SUITE
jOyez que c*est du monde, et des choses hu-
[maines !
I Toujours à nouveaux maux naissent nou-
[Velles peines* ; Et ne m^ont les destins , à mon daîn trop constans , Jamais, après la pluye, envoyé le beau temps.
* C'est principalement au sujet de cette satire que Boileau avoit reproché à Régnier d'avoir prostitué les muses :
Heureux «i , moins hardi dans ses vers pleins de sel ,
11 n'avoit point traîné les muses au b ,
Et si du son hardi de ses rimes cyniques , 11 n'alarmoit souvent les oreilles pudiques.
Mais ou sait que Boileau , pour ne point commettre la même faute qu'il reprocboit à Régnier, changea les deux premiers vers de cette manière , tels qu'ils sont dans le second chant de son Art poétique :
Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur, Ne se sentoient des lieux où fréquentoit l'auteur.
Sans vouloir justifier Régnier sur le choix du sujet de cette pièce , qui est extrêmement condamnable , on peut dire que le vice y est peint avec des couleurs bien capables d'eu donner de l'horreur.
Cette satire ne parut point dans l'édition de 1608, et fut imprimée dans celle de 1612.
* Tousjoura à nouveaux maux naissent nouvelles peines,] Cette pensée se retrouve plus loin dans la même satire.
SATYRE XI. iiy
Estant né pour souffrir, ce qui me reconforte ,
C'est que, sans murmurer , la douleur je supporte ;
Et tire ce bon-heur du mal-heur où je suis ,
Que je fais, en riant, bon visage aux ennuis';
Que le ciel affrontant, je nazarde la lune ,
Et voy, sans me troubler. Tune et l'autre fortune.
Pour lors bien m'en vallut : car contre ces assauts, Qui font, lors que j'y pense, encor que je tressants : Pétrarque, et son remède*; y perdant sa rondache, En eust, de marisson*, plore conmie une vache.
Outre que de l'object la puissance s'esmeut, Moy qui n'ay pas le nez d'estre Jean qui ne peut*, Il n'est mal dont le sens la nature resveille',
Expectant curœque > catenalique labores.
Martial , liv. i.
Finis alteriuB mali ,
Gradus est futur! .
SÉMÈQUE.
On dit bien vray : la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une , Ou deux , ou trois , avecques elle , sire.
Maiiot, épitre à François h',
^ Que je fais en riant , bon visage aux ennuis.
Pars major lacrymas ridet , et intus habet.
Martial.
* Pétrarque a fait un traité De remediis bonœ et malœ for-' tunœ.
^ Marisson.] Vieux mot employé par Clément Marot , dana sa premier^ ballade , pour iristesie , chagrin,
^ Jean qui ne peut , terme du jeu de trictrac , détourné à un autre sens.
^ Brossette , en cet endroit , corrompt le texte de Régnier, en substituant le mot main à mal , et lui donne ainsi un sens forcé et très obscène, tout en avouant qu'il est certaines choses qu*un commentateur doit ignorer. J'avoue , moi , que sa version ne me semble pas plus intelligible que le passage
l48 SATYRE XI.
Qui ribaut ne me prist ailleurs que par Toreille. Entré doncq' que je fus en ce logis d'honneur, Pour faire que d'2l)ord on me traitte en seigneur , Et me rendre en amour d'autant plus agréable ; La bourse desliant, je mis pièce sur table; Et guarissant leur mal du premier appareil, Je fis dans un escu reluire le soleil ^. De nuict dessus leur front la joye estincelante, Monstroit en son midy que Tame estoit contente. Deslors, pour me servir, chacun se tenoit prest, Etmurmuroient tout bas : llionneste homme que c'est ! Toutes, à qui mieux mieux, s'effbrçoient de me plaire. L^on allume du feu, dontj'avois bien affaire. Je m'aproche, me sieds, et m'aidant au besoing, Ja tout apprivoisé je mangeois sur le poing ^. Quand au flambet du feu, trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez, comme des airignées*'* : Chacune sur le cul au foyer s'accropit ,
de Régnier. Il me semble qu'on peut réciaircir en tonrnani en prose sa phrase de cette manière : // n'est désir d'amour dont les sens eicilent la nature , çui, libertin que je suiSf ne me prit y etc.; le reste est trop clair. Quoi qu'il en soit, an auteur a toujours tort de donner lieu h tant d'interprétations.
" Du temps de Régnier il y avoitdes écus d'or qu'on ap<- ^eloit écus au soleil , parce qu'ils avoient un soleil à huit rais.
* Quand les oiseaux de fauconnerie mangent yolontiers sur le poing , c'est une marque qu'ils sont entièrement assurés ou affaités, c'est-à-dire apprivoisés. Pendant un temps c'a été la mode en France , parmi les gens du bel air qui vouloient passer pour galants , de porter tout le Jour sur le poing un éprevier^ sans propos (Loys Guton , diverses Leçom, Ht. II, chap. 5); et ce temps étoil celui de la jeunesse de Régnier.
*<> Airignées,'\ On lit ainsi dans l'édition de i6i5 ; il v a érignées dans celle de 1612, et araignées dans la plupart des autres.
SATYRE XI. i49
Et sembloient, se plaignant, marmoter par despit. L'une, comme un fantosme, affreusement hardie, Sembloit faire Tenlrée en quelque tragédie ; L'autre, une Egyptienne, en qui les ndes font Contre-escarpes , rampards, et fosses sur le front ; L'autre, qui de soy-mesme estoit diminutivc, Ressembloit, transparente, une lanterne vive *^, Dont quelque paticier amuse les enfans , Où des oy sons bridez, guenuches, élefans, [beste. Chiens , chats , lièvres , renards , et mainte eslrange Courent Tune après l'autre : ainsi dedans sa teste Voy oit-on clairement au travers de ses os, Ce dont sa fantaisie animoit ses propos : Le regret du passé, du présent la misère, La peur de Tadvenir, et tout ce qu'elle espère Des biens que l'hypocondre en ses vapeurs promet , Quand l'humeur ou le vin luy barboiiillent l'armet **. L'une se plaint des reins , et l'autre d'un côtaire** ;
'^ Ces sortes de lanternes étoient circulaires, en toile on papier huilé. Entre la loile et la lumière , placée au milieu , des figures grotesques , en carton découpé , étoient fixées à un cercle mouvant, auquel on donnoit une impulsion qui le faisoit tourner. Les figures qu'il supportoit se dessinoient en ombres , en se promenant aux yeux des spectateurs. Avant rétablissement de la comédie eu France , ces sortes de lanternes faisoient un des ornements du théâtre de ces temps grossiers où Ton jouoit les mystères , c'est^-dire les histoires de TAncien et du Nouveau-Testament. Les pâtissiers s'emparèrent ensuite des lanternes vivautes , qu'ils exposoient dans leurs boutiques pour attirer les passants. On en voyoit encore , à la fin du siècle dernier , élevées comme des espèces de fanaux au-dessus des optiques ambulants.
^^ L'armet.'j Pour la tête. L'armet étoit une arme défensive dé cette partie du corps.
*' Cataire, On écrit cautère.
t5o SATYRE XI.
L 'au tic du mal des dents : et comme, en grand mys- Avec trois brins desauge, une figue d'antan**, [tere, Un va-t'en si tu peux ; un si tu peux va-t'en}^ ^ Escrit en peau d'oignon, entouroit sa mâchoire : Et toutes, pour garu: , se reforçoient de boire.
Or j'ignore en quel champ d'honneur et de vertu, Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu ; Si c'estoit mal de sainct**^, ou de fièvre-quartaine ; Mais je sçay bien qu'il n'est soldat ni capitauiê) Soit de gens de cheval , ou soit de gens de pié; Qui dans la Charité ^^ soit plus estropié. Bien que maistre Denis ^^, sçavanten la sculture, Fist il, avec son art, quinaude^^ la nature ;
** Fiffue d'antan,] Vieille figue de Tannée passée ; ante annum. Villon dit : Mais oit sont les neiges d'antan ? Ballade des Dames du temps jadis,
*^ Monosyllabes. Rien de plus crédule on superstitieux que les gens sans morale ou sans religion , tels que sont ces misérables qui ont foi , pour la plupart, à ces sortes de formules.
*^ Mal de sainct,] Il y a plusieurs maladies auxquelles le peuple a donné le non de quelque saint» comme le mal de saint Jean , qui est Tépilepsie ; le mal de saint Hubert , qui est la rage ; le mal de saint Mein , qui est la gale , etc.
^7 La Charité est un des hôpitaux de Paris.
^^11 n'y a pas d'apparence que Régnier ait vouIh parler d'un ancien sculpteur grec appelé Denys, Dionysius , duquel, au rapport de Pline , liv. xxx? i , chap. lo , on Toyoit à Rome plusieurs ouvrages excellents. Dionysius et Polycles , Timar' chidis filii.
Quelque temps avant Régnier il y avoit en France deux sculpteurs célèbres, Jean Gougeon et Germain Pilon, dont les ouvrages sont admirés encore aujourd'hui.
*^ Faire quelqu'un ^»wfl»4 , c'est-à-dire camus, c'est s'en moquer, l'attraper.
SÂTTRE XI. l5l
Ou comme Michel TAnge^^, eust-ille diable au corps, Si ne pourroit-il faire avec tous ses efforts, De ces trois corps tronquez une figure entière , Manquant à cet efiect , non Tart , mais la matière.
En tout elle n'avoit seulement que deux yeux , Encore bien flétris , rouges et chassieux ; Que la moitié d'un nez , que quatre dents en bouche , Qui, durant qu'ilfait vent, branlent sans qu'on les tou- Pour le reste , il estoit comme il plalsoit a Dieu. [che. En elles la santé n'avoit uj feu n y lieu : Et chacune , à par-soy, représentoh l'idole , Des fièvres , de la peste , et de l'orde veroUe.
A ce piteux spectacle , il faut dire le vray, J'eus une telle horreur, que tant que je vivray , Je croiray qu'il n'est rien au monde qui guarisse** Un homme vicieux , comme son propre vice.
Toute chose depuis me fut à contre-cœur ; Bien que d'un cabinet sortist un petit cœur, Avec son chapperon **, sa mine de poupée ,
*^ Michel'l'Ange , comme Tauteur Ta écrit, fait une équivoque ; car il parle ici non pas d'un ange , mais du fameux Michel-Ange Buonarotti , excellent peintre , sculpteur et architecte. On prononce Mikel-Ange. II mourut à Rome en i564, dans sa quatre-vingt-neuvième année.
Régnier cite ici Michel-Ânge parce que ce grand artiste , la plus vaste imagination qu'il y ait eue dans la peinture, avoit excellé dans ces figures terribles et désordonnées qu'il a si vivement représentées dans son Jugement dernier de la chapelle Sixtine , au Vatican.
^* Cette maxime est très sensée. Dans un des dialogues de Lucien , intitulé l'Asne de Lucien , M. d'Ablaucourt , son traducteur , a cité ainsi ces deux vers :
Qu'il n'est rien qui punisse
Un homme vicieux comme son propre vice.
^* Chapperon , sorte de coiffure usitée en ce temps-là.
l52 SATYRE XI.
Disant : J^ay si grand peur de ces hommes d'espée , Que si je n^eusse yen qu'estiez un financier, Je me fusse plustost laissé crucifier, Que de mettre le nez où je n'ay rien affaire. Jean mon marj, monsieur, il est apoticaire. Sur tout , vive Tamour ; et bran pour les sergens. Ardez , voire, c'est-mon'* : je me cognois en gens. Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles** ; Mais au reste honnestebomme, et payez bien les filles. Cognoissez-yous ?. . . mais non , je n ose le nommer. Mafoy, cW un braye homme, et bien digne d*aymer. Ilsenttousjourssibon. Mabquoy! yous Tiriez dire.
Cependant , de despit , il semble qu'on me tire Par la queue un matou , qui m'escrit sur les reins , Des griffes et des dents mille alibis forains ^'^ : Comme un singe fasché j'en dy ma patenostre ;
Marot dit d'une de ses maîtresses :
Elle TOUS avoit puis après....
Le cbapperon fait en poupée.
*' Ardez, voire ^ e'eet-mon^ sortes de dictons, on manières de parler populaires , qui se retrouTent jusque dans Molière. Quelques uns se sont conserrés en province.
*^ Grand abbateur de quiUee,]
Garçon carré , garçon coam des flUet , Bon compagnon et beau joueur de quiUee.
La Fontaine . conte des Lunettes,
Clément Marot ; dans son épttre à François i*', sur un valet qui Tavoit yolé :
Prisé , loué , fort ettimé des llles,
Par les bordeaux , et beau joueur de quilles.
** Alibis forainsA Ce sont , au i)ropre , de mauvaises raisons , de vaines défaites. Rabelais l>mploie dans ce sens , liv. Il, chap. 9 1 . Ce mot ici ne peut signifier autre chose aue des caractères ou des lignes qui n*ont ni sens ni figures déterminés.
SATYRE Xî. l53
De rage je maugrée et le mien et le vostre , Et le noble vilain ** qui m'avoit attrapé. Mais, monsieur, medist-elle , aurez-vous point soupe? Je vous pry'*', notez Fheure ; et bien , que vous en
[semble?
Estes-vous pas d'avis que nous couchions ensemble ? Moy , crotté jusqu'au cul , et mouillé jusqu'à l'os , Qui n'avois dans le lict besoin que de repos : Je faillis à me pendre , ojant que ceste Jicc** Effrontément ainsi me présentoir la lice. On parle de dormir, j'y consens à regret. La dame du logis me meine au lieu secret. Allant , on m'entretient de Jeanne et de Macette ; Par le vray Dieu , que Jeanne estoit et claire et nette , Glaire comme un bassin , nette comme un denier. Au reste , fors monsieur, que j'estois le premier. Pour elle , qu'elle estoit niepce de dame Avoye ; Qu'elle feroit pour moy de la fauce monnoye ; Qu'elle eust fermé sa porte à tout autre qu'a moy ; Et qu'elle m'aymoit plus mille fois que le roy. Estourdy de cacquet, je feignois de la croire. Nous montons , et montans , d'un c'est-mon, et d'un Doucement en riant j'apointois noz procez *®. \yoire, La montée étoit torte , et de fascheux accez ; Toutbranloit dessous nous jusqu'au dernier estage.
^^ Et le noble vilain,"] De la satire précédente. *' Je voue pry*,"] Edition de i64a , Je vous pri\
^^ La lice est une chienne de chasse. La Fontaine a employé ce mot. 11 veut dire ici une femme sans pudeur.
** J'apointois , pour je terminais , Je vidois, Apointer, pour terminer^ se trouve souvent dans nos vieux auteurs. Appointer est aujourd'hui un terme de barreau qui a une autre signification.
l54 SATYRE XI.
D^eschelle en eschelon , comme un linot en cage , Il falloit sauteller, et des pieds s'approcher*®. Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher. Apres cent saubre-sauts nous vinsmes en la chambre, Qui n'avoit pas le goust de musc, civette ou d'ambre, La porte en etoit basse , et sembloit un guichet , Qui n'avoit pour serrure autre engin ®* qu'un crochet. Six douves de poinçon** servoient d'aix et de barre, Qui bâiJlant grimassoient d'une façon bizarre ; Et pour se reprouver de mauvais entretien , Chacune par grandeur se tenoit sur le sien*' ; Et loin l'une de l'autre , en leur mine altérée , Monstroient leur saincte vie estroite et retirée.
Or, comme il plut au ciel , en trois doubles plie , Entrant je me heurté la caboche ** et le pié , Dont je tombe en arrière , estourdi de ma cheute , Et du haut jusqu'au bas je fis la cullebuttc : De la teste et du cul contant chaque degré. Puis que Dieu le voulut , je prins le tout à gré. Aussi qu'au même temps voyant choir cestc dame , Par je ne scaj quel trou je lui vis jusqu'à l'ame , Qui fist, en ce beau sault, m'esclatant comme un fou, Que je prins grand plaisir à me rompre le cou.
30 S'approcher.] Ne seroil-cc point t'accrocher? le sens parottroit Tindiquer ; mais aucune édition ne porte cette correction , que je n*ai pas cru devoir uie permettre.
3* Engin, \ieux mot françois hors d'usage, qui signifie machine, instrument, d*oii l'un a fait ingénieur , qui s'est conserve.
^< Pùinçon , tonneau , mot encore en usage dans quelques provinces.
^'* Sur le tien , sur le quant à soi , seul , sans approcher ses voisins.
3* Caboche , tcnne populaire , la tCte ; peut-^trc de caput.
SATYRE XI. l55
Au bruit Macette vint : la chandelle on apporte ; Car la nostre en tombant de frayeur esteit morte. Dieu sçait conime on la veid et derrière et devant , Le nez sur les carreaux , et le fessier au vent ; De quelle charité Ton soulagea sa peine. Cependant de son long , sans poulx , et sans haleine, Le museau veimoulu, le nez escarbouillé , Le visage de poudre et de sang tout souillé , . Sa teste descouverte où Ton ne sçait que tondre , Et lors qu'on lui parloit , qui ne pouvoit respondre ; Sans collet , sans béguin , et sans autre affiquet ^', Ses mules d'un costé , dé l'autre son tocquet ^®. En ce plaisant mal-heur, Je ne saurois vous dire S'il en falloit pleurer ou s'il en falloit rire. Apres cest accident , trop long pour dii'e tout , A deux bras on la prend , et la met-on debout. Elle reprend courage , elle parle , elle crie , Et changeant en un rien sa douleur en furie , Dict à Jeanne , en mettant la main sur le roignon : C'est , malheureuse , toy, qui me porte guignon. A d'autres beaux discours la collere la porte. Tant que Macette peut, elle la reconforte. Cependant je la laisse ; et , la chandelle en main , Regrimpant l'escalier, je suis mon vieux dessein. J'entre dans ce beau lieu , plus digne de remarque Que le riche palais d'un superbe monarque. Estant là , je furette aux recoins plus cachez , Où le bon Dieu voulut que , pour mes vieux péchez , Je sceusse le despit dont l'ame est forcenée , IjOrs que, trop curieuse, ou trop endemenée *^,
^^ Affiquet , parure, ajustement.
3^ Le toeqvet étoit la coiffure des femmes du commun.
37 Endemenée , inquiète , agitée. Villon , dans sa troisième
RodaDt de tous costez , et tournant haut et bas , Elle nous fait trouver ce qu'on ne cherche pas.
Or, en premier item **, sous mes pieds je rencontre Un chaudron ébresché , la bourse d une montre , Quatre boëtes d'unguents , une d'alun bruslé , Deux gants despariez , un manchon tout pelé ; Trois noUes d'eau bleue, autrement d'eau seconde , La petite seringue , une esponge , une sonde , Du blanc , un peu de rouge , un chiffon de rabat , Un baict , pour broslcr en allant au sabat ; Une yielle lanterne , un tabouret de paille , Qui s'estoit sur trois pieds sauvé de la bataille ; Un barril défoncé , deux bouteilles sur-cu , Qui disoient , sans goulet , nous avons trop vescu ; Un petit sac tout plein de poudre de mercure , Un vieux chappcron gras de mauvaise teinture ; Et dedans un coffret qui s'ouvre avecq' enlian*®. Je trouve des tisons du feu de la sainct Jean , Du sel , du pain bénit , de la feugere , un cierge. Trois dents de mort , pliez en du parchemin vierge ; Une chauve-souris , la carcasse d'un geay, De la graisse de loup , et du beurre de may.
Sur ce point , Jeanne arrive , et faisant la doucette : Qui vit céans , ma foy , n*a pas besongne faite , Tousjours à nouveau mal nous \ient nouveau soucy ; Je ne sçay, quant à moy, quel logis c'est icy :
ballade , emploie ce terme dans ce même sens. Ce mot n*esi plus d'usage. Nous ayons conservé te démener pour se tourmenter, t'agiter.
^ Item , terme de pratique consenré du latin , et qui signifie de même Par ce mot commencent tous le» articles cruii inventaire notarié.
'*-' Enkein , ou plutôt akan , terme qui exprime , par onomatopée , un effort accompagné de bruit.
n n'*est , par le vray Dieu , jour ouvrier ny feste , ;"/ Que ces carongnes-là ne me rompent la teste. Bien , bien ^ je m'en iray sitost qu'il sera jour. On trouve danà Paris d'autres maisons d'amour.
Je suis là, cependant, comme un que l'on nazarde *® . Je demande que c'est? hé ! n'y prenez pas garde , Ce me respondit-elle ; on n'auroit jamais fait. Mais bran , bran , j'ay laissé là-bas. mon attifet*' . Tousjours après soupper ceste vilaine crie. Monsieur, n est-il pas temps? couchons-nous , je vous
Cependant elle met sur la table les dras , [prie. Qu'en bouchons tortillez elle avait sous les bras. £lle approche du lict, fait d'une estrange sorte : Sur deux tréteaux boiteux se couchoit une porte , Où le lict rcposoit , aussi noir qu'un souillon. Un garde-robe** gras servoit de pavillon ; De couverte un rideau qui fuyant (vert et jaune) Les deux extremitez , estoit trop court d'une aune.
Ayant considéré le tout de point en point ,
*^ Nazarder est, au propre, donner des chiquenaudes sur le nez. C'est dans ce sens que Clément Marot dit à Sagon
Ça ce nez , que je le nazarde ,
Pour l'apprendre avecque deux doigts
A porter honneur où tu dois.
4u figuré , il ne yeut dire que se moquer, maltraiter par raillerie.
^^ Uattifet étoit une parure de tête des femmes de ce temps , d*où vient attifer y parer. Peuî-ôire ici est-il employé figurément pour dire : J'ai laitté là^bas ce qui m'embarrasse la tête, me tracasse,
** Un garde-robe.] Ce mot est ici masculin. C*étoit une espèce d'enveloppe ou de rideau de toile que Ton étendoit sur les vêtements pour les conserver. Cette toile , qui étoit grasse k force d^avoir servi, servoit de pavillon, c'est-à-dire de rideaux au lit.
l58 SATYRE Xî.
Je fis vœu cestc nuict de ne me coucher point , Et de dormir sur pieds comme un coq sur la perche. Mais Jeanne tout en rut , s^approche et me recherche D*amour , ou d'amitié , duquel qu'il tous plaira. Et moj : maudit soit-il , m amour, qui le fera. Polyenne pour lors me vint en la pensée ** , Qui sceut que vaut la femme en amour offensée ** , Lors que , par impuissance , ou par mespiis , la nuict. On fausse compagnie, ou qu'on manque au desduict. C'est pourquoy j eus grand peur qu*on me troussnst
[en malle**, Qu^on me foiietast , pour voir si j^avois point la galle. Qu'on me crachast au nez, qu'en perche on me le mist, Et que l'on me berçast si fort qu'on m^endormist ; Ou me baillant du Jean , Jeanne vous remercie*^ , Qu'on me tabourinast le cul d'une vessie. Cela fut bien à craindre, et si je l'évite, Ce fut plus par bon-heur que par dextérité. Jeanne noii moins qucCirce, entre ses dents murmure. Sinon tant de vengeance , au moimi autant d'injure. Or pour flatter enfin son mal-heur et le mien ,
*3 L^aventure de Polyœnos et de Circé est décrite dans Pétrone.
** Qui iceut que vaut la ftmmt en amour offensée,]
Notumqne furens quid feniina postil.
Viiu;iL., jKueid. liL. v. Ouid tinat iatutam feniinc pr«eeps furor ''
SKMBOi'Bf dtai non llippolffte,
*' Qu'on me Iroustust eu malle.] Ondin , dans sm CurhêUéa fraufoitts , et le Dictionnaire eomtfue de Leroux , préteudent que cette eipression signifie emporter avec mauvais traitements, enlever de force.
^" Allusion h quelque chanson ou à quelque jeu populaire qui me sont inconnus.
SATYRE XI. iSg
Je dis : quand je fais mal , c'est quand je paye bien ; Et faisant révérence h. ma bonne fortune , En la remerciant , je le conté pour une. Jeanne , rongeant son frein , de mine s^apaisa , * Et prenant mon argent , en riant me baisa :
Non , pour ce que j en dis , je n'en parle pas , voire , Mon maistre pensez-vous ? j'entends bien le grimoire ; Vous estes bionneste bomme , et sçavez Teutre-gent. Mais, monsieur, croyez-vous que ce soit pour l'argent? J'en iais autant d'estat comme de cfcenevottes. Non, ma foy i j'ay encore un demy-ceint , deux cottes, Une robe de serge , un chaperon , deux bas , Trois chemises de lin , six mouchoirs , deux rabats ; Et ma chambre garnie auprès de Saint-Eustache. Pourtant , je neveux pas que mon mary le sçache. Disant cecy , tousjours son lict elle brassoit , Et les linceuls trop cours par les pieds tirassoit , Et fist à la fin tant , par sa façon adroite , Qu'elle les fist venir i moite de la coite *^. Dieu sçait quels lacs d'amour , quels chiffres , quelles
[fleurs , De quels compartiments , et combien de couleurs , Relevoient leur maintien , et leur blancheur naïfve , Blanchie en un sivé ** , non dans une lescive.
Gomme son lict est faict, que ne vous couchez-vous? Monsieur , n'est-il pas temps ? et moy de filer dous. Sur ce point , elle vient , me prend et me détache ,
^7 Coite, on écrit aujourd'hui couette. C'est le nom que Ton donne encore à un lit de plume dans plusieurs de nos provinces , du mot latin culcita.
1 *^ La blancheur blanchie est une battologie, ou répétition
t vicieuse. L^auteur avait sans doute écrit blanchis, faisant
rapporter ce participe ^ UnceulSf ou draps. L'eau de sivé est
probablement une eau de marais ou d'égout. le n'ai retrouvé
t6o SATYRE XI.
Et le pourpoint du dos par force elle m'arrache, (]omme si nostre jeu fustauroi despoiiillé. J'y résiste pourtant , et d'esprit embrouillé , Comme par compliment je tranchois de l'honneste , N'y pouvant rien gaigner . je me gratte la teste. A la fin je pris cœur , résolu d'endurer Ce qui pouvoit venir , sans me désespérer. Qui fait une follie , il la doit £sdre entière , Je détache un soulier , je m'oste une jartiere : Froidement toutesfois ; et semble en ce coucher. Un enfant qu'un pédant contraint se détacher , Que la peur tout ensemble esperonne et retarde : A chacune esguillette^* il se fasche , et regarde , Les yeux couvers de pleurs , le visage d'ennuy , Si la grâce du ciel ne descend point sur luy.
L'on heurte sur ce point, Catherine on appelle.. Jeanne , pour ne respondre , esteignit la chandelle. Personne ne dit mot. L'on refrappe plus fort , Et faisoit-on du bruit pour réveiller un mort. A chaque coup de pied toute la maison tremble , Et semble que le feste '* à la cave s'assemble. Bagasse, ouvriras-tu? C'est c'estuy-ci , c'est-mon. Jeanne, ce temps-pendant, me faisoit un sermon. Que diable aussi, pourquoy? que voulez-vous qu'on
[fasse?
ce terme que dans Villon, qui Técrit àve, en lai donnant le même sens que Régnier :
Dont l'un est noir, l'autre pins verd que cive , Où nourrices etsangent leurs drappeauix.
Ballade xii du Grand Testawtent.
^* Esguillette , le haut-de-chausses tenoit au pourpoint d^s lacets nommés aiguillettes, que Ton nouoit ens .v. Le costume de TÂvare , conservé au théâtre dans cettv |«i^ de Molière, peut donner une idée de cet ajustement.
^^ Le faite y le haut de la maison : fastigium.
S&T<I|IB XL ifil
Que ncTotiiooiiGliiei-TiMu? CctgBB*., d« la JOCDacc Venant à la prière, essajoient tout moyen. Ore ilz parlent soldat , et ores citoyen. Ik coutre-fonl le guet , et de Toix magistrale ! Ouvrez , de par le ray. Au diaWe un qui dévale " '. Ua chacun, sansparler, se tient clos et cou vert, [vcit. Or, comme k couf s de pieds l'huis s'catoit presque ou- Tout de bon le guet vint. La queiuille^'' Elit Gille, Et moy, qui jusqacslà demeitrois immobile. Attendant eslonnc le mcce/. de rassaut, Ge ppnsé-je, il est temps que je fiaignc Ic'kaul. £t troussant non paotpwt, de uan^ma pentmae. Je me veux r'babilW , je dicrde , ]« uibqmc , Plus estmuây de pew que n'est un Ijanoetwa. Mais quoy ? plus on se baste et moùu arauce t'«a. Tout, cXMunepardes^t;, te tiQUTiMtMiiUBa patte. Au lieu de mon cha^pean je ^«uâs içive. aavatte ; Pour mon ponrpoiifties bas, pour mù bM^on coDet; Pour mes gandsws ioi>^entpmh*maawihtSitt.
II sembloit que le diable eqst £àt ce tt^iotagp. Or Jeanne medisoit, pour me doiiiitf courage , Si mon compere Pierrç eudegaidq yitjogitTbi^^ny . NoR,neTousfaschez point, tous Ji'aurés point d'en- Cependant, sansdélay, mesàain&a{f)entenmaiitre. On crie : patience ; on onvre ]a fewratr^
Or, sans plus m'omnser après le oonteoa. Je desemds doncemeat , pied rbnnift , l'autre nu ; Et me tapb d'aguet demeix une m^aille.
On ouvre, et brusquement entr» cette quenaille , En humeur de nous faire nn assez maavais tour. Et moy, qui ne leur dis ny bon soir, ny bonjoiir" , -
i(i2 SATYRE XI.
Los voyant tous passez , je me sentis alaigrc ,
Lors, aispos du talon, Je vais comme un chat maigre.
J'enfile la venelle , et tout léger d'effroy ,
Je cours un fort long temps sans voir derrière moy ;
Jusqu'à tant que , trouvant du mortier, de la terre ,
Dubois, desestançons , maints plâtras, maintepierre,
Je me sentis plustost au mortier embourbé ,
Que je ne m aperceus que je fusse tombé.
On ne peut esvitcr ce que le ciel ordonne. Mou ame cependant de colère frissonne; Et prenant , scelle eust peu , le destin à party , De despit , à son nez , eue Teust dementy ; Et m asseurc qu^il eust reparé mon dommage.
Comme je fus sus pieds, enduit connue une image.
Au lieu d'un médecin , il lui faudroit un prestre , Dict Tâutre , puisqu'il est si proche de sa fin. Comment , dict le valet , estes vous médecin ? Monsieur, pardonnez moy , le curé je demande. II s'encourt , et disant , à Dieu me reconunande'** , Il laisse là monsieur , fasché d'estre déceu.
Or comme , allant tousjours , de prés je Taperceu ; Je cogneu que c'estoit notre amy ; je l'approche , Il me regarde au nez , et riant me reproche : Sans flambeau, ITieure indue! et de près me voyant. Fangeux comme un pourceau , le visage effroyant , Le manteau sous le bras , la façon assoupie : Estes-vous travaillé de la licantropie *"* :
^'* Me recommande.'] Il faut lire, vous recommande , puisipie ce valet parle aa médecin.
^^ Expression couTenable à un médecin. La lycanthropie
SATYRE XI. i63
Dist-D en me prenant pour me taster k poos. Et vous, dis-je, monsieur, quelle fièyre ayez tous ? Vous qui tranchez du sage , ainsi parmi la më*. Faites vous sus un pied toute la nuict la gmë? Il voulut me conter comme on Tayoit pipé, Qu*un valet, du sommeil, ou du vin occupé , Sous couleur d^aller voir une femme malade', . L*ayoit galentement payé d'une cassade.
Il nous Êûsait bon yOir tous deux l»en estonnez , Ayant jour par la rue* , ayecq' un med de nez ; Luy , pour s estre levé , espérant aeux pistoles , Et moy , tout las d'avoir recen tant de oricoUes. Il se met en discours , je le laisse en riant , Aussi cpe je voyois aux rives d'Oriant, Que Paurore s'omant de saffran et de roses , Se faisant voir à tous , faisoit voir toutes dioses : Ne voulant , pour mourir , qu'une telle beauté Me vist , en se levant, si sale et si croté. Elle qui ne m'a veu qu'en mes halnts de feste. Je cours à mon logis, je beurte , je tempeste. Et croyez à frapper que je n'estois perclus. On m'ouvre , et mon valet ne me recognoist plus. Monsieur n'est pas ici ; que diaUe ! i si borne koure l Vous frappez comme un sourd. Quelque temps je der Je le vois, il me voit, et demande , estonné, tmeure. Si le moine bourru ^^ m'a voit point promené.
est une maladie, ou furear, cpii fait croire à ceux qui en sont atteints qu^ils sont transformés en loups. Ils sortent de leurs maisons , et courent les rues et les champs en hurlant et en se jetant, comme des furieux, sur ceux quMls rencontrent : c*est pourquoi le peuple les appelle toKp« garoux,
^ Le moine hourruy fantôme qu'on fait craindre au peuple, lequel sMmagine que c*est une âme en peine qui court les rues pendant les Àyents de Noél , et qui maltraite les pas-* sants. FoRBTiÂai.
l64 SATYRE XI.
Dieu ! comme estes vous £adt ? il va : moi de le suivre ; Et me parle en riant, comme si je fusse yvre : Il m'allume du feu , dans mon lict je me mets , Avec vœu , si je puis , de n*y tomber jamais , Ayant à mes despens appris ceste sentence : Qui gay fadt une erreur, la boit à repentence ; Et que quand on se frotte ayecq* les courtisans , Les nranles de sortie en sont fort desplaisans. Plus on pénètre en eux, plus on sentie remeugle *^, Et qui, troublé d*ardeur, entre au bordel aveugle, Quand il en sort il a^^ plus d*yeux , et plus aigus , Que Lyncé FArgonaute ou le jaloux Argus **•
^^ L^aatenr atait écrit rewuugle , pour rimer afec ê9$u§U , quoiqu'on dise rimugU, comme on ht dans Tédition de i6i3, et dans toutes celles qui sont Tenues après. RémugU, odeur de renfermé.
"* Qua$td U en tort, il «.] La césure aoroit été plus régulière si Tauteur atoit mis : /l c, fuand U en tort.
^^ Suivant lliistoire fiibuleuse , Argus aroit cent yeux ; et Lyncée ayoit la Tue si perçante qu'il Toyoit à trarers une muraille. (Voyez Erasme, Adêt» lt, cbil. a.} LTucée fot un des Argonautes, c'est-à-dire des héros qui allèrent atee Jason à la conquête de la toison d'or. Régnier a dit Lyne^ pour Lyncée f comme Ronsard et d'autres ont dit Orpké, Pf#* té , Tkété , pour Orphée y Protêt ^ Thétée.
-SATTBE XII. i65
 MONSIEUR FREMINËT.
n dit que le grand peintre * ayant ùit un
oa:vTage;i Desjugemensd autruy tirent oestaraiitage, Que selon qu'il jugeoit qu'ils estoient vniis Docile à son profit , réfbrmoit ses dmux . [ou faux , Or c'estoit du bon temps que la Kayne et Tenvie , Par crimes supposez n attentoient a la yie ; Que le yray du propos estoit cousin germain ^ Et qu'un chacun parloit le cœur dedans la main. M ais que serviroit-il maintenant de prétendre S'amender par ceux-là qui nous Tiennent reprendrt , Si selon l'interest tout le monde discourt ,
* Dans cette satire , qui étoit la dixième et dernière de rédition faite en 1608 y Régnier fait son apologie. Gomme il conTient d^aToir censuré les vices des hoiftmes , il vent bien que les hommes censurent aussi les siens.
Martin Frémfnet , né à Paris en 1567, étoit peintre ordinaire du roi Henri lY, pour lequel U commença à peindre la chapelle de Fontainebleau, et u la continua sous Louis XIII. Ces deux rois lui donnèrent successivement des margiies do leur estime, et Louis XIII l*honora de Tordre dé Saint-Michel. Il mourut en 1619 , laissant un fils de môme nom , Martin Fréminet , qui étoit aussi un peintre habile.
' Le grand peit^tre,] Apelle. Régnier, adressant cette satire à un peintre , débute par un exemple tiré de Thistoire d'im peintre , et du peintre le plus fameux de Tan^iquité.
' Que la vérité étoit d'accord avec les paroles.
tir /%. A «a«m^ ^»AA*
Et si la vérité n'est plus femme de court ; S'il n'est bon courtisan , tant frisé peut-il cslic , S'il a bon apetit , qu'il ne jure h son maistre , Dés la pointe du jour, qu'il est midy sonné , Et qu'au logis du roy tout le monde a disné? Estrange effronterie en si peu d'importance ! Mais de ce costé-là Je leur donrois^ quittance. S'ils Youloient s'obliger d'espargner leurs amis , Où , par raison d'estat ^ , il leur est bien permis.
Cecy pourroit suffire à refroidir une amc Qui n'ose rien tenter pour la crainte du blasmc ; A qui la peur de perdre enterre le talent : Non pas moy, qui me ry d'un esprit nonchalent , Qui , pour ne faillir point , retarde de bien faire. C'est pourquoi maintenant je m'expose an vulgaire , Et me donne pour butte aux jugements divers. Qu'un chacun taille , rongne* et glose sur mes vers : Qu'un resveur insolent d'ignorance m'acuse , Que je ne suis pas net , que trop simple est ma muse , Que j'ai rhumeur bizarre , inesj^al le cerveau , Et, s'il luy plaist encor', qu'il me relie en veau.
Avant qu'aller si viste , au moins je le suplie
* Donroit.] Du teints de notre po^te, el long-temps auparavant, le bel usage étoitpour donroiijlëirroiê, au lieu de donnerois, lauMerois ^eic, conimeon le voit écriten plusieurs endroits de VAmadii de Caule^ de Des Essars, Tècrivuin le plus poli de son temps, dans Marot et dans Rabelais. Ronsard, dans son Abrogé de l'art poélique^ chapitre de 171, regarde ces abréTÏiitions comme des licences permises. Ta êccourcirat aniit (Je dis, autant que tu y seras contraint) lesterhes trop tongs, comme donra pour donnera , sautra pv^r sautera , etc. Vaugelas et r Académie ont condamné ces licences.
^ Par raison d'estat.] Dans les choses où Tétat n>st point intéressé.
* BongneJ] Édition de iSoBjroigne.
SAJTES. Xll. iÔJ
SçaToirquelebonYiAiiepeiitertresanlfielr - - Qu'il n'est rien de parfait en <se monde anjoardlmy ; Qu'homme , je suis suject k £atâ]ir comne Ii^^ Et qu'au surplus , pour moy, qu'il se &ce pnroiatrè . Aussi yray que pour luy je m'efiforce de l'elIre* ^ \> i
Mais sçai»-tu, Fréminet, ceux quimeUasnitninCt. Ceux A
De qui l'esprit avare en repoi ] Tousjours s'alembiquant «pris nouyeaux paptift ,, ' > ' Qui pour Dieu , ny pourloyf n'ont que leurs ap^M^s; Qui rodent toute nuict , troublez de jalousie , :
 qui l'amour lascif règle la &ntaisie, . . .^^'. • v.*^ Qui préfèrent , vilains , le projKt k l'honneur «., . , ., ' ' Ji * i^' Qui par fraude ont ravy les terres dHm miiieurî j- ^ ■i/.-i'^ -i •
Telles sortes de gens vont après les poetâ( Vï' - I.:^ ¥ \ ' v ■ Comme apis les huK>ux vont criant ks'dùjMlih!'!; ^Jc^^ ' l^ Leurs femmes vous diront : Fuyez iee mesdiMSit |^ /J - '* )^\ Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant. . »
mais sçai»-tu, rreminet, ceux quimemasiiitnmT. eux qui dedans mes vers leurs vices tnmvfiroqit^; ^ qui 1 ambition lanuict tire roreille » • - ■ ■ • ■ ; ^-•"' e qui l'esprit avare en repos ne somm^nUe , >, ■ « ' .-i
7 Voici le seul vers où Régnier ait fait pR»8te ée trdis' syllabes ; partout ailleurs il ne le fait ifue de deux;.
* Si par ekouetle on TOttloit signifier un oiseau de nuit ^ le sens de ee .vers seroit faux ; car ce ne sont pas les ehouettes qui font criant après les hibonx, mais ce sont les auu^f^ seaux <{tti crient après letf bibonx et les cbonette». Notf. anciens dictionnaires françois m^apprennent que^ du tempe de Régnier, chouette ou ekuette siguifioitune espèce de corneille, le petit choucas , qui , pour user des termes de IMiM, est U plus petite espèce du genre corhiù. En latin moiietfalSf parce que cet oiseau aime extrômement à cacher For ei^ Vwt^x , d^où est Yen a le proTerbe : Larron afmme wu «Mtellë.'MiHitt'dit , dans son épttre à celui qni.aToit calamnié son 4^tre sur le vol de son valet :
Onel qu^ soit il n'est point poëte, ^hiÉ sb aîné d'une chotietle , On ftittsi larron pour !• moins.
l68 C(ATrR£ XII.
Quoy, moDsieur, ii*est-€e pas cest homme à la satyre , Qui perdroit son amy plostost qu'un mot pour rire * ? Il emporte la pièce ; et c'est là , de par-Dieu , (Ayant peur <pie ce soit celle-là du milieu ^^) Où le soulier les blesse ; autrement je n'estime Qu'aucune eust volonté de m'accuser de crime.
Car pour elles , depuis qu'elles viennent au point Elles ne voudroient pas que l'on ne le sceust point. Un grand contentement mal-aisément se celle ^ * . Puis c^est des amoiu*eux la rè^le universelle , De déférer si fort à leur affection ,
Il fiiut donc conserver le vers de Régnier tel qull est dans la premi^ édition de 1608 :
Gomme après les hiboux tonl criant les chouette» ;
ou mettre ékuetteê , comme on lit dans les éditions de 1619 et i6i3, faites pendant la vie de Tauteur, et non remplacer ce mot par celui de fauvettes , ainsi que La Monnoie le propose.
^ Qui perdrait son amy plustost qu'un mot pour rire.]
Omnet hi metuont tersus , odere poetat«
Fsnum habet in cornu : longe fùge : dununodo risom
Excntiat tihi , non hie cuiqnam parcet amico.
Horace, Ht. i.
Lmiere uwuquwn ueUmutj hngeque uMi propositum illud : Potiuê ëmicum quam dietum perdidi, Qointil., lib. ti, cap. 3.
Mai» c'est un jeune fou qui se croit tout permis , Et qui « pour un bon mot, va perdre vingt amis.
BOILEAU , sat. IX.
*^ Afmti peur fM ce soit.] On n*08e presque pas indiquer ici le huitain qui est au litre ui de Rabelais, chap. 8.
** Un grand contentement malaisément se celle,]
L'allégresse du cœur s'augmente a se répandre.
Molière , Ecole des Femmes.
«AtrRï \n. «69
Qu'ils esdimM lioiineur Iiettr foHe jpâllridtt ^*.
£t^<|aantestdel1ioiiiieuf dèlem^iurâ^'. ^ Qu'aucnne  Intti escient tt^ea prendra k oeffenee , Sçachalit bien qaW nW jM tena , par ehalrîté , De leur ddbnéi^iiii bien qâVUes leur ont osié*
Ymlàlé grand-merev^é j^anray de mes peines. C'est le cours dû matche dis» affairés humaines , Qu'encorés qii\jin diaeun ViBlle icy bas son pis , Le plus dber tontésfeis j^t sOuv^t à mespns.
Or, âmTf ce n*efltpdnt.une humeur de médire ' Qui m*ait^^ lait rechercher cette façon d Vscrire : Mais montre m'iq[rarit *' <pie , des enseignements « Les humains aprentifs formoient leurs jugements ; Que Texemple d^autruy doibt rendre lliomme sage : Et guettant à propos les fautes au passage , Me disoit : considère ^* où cest homme est réduict Par son ambition. Cest autre toute nuict
*^ Qu'ils eêtiment honneur.] C'est ainsi qa*il fant lire saivant rédition de 1608, et non pas qu'Us estiment ^kanneur^ comme dans les éditions de 1613 et i6i3 , et dans la plupart des anciennes.
*^ Et quant est de Vhonneur de leurs maris,] Maroti épftré au roi , pour a^oir été dérobé :
Quand font est dit, anui mauTsiM Iwgae, (Ou peu s'en faut) que femme de Pari»
SauJ?e l'honneur d elles et leurs maris.
** Qui m*ait fait reekereker.] On mettroit aujottrd*huî qui m*a,
*• Mais mon père m'apprit,]
InsueTÎt pâte» opthnns hoe me ,
Ut ftigerem , exemplis TÎtiorirat qmeque notando. Cam me bortaretnr. parce , frugditer. atque VîTerem nti contentas eo quod mi ipse parasset.
flORACa.llT.I.
*^ Me disoit : considère,]
Nonne Tides Albi ût maie vivat filius? utque ^ Barras inops t magnum docamentum , ne patriam rem
Boit avec des putains , engage son dcmiaine. L'autre sans travailler, tout le jour se promeine. Pierre le bon enflant aux dez a tout perdu. Ces jours le bien de Jean par décret fut vendu. Claude ayme sa voisine , et tout son bien luy donne. Âiusi me mettant l'œil ^^ sur chacune personne , Qui valloit quelque chose , on qui ne valloit rien , M'apprenoit doucement , et le mal et le bien ; Affîn que fuyant Fun , Tautre je recherchasse , Et qu aux despens d'autruy sage je m'enseignasse.
Sçais-tu si ces propos me sçeurent esmouvoir, Et contenir mon ame en un juste devoir ! S'ils me firent penser à ce que l'on doit suivre , Pour bien et justement en ce bas monde vivre \
Ainsi que d'un voisin le trespas *^ survenu , Fait résoudre un malade en son lict détenu A prendre malgré luy tout ce qu'on luy ordonne , Qui , pour ne mourir point , de crainte se pardonne**.
Perdere quis velit. A turpi meretricis amore Cum deterreret : Sectani dissimilis sis.
Horace , liv. 1.
^^ Ahui me mettant VœiL]
Sic me
Formtbat puerum dicUs ; et , tive jubebat^
Ut facerem quid : Habes auctorem quo facias hoc ,
Unum ex judicibas selectis objiciebat ;
Sive vetabat : An hoc inhonestum et inutile factu
Necne ait addubites , flagret rumore malo cum
Hic atque ille ?
Horace , Ut. i.
*^ Ainsi que d'un voisin le trespas, ]
Avidos vicinum funus ut œgros
Examinât , mortisque metu sibi parcere cogit.
Horace . Uv, t.
^^ Ce fers ne rend pas bien le sens de celui d^Horace :
Mortisque metu sibi parcere cogit ; c'est-à-dire, Vohlige à se ménager, afin de ne pas mourir.
SATTBE XII. 171
De mesme les esprits '^ débonnaires et doux , Se façonnent prudents par Texemple des foux ; Et le blasmc aautruy leur fait ces Ibons offices , Qu'il leur aprend que c'est de vertus et de yices.
Or, quoy que j'aye fait, si m'en sont-ils restez**, Qui me pourroient par l'âge à la fin estre ostez , Ou bien de mes amis ayec la remonstrance , Ou de mon bon démon suivant l'intelligence. Car, ^oy qu'on puisse faire, estant homme on ne peut Ny vivre comme on doit ny vivre comme on veut. En la terre icy bas il n'habite point d'anges : Or les moins vicieux mentent des loiianges , Qui, sans prendre l'autruy, vivent en bon chrestien , Et sont ceux qu'on peu t dire et saincts et gens de bien ** .
Quand je suis à par moy *', souvent je m'estudie ,
*• De mesme les esprits.]
Sic teneros animot aliéna opprobria sepe Absterrent vitiis. Ex hoc ego sanuf ab illis Perniciem quaecumque ferunt ; mediocribus , et queis Ignoscas . vitiis teneor ; fortassis et istinc Largiter abstulerit longa aetas , liber amicus , Consilium propriom.
Horace , liv. t.
*^ Si m'en sotU-ils restez. Si m'en est-il resté (des vices} qui me pourraient , eiG. ' r*
'* Monosyllabes, à cause de rélision qui se fait dans ce mot dire,
*3 A par mçy]. En mon particulier, à part moff; c^est ainsi quUl faut écrire ; cette correction a été faite dans les éditions qui ont paru depuis i64a. (Voyez la note 18 de la satire suivante.)
Neque enim cnm lectnlus , aut me
Porticus exeepit , desum mihi : rectins hoc est ; Hoc fociens , Tivam melius : sic dulcis amicis Occuiram : hoc quidam non belle : numquid ego illi Imprudens olim faciam simile ? Hœc ego mecum Compressis agito labris : Ubi qnid datur oti , llhido chartis. Hoc est mediocribus illis Ex vitiis unnm.
Horace, Ut. i.
17a SATYRE XII.
(Tant que faire se peut) apris la maladie*^ Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir, J'ouvre les yeux de Famé, et m'efforce de voir Au travers a'un chacun ; de l'esprit je m'escrime, Puis dessus le papier mes caprices je rime, Dedans une satyre, où, d'un oeil doux-amer. Tout le monde s'y voit, et ne s'y sent nommer.
Yojla l'un des péchez où mon ame est encline. On dit que pardonner est une œuvre divine. Celuy m obligera qui voudra m'excuser ; A son ^oust toutestois chacun en peut user. Quant a ceux du mestier, ils ont dequoy s'ébatre : Sans aller sur le pré, nous nous pouvons corobatre. Nous monstrant seulement de la plume ennemis. En ce cas là, du roy les duels sont permis : Et faudra que bien forte ils facent la partie. Si les plus fins d'entr'eux s'en vont sans repartie.
Mais c'est un satyrique, il le faut laisser là. Pour moi j'en suis d'avis, et cognois à cela Qu'ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires , L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires^^.
^ Souvent je m'estudie,., aprèt la maladie,] Expression vicieuse et bait>are, pour dire f étudie la maladie,
*^ C^est un proverbe espagnol : De cosario a cosario no se Uevan que los barrilee : De eorsaire à eorsaire il n*y a que des barils d^eau à prendre.
Qu'eût-il fait ? C'eût été lion contre lion ;
Et le proverbe dit : Corsaires A corsaires ,
L'un l'autre s'attaquant , ne font pas leurs affaires.
La Fontaine. Ut. iv.
Apprenez un mot de Régnier, Notre célèbre devancier :
Corsaires attaquant corsaires , Ne font pas , dit-il , leurs afTaires,
BOILEAC . épigr. XXVII.
SATYRE XIIP.