolt et dans ses Curiosités /^an^ises, aux mots Espée ti Gentilhomme, marque, en termes exprès , que c'est un proverbe vulgaire.
SATYRE X. l33
Et bien que nos disneurs mangeassent en sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens. Mon docteur de meneslre'*, en sa mine altérée, Avoit deux fois autant de mains que Briarée'®; Et n'estoit, quel qu'il fust , morceau dedans le plat , Qui des yeux et des mains n'eust un escheq et mat. D'où i'apprins, en la cuitte, aussi bien qu'en la cnië, Que 1 ame se laissoit piper comme une grue : Et qu'aux plats, comme au lict, avec lubricité, Le péché de la chair tentoit l'humanité.
Devant moy justement on plante un grand potage D'où les mouscnes à jeun se sauvoient à la nage : Le broiiet estoit maigre, et n'est Nostradamus , Qui , l'astrolabe^^ en main, ne demeurast camus, Si par galenterie, ou par sottise expresse, Il y pensoit trouver un estoile de gresse. Pour moy, si j'eusse esté sur la mer de Levant'*,
''^ Menestre.] Le mot ïiaMen minestra signifie une soupe; d*oii nous avons fait le proverbe, un docteur demeneslre.
L'ingrat époux lui fit tâter D'une menestre empoisonnée.
ScARRON , satire contre un nommé Baron.
Ce vers et les vingt-sept suivants sont copiés d*uue aulre pièce du Gaporali , intitulée : Sopra la Corte.
7^ Briaréey géant d'une énorme grandeur, à qui les poètes ont donné cent bras et cinquante ventres. Sorel , dans le Banquet des dieux, inséré au troisième livre de son Berger extravagant , donne ingénieusement à ces dieux Briarée pour échanson.
'^ L'astrolabe est un instrument propre à observer la hauteur des astres , etc., et qui convient à un astrologue comme Michel Nostradamus.
'* Comparaison magnifique d'un potage avec le golfe de Lépante , oti Tarmée navale des chrétiens confédérés rem^ porta une célèbre victoire sur les infidèles, le 7 octobre
l34 SATYRE X.
OÙ le vieux Louchaly '* fendit si bien le vent , Quand Sainct Marcs'habilla des enseignes deTrace*^; Je la comparerois au golphe de Patrasse^* :
1671. Du Bartas a fait sar cette Tictoire un poème francoii intitulé Lépëntki, traduit d'un poème latin de Jacques Vl, roi d'Ecosse.
^* Louchali, Vecchiali, Ochiali,ouUluKzaIi .'car on trouYe ce nom écrit de ces quatre manières), fameux corsaire, renégat, natif de Calabre, en Italie. Dès sa jeunesse il aYoit été fait esclave par les Turcs, et avoit renoncé au christianisme pour recouvrer sa liberté. II parvint à la vice-royauté d*Alger, et amassa de grandes richesses. On Tappeloit ordinairement le lieux Louchali. Pendant la goerre de Chypre, Loucbali se joignit k Tannée navale des infidèles, et commanda Taile gauche k la bataille de Lépante. Durant le combat, Louchali prit le large pour venir charger la flotte chrétienne par derrière et dans les flancs ; mais ayant appris la mort de Haly, chef de la flotte des Ottomans, il s'enfuit à toutes rames, suivi de trente-deux galères. C'est pourquoi Régnier dit que Louchali fendit si bien le vent ; et avec d'autant plus de raison que le vent étoit devenu contraire à Tarmée navale des Turcs dès le commencement du combat.
^^ Sélim II , empereur des Turcs, ayant résolu de faire la conquête de nie de Chypre, qui appartenoit aux Vénitiens, leur déclara la guerre en 1570. Les Vénitiens armèrent pour leur défense, et opposèrent aux infidèles une puissante ligue, formée par le pape avec tous les princes d'Italie et le roi d'Espagne. Les Tures se rendirent mattres de Chypre ; mais ils perdirent la bataille de Lépante, où la flotte chrétienne, armée pour la défense des Vénitiens, remporta la victoire. Les enseignes et étendards des Turcs furent portés à Venise, dans l'église de Saint-Macc , patron de la ville et de la république. La Thrace étoit autrefois cette grande province que nous appelons aujourd'hui Remanie , où est la ville de Constantinople , capitale de l'empire des Turcs.
"* Le golfe de Patrasse ou Patras est le golfe de Lépante. Ce golfe prend son nom de la ville de Patrazzo, dans la Morée, et de la ville de Lépante, dans l'Achale , lesquelles sont situées sur ce golfe. C'est dans le même endroit que César Auguste défit Marc Antoine et la reine Cléopâtre k la fameuse bataille d'Actium , qui décida de l'empire romain.
SATYRE X. l35
Pource qu'on y voyoit , en mille et mille parts, Les mouches qui flottoient en guise de soldarts, Qui morts, sembloient encor\ dans les ondes salées, Embrasser les charbons des galères bruslées.
J'oy, ce semble quelqu'un de ces nouveaux doCr- Qui d estoc et de taille estrillent les autheurs, [teurs. Dire que ceste exemple** est fort mal assortie. Homère, et non pas moy, t'en doit la garantie. Qui dedans ses escrits, en de certains effets, Les compare peut-estre aussi mal que je faits*'.
Mais retournons à table , où l'esclanche en cervelle** , Des dents et du chalan séparoit la querelle ; Et sur la nappe allant de quartier en quartier , Plus dru qu une navette au travers d'un mestier , Glissoit de main en main, ou sans perdre advantage, Ebréchant le Cousteau, tesmoignoit son courage : Et durant que brebis elle fut parmy nous. Elle sceut bravement se deffendre des loups ; Et de se conserver elle mist si bon ordre , Que morte de vieillesse elle ne sçavoit** mordre.
A quoy, gloutton oyseau, du ventre renaissant
Exemple est à présent du genre masculin.
*^ Homère emploie souvent les mouches dans ses comparaisons. Iliade t livres iv, xvi, xvii, xix, etc. RegniernW pas le seul critique qui Ten ait repris.
** L'eclanche en cervelle ^ c*est-à-dire en mauvaise humeur, ou fort dure; ou bien Teclanche en mouvement, et passant de main en main, suspendoit la querelle des dents et du chalan , c'est-à-dire la peine qu'on avoit à mâcher le pain chalan , qui étoit fort dur. On appeloit , à Paris , pain chalan , une sorte de pain grossier.
*^ Spapoii,] Sçauroit, dans toutes les éditions avant celle de 164^.
i36 SATYRE X.
Du fils du bon Japct te vas-tu repaissaul^^ ? Assez, et trop long-temps ^^, son poulmon tu gour-
S mandes, [es.
Laissant li ce larron, vien icy désormais , Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets. Or durant ce festin damoyselle Famine, Avec son nez étique, et sa mourante mine. Ainsi que ]a cherté par edict Tordonna, Faisoit un beau discours dessus la Lezina^^ ; Et nous torchant le bec, alléguoit Symonide^^ ; Qui dict, pourestre sain, qu'il faut mascher àyuide. Au reste, a manger peu, monsieur beuvoit d'autant. Du vin qu'à la taverne on ne payoit contant ;
"° Prométhée, fils de Japet, fut enchaîné sur le mont Caucase par ordre de Jupiter ; et tous les jours un aigle lui Tenoit manger le foie, qui recroissoit la nuit.
^^ Hémistiche bien répété depuis Reguier.
^^ Allusion à un ouvrage plaisant, composé en italien vers la fin du seizième siècle , et intitulé : Délia famosissima Cornpagnia délia Lezina , Dialogo, CapHoU, etc , par un nommé Vialardi. L'auteur de cette plaisanterie feint rétablissement d'une compagnie composée de plusieurs officiers dont les noms et les emplois sont conformes à leur institut , et le but de cet établissement est l'épargne la plus sordide. 11 y a des statuts qui portent la lésine au plus haut point de raffinement , jusqu'à ordonner de porter la même chemise aussi long-temps que l'empereur Auguste étoit à recevoir des lettres d'Egypte , c'est-à-dire quarante-cinq jours ; de ne point jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin de diminuer d'autant le port de la lettre {Ricordi, i6 et 41), et plusieurs autres pratiques semblables.
On a fait aussi , en italien, la Contra-Lesina , et une comédie intitulée : ffozze d'Antilezina, ouvrage traduit en fran* çois et imprimé à Paris, chez Saugrain, en i6o4, in-ia.
^^ Symonide,] Écrivez Simonide, C'étoit un poêle lyrique grec.
Et se faschoH qu^un Jean, blessé de la logique, Luy barboiiilloit Tesprit d'un ergo sopliistique*®.
Êsmiant, quant à moy, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je m'accordois : Leur voyant de piot®* la cervelle eschauffee , De peur, conune Ton dict, de coiuroucér la fée^^.
Mais à tant d'accidents l'un sur l'autre amassez , Sçachant qu'il en falloit payer les pots cassez , De rage , sans parler, je m'en mordois la lèvre ; Et n'est Job , de despit , qui n'en eust pris la chèvre. Car un limier boiteux , de galle damassé , Qu'on avoit d'huile chaude et de souffre graissé : Ainsi comme un verrat enveloppé de fange , Quand sous le corcelet ^' la crasse luy démange ,
^^ Et te faschoit qu'un Jean.] Le Monsieur, dans cette satire , est celui qui donne à manger. Jean est ce suivant de madame Lipée , c'est-à--dire un parasite. Gomme tous les convives sont caractérisés , le caractère de ce Jean étoit de faire le raisonneur, le dialecticien ; et c'est de quoi se plaint le Monsieur, qui , ne pouvant résoudre les arguments de cet ergoteur, appelle le Pédant à son secours (page 139).
^* Piot, vieux mot françois synonyme de boisson, fort affectionné de Rabelais, et tirant peut-être son étymologie de ircrtv. Boire,
®* On dit en proverbe quV/ ne faut pas courroucer la fée , et ce proverbe s'explique par cet autre : // ne faut pas réveiller le chat qui dort , c'est-à-dire qu'il faut laisser en repos ceux qui nous peuvent faire du mal.
Clément Marot emploie cette expression dans l'un de ses coq-à-l'âne :
Il fait bon estre papelard ,
Et ne courroucer point les fées.
^3 Le corselet figurément est pris pour le ventre , comme l'armet ou le casque pour la tête , le contenant pour le contenu. La boue, dans laquelle les pourceaux ont coutume de 86 vautrer, fait sur eux une espèce de corselet ou de cuirasse.
i38 SATYRE X.
Se bouchonne par tout : de mesme en pareil cas Ce rongneux Las-d'aller ®* se frottoit à mes bas ; Et fust pour estriller ^* ses galles et ses crottes , De sa erace il graissa mes chausses pour mes bottes, En si digne façon , que le frippier Martin , Avec sa malle-tache®*, y peraroit son latin.
^* La8-d*aller est un substantif, terme populaire : Ce Lmd'aller rongneux, Las-d*aller, dans Rabelais, Jiv. i, chap. 38 et 4^ 9 6St un des six pèlerins que Gargantua mangea en salade.
Dans la Passion à personnages^ fol. 139, Nachor dit au valet Maucourant :
Ça haut saoul-d'aller,
Maneourant. Tien bientost parler A monseigneur.
93 ffigt pQfif estriller,.,] Voulant étriller j ou bien , soit qu'il voulût itrilter,
^^ MaUe^tache.] Les commentateurs se sont épuisés en Taioes conjectures pour interpréter la male-tache ou mauvaise tueke du fripier Martin , en corrigeant , selon leur usage , le texte de Fauteur, pour le rendre favorable à leur interprétation. Brossette a fait maintes recherches à ce sujet, et rap^ porte des vers qu'il a lus sans les comprendre apparcnmient , car ils auraient dû Téclairer sur le sens de l'expression de Régnier ; témoin cette strophe de la satire de Sygogne contre le pourpoint d'un courtisan :
Maiiitefois le maistre bravache Kust appelé la male-tarbr , Pour oe ▼ienx chiffon «JégTe»»i*r ; Nais faute d'un qui luy •urcede , Il n'y a point eu lie reinedf Que son <los l'ait vuulu luin^er.
et la satire sur le bas de soie d'un courtisan , par le sieur de la Ronce :
Elles le firent mainte tache , Oâ le trieur de male-tarhe A bien perdu tout sun latin.
Je trouve ces derniers vers de cette manière daus le Cabinet satirique :
SATYRE X. l39
Ainsi yjLen ce despit le sang m^eschaufibit Tame , Le monsieur, son pédant à son aide réclame , Pour soudre Targument ; quand d^un sçayant parler Il est qui (ait la moue aux chimères en Taii*. Le pédant , tout fumeux de vin et de doctrine , Respond , Dieu sait comment. Le bon Jean^^ se mu- Et sembloit que la gloire , en ce gentil assaut, [tine , Fust à qui parleroit , non pas mieux , mais plus haut. Ne croyez , en parlant , que Tun ou Tantre aorme. Comment ! vostre argument, distruii^*, n^estpas en
[forme.
L^autre , tout hors du sens : mais c^est vous , malau Qui faites le sçavant , et n'estes pas congru : [tru ^^, L'autre : Monsieur le sot , je vous feray bien taire : Quoy ? comment , est-ce ainsi qu'on frape Despau-
[tere*<»«?
Elle te firent mainte tache Où le crieur de pierre à tacbe Eût bien perdu tout son latin.
La male-tache du fripier Martin me paroît être , d'après les citatiODS ci- dessus, le nom d'une pierre à détacher, d'un sa> von à dégraisser inventé par le fripier Martin , et analogue aux ingrédients de même nature que nous voyons vendre sur les places publiques.
^^ ,.,Le honJean.l Lliomme blessé de la logique, le fai^ seur d'argumens,
^^ C'est le pédant qui parle. Il faut remarquer le dialogue dans ce vers et dans les six vers suivans.
^^ Nous écrivons aujourd'hui malotru , mal bâti ; du latin maie structus, La Fontaine emploie cette expression , fable de la Fille.
*^^ Le pédant reproche à l'autre qu'il -frappe Deapautere , c'est-à-dire qu'il pèche contre les règles de la grammaire ; comme on disoit autrefois : donner un soufflet à Bonaardy quand on péchoit contre la pureté du langage. Ménage, dans sa Requête det DUiionnairei :
l4o SATYRE X.
Quelle incongruité ! tous mentez par les dents. Mais TOUS. Ainsi ces gens à se picquer ardents , S'en yindrent du parler, à tic tac , torche , lorgne***; Qui , casse le museau ; qui , son rival éborgne*®* ; Qui , jette un pain , un plat , une assiette , un couteau; Qui , pour une rondache **', empoigne un escabeau. L'unfaictplus qu'ilnepeut, etPautre plus qu'iln'ose. Et , pense ***, en les voyant , voir la métamorphose, Où les Centaures saouz , au bourg Atracien **^,
Si bien que les petits grimauds , Ne rencontrant point tous ces mots , Suivant notre ordre alphabétique , Qui retient rorthognraphe antique , Entrent aussi-tôt en courroux , Et lors nous frappent à grands coups , SoufDetant le dictionnaire , Aussi -bien que le Despautere.
Jean Despautere, célèbre grammairien, mourut en i5ao. Il a composé des livres de grammaire fort usités de son temps dans les collèges.
*o* TiCj tac, torche, lorgne.] Ces mots expriment le bruit que font plusieurs coups donnés et reçus dans une émeute. Torche lorgne signifie particulièrement, à tors et à travers, Rabelais, Ht. i, chap. ig, fait dire à maître Janotus de Bragmardo , à la fin de sa harangue : Maiê nac petetin , pete^ tac, ticque, torche lorgne. Le même, au chapitre a 9 du livre u: En frappant torche lorgne dessus le géant. Et au livre iy , chap. 56, où M. le Duchat fait observer que la plupart de ces mots sont pris de la célèbre chanson du musicien Jannequin , intitulée la Bataille, ou Défaite des Suisses à la journée de Marignane
*^* Qui, casse le museau, qui,,,] L'un casse le museau ; l'autre éborgue sou rival , etc.
*^^ Rondache, sorte de bouclier rond.
*°* Et pense,] Et je pense.
*^^ G*est ce bourg de la Thessalie, Àtrax on A tracta, oit les Lapithes et les Centaures se battirent aux noces de Pirir
SATYRE X. l4l
Voulurent , chauds de reins , faire nopces de chien ,
Et Gomus du bon père , encorner le Lapithe*®*,
Qui leur fist à la fin enfiler la guéiite ,
Quand avecque des plats , des tréteaux , des tisons ,
Par force les chassant my-morts de ses maisons ,
Il les fist gentiment , après la tragédie ,
De chevaux devenir gros asnes d'Arcadie *^'i
Nos gens en ce combat n'estoient moins inhumains, Car chacun s^escrimoit et des pieds et des mains : Et, comme eux , tous sanglants en ces doctes alarmes, La fureur aveuglée en main leur mist des armes *®*. Le bon Jean crie , au meurtre ! et ce docteur. Ha-
[rault"«î
thoûs. Ovide a amplement décrit ce combat au douzième livre de ses Métamorphoses,
Un des dialogues de Lucien est intitulé les Lapithes , ou le. Banquet des philosophes. Il se termine par une violente querelle que Lucien compare au combat des Lapithes. C'est Toriginal de Régnier^
^^^ Encorner le Lapithe,] PiritoQs, roi des Lapithes.
Les cornes ayant passé de tout temps pour un symbole de force et de courage , Bacchus a été représenté cornu, parce que le vin donne de la force et du courage aux foibles et aux poltrons. Le bon père, dans ce vers , n*est autre que Bacchus. Ainsi, les Centaures cornus du bon père, et les Centaures animez par le vin , sont la même chose. Horace, apostrophant sa bouteille, ode ai du livre iii, lui dit : Et addis comua pauperi; ce qu'Ovide, lib. i, de Arte amandi. a imité, lorsque parlant des effets du vin, il s'en explique en ces termes :
Tane Teniont risus , tune pauper coruua sumit.
*^' Les Centaures étoieut moitié hommes, moitié chevaux.
los la fureur aveuglée en main leur mist des armes,]
Furor arma ministrat.
\iRGiLEt Enéide, 1. ii.
*^^ ... Haraull,] Il faut lire haro, C*étoit un cri de justice qui avoil la force de faire arrêter celui qui le prononçoit et
l4a SATYRE X.
Le monsieur dict , Tout-beau ! l'on appelle Girault. A ce nom , voyant l'homme et sa gentille trongne , En mémoire aussi tost me tomba la Gascon&ne '*^ : Je cours à mon manteau , je descends Tescalier, Et laisse avec ses gens monsieur le chevalier ^^^, Qui vouloit mettre barre*** entre ceste canaille. Ainsi , sans coup ferir, je sors de la bataille , Sans parler de flambeau , ni sans faire autre bruit. Croyez qu'il n'estoit pas : 0 nuict , jalouse nuict * Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature ;
celui sur lequel on le crioit, jusqu^à ce que justice eût été rendue. La Fontaine emploie celte expression, damevr Je haro,
**^ Ce vers de Régnier ne fait-il point allusion à Tanecdote de ce courtisan qui, en sortant des appartements du LouTre» et allant prendre son manteau à Tendroit où il Tavoit déposé, ne le trouva plus. Apprenant qu'un certain gentilhomme gaa^ con, dont le -nom se terminoit en gnae^ venoit de sortir : Àk! s'écria-t-il j s'il y a du gn*e , mo» mûnteâti est perdu.
*^* Monsieur le chevalier.] De la petite épée, duquel il est parlé plus haut (Voir note 74).
*** Mettre barre.] Ces vers tirés de VEnfer de Clément Marot serviront de commentaire. Il parle des plaideurs :
Eacor (pour vrai) mettre on n'y peut tel ordre , Que toujours l'un , l'autre ne veuille mordre , Dont raison veut qu'ainsi on les embarre , Et qu'entre deux soit mis distance et barre , Comme aux chevaux en l'estable hargneux.
**^ 0 nuict! jalouse nuict,] C'est le commencement d'une chanson de Desportes , oncle de Régnier. Voici le premier couplet de cette chanson, qui a été long-temps en vogue :
0 nuit , jalouse nuit , contre moi conjurée , Qui renflâmes le ciel de nouvelle clairté . T'ay-je donc aujourd'huy tant de fois désirée , Pour être si contraire à ma félicité ?
Furetière, dans son Jl^moii bourgeois t p. 4399 cite encore la même chanson au sujet d'une personne fâchée d'être interrompue par l'arrivée de la nuit : « A son geste et à son
Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture , Que jamais on en vit sortir des Gobelins***. Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts * ** Qui pis-est , il pleuvoit d'une telle manière , Que les reins , par despit , me servoient de gouttière : Et du haut des maisons tomboit un tel dégoût , Que les chiens altérez pouvoient boire debout.
Alors me remettant sur ma philosophie , Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se fie , Et se laisse conduire; et quant aux couitisants , Qui , doucets et gentils , tont tant les suffisants , Je trouve , les mettant en mesme patenostre , Que le plus sot d'entr'eux est aussi sot qu'un autre Mais pource qu'estant là , je n'estois dans le grain ^ ^®. Aussi que mon manteau la nuict craint le serain : ^ Voyant que mon logis estoit loin , et peut estre Qu'il pourroit en chemin changer d'air et de mais- Pour éviter la pluye, à l'abry de l'auvent , [tre**' ; J'allois doublant le pas, comme un qui fend le vent.
» regard parut assez son mécontentement : sans doute que » dans son ame elle dit plusieurs fois : 0 nuit ! jalouse nuit, n
^^* Les Gobelins, maison située à l'extrémité du faubourg Saint-Marcel , et bâtie par Gobelin , fameux teinturier de la Yille de Reims, sous le règne de François 1^'. L*hôtel des Gobelins appartient au roi, et Colbert 5 établit, en 1667, une manufacture royale des meubles de la couronne. Les eaux de la rivière de Bièvre, qui y passe, ont, à ce qu'on prétend» une qualité particulière pour la teinture des laines.
*45 Pour uu aveugle.
**^ Dans le grain] A mon aise. Métaphore empruntée des animaux que Ton nourrit de grain , et à qui on en donne moins qn*il ne leur en faut.
^^^ Sous le règne de Henri iv, et même encore sous celui de Louis xiii, les jeunes débauchés se faisoient gloire de voler des manteaux la naît dans les rues de Paris.
i44 SATYRE X.
Quand brondiant lourdement en un mauvais passage^ Le ciel me fist joiier un autre personnage : Car heurtant une porte, en pensant m^accoter, Ainsi qu^elle obeyt, je vins a culbuter; Et s'ouvraut à mon heurt * *', je tombay sur le rentre. On demande que c'est : je me relève, j'entre ; Et voyant que le chien n'aboyoit point la nuict , Que les vcrroux graissez ne faisoient aucun bruit*'', Qu'on me rioit au nez, et qu'une chambrière Vouloit monstrer ensemble et cacher la lumière : Je suis, je le voy bien **®... Je parle. L'on respond; Où, sans fleurs du bien dire'*', ou d'autre art plus
[profond,
**^ Heurt, choc, de heurter,
**^ Que lee verroux frâitaei ne faisoient aucun Iruit.]
Cardine aune Ucito Tertere posse fores.
TiBDLLE , Ut. I.
Horace, liv. i, ode a5, dit, aa contraire, qae la porte d'one vieille coquette, qui s'ouvroit autrefois si facilement, de* meure à présent toujours fermée :
Amatque
Janua limen « Ou» prius multùm faciles movebat Cardinet.
**^ Je suit , je le voy bien,] Trois yers plus loin se trouTe Texplication de celui-ci , dont le sens est suspendu , ce qae j'ai marqué par des points. Dans Tédilion de 1643 et dans les ■ suivantes, on a mis : J'y suis , je le vois bien,
**^ Oit , sans (leurs du bien-dire.] Les éditeurs ne compre» nant pas cette façon de parler, Tont changée pour la plupart, ainsi que Brossetle et Lenglet-Dufresnoy, en mettant ou saut fleurs de bien dire . correction qui , ce me semble , n*éclaircit pas beaucoup le texte ; aussi se sont-ils dispensés de tout commentaire. Il existe un petit livre imprimé à Paris , en 1598, chez Math. Guillemot, ayant pour litre : Les fleurs du bien dire , recueillies es cabinets des plus rares esprits de a temps , pour exprimer les passions amoureuses , avec un amas des
Nous tombasmes d^accord. Le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutesfois il Mloit , en ce plaisant mal-heur , Mettre, pour me sauver, en danger mon honneur.
Puis aonc que je suis là, et qu^ilestprès d*une heure. N'espérant pour ce jour de fortune meilleure , Je vous laisse en repos jusques à quelques jours, Que, sans parler Pnœbus, je feray le discours De mon giste, où pensant reposer à mon aise. Je tombé ^** par mal-heur de la poisle en la braise.
plus beaux traits dont on use en amour; rédigez en forme de lieux communs pour s'en servir à propos. Il me semble hors de doute que Régnier a voulu faire allusion à cet ouvrage , sans le secours duquel il est facile de se faire recevoir dans un liea où, comme dit La Fontaine :
En beaux louis te content les fleurettes.
^^^ Je tombé,] i645, je tombay ; iÔa6, i655, 16G7 , je tombe.
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iiO Satyre xi.
SATYRE XM