MACETTE
|a fameuse Macette, à la cour si connue, Qui s'est aux lieux dlionnenr en crédit
[maintenue, Et qui depuis dix ans*, jusqu'en ses der- A soustenu le prix en l'escrime' d'amours ; [niers jours, Lasse en fin de servir au peuple de quintaine^,
* Dans cette satire sont décrits les discours pernicieux que Macette, vieille hypocrite , tient h la maîtresse de Régnier pour la séduire. Ovide a fait une satire sur le même sujet ; c^est la huitième du livre i de ses Amours^ et notre auteur en a imité q[uelques vers. Properce en a fait aussi une , qui est la cinquième du livre iv.
De toutes les satires de Régnier, celle-ci est la mieux versifiée y celle dont les vers sont les plus soutenus, les plus nombreux , enfin les plus naturels et les plus beaux ; d'ailleurs elle est purgée de ces expressions populaires dont Régnier sembloit faire ses délices. En un mot , si Ton juge de cette pièce indépendamment de son sujet , qui n'est ni fort noble, ni fort édifiant, elle doit passer pour la plus belle satire de Régnier ; aussi, quand elle parut, elle fut reçue avec des applaudissements qui alloient à Tadmiration, etpeut^tre eût-elle été capable toute seule de donner h Régnier la grande réputation qu'il conserve encore aujourd'hui parmi nous, et qu'il portera sans doute à la postérité.
* DepiUs dix ans,] Depuis l'&ge de dix ans.
^ EnVescrime d'afnours,] Édition de i645, aux escrimes,
* Quintaine,] Voyez la note 23 de la satire v.
N'estant passe-volant, soldat, nj capitaine , Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans. Qu'elle n'ait desconfit et mis dessus les dents ; Lasse, di-je, et non soûle*, en fin s'est retirée, Et n'a plus autre objet que la voûte etherée. Elle qui n'eust, avant que plorer son délit. Autre ciel pour objet que le ciel de son lict ; A changé de courage®, et confitte en destresse, Imite avec ses pleurs la saincte pécheresse^, Donnant des sainctes loix^ à son affection ; Elle a mis son amour à la dévotion.
Sans art elle sliabille, et simple en contenance, Son teint mortifié preschela continence.
Clereesse* elle fait jà la leçon aux prescheurs*® : Elle lit saiuct Bernard, la Guide des Pécheurs ^S
* Lasse j dis-je, et non eoule.]
Et lassata viris , sed non satiata recesait.
JuvÉNAL . sat. Ti.
^ Courage, cœur, conduite, amour, dans nos vieux auteurs ; aujourd'hui ce mot a une autre signification.
7 La Madeleine.
^ Des sainctes hix,] On n'a commencé èi mettre de saintes loix que dans Tédition de i64a.
^ Clergesse,] Oudin explique fort bien ce mot en espagnol par muger docta, et en italien pardonna saccentey à dotta, {emme savante. Selon Borel, on a dit clergeresse pour sapante, comme on dit clerc pour savant, parce qu'il n'y avoit autrefois que les gens d'église qui étudiassent. (Voyez la note sur le dernier vers de la satire m.)
*^ Prescheurs pour prédicateurs. Villon emploie la même expression.
*^ La Guide des péehews, titre d'an oavrage de Louis de Gre&adei dominicain espagnol.
Les Méditations de la mère Thérèse**,
Sçait que c'est qu'hypostase, avecque syndérese**;
Jour et nuictelle va de convent en convent**,
Visite les saincts lieux, se confesse souvent,
A des cas reservez grandes intelligences ;
Sçait du nom de Jésus toutes les indulgences ** ;
Que valent chapelets, grains bénits enrnez,
Et Tordre du cordon des pères Récollez.
Loin du monde elle fait sa demeure et son giste :
Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau beniste.
En fin c'est un exemple, en ce siècle tortu.
D'amour, de charité, d'honneur et de vertu.
Pour béate par tout le peuple la renomme.
Et la gazette mesme a des-ja dit à Rome,
La voyant aymer Dieu, et la chair maistriser.
îproche*' souvent mes yeux La voyant si changée en un temps si subit. Je creu qu'elle l'estoit d'ame comme d'habit; Que Dieu la retiroit d'une faute si ^ande ; Et disois à par moy** : mal vit qui ne s'amende.
^' Sainte Thérèse, fondatrice de Tordre des carmélites, n^étoit pas encore canonisée ; elle ne le fut qu'en i6a3.
^3 Hyposiase^ terme de théologie ; syndérèsej terme de dévotion.
** Convent.] Cette ancienne manière d'écrire conseryoit son analogie latine de eonventus.
*' Cette dévotion ayoit alors toute la ferveur de la uou* veauté.
>A De léger^ légèrement.
*^ Refrockej récuse.
*^ Et disois à pur moy.] Voyez la note q3 de la satire précédente.
Ja des-ja ^^ toat desyot, contrit et pénitent , J^estois, à son exemjple, esmeu d^en £aire autant : Quand, par arrest du ciel qui hait lliypocrisie, Au logis d'une fille, où j'aj ma fantasie*®. Geste vieille chouette ^^, à pas lents et posez, La parole modeste, et les yeux composez. Entra par révérence, et resserrant la bouche. Timide en son respect , sembloit sainte Nitouche,
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*^ Ja des-Ja,] Je ne connois point d^autre exemple de oette battologie.
^^ Après ce vers, dans la première édition de cette satire, 1613, il y en avoit trois que Tauteur retrancha dansTédition de i6i3 ; les Yolci :
N'ayant pas tout-ft-fait mis fin ft ses vieux tours , La vieille me rendit tesmoin de ses discours. Tapi dans un recoin , et couvert d'une porte , J'entendis son propos , etc.
Dans rédition de i6i3 , Régnier remplaça ces trois vers par dix-neuf autres qui lui parurent nécessaires pour donner une juste étendue et plus de vraisemblance k sa narration. Us commencent par celui-ci :
Cette vieille chouette , etc. ,
et finissent au vers 65 :
Enfin , me tapissant au recoin d'une porte , J'entendis, etc.
FantaisUy pour inclination^ se trouve aussi dans Clément Marot.
** Ceste vieille chouette,] Voyez la note 8 de la satire xii.
*^ D*un doux imaginer.] Ces infinitifs rendus substantif étoient anciennement aussi communs quMIs sont rares aujourd'hui dans notre langue. Je ne pense pas qu'elle ait gagné à les abandonner.
Qu^aymans et bien aymez, en nos doux passe-temps, Nous rendons en amour jaloux les plus contens. Enfin, comme en caquet ce vieux sexe fourmille, De propos en propos, et de fil en es^ille. Se laissant emporter au flus de ses discours, Je pense qu'il falloit que le mal eust son cours. Feignant de m'en aller, d'aguet je me recule. Pour voir à quelle fin tendoit son préambule : Moy, qui voyant son port si plein de saincteté. Pour mourir*', d'aucun mal ne mefeusse doubté. Enfin me tapissant*^ au recoin d'une porte , J'entendy son propos qui fut de cette sorte :
Ma fille. Dieu vous garde*^ et vous vueille bénir ; Si je vous veux du mal, qu'ilme puisse advenir ; Qu'eussiez vous tout le bien dont le ciel vous est chi- L 'ay an t j e n'en seroy plus pauvre ny plus riche : [che*® ; Car n'estant plus du monde au bien je ne pretens. Ou bien si j'en désire, en l'autre je l'attens, D'autre chose icy bas, le bon Dieu je ne prie :
*3 Pour mourir, sorte d^affirmation, de serment. On dit encore aujourd'hui : Que je meure si cela n'est pas»
** Tapissant, du verbe tapir.
Fors me sermoni testem dédit. Illa monebat Talia. Me duplices occuluere fores.
OyiDE, Aff^OfttO» lib. I.
^^ Molière, Ecole des femmes^ acte 11 , scène 5, a imité le discours de Macette. C'est Agnès qui parle :
.... Le lendemain, étant sur notre porter. Une vieille m'aborde , en parlant de la sorte : Mon enfant , le bon Dieu , etc.
*6 Qu'eussiez vous tout le bien,,,]
Tam felix esses , quam formosissima , vellem. Non ego , te facta divite , pauper ero.
Ovide , Amorum lib. i.
A propos , sçavez vous*^ , on dit qu'on vous marie. Je sçay l)ien vostre cas : un homme grand, adroit, Riche, et Dieu sçait s'il a tout ce qu'il vous faudroit. Il vous ayme si fort ! aussi pourquoy, ma fille. Ne vous aimeroit-il ? vous estes si gentille , Si mignonne et si belle, et d'un regard si doux, Que la beauté plus grande est laide auprès de vous. Mais tout ne respond pas au traict de ce visage PJus vermeil qu une rose et plus beau qu'un rivage.
I Vous devriez, estant belle , avoir de beaux habits ,
k Esclater de satin, de perles, de rubis. Le grand regret que j ay ! non pas, à Dieu ne plaise, Que j'en ay' de vous voir*® belle et bien à vostre aise : Mais pour moy je voudroy que vous eussiez au moins Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins ; Que cccy fust de soye et non pas d'estamine. Ma foy les beaux habits servent bien k la mine. On a beau s'agencer et faire les doux yeux , Quand on est bien parée, on en est tousjours mieux : Mais, sans avoir du bien, que sert la renommée ? C'est une vanité confusément semée Dans l'esprit des humains, un mal d'opinion. Un faux germe avorté dans nostre affection.
! Ces vieux contes d'honneiu: dont on repaist les dames,
' Ne sont que des appas pour les débiles âmes. Qui, sans chois de raison, ont le cerveau perclus.
*' A propos, sçave» vout,,,]
Sois , hera , te , mea lux , juveni placoisse beato :
Hœsit, et in vultu constitit usque tuo. Et cur non placeas? nulli tua forma secunda est.
Me miseram ! dignus corpore cultus abest.
Ovide , Amorum lib. i.
^® Que j'en ay' de vovs voir^ abréviation alors usitée en poésie.
L^honneur- est un vieux sainct que Ton ne chomme Il ne sertplus derien,sinon d'un peu**^ d'excuse, [plus. Et de sot entretien pour ceux là qu'on amuse, Ou d'honneste refus quand on ne veut aymer. Il est bon en discours pour se faire estimer : Mais au fonds, c'est abus sans excepter personne. La sage le sçait vendre '° où la sotte le donne. Ma fille, c'est par là qu'il vous en faut avoir.
\ Nos biens, comme nos maux, sont en nostre pouvoir^*.
] Fille qui sçait son monde a saison oportune.
t Chacun est artisan de sa bonne fortune ^^.
I Le mal-heur, par conduite, au bon-heur cédera.
lAydez-vous seulement, et Dieu vous aydera. Combien, pour avoir mis leur honneur en séquestre , Ont elles en velours eschangé leur limestre'*,
^^ D'un peu.] Édition de 16 13 et quelques autres, qu'un peu,
^^ Le sçait vendre,]- Len^t Duft'esnoy propose pour correction :
La Sftge se sait vendre où la sotte se donne. Il n'a pas fait attention que le se rapporte à honneur, et que Ton peut bien dire vendre son honneur. D'ailleurs je me conforme au texte de toutes les éditions de Régnier, qui s'accordent sur ce passage.
3* Les quatorze vers suivants manquent dans Tédition de i6i3, faite pendant la vie de l'auteur, et dans celle de i6a6.
^ Ce mot sentencieux si célèbre a pour son auteur Appius Cœcus, qui avoit dit dans un poème :
Fabrum esse suaa quemque fortnnœ.
Saluste . t» Orat. i ad Cœsarem.
Tite-Live a fait allusion à cette maxime, lib. xxxix, lorsque, parlant de Gaton , il dit : In hoc viro tanta via animi , ingénié fuit , ut qnocnmque loco natus esset , fortunam sibi ipse facturus viderelur. Plaute , tn Trinummo : Nom sapiens quidem Pol ipse flngit fortunam sibi,
3^ Ont elles en velours eschangé leur limestre,] Dans la première édition de cette satire, il y avoit :
Cl A M. l i\Xà JLà k li
Et dans les plus hauts rangs esleyé leurs maris ? Ma fille, c'est ainsi que Ton yità Paris ; Et la vefve, aussi bien^* comme la mariée. Celle est chaste, sans plus, qui n'en est point priée*'. Toutes, au fait^^ d'amour, se chaussent en un poînct ; Et Jeanne que tu vois'', dont on ne parle point.
Ont elles aax atours eschangé le limettre.
OudJn , dans son Dictionnaire etpagnâl, au mot Limitta^ a dit /lu drap du Hmestre, £t dans Je DicUanmaire de Daez, limettre est expliqué par speeie di rûseia, ô panno. Ménage, Dietlonmaire étymologique, nous apprend que ce sont serges drapées, croisées, qui se font à Rouen, et à Dametal, proche de Rouen, et qui se faisoieut aussi autrefois en Espa^pe. Elles se font de fine laine d*Espagne. <x On dit, ajoute-tril, aue les serses de » Limestre ont été ainsi appelées du nom de celui qui en a » fait le premier, ce qui est dit sans preuve. » Rabelais, livre IV, chapitre 6, fait dire à Dindenaud ; a De la toison do » ces moutons seront faits les fins draps de Rouen ; les tousu chets des balles de Limestre, auprès déciles, ne sont que 0 bourre. » Et au livre u , chap. la : « Mais maintenant le » monde est tout détravé de louchctz des balles de Lucestre.» Sur quoi Texact commentateur de Rabelais rapporte Ja conjecture de Ménage wr Limettre, et ajoute que peut-être ce mot Limestre^ comme parle Dindenaud, liv. iv, cfaap. 6 , est une corruption de luceetre^ ceux de sa sorte étant sujets à en commettre de semblables. Et comme le comté do Leicester, en Angleterre, fournit d*excellentes laines, et qu^il se peut qu*à Rouen on les employoit à ces serges du temps de Rabelais, je m^imaginc, dit-il, qucLfifM/rf, et par corruption Lncestrc, pourroit bien être le vrai nom de ces serges.
^ Et la vefve, aussi bien.] Éditions de iHi6, iCi? et iG45 : El austi bien la vefve.
3^ Celle est chaste, sans plusy qui n'en est point prit'e.\
Ludite , fiinno«a> : i*a>ta e«t qiiam nemo miravit.
Ovioi: , Àmorum MU. i.
»« Au fait.] Éditions de if^a, i65a, i6fM, itifi- : Enfuit.
3' Dans les mêmes éditions on lit : Jeanne, que raus PtfjfM, et cette leçon est meilleure.; car Macettc ne tutoie |K>iut ailleurs la personne h, qui elle parle.
SATYllB ^in. 181
Qui fait si doucement là simple et la discrète, Elle n'est pas plus sage^*, ains elle est plus secrète. Elle a plus de respect, non moins de passion. Et cache ses amours sous sa discrétion. Moy mesme^'', croiriez- vous, pour estre plus âgée. Que ma part, comme on dit , en fust desia mangée? Non ma foy, je me sents et dedans et dehors, Et mon bas peut cncor user deux ou trois corps. . Mais chasque âge a son temps. Seloû le drap la robe. Ce qu'un temps on a trop, en Fautrc on le desn^e. Estant jeune, j'ay seu bien user des plaisirs ^^ : Ores** j'ay d'autres soins en semblables désirs. Je veux passer mon temps et couvrir le mystère.
3^ Sage.] Édition de 1613 , ekasU.Ains pour mais est aboU depuis long-temps.
3^ Moy mesme,] Tout ce passage est imité du Roman de la Rose^ vers i3,i36 et suivants, édition de Meou :
Par diex ! si ma plestril encores Ouant je m'i suis bien porpensée , Moult me deletft en ma pensée .
Et me resbaudissent li membre , Quant de mon bon tems me remembre , Et de la jolivete vie , Dont mes cueurs a si grant envie.
Tout me rejùvenist li cors Quant g'i pense et quant ge l'recors ; Tous les biens du monde me fait Quant me suvient de tout le fait ; Qu'au moins aige ma joie eue , Combien qu'il m'aient déceue.
June dame n'est point oiseuse Quant el maine vie joyeuse ; Meismement celé qui pense D'aquerre à faire m dépense.
^^ Plaisirs,] Properee , liv. iv, élégie 5, fait dire à une Maoette de son temps :
Dum vemat sanguis , dum rugis integer annus . Utere ,. ne quis eat liber araore dies.
^* Ores^ pour maintenant, n^est plus d'usage.
l82 SATYRE XIII.
On trouve bien Ja cour*^ dedans un monastère ;
Et après maint essay en fin j'ay reconnu
Qu'un homme comme un antre est un moine tout nu.
Puis, outre le sainct vœu qui sert de couverture.
Ils sont trop obligez au secret de nature,
Et sçavent plus discrets apporter en aymant,
Avecque moins d'esclat, plus de contentement.
C'est pourquoy desguisant les boiiillons de mon ame,
D'un long nabit de cendre envelopant ma flamé.
Je cache mon dessein aux plaisirs adonné.
Le péché que Ton cache est demi pardonné.
La îaute seuUemens ne gist en la deffence**.
Le scandale, l'opprobre*^, est cause de l'offence. * ^
Pourveu qu'on ne le sçache , il n'importe comment.
Qui peut dire que non, ne pèche nullement.
Puis, la bonté du ciel nos offences surpasse.
Pourveu qu'on se confesse, on a tousjours sa grâce.
Il donne quelque chose à nostre passion ,
Et qui jeune n a pas grande dévotion,
Il faut que , pour le monde, à la feindre il s'exerce.
C'est entre les dévots un estrauge commerce.
Un trafic par lequel , au joly temps qui court,
Toute affaire fascheuse est mcile a la cour.
Je sçay bien que vostre âge encore jeune et tendre.
Ne peut, ainsi que moy , ces mystères comprendre :
Mais vous devnez, ma fille, en l'âge où je vous voy,
Estre riche, contente, avoir fort bien dequoy ;
Et pompeuse en habits, fine, accorte et rusée,
*^ On trouve bien la cour , on trouve qu'il vous fait la cour.
*3 En la deffence.] 11 y a qu*en la deffence dans Tédition de 1642, et dans toutes celles qui Font suivie.
** Le scandale, l'opprobre.] Première édition : Le scandale et l'opprobre.
SATYRE XIII. t83
Reluire de joyaux, ainsi qu'une espousée. Il faut faire vertu de la nécessité.
Qui sçait vivre icy bas n'a jamais pauvreté. Puis qu'eUe vous deffend des dorures l'usage, Il faut que les brillants soient en vostre visage ; Que voslre bonne grâce en acquière pour vous. Se voir du bien , ma fille , il n'est rien de si doux. S'enrichir de bonne heure est une grand' sagesse*' . Tout chemin d'acquérir se ferme â la vieillesse, A qui ne reste rien, avec la pauvreté , Que regret espineux d'avoir jadis esté.
Où, lors qu'on a du bien, il n'est si décrépite» Qui ne trouve (en donnant) couvercle à sa marmite. Non, non, faites l'amour, et vendez aux amans Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens. C'est gloire, et non pas honte, en ceste douce peine. Des acquests de son lict accroistre son domaine. Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces appas : Vous mesme vendez vous, mais ne vous livrez pas. Conservez vous l'esprit, gardez vostre franchise ; Prenez tout, s'il se peut, ne soyez jamais prise. Celle qui par amoui* s'engage en ces mal-heurs. Pour un petit plaisir a cent mille douleurs. Puis, un honmie au desduit ne vous peut satisfaire ; Et quand, plus vigoureux , il le pourroit bien faire , 11 faut tondre sur tout, et changer à l'instant. L'envie en est bien moindre, et le gain plus contant*^ . Sur tout soyez de vous la maistresse et la dame. Faites, s'il est possible, un miroir de vostre ame , Qui reçoit tousobjects, et tout contant les pert :
^^ Ceci est encore imité d'un passage du Roman de la Rose, qui suit celui que j'ai cité plus baut.
*^ Contant^ lisez comptant.
l84 SATYRE XIII.
Fuyez ce aui tous nuit, ajmez ce qui vous sert. Faites probt de tout, et mesme de vos pertes ; A prendre sagement ayez les mains ouvertes , Ne faites, s^il se peut, jamais présent ny don, Si ce n'est d'un diabot*^ pour avoir un gardon. Par fois on peut donner pour les galands attraire. A CCS petits présents je ne suis pas contraire : Pourveu que ce ne soit que pour les amorcer. Les fines, en donnant, se doivent efforcer A faire que Tesprit et que la genûUesse Face estimer les dons, et non pas la richesse. Pour vous, estimez plus qui plus vous donnera. Vous gouYiernant aânsi^ Dieu vous assistera. Au reste , n^espargnez ny Gaultier ny Garguille **. Qui se trouvera pris, je vous pri' qu on Testrille. Il n'est que d'en avoir : le bien est tousjours bien, Et ne vous doit chaloir** ny de qui, ny combien. Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne, Que le gain a bon goust , de quelque endroit qu'il Estimez vos amans selon le revenu : [vienne "°.
^7 Chabot , petit poissou d*eau douce à grosse tête plate , fort peu estimé; le gardon est , au contraire, recherché des gourmets.
*^ N*épargnez ni les uns ni les autres.
Gaultier et Garguille étoient deux bouffons qui jouoient dans Tes farces ayant que le théâtre françois se fût perfectionné. Leurs noms ont passé en proverbe, pour signifier des personnes méprisables et sans distinction. L^auteur du Moyen de parvenir a dit au même sens : Venez^ mes arou, mais ne m'amenez ni Gaultier ni Guillaume. Mais cette façon de parler est encore plus ancienne: car on trouve Gaultier et Garguille dans le premier des contes imprimés sous le nom de Bonaventure des Periers, dont la permission d'imprimer est de Tan iSôy : Ries êeulemenif et ne vous chaille si ee fut Gaultiery ou si ce fut Garguille.
*^ Chaloir^ vieux mot, inquiéter , embarrasser.
^ C'est un mot de Vespasien.
SATYRE XIII. l85
Qui donnera le plus qu'il soit le mieux yenti. Laissez la mine k part, prenez garde à la somme ^^. Riche vilain vaut mieux que pauvre gentil-homme. Je ne juge, pour moj, les gens sur ce qu'ils sont. Mais selon lé profit et le bien qu'ils me font. . Quand Targent est meslé Ton ne peut reconnoîstre Celuy du serviteur d'avec celuy du maistre. L'argent d'un cordon-bleu n'est pas d'autre façon Que celui d'un fiipier ou d'un aide à maçon. Que le plus et le moins y mette différence. Et tienne seullement la partie en souffrance , Que vous restablirez du jour au lendemain ; Et tousjours retenez le bon bout à la main , De crainte que le temps ne destruise l'affaire. Il faut suivre de près le bien que Ton diffère , Et ne le différer qu'entant que l'on le peut , Ou se puisse aisément restablir quand on veut^^.
....... Lncri bonas est odor ex re
Quolibet.
JUVÉNAL , sat. XIV.
Les commentateurs de Javénal font remonter ce mot jusqu'il Ennius, et même jusqu'à Euripide.
Dteii d'amour peut beaucoup , mais monnoie est plus forte : L'argent est toujours bon , de quelque part qu'il sorte.
Espadon satirique, sat. i.
^^ Laissez la mine à part, prenez garde à la somme.]
Aurum speetato , non qus» manus afferat aurttm.
Versibus auditis , quid nisi verba feres ? Qui versus , co» dederit nec munera vestis ,
Ipsius tibi fit surda sine arte lyra.
Properce . liv. iv.
L'on n'y regarde phu ; soit sot ou gentilhomme , Massette de Rflfpaier, on prend garde à la somme.
Espadon satirique, sat. i.
^* Le sens de ces deux vers est embarrassé , c'est pourquoi réditionde i64t< les a ainsi corrigés :
l86 SATYRE XIII.
Tous ces beaux suffisans, dont la cour est semée^ Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée. Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton : Mais quand il faut payer, au diantre le teuton ; Et faisant des mourans^',*et de Tame saisie, Ils crojent qu*on leur doit pour rien la courtoisie. Mais c'est pour leur beau nez. Le puits n'est pas
[commun :
Si Ten avois un cent, ils n'en anroient pas un.
Et ce poè'te croté^^, avec sa nune austère, Vous dinez à le voir que c'est un secrétaire. Il va mélancbolique et les yeux abaissez, Comme un sire qui plaint ses parens trespassez. Mais Dieu sçait, c'est un bomme aussi bien que les
[autres.
Jamais on ne luy voit aux mains des patenostres. Il hante en mauvais lieux : gardez-vous de cela; Non, si j'estoy de vous*, je le planteroy là. Et bien, il parle livre ^^, il a le mot pour rire :
Et ne le différer qu'entant que l'on le peut Aisément restabljr anui tosi fn'oa le reuL
Ce changement a été adopté par toutes les éditions soivantes, excepté celle de 1645, quia gàtélesens,cnnieUant:
Et ne le différant qu'entant que l'on le peut , On se paisse aisément restablir quand on veut.
Bs rai mis mourants au lieu de moiiraa/f , qui étoit dans toutes les éditions, et qui ne signifioit rien. Cette correction est de Brossette.
*^ Ce poite crotté , c'est Régnier lui-même.
Ecce , quid iste luus , pr»ter nova earaiina Taies Donat ? amatoris raillia mulia legea.
Ovide, i4«tff8M lib. 1.
^^ Il parle livre, il parle de livres, il parle savamment. Editions de 1616 et 1617 : £/ kie», il parle libre ; nianvaisa leçon, qui a sans doute inspiré à celui qui a donné réditioD
Mais au reste, après tout, c'est un homme à satyre. Vous croiriez à le voir qu'il vous deust^® adorer. Gardez, il ne fiaut rien pour vous des-honorer. Ces hommes mesdisans ont le feu sous la lèvre, Ils sontmatelineurs*^, prompts à prendre la chèvre, Et tournent leurs humeurs en bizarres** façons ; Puis ils ne donnent rien si ce n'est des chansons. Mais, non, ma fille, non : qui veut vivre à son aise. Il ne faut simplement un amy qui vous plaise , Mais qui puisse au plaisir joindre l'utilité. En amours, autrement , c'est imbécilité.
Qui le fait à crédit n'a pas grande resource '^^ : On y fait des amis, mais peu d'argent en bourse. Prenez moy ces abbez , ces fils de financiers, ■
Dont, depuis cinquante ans*^, les pères usuriers, , Volans à toutes mains, ont mis en leur famille Plus d'argent que le roy n'en a dans la Bastille**.
de i64a de mettre : // parle librement; et cette prétendue correction a été suivie dans toutes les éditions qui sont venues depuis (Voyez la note i4 sur la satire vu).
*^ Deust] Dans l'édition de 1643 on lit : veut; mais ce changement affoiblit Texpression.
*^ On prononçoit , et même on écriroit mateUneuê^ mot formé de Matelin^ dit par corruption de Maturin, saint auquel, par allusion h. matto, Ton a coutume de vouer les fous.
58 Bizarres.] Édition de i6ia, bijarres,
^^ Resource.] On n'a commencé à mettre ressource que dans rédition de 1 64a.
®o Depuis cinquante ans.] Ce ne fut que sous le règne de Henri II que Catherine de Médicis attira & la cour des banquiers italiens qui administrèrent les finances.
®* Un auteur contemporain de Régnier nous apprend que le trésor, des rois de France a été gardé tantôt au Temple , puis au Louvre, après dans une tour près de la chambre du trésor, en la cour du Palais, et à présent (1611) il est gardé,
l8d SATYRE XIII.
C'est là aue vostre main peut faire de beaux coups. Je sçay de ces sens là qui languissent pour tous : Car estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites. Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites ; Et les traits de vos yeux haut et bas ^slancez, Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez. Tel s'en vient plaindre à moy qui n^ose le vous dire : Et tel vous rit de jour, qui toute nuict souspire , Et se plaint de son mal, d'autant plus véhément. Que vos yeux sans dessein le font innocemment. En amour l'innocence est un sçavant mistere, Pourveu que ce ne soit une innocence austère. Mais qui sçache par art, donnant vie et trespas. Feindre avecques douceur qu'elle ne le sçait pas**. Il faut aider ainsi la beauté naturelle. L^innocence autrement est vertu criminelle : Avec elle il nous faut et blesser et garir,
dit-il, daus la Bastille Saint^Antoine. Mibaumoiit, Mémoire sur les cour* et Justices estant dans l'enclos du Palais , chapitre des Trésoriers de France . page 5o8. Henri IV aToit sept millions d'or dans la Bastille en 1604. Mémoires de Sully ^ partie Il , chap. 39. Et en 1610, qui est Tannée en laquelle ce grand roi mourut , il aToit , disent les Mémoires de Sallf , « Quinte millions huit cent soixante et dix mille livres d'argent comptant dans les chambres Toûtées, coffres et caques, étant en la Bastille , outre dix millions qu'on en avoit tirés pour bailler au trésorier de Tépargne. » Partie it, chap. 5i, p. m. 374*
Ob rare écrÎTun eommf» toi I)«!Troil enrichir m ftinille D'tuuat d'argent qua le frn roi En avoit mis dans la Bastille.
MaY!(ARO , épigruBme ft Malberl»e.
^* Feindre avecques douceur qu'elle ne le sait fct.]
Ënibuit . decel alba qiUdem pudof ora : aed ista . Si simules , prodasi ; varus obeaaa sulet.
OriDB.iliMfaM lib. I.
SATYRE XIII. l8(>
Et parmy les plaisirs faire vivre et mourir. Formez vous des desseins dignes de vos mérites. Toutes basses amours sont pour vous trop petites. Ayez dessein aux dieux : pour de moindres beautez, Ils ont laissé jadis les deux des-habitez.
Durant tous ces discours , Dieu sçait l'impatience ! Mais comme elle a tousjours Foeil à la deffiance, Tournant deçà delà, vers la porte où j estois , Elle vist en sursaut comme je l'escoutois. Elle trousse bagage , et faisant la gentille : Je vous verray demain ; à Dieu, bon soir, ma fille.
Ha vieille, dy-je lors, qu'en mon cœur je maudis, Est-ce là le chemin pour gaigner paradis? Dieu te doint pour guerdon ^* de tes œuvres si sainctes , Que soient avant ta mort tes prunelles esteintes , Ta maison descouverte, et sans feu tout l'hy ver, Avecque tes voisins jour et nuict estriver** ; Et traîner sans confort*^*, triste et désespérée, Une pauvre vieillesse, et toujours altérée*^.
^3 Guerdon^ récompense. Mot souvent employé par nos vieux auteurs.
** On prononce élriver. Disputer, être en querelle, en procès. L'adjectif tribax, dont Sidonius a faille superlatif /r^bacissimus pour iribamsimus, très rusé, chicaneur, suppose le Verbe latin barbare tribare , d'oii se dérive étriver,
^^ Confort , consolation , soutien , soulagement.
^^ L'ivrognerie est un vice qu'on reproche ordinairement aux vieilles qu'on veut injurier. Ovide termine ainsi son élégie contre la vieille Dypsas :
Vox erat in cursu , cum me mea prodidit umbra :
At nostrsQ vis se continuere manus , Quin albamVaramque comam , lacrymosaqac vino
Luiiiijia , rugos^s distraherentque gênas. , Di tibi dent nudosque lares , inopemque senectam ,
Et loDgas hyemes , perpetuamque sitim.
Vieille , qui n'as onc ploré tes péchez , De tes yeux noirs de vin trop empeschez.
Rabelais , épttre à la vieille.
igo SATYRE ILIV.
^ay pris , cent et cent fob la lanterne en b
[main*.
Cherchant en plein midy , parmy le genre
[humain,
Un homme qui fut homme et de £ait et de mine, Et qui pût des vertus passer par Tétamine. Il n est coin et recoin que je n'aye tenté,
JC croy uu a uiuu avis luui. ±c uxuuu.ci xauuic.
Qu'il a la teste vuide et sens dessus dessous ,
Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus fous;
C'est de notre folie un plaisant stratagesme.
Se flattant de juger les autres par soy-mesme.
Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau, Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau : Peut-être ainsi trompé que faussement je juge ;
* Cette satire parut pour la première fois dans Tédition de i6i3 , avec les trois suivantes. Le dessein de Tauteur est de faire voir dans celle-ci que tous les hommes sont fous, et qu'en agissant contre la raison , ils ne laissent pas d'agir suivant leur raison. De là , par Targument des contraires , il Itrend occasion de louer un grand ministre d'état , qu'il ne nomme point, quoi qu'il lui adresse directement son discours. C'étoit apparemmeut le duc de Sully , Maximilien de Bétliune.
^ C'est ce quefaisoitDiogèue, fameux philosophe d'Athènes.
Toutefois, si les fous ont leur sens pour refuge^ Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autrui : Puis j^en sçay pour le moins autant ou plus cnie lui.
Voilà fort bien parlé si Ton me vouloit crou:e. Sotte présomption, vous m'enyvrez sans boire l Mais après, en cherchant, avoir autant couru, . Qu'aux avents de Noël fait le moine bourru*, Pour retrouver un homme envers qui la satyre, Sans flater ne trouva que mordre et que reaire. Qui sçust d un choix prudent toute chose éplucher. Ma foy, si ce n'est vous. Je n'en veux plus chercher. Or ce n'est point pour être élevé de fortune : Aux sages, comme aux fous , c'est chose assez com-
[mune ; Elle avance un chacun sans raison et sans choix : Les fous sont aux échets les plus proches des rois^:
Aussi mon jugement sur cela ne se fonde. Au compas des candeurs je ne juge le monde ; L'éclat de ces clinquans ne m'ébloiiit les yeux. Pour être dans le ciel je n'estime les dieux , Mais pour s'y maintenir et gouverner de sorte Que ce tout en devoir règlement se comporte, Et que leur providence également conduit Tout ce que le soleil en la terre produit. Des hommes tout ainsi je ne puis reconnoistre Les grands, mais bien ceux4a qui méritent de l'être,
^ Qu'aux aventi de Noël fait le moine bourru.} Voyez la note 56 sur la satire xi.
* Ce vers est cité dans le Ménagiana de la Monnoye, t. m, p. i83, oii Ton fait dire à Ménage : aPoëta regius, en bon françois , signifie le fou du roi. » De la Monnoye ajoute : « A ce compte , Faustus Andrelinus , qui prenoit tout ensemble la qualité de poe(U regius et de reginens , étoit le fou du roi et de la reine, d
ign SATYRE XIT.
Et de qui le mérite indomptable en vertu,
Force les acddens et n^est point abbattu.
Non plus que de farceurs je n'en puis faire conte ;
Ainsi que Vun descend , on voit que Tautre monte ,
Selon ou plus ou moins que dure le rooUet ^,
Et rhabit fait sans plus le maître ou le vallet.
De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue :
Âujourd'huj gros, enflez sur le haut de la roue,
Ils font un personnage, et demain renversez :
Chacun les met au rang des péchez e£fàcez.
La. faveur est bizarre, a traitter indocile.
Sans arrêt , inconstante , et dliumeur difficile ;
Avec discrétion il la faut caresser * ;
L'un la perd bien souvent pour la trop embrasser,
Ou pour s'y fier trop, Vautre par insolence ,
Ou pour avoir trop peu ou trop de violence.
Ou pour se la promettre ou se la dénier :
Enun c'est un caprice étrange à manier.
Son amour est fragile et se rompt comme un verre^t
Et fait aux plus matois donner du nez en terre.
Pour moi , je n'ai point veu, parmytantd'avanccz, Soit de ces tems ici , soit des siècles passez ,
B Roollet, On dit aujoardliui le rôle d'un comédien» ^ Martial a dit :
Fortnnam rcYerenter hab«.
7 Son amour est fragile et ee rompt comme un verre,]
Fortun» vitre» est : tam cum splendet. fran^iuir.
PUBLIVB MlMCS.
Mtik leur frloirt tombe par terre ; Kt romme elle ■ l'érltt du verre , Klle en « 1» fragilité.
GuDEAi:, ode i Loui» Xlll.
O.» vers ont été pillés par Corneille dans set stances de
Polyeuçtc.
SATTRB XtT. f^S
Homme * que la fortune ait tasché d'introdaire « Qui durant le bon vent ait sçu se bien conduire» •' Or d'être ciniquante ans aux honneurs esleyé^ Des grands et des petits dign^neat aprouTé^ ' £t de sa vertu propre aux malheurs ùire dl>stade : Je n'ay point veu de sots avoir fait ce Biira«dé. Âussy , pour discerner le bien d'avec le mol *\ Voir tout , oonnottre tout ^ d'un œil tatBqwuééffl : Manier dextrement les desseins de nos piînces, Répondre à tant de gens d^ diverses provincSv : ^ ; Estre des étrangers pour orack tenu ^ > Prévoir tout accident avant (ju'étre -avenu; Détourner par prudence une mauvaise affaire r Ce n'est pas chose aisée , ou trop facile k feûre. « * Voila comme on conserve avec le jugement ** Ce qu'un autre dissipe et perd imprudement. Quand on se brûle au feu que soi-même on attise , Ce n'est point accident , mais c'est une sottise. Nous sommes du bonheur de noos-méme artisans, Et fabriquons nos jours ou faschenx ou plaisans. La fortune est à nous , et n'est mauvaise ou bonne Que selon qu'on la forme ou bien qu'on se la donne. A ce point le malheur, ami , comme ennemi ^^,
^ II eût été plus régulier de dire : D'homme^ je n'aipomt w d'homme,
^ Ceci ne peut guère convenir qu*au duc de Sully, lequel, étant né en lôôg , s'étoit attaché dès sa jeunesse à Henri de . Bourbon, alors roi de Navarre, et ensuite roi de France, qui rhonora de sa confiance la plus intime, et le combla de biens et d'honneurs.
^° Et le bien et le] mal.] Dans l'édition de i64a et dans les éditions suivantes , on a mis : le bien d'avec le mal,
** Avec le jugement.] L'édition de i64a et les suivantes, avecque jugement.
** On n'a jamais dit que le malheur fût ami; il a toujours
104 8ATTBE XIY.
Troinraut au bord d*im puits an enfant endormi , . En risque d*y tomber, à son aide s'avance , En lui parlant ainsi , le réveille et le ta&ce : Sus , badin , leves-vous ; si vous tombiez dedans , De douleur vos parens, comme vous imprudens , Croyans en leur esprit que de tout je dispose , Diroienl en me Uâniant que j'en serois la cause.
Ainsi nous séduisant d'une £ausse couleur, Souvent nous imputons nos fautes au malheur, Qui a*ea peut mais. Mais quoi ! l'on le prend i partie, >. Et chacun de son tort cherche la garentie; Et nous pensons bien fins , soit véritable , ou faux, Qttiiid nous, pouvons couvrir d'excuses nos défauts : Mais ainsi qu aux petits, aux plus grands personnages Sondez tout jusqu an fond : ks fous ne sont passages.
Or cVst un grand chemin jadis assez frayé , Qui des rimeurs françois ne uit onc essayé " : Suivant les pas d'Horace , entrant en la carrière , Je trouve des humeurs de diverse manière. Qui me pourroient donner sujet de me moquer : Mais qu est-il de besoin de les aller choquer? Chacun, ainsi que moi, sa raison fortifie , Et se forme à son goût une philosophie ;
signifié la manvaise fortune. L*aateiir pouvoU mettre , l'heur^ le dettin^ Ut fortune, qui se prennent ou en bonne ou en mauvaise part, suiyant \en épithètes qui les déterminent. La Fontaine s'est emparé de ce sujet dans la fable intitulée la FêTttme et le jeune enfienU.
^* Le discours préliminaire de cette édition donne un démenti formel à cette assertion de Régnier; et ce sont probablement ces vers qui ont fait avancer à plusieurs de nos biographes que Régnier étoit notre plus ancien satirique. Cependant on pourroit au moins conclure de ces deux vers que les poètes satiriques qui Tout précédé étoient fort peu connus . de sou temps.
Ils ont droit eu leur cause *^, et de la contester Je ne suis chicaneur, et n'ayme à disputa*.
Gallet^^ a sa raison, et qui croira son dire, Le hazard pour le moins luy promet nn empire ; Toutefois , au contraire , étant léger et net , N ayant que Vesperance et trois dez an cornet , Comme sur un bon fond de rente et de receptes '®, * Dessus sept ou quatorze il assigne ses dettes^,
** Eh leur cause.] Édition de i64a , i659 et 1667, de leur cause,
^^ Gallet , fameux joueur de dés , vivoit du temps de Régnier. Sur la foi de la tradition et de Ménage dans ses Ori^ gines , les commentateurs de Boileau ont dit que Gallet fit bâtir Thôtel de Sully, et qu'il le perdit au jeu. C'est le duc de Sully, surintendant des finances sous Henri lY, qui avoît fait bâtir Tbôtel qui porte son nom. Il est rrai que Gailet ayoit une maison tout auprès, dans laquelle étoit un cabaret qu'on appeloit aussi Vhôtel de Sully, et Gallet la tendit pour payer ses créanciers. C'est ce qui a causé Terreur que je signale , et dans laquelle je suis tombé moi-même. On trouve encore le nom de Gallet dans les vers d'un ballet intitulé le Sérieux et le grotesque, dansé par Louis XIII en 1627. C'est dans un récit jM^ur les Falotiers deRsuen.
Là , ceux qui prêtent le collet
Aux chanceft que Uvre Gallet , Après quelques faveurs , souffrent mille disgrâces;
Et ne rencontrent volontiers
Que l'hôpital , dont les portiers Ce sont les dlgolis , les taupes et les Maces.
^^ Ou de receptes.] Édition de i64t> et suivantes, et de rcceptes.
^^ Au jeu de la cbance, ou des trois dés, les cbances les plus difficiles à amener, ou qui viennent plus rarement, sont celles de sept ex de quatorze; et quand le joueur emprunte de l'argent pour jouer, il assigne la dette à en payer une certaine partie toutes les fois qu'il lui viendra sept ou quatorze, Boileau a désigné ce jeu, satire iv, vers 75 :
Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept. Voit sa vie bu sa noft sortir de son cornet.
196 SATYRE XtV*
Et trouve sur cela qui lui fournit dequoy ^^, Ils ont une raison qui n^est raison pour moy ^', Que je ne puis comprendre, et qui bien rexamine : Est-ce Tice ou vertu qui leur foreur dominé? L*un alléché d'espoir de gagner vingt pour cent, Ferme Fœil à sa perte, et librement consent Que Tautre le dépouille et ses meubles engage*® ; Même, s'il est besoin, baille son héritage.
Or le plus sot d'entr'eux ** , je m'en rajporte à luy, Pour Tun il perd son bien, l'autre celuy d'autnij. Pourtant c'est un traffic qui suit toujours sa route ,
Reguier fait ici la peinture de deux fous : dhin joueur, qui croit s'enrictiir au jeu, et d^uu usurier qui lui prête Tolontiers de grosses sommes pour jouer, parce qu*il en tire tingt pour cent d'intérêt. La raison du joueur consiste dans Pesi^ranee de gagner; la raison de Tusurier dans le profit immense qn*il tire de son argent.
*^ Et trouve iwr cela qui lui fournit dequoy,] G*e8t-ii-dire, et trouve sur cela (un usurier) qui lui fournit de quoy (vivre). Le poète condamne et la raison du joueur, et la raison de Tusarier. Ils ont une raison qui n'est raison pour j«i. Il ne peut comprendre leur conduite ; mais , quoiqull la traite de fii— reur, il ne sait néanmoins si , à cause de la bonne foi réciproque qu'il y reconuott, il la doit appeler vice ou vertu.
^'^ Ils ont une raison qui n*est raison pour mny.]
Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi.
Corneille ^leCid, act. 11. v
^^ C'est l'usurier qui engage ses meubles , et même ses fonds, pour trouver l'argent qu'il prête au joueur.
** C'est encore l'usurier, parce qu'il perd véritablement fton bien, au lieu que le joueur ne perd que celui d'autrui.
Insanit veteres statuas Damasippus emendo. Integer est animi Damasippi creditor? esto. Accipe quod numquam reddas mihi , si tibi dicam : Tune insanus eris, si acceperis?
Horace , il?. 11.
Oii, bien moins qu'à la place, onafait banqueroute '* ; Et qui dans le brelan^^ se maintient bravement, N'en déplaise aux arrêts de nostre parlement'^. Pensez-yous, sans avoir ses raisons toutes prêtes, Que le sieur de Provins persiste en ses requêtes. Et qu'il ait, sans espoir d'être mieux k la court, A son long balandran changé son manteau court ^^ : Bien que, depuis vingt ans, sa grimace importune Ait k sa défaveur obstiné la fortune ?
Il n'est pas le Cousin ^^, qui n'ait quelque raison.
*' Ce commerce, d*usurier à joueur, ne laisse pa» de subsister, entre les parties, plus inyiolablement ((ue celui qui se fait à la place entre marchands. On a tu bien des joueurs se ruiner, mais on en Toit peu qui fassent banqueroute pour les. dettes du jeu ; oe sont même , entre joueurs, éetiea i^het»neùr, et priYilégiées sur toutes les autres.
^^ On lit brelan dans la première édition de cette satire , i6i3 , et c'est ainsi qu'il est dans Nicot, imprimé en &606. Les éditions de 1616 et 1617 portent barlan, mot que je n'ai point vu ailleurs. Il y a berlan dans toutes les éditions suivantes ; mais l'on ne dit plus que^r^a», qui s'entend ici de ces académies où l'on s'assemble pour jouer aux cak*tes tt aux dés.
^^ Peu de temps avant que Régnier publiât cette satire , le roi Louis XIII avoit donné deux déclarations portant défenses de tenir brelans : l'une du 3o mai 1611, vérifiée au parlement le a5 juin suivant, et l'autre du 30 décembre i6i;i, aussi vérifiée le a4 janvier i6i3. Le i3 juin 1614, lo parlement rendit encore uu arrêt solennel pour réitérer les défenses de tenir des brelans et académies.
*^ Le sieur de Provins, pour se donner l'air d'un homme d'épée, avoit changé son manteau court en un long balandran, tel que les gens de guerre en portoient : car le balandran étoit une espèce de manteau ou de surtout, fioileaa, en citant cet endroit dans son discours sur la satire, a pr|s le sens de Régnier à rebours.
'^ Le Cousin Ji Antre fou , ainsi nommé parce ^ue, parkBt d'Henri IV, il disoit le roi mon eouoin; en quoi il ressemblait
ig^ SATYRE XIV.
De peur de réparer, il laisse sa maison :
Que son lit ne défonce, il dort dessus la dure ;
Et n'a, crainte du ckaud, que Fair pour couvertare ;
Ne se pouvant munir encontre tant de maux,
Dont rair intemperé fait guerre aux animaux,
Comme le chaud, le froid, les fiîmas et la pluye,
Mil autres accidens'^, bourreaux de nôtre vie,
Luj, selon sa raison, sous eux il s'est soumis,
Et, forçant la nature, il les a pour amis.
Il n'est point enrumé pour dormir snr la terre ;
Son poulmon enflamé ne tousse le caterre ;
Il ne craint ny les dents ny les défluxions.
Et son corps a, tout sain, libres ses fonctions.
En tout indiffèrent, tout est à son usage.
On dira qu il est fou, je croi qu'il n'est pas sage.
Que Diogene aussi fust un fou de tout point.
C'est ce que le Cousin comme moy ne croit point.
Ainsi cette raison est une étrange bête ,
On l'a bonne, selon qu''on a bonne la tête,
Qu'on imagine bien au sens comme de l'œil.
Pour grain ne prenant paille , ou Pans [K>iir CoHl)ei|.
Or suivant ma raison et mon intelligence. Mettant tout en avant et soin et diligence. Et criblant mes raisons pour en faire un bon chois. Vous êtes à mon gré l'homme que je cherchois.
à Triboulet, qui cousinoit François I«% comme on foit p. «la du Recueil des plaisantes noutelles , imprimé à Lyon , Tan i555.
*Y MU autres auidens.] Tontes les éditions portent , Ei mil autres aeeidens; mais ce demi fers a une syllabe de trop : c^est pourquoi, dans Téditiou de 164^ et dans les trois suivantes, on a mis : Et mille autre aeeidens^ pour conserver la mesure du vers aux dépens des règles de la grammaire. La syllabe et étant ici de trop, il est tisible qu'il fout lire : Wilte autres aeeidens^ ou plutAt ml, comme Tauteur Tavoit écrit.
SATYRE XIY. 199
Afin donc qa^en discours le temps je ne oonsomnie^ Ou TOUS êtes le mien , ou je ne veux point dlMimne. Qu^un chacun en ait un ainsy qu^ lui plaint. RozettC) nous verrons qui s^en repentira*** Un chacun en son sens selon son choix abonde. Or m^ayant mis en goût des hommes et dn mcnkle. Réduisant brusquement le tout en son entier, Encor faut-il finir par un tour du métier **.
On dit que Jupiter , roy des dieux et des hommes, Se promenant un jour en la terre où nous sommes, ReceUt en amitié deux hommes apparens, Tous deux d'âge pareils, mais de mœurs difimns^. L W ayoit nom Minos, Vautre ayoit nom Tantale : Il les élève au ciel, et d^abord leur étale, Parmy les bons propos, les grâces et les m. Tout ce que la faveiu* diépart aux layons : Us mangeoient à sa table, avaloient Tambroisie'*,
** Voyez la note 16 sur la huitième satire.
** Par on trait de satire. Cela (aiteompmdre qoê lafiible allégorique qa\ soit, de Minos et de Ti^itale. indiqooit deai personnes de la cour, dont celle qnl est dégalsée soos le nom de Minos étoit sans doote le sa|i ministre à qai Régnier adresse cette satire.
^ De mœurs differmu,] i^b^ énmmmn HffUrtm.
** £'Mi»rvlti#, mets ezqiiis,qni,seUm les aadens, étoit la nonrritnre de leon diesx. Régnier semble iei prendre Tambroisie pour nne liquemr. Atbénée produit deux pftMiages, Fan de Sapbo , Tantre d'Aaaxaadrlde , par ob il parMt que Fambroisie est prise pour la iMteon dea dlem. Alrman eut cité an aième endroit tOMhiAt le meetar prin pour lear Tiande; d*o(i il s^ensnlTroit «e FambroWa Mrott leor breo' Tage. Àosei Muret, sur le llsiène lennet éfjjitu l** dsf iMdin de AiMard , dit que le neetar il " nent run pour Fantra par les distingué fort m
)00 8ATTKB XIT.
Et des plaisirs du ciel soùloient leur fantaisie. Ils étoient comme chefs de sm conseil privé ; Et rien n'étoit bien fait qu'ils n'eussent approuvé. Minos eut bon esprit, prudent, accort et sage'*. Et sçut jusqu'à la fin jouer son personnage : L'autre fut un langard^', révélant les secrets Du ciel et de son maître aux hommes indiscrets. L*un, avecque prudence, au ciel s'impatronise ; Et 1 autre en fut chassé comme un péteux d'église'^.
** Pour oenfirmer le parallèle de Minos et du duc de Sully, on peut mettre ici ce que dit Moréri, que ce seigneur mourut ê9ûc Véhge 4*uoir été h<m gaUiihomme , sage , discret , et trèê anei à tenir ce qu*it utoit promiê ; éloge qui lui aToit été donné par Henri IV dus une lettre que ce roi lui écriToit de sa main le lo arril i6o3. Mémoireê de Snlly , part, ii , chap. i5 , p. «43*
^ Lflafcrtf 9 bâtard y grand parleur. Expression employée par Clément Marot*
Qunit «^«M in aaais , et poma fugacia eaput Tlutilu : hoc illi gnrrula lingoa dédit.
Otide.
Sie iNt nediit Udti Tolgator in nndit.
Ovide . Ut. lu des Amours,
^ Et Vmirê en fnt ekeué comme nn peteus d^églite,]
Si.dirie, oettedamaEliae, Cttaune de Trait petenn d'église , Lm eÀt chassés de son état.
ScAREOM. Vir§Uetrapeoti, Ut. r.
SATYRE XV. aoi
uy,j'csciy rarement*, et me plais de le faire,
Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,
I Mais si^tot que je prens la plume à ce dessein,
'Je croy prendre en galère une rame en la
Je sens au second vers que la muse me dicte , [main ; ^Que contre sa fureur ma raison se dépite '. Or si par fois j'escry, suivant mon ascendant ,
Je vous jure , encor est-ce à mon corps défendant.
L^astre qui de naissance à la muse me lie ,
Me fait rompre la tête après cette folie,
Que j'e reconnois bien : mais pourtant, malgré moi.
Il faut que mon humeur fasse joag à sa loy ;
Que je demande en moi ce que je me dénie,
*■ L^ttt«w ti plaint de là verve poétique qui le contraint k faire dee vert malgré lui , toutes les fois qu'elle s'empare de son esprit; mais il ajoute que son humeur liinre, et incapable du moindre déguisement, Toblige aussi à dire la vérité avec franchise, k rendre justice au mérite, à blâmer le vice et h louer la vertu.
* ùu$y feHfif raremenu]
Siè ntfg toribit • ut toto non ^ater «nno HmahmtÊfk poMM.
. . Horace . Uy. u.
' ' Que eawir^ #• fiwew ma ruiêcn se d4pite.] Dans toutes les éditions (raUeiaivfiièeédé' celle de i64ft9 on lisoit : Et «mtre , etc. Le%j|oéles un peu exacts n^ap|àrOuverout pas cette rime dietif wfUei peal-etre étoi^Ie d'usage alors.
aoi SATTRE XT.
De mon ame et du ciel, étrange tyrannie ! Kt qui pis est, ce mal, qui m'afflige au mourir, S'ohstiuc au récipcz *, et ne se veut çuerir; Plus on drogue ce mal, et tant plus il s'empire, 11 n'est point d ellébore assez en Anticyre ^; Hcvescnc à mes raisons, il se rend plus mutin ; El ma philosophie Y |>erd tout son latin.
Au coutrairc, il m en fasche, et m'cu depiaît si fort, Que durant mon accez je youdrois être mort : (lar lors qu'on me regarde, et qu'on méjuge un poëtet Et qui par conséquent a la tête mal-faite, Confus en mon esprit, je suis plus désolé, Que si j'étois maraut, ou ladre ou Ycrolé.
Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frénésie. Qu'il se réglât selon les lieux moins importans, Ou qu'il fist choix des joui's, des hommes ou du tea^
* S*ohstine aux réeipej.] Aux remèdes, anx ordonnances dtf médecins, qui commencent par le mot latin redpe ([vrenez), ou seulement R par abréviation. Clément Marot , en donnant un remède contre la peste , dit :
Recinc , aiûft sur un banc , JDe Méance le bon Jambon , Avec la pinte de Yin blanc , Ou de clairet , mais qu'il soit boa.
^ Il n*est point é'ellehcre osiez en An/ûyre.] Les premières éditions portent elebore^ Aniiciret manvaise orthographe. L'ellébore est une plante dont les anciens médecins se servoient pour purger le cerrean et pour gaérirde la folie. Cette plante croissoit particulièrement dans TUe d'Anticyre; c'est pourquoi on y envoyoit les fous. Ifaviget Antiq/rtun^ dit Horace , satire 3 , litre ii ; et dans la même satire :
Danda est ellcbori multo pan maxima avaria : Nescio en Anticyram ratio illis desUnet omnem.
Et que lors que Thyrer me renferme en la diambre, Aux Jours les plus glacez de Teugoardy norvembre, Apollon m^obsedât, j^aurois en mon malheur Quelque contentement à flater ma douleur.
Mais aux jours les plus beaux delà saison nouvelle, Que Zephyre en ses rets surprend Flore la belle ; Que dans Taîr les oyseaux, les poissons en la mer. Se plaignent doucement du mal qui vient d^aimer® : Ou bien lor& que Gères de fourment^ se couronne, On que Bacchus soupire amoureux de Pomone; Ou lors que le safiran, la dernière des fleurs,. Dopc le s«»pon^ de ses belles couleurs ; C'est alors que la verve insolente m^outrage. Que la raison forcée obéît à la rage, Et que, sans nul respect des bonmies ou du Heu, 11 faut que j'obeïsse aux fureurs de ce dieu® : Comme en ces derniers jours les plus beaux de Tannée, Que Cybele*^ est par-tout de fruits environnée. Que le paysant recueille, emplissant k milliers, Greniers, granges, chartis^*, et caves et ceKers; Et que Junon ^% riant d'une douce influfsnce ,
^ Mer, aimer, cette rime est appelée normande, i^rce que les Normands , aussi bien quelles Gascons, prononcent les finales des Infinitifs en er, comme si on les écrivoit air. Mal d'aimer, pour jim/ d'amour.
^ On disoit autrefois fourment, et ce n'est que depuis Tédi» tion de 1642 qu'on met froment. *
* Le safi'an ne fleurit qu'au mois d'octobre, pendant leqtsl le soleil entre dans le signe du scorpion.
^ Dece die:] D'Apollon. Avant l'édition de 1643, il y «voit: qu'il faut.
*9. La terre.
^^ Chartis.] C'est le lieu où l'on met à couvert les charrettes. Nicot et ^onei écrivent chareii*
*^ Junon , déesse de l'air.
904 SATYRE XT.
Rend son œil ùvorableaûx champs aaW ensemence; Que je me résoadois*', loin du bruit de Paris, Et du soin de la cour ou de ses favoris, M'égayer au repos que la campagne donne ; Et sans parler curé, doyen, cbantre ou Sorbomie ; DW bon mot faire rire^^, en si belle saison. Vous, Tos chiens, etyos chats, et toute la maison ^*t Et là, dedans ces champs aue la rivière d*Oise*^, Sur des arènes d*or en ses Dords*' se dégoise,
^' Béêoudoit.] Édition de i6a6, resûudrois; édition de iGSs et BoiTantes, ruohoii.
^* Régnier étolt fertile en bons mots et en reparties vives et plaisantes. On en voit nne preuve naïve , anoique grossière , dans ce sixain graté sous pe portrait de Gros Guillaume, acteur de la Comédie Italienne du temps de Régnier :
Tel est dans l'hôtel de Bourgoigne Gros Guillnme ayeoque sa troigne , En&riné comme un aeusnier.
Son minois et sa rhétorique Valent les bons mots de Reignier Contre l*humenr mâlancoUque.
*s Ces paroles s'adressent à un ami de Régnier, chez qui il étoit k Royaumont, dont il est parlé page 2o5, et cet ami éloit vraisemblablement Tabbé môme de Royaumont, Philippe Hurault de Chiverny , évéque de Chartres , lieu de la naissance de Régnier. Cette conjecture est préparée par les vers précédents , ob Régnier dit (|u'étant allé à la campagne pour y jouir du repos et de la liberté, il ne vouloit entendre parler ni de curé , ni de doyen , ni de chantre , ni de Sorbonne, sujets ordinaires de conversation qui n*étoient point de son goût , et dont il avoit la tête rompue chez ce prélat.
^* Que'la rivière d'Oise.] Oit la rivière d'Oise; cette expression seroit plus régulière.
*'^ En ses Hrds,] En ses bras, dans les éditions de i6i6 et
^ATYHE XV. ao5
(Séjour jadis si doux à ce roy ^^ qui deux fois Donna Sidon en proje à ses peuples françois) Faire maint soubre-saut, libre de corps et dame, Et froid aux appétis dWe amoureuse jQamBie , Estre yiiide d'amour comme d'ambition ^ Des galands de ce temps borrible passion.
Mais à d'autres revers ma fortune est tournée. : Dés le jour que Pbœbus nous montre la journée , Comme un Hibou qui fuit la l^miè^e et le jour , Je me Jeve , et m'en vay dans le plus creux séjour Que Rojaumont^* recelle en ses forets secrettes , Des renards et des loups les ombreuses retraites ; Et là , malgré mes dents , rongeant et ravassant'^ ,
*^ Saint Louis alla deux fois dans la Terre-Sainte pour y faire la guerre aux Sarrasins. Sidon , aujourd'hui Seide , ville de Phénicie.
*^ Royaumont , abbaye de bernardins près de la rivière d'Oise, à huit lieues de Paris. Elle avoit été fondée vers Tan ia3o, par saint Louis, qui travailla lui->méme, à ce^u'on dit, au bâtiment de Téglise. Il fit de grands biens à cette abbaye, dans laquelle il se retiroit souvent pour s'y donner tout entier aux œuvres de piété. Il y servoit les malades, mangeoit au réfectoire avec les religieux, et couchoit dans une chambre du dortoir. On y voyoit la chapelle oti ce saint roi faisoit ses pr ères, et le lieu où il prenoit la discipline. dans la sacristie. C'est dans cette même église que Régnier a été eu'terré. 11 mourut à Rouen ; mais son corps, ayant été mis daïis un cercueil de plomb , fut porté à Royaumont , comtne il Tavoit urd:)nné.
^^ Ravasaant.] Dans l'édition de i64a et suivantes, on lit rêvassant^ mot qui a succédé à ravasaant, de ravasser, qu'on employoit du temps de Régnier et de Rabelais, qui s'en est servi très fréquemment. Pantagruel aoy retirant, dit-il, liv. iif, chap. 36, apercent par la gallerie Panurge , en maintien d'un resveur ravassant^ etc.
Tant plu* songeards , en resvant ravassez.
Bonaventure Des PfiRlERS, dans un sonnet qui est A la fin de ses Nouvelles récréations.
266 SATYRE XT.
Polissant les nouveaux , les vieux rapetassant, Je faj des vers , qu'encor qn*Apollon les avone « Dedans la cour , peut-être, on leur fera la moue ; Ou s*ils sont , à leur gré, bien faits et bien polis , J'aurai pour récompense : Ils sont vrajment jolis. Mais moi, qui ne me règle aux jugemens des honunes Qui dedans et dehors connais ce que nous sommes^^ Comme, le plus souvent , ceux qm sçavent le mo Sont temeraurement et juges , et témoins , Pour blâme , ou pour louange, ou pour froide parole Je ne fay de léger banqueroute â Técole ^renc Du bon homme Empédocle'S où son discours m'ap- Qu^en ce monde il n est rien d'admirable et de grand Que Tes prit dédaignant une chose bien grande, £t qui , roi de soj-même , à soy-même commande'*. Pour ceux qui nWt Fesprit si fort, ny si trempé**, Afin de n'être point de soy-même trompé , Chacun se doit connoître , et par un exercice , Cultivant sa vertu , déraciner son vice ; Et censeur de soy-même , avec soin corriger Le mal qui croît en nous , et non le négliger ; Eveiller son esprit troublé de rêverie.
Comme donc je me plains de ma forcenerie , Que par art je m'eâorce â régler ses accez , Et contre mes défauts que j'intente un procez : Comme on voit, par exemple, en ces vers où j'accus< Librement le caprice où me porte la muse ,
** Ancien philosophe et poète, comme étoient ces ancien; sa^es, qui mettoient en vers les maximes de leur philosophie, pour les imprimer dans la mémoire plus facilement.
*' Cette sentence est attribuée aussi h Platon.
'3 On appelle trempé Tacier rougi au feu et plongé dans Teau pour Tendurcir. C'est de lèi qu'est tirée cette expression figurée.
SATTRB XT. ««7
Qui me repaît de baye'* en ses €ms paaMoiips,
£t , maigre moy , me fait aux Tcrs pmie le Ifpi;
Ils devroient à propos tacher d^oitYnrl»l>oiiclM,
Mettant leur jugement sur la pierre de toiM^« •
S'étudier de n'être en leurs discours tranchaiis, .
Par eux-mêmes jugez ignares , ou médians;
£t ne mettre , sans choix , en égale balance ,
Le yice , la vertu , le crime , Tinsolence.
Qui me blâme aujourdliui , demain il me louera , >
Et peut-être aussi-tôt il se désayouo^a.
La louange est à prix , le hazard la débite
Où le vice^* souvent vaut mieux que le mérite :
Pour moy , je ne fais cas , ny ne me puis vanter ,
Ny d'un mal , ny d'un bien, que l'on ne peut «ter. •
Avec proportion se départ** la louanse y Autrement c'est pour moy du baragoin étrange. - Le vray me fait dans moy reconnoître le faux «• Au poids de la vertu je juge les déiaux. • J'assigne*^ l'envieux cent ans après la vie, ^ Où l'on dit qu'en amour se convertit l'envie. Le juge sans reproche est la postérité. Le temps qui tout découvre , en fait la venté y
** De bttye.]Jieyent; parce que bayer, terme populaire, signifie regarder eu tenant la bouche ouverte. On dit encore proverbialement, bayer aux comeillea.
*^ Oùle vice,] Dans Tédition de 164^ et suivantes, on a mis : Et le vice.
'6 j^jfgc proportion se départ,] Se doit départir. Uegnier, satire i, page 6, a dit, en parlant a Henri IV :
Tout extrême lonange est pour lui trop petite.
Il semble qu'il soit revenu à des sentiments plus modérés.
«■^ rassigne,] Ou lit ;"aM»n<? dansTédilion de i6i3, et dans les deux suivantes, de 1614 et 1616. On commence h voir j'assigne dans celle de 1617.
ao8 SATYRE XT.
Puis la montre à nos yeux ; ainsi dehors la terre Il tire les trésors , et puis les y resserre. Donc moy , cpn ne m^amuse a ce qn^on dit icy , Je n'ay <ïe leurs discours ny plaisir ny soucy ; Et ne m^émeus non plus , quandleur discours fouiYcr^i Que d'un conte d'Urgande *• et de Ma Mère lX)ye/ Mais puisque tout le monde est aveugle en son fiât, Et que dessous la lune il n'est rien de parfait, ' '• Sans plus se contrôler , quant à moy** je conseille Qu'un chacun doucement s'excuse a la pareille. ' Laissons ce qu'en rêvant ces vieux fous ont écrit; ' Tant de philosophie embarasse Fesprit.
Qui se contraint au monde , il ne vit qn*en torture. Nous ne pouvons faillir suivant notre nature. Je t'excuse, Pierrot, de même excuse moy, Ton vice est de n'avoir ny Dieu , ny foy , ny loy. Tu couvres tes plaisirs avec l'hypocrisie ; Ghupin se taisant veut couvrir sa jalousie '® ; Rison'* accroît son bien d'usure et d'intérêts; Selon ou plus ou moins, Jan'* donne ses arrêts,
SB Urgande, fameuse magicienne dont il est parlé dans le roman d:Amadis,
*^ Quant à mopJ] L^édition de i6i3 nous fait Toir que Fauteur ayoit écrit quand à moy, ce qui n*est plus d'usage.
3° Chupin se taisant veut couvrir sa Jalousie,] Dans les premières éditions il y a : Chupin se faisant, qui ne signifie rien. Ou a mis dans Tédition de i64t> : Chnpin, en se taisant, Cùuwre sa jalousie ; vers ob la césure est beaucoup mieux marquée que dans celui de notre auteur.
3^ Rison est Tanagramme de Rosni ; mais il n^ a pas la moindre apparence que le poète ait voulu désigner M. de Rosni, surintendant des finances, dont il avoit parlé si ayantageusement dans la satire yi. Dans les éditions de 1617 et 1645, 11 y a Raison au lieu de Rison.
^^ On a commencé à mettre Jean dans l'édition de 1649*
SATYRE Xy. 2Q9
Et coDua^au plus offirant débite la Justice. Ainsi, sans rien laisser, un chacun a son vice. Le mien est d^étre libre , et ne rien admirer , Tirer le bien du mal, lors qu'il. s'en peut tirer, Sinon adoucir tout par une indifférence , Et vaincre le i^alheur avec la patience ; Estimer peu de gens, suivre mon vercoquin^^. Et met^e à même taux le noble et le coquin, [dre,. , P'autr^ part^ je ne puis voir un mal sans m'en plain- Ouelque part que ce soit, je ne me puis contraindre. Voyant un chineur , riche d'avoir vendu Son devoir à celuy qui dût être pendu ; Un avocat instruire en l'une et l'autre cause ^* ; Un Lopet^^, qui partis dessus partis propose ; Un médecin remplir les limbes d'avortons ; Un banquier qui fait Rome^^ icy pour six testons ; Un prélat , enrichy d'intérêt et a'usure ,
^ Mon verooquin,] Mon humeur , mon caprice. (Voyez la note 4^ sur la satire ix.)
^* Ce sont les procureurs, et non pas les avocats, qui font rinstruction des procès, et il arrive quelquefois à des procureurs trop avides d'occuper pour les deux parties ; témoin le fameux Kolet, qui occupoit pour l'appelant et pour Tintimé, suivant ce qui est rapporté dans le Roman Bourgeois de Furetière.
3^ Lopet est le nom renversé de Paulet, qui étoit un fameuxpartisan sous le règne d'Henri iv. Charles Paulet a rendu son nom immortel par Tédit que le roi fit publier, en i6o4, pour Thérédité des offices, moyennant le soixantième denier de droit annuel. Ce droit fut nommé la paulette, du nom de ce partisan, qui en fut Tinventeur et le premier traitant. Selon M. de Thou, le marquis de Rosni fut Tauteur de rétablissement de ce droit. HisL TAttan., édition de Genève, p. ii34 et ii35.
^° Qui- fait Rome.] Qui fabrique des signatures et expéditions de la cour de Rome.
Plaindre son bois saisy pour n'être de mesure*', Un Jan^^, abandonnant femmes, filles, etsceurs. Payer mêmes en chair jusques aux rôtisseurs ; Rousset^^ faire le prince, et tant d'autre mystère : Mon y ice est , mon amy , de ne m'en pouYoir taire.
Or des vices où sont les hommes attachez , Gomme les petits maux *^ font les petits péchez ; Ainsi les moins mauvais sont ceux dont tu retires ■ Du bien , comme il advient le plus souvent des pires, Au moins estimez tels : c'est pourquoi , sans errer , Au sage bien souvent on les peut désirer , Comme aux prescheurs l'audace k reprendre le vice, La folie aux enfans, aux juges l'injustice. Yien doncq', et regardant ceux qui faillent le moins, Sans aller rechercner ny preuve, ny témoins;
^^ La mesure du bois qui se Tend à Par 's, tant ponr bâtir que pour brûler, a été réglée par les anciennes ordonnaiieet, particulièrement par celle de Charles VI du lo septembre 1439, et par un arrêt du parlement du 19 octobre 1679.
3^ L'édition de 1649 et les suivantes ont mis Jett.
s* Roussel.] On lit Bosset dans Tédition de 1649 et dans les suivantes. Rosset étoit un des médecins d'Henri IV. Nous voyons dans les Mémoires deSalU, édit. de i65a, tome 11, p. i33, une lettre écrite de la main de ce roi , le 3 novembre iSgS, par laquelle il ordonne au marquis de Rosni, surintendant des finances, de faire délivrer aui sieurs Marcscot, Martin et Rosset , médecins, h chacun cent écus, pour être venus voir le roi à Monceaux pendant sa maladie. Ce llosset, dont parle ici Régnier, pounroit être François de Rosset, dont nous avons un volume d'histoires tragiques,des recueils de poésies de divers auteurs , la première traduction de -la seconde partie de Don Quichotte^ etc. Lenglet Dufresnoy troa?e cette dernière conjecture de Brossette peo probable. « Un poète faire le prince ! dit-il ; je doute que cela soil. p
^° Les petits maux.] Edition de i64^ «t suivantes : D«# p«-
tiis muuj.
SATTAB Xt. ail
Infoimons^^ de nos fiûtSf sans baine et sans envie, Et jusqu^au fond du sac épluchons nôtre yie.
De tous ces vices là, dont ton cœur, entaché , S'est vcu**, par mes écrits si librement touché, Tu n'en peux retirer que honte et que donunage. En venoantla justice, au ciel tu fais outrage. Le pauvre tu détruis , la veuve et l'orphelin. Et ruynes chacun avecq' ton patelin*'.
Ainsi conséquemment de tout dont je.tWence**, Et dont je ne m'attens d^en faire pénitence : * Car parlant librement, jeprétens t'obEger  purger tes défauts, tes vices corriger. Si tu le fais, enfin, en ce cas je mérite , Puisqu'en quelque façon mon vice te profite.
*^ Informons,] Dans t mies les éditions ({ni ont précéda celle de i64a, on lit informons ; mais c'est une faute.
'*^ S*est veu.] G*est ainsi qu'il faat lire, et non pas n*.wt veu^ qu'on trouve dans toutes les éditions qui on précédé celle de i64a,
^3 Avec ton pateliftage, mot employé par Rabelais, li?. iii, chap. 33 : Je ne riê ênoques tant que je feis i ^ ptttelinage. C'est la farce de PëUlki • qui a introduit ces termes dans notre langue.
Toutes ces mànfbres de parler proverbiales ont été fntro -> duites dans notre langue par la force de Pole/m. On ne con* noit ni l'auteur de cet ouvrage, ni l'époque pendant laquelle il écrivoit. Il en existe une édition, sans date , de Pierre le Caron, qui ^mprimoit h Paris en 1474 {Histoire de Vtmprime' rie à Paris, par De la Caille). Tous les écrivains des premières années du seizième siècle parlent avec éloge de cette vieille comédie , qui a été remise en scène par Brueys en
** Ainsi conséquemment de tout dont je t'offence,] C'est-àdire : /{ en est de mime de tous les autres nices, dont le récit que je fais Voffense,
212 SArYRK XYI.
'avoir crainte de rien, et ne rien espérer, '■ Amy , c'est ce qui peut les hommes bien ' [heurer* ;
J'ayme les gens hardis*, dont Famé noH Morgant les acâdens, lait tête à la fortune [commune, Et voyant le soleil de flamme reluisant, La nuit au manteau noir les astres conduisant, La lune se masquant de formes différentes, Faire naître les mois en ses courses errantes. Et les cieux se mouvoir par ressors discordans, Les uns chauds, tempérez , et les autres ardens ;
^ Le sujet de cette satire est expliqué dans les dsvx premiers vers. Elle étoit la dix-huitième dans les prM&mtes éditions. i
Elle parut pour la première fois dans Tédition de xêBif faite par Jean et Daniel Elsevier, à Leyden.
* Bienheurer, rendre heureux.
3 J'ayme les gens hardis.] Tout ce commencement est imité des deux premières strophes de cette belle ode d'Horace, qui est la troisième du livre ni :
Justum et tenacem propoiiti virum , Non civium ardor prava jubentium , Non vultus instantis tyranni ,
Mente qaatlt solida : neqaeÂuster, Dax inquiet! turbidus Adrise , Nec fulminantis magna Jovis manus.
Si fractus illabatur orbis , Impavidum furient ruinœ.
SATYRE XVI. ai3
Qui ne s^émouyant point^, de rien n*ont rameattainte, Et n'ont, en les voyant, espérance, ny crainte. Même si, pèle mêle avec les élemens.
Le ciel d'airain tomboit jusques aux fondemens, Et que tout se froissât d'une étrange tempête. Les éclats sans frayeur leur fraperoient la tête.
Combien moins les assauts de quelque passion. Dont le bien et le mal n'est qu'une opinion ? Ny les honneurs perdus, ny la richesse acquise, N auront sur leur esprit *, ny puissance, ny prise.
Dy-moy , qu'est-ce qu'on doit plus chèrement aymer. De tout ce que nous donne ou la terre ou la mer; Ou ces grands diamans, si brillans k la veuë, Dont la France se voit à mon sré trop pourveuè* ; Ou ces honneurs cuisans, que la faveur départ. Souvent moins par raison, que non pas par hazard ; Ou toutes ces grandeurs après qui 1 on abbaye. Qui font qu'un président dans les procez s'égaye ? De quel œil, trouble, ou clair, dy-moy, les c(oîl-on Et de quel appétit au cœur les recevoir ? [voir ?
^ Qui ne s'ànonvant poht.] Cette longue période forme uQe phrase incorrecte, en ce que le quatrième lers te rapporte à Vame non commuUf timdis que le onzième se Apporte aux gens hardit. Ces sortes de nég]|igences échappent souvent à DOS meilleurs écriiuns.
^Leur esprit A Dans tontes les éditions il y a l'san esprit ; mais c^estune nnto» car ee yers se rapporte aux gens A«r^, dont il est parlé dans le troisième Ters : âihBi il faut mettre leur esprit , et non pas sm esprit, La fàaà» est Tenne sans doute de ce que rantenr,- plein de lldée dn beau' vers d'Horace qu'il venoit de traduire :
ne se souvenoft pas quH aifoit eommeneé sa période par le pluriel, en disant /otsM kêjgeis kmrih, quoique Horace, son modèle, eùtcomuMneé )a tienne par on singulier.
ai4 SATYRE XVI.
Je trouve , quant à moi, bien peu de différence ' Entre la froide peur et la chaude espérance : D'autant que même doute également assaut Nôtre esprit, qui ne sçait au vrai ce qu'il lui ùluU .
Car étant la fortune en ses fins incertaine, L'accident non prévu nous donne de la peine. Le bien inespéré nous saisit tellement.
Qu'il nous gelé le sang, Tame et le jugement, ''
Nous fait frémir le cœur, nous tire de nous mêmei. Ainsi diversement saisis des deux extrêmes, Quand le succez du bien au désir n'est égal, Nous nous sentons troublez du bien comme du mal'; Et trouvant même effet en un sujet contraire. Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire. .
Or donc, que gagne-t'on ae rire ou de pleurer? Craindre confusément, bien, ou mal espérer ? Puisque même le bien, excédant nôtre attente. Nous saisissant le cœur, nous trouble, et nous touxw'
[mente; Et nous désobligeant nous même en ce bonbeor, La Joie et le plaisir nous tient lieu de douleur^
Selon son rôlle, on doit joîLer son personnage. Le bon ^ra mécbant, insensé lliomme sage. Et le prudent sera de raison dévêtu. S'il se montre trop chaud à suivre la vertu. Combien plus celui-là, dont Pardeur non commune Elève ses desseins jusqu'au ciel de k lune , Et ae privant Teq^ ae ses plus doux plaisirs, A pins qu'il ne se doit laisse aller ses dcsirs ?
va donc, et d'un cisur sain, voyant le Pont-an^
[Change", DesireTorbrillantsouinaîntepierreestrange ; .
'^Pontêu^Jumge^ un topMrts de Paiîs, sur lequel pln^
SATTEE XTT. 31 5
Ces gros lingots d^argent, qo^à grands coups de mar-
[teanx, Uart forme en cent &çons de plats et deTaîsseaux ; Et devant que le jour aux gardes se décoorre^i Va, d'un pas diligent, à rArcenac', an Louvre; Talonne un président, suy-le comme un yalet ; Mesme, s^il est besoin, estrille son mulet*. Suj jusques aà conseil les maistres des requestes ; Ne t enquiers curieux s^s sont hommes ou Lestes, Et les distingne bîeii : les mis ont le pouvoir De juger finenent on procez sans le voir ; Les autres comme dieux, pris le soleil résident, Et, démons de Plutus, aux finances président ; Car leurs seules faveurs peuvent, en moins d^un an, Te faire devenir Chalange, ou Montauban^. Je veux encore plus : démembrant ta province. Je veux, de partisan que tu deviennes prince : Tu seras des badauts en pas^nt adoré.
Et sera jusqu^au cuir ton carosse doré ; Chacun en ta faveur mettra son espérance ; Mille valets sous toy désoleront la France ;
sieurs boutiques d'orfèvres et de joailliers étoient éteblies lorsqu^l étoit couvert de maisons.
' A VArcenae.'] Henri lY se retiroit souvent à TÀrsenal pour y. travailler avec quelques uns de ses ministres, principale-^ ment avec le duc de Sulli.
* Du temps de Régnier , la voiture ordinaire des magis-r trats et des médecins étoit une mule. Il indique ici que^ue plaideur qui , pour faire sa cour à son juge, s'étoit abaissi jusqu'à panser sa mule. M. Tardieu, lieutenant criminel de Paris, si fameux par son avarice, exigeoit des plaideurs qui le venoient solliciter qu'ils menassent sa mule à l'abreuvoir ; car il la pansoit lui-môme, ne voulant point avoir de domes^ tique à sa charge.
® Chalange ou Montaubau^ riches partisans.
2t6 SATYRE XVI.
Tes logis tapissez enmagnifîqaearroy^^, D'éclat ayeuffleront ceux-là mesme au roy. Mais si faut-il, enfin, que tout vienne k son coiite f Et soit avec Thonneur, ou soit avec la honte , ' Il faut, perdant le jour, esprit, sens, et vigueur. Mourir comme Enguerrand , ou comme Jacqi
[Cœur*^; Et descendre là -bas , où , sans choix de personnes « Les écuelles de bois s^égalent aux couronnes*'.
En courtisant pourqnoy perdrois je tontnibn tenÀs, Si de bien et d'honneur mes esprits sont contens 7 Pourquoy d'ame et de corps £ïut il que je me peine. Et qu étant hors du sens, aussi bien que dludeine,
^^ Arroy, vieux mot qui signifie équipaget inaaité A^fonr* dliui, quoique nous ayons conserYÔ son composé êdmtH^ désordre, désastre.
^^ Enguerrand, Jacques Cffitr.] Ces deux faToris sont cél^ bres dans notre histoire par leurs richesses et par leur dli* grâce. Enguerrand de Marigny , surintendant des Inancès sous Philippe-Auguste, fut condamné ^ en i3iô, à être attaché au gibet de Montfaucon, qu'il avoitfait dresser lui-même. Jacques Cœur, aussi principal ministre et argentier de Charles VII, fut condamné, comme coupable de plusieurs crimes, par arrêt du 19 mai i453, et banni du royaume. Il se retire il nie de Chypre, oii il amassa encore une immense fortane par ses relations commerciales ; mais il ne put obtenir de rentrer dans sa patrie.
^' Diogène, content de son tonneau et de son écuelle de bois, méprisoit les richesses d'Alexandre-le-Grand. Voyez le chapitre 3o du liyre n de Rabelais, où cet antenr feint que, dans les enfers, « Alexandre le Grand repetassoit de Tieules chausses , et ainsi gagnoit sa pauvre yie. » Il ajoute pins bas que « Diogènes se prélassoit en magnificence avec une grand'robe de pourpre, et un sceptre en sa dextre, et faisoit enrager Alexandre le Grand quand il n'avoit bien répétasse ses chausses, et le payoit en grands coups de bâton. 1» 11 n*est pas impossible que cette plaisanterie de Rabelais soit rôri* ginal de la pensée de Régnier.
Je suive un financier, soir, tnatîn, froid et chaud, Si j'ai da bien pour vivre autant comme il m'enbui? Qot n'a point de proceE, au Palais n'a que faire. IJn président pour moi n'est non plus qu'un aoUire. Je fais autant d'état du long comme du court, £t mets en la vertu ma faveur et ma coart
Voila le vrai chemin , franc de crainte et d'envie, Oui doucement nous meine en cette heureuse vie. Que, parmi les rochers et la bois désertez , Jensne, veille, oraison , et tant d'aosteritei. Ces hennîtes jadis , aytoit' l'enirit pour guide, Cherdierent si longtemps dedans la Thébaïde. Adorant la vertu, de cteur, d'ame et de Iby, Sans la chercher si loin, chacun l'a dedans soy , Et peut, comme il lui plaît, lui donner la teinture. Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.