‹ Œuvres complètes de Mathurin Régnier, avec les commentaires revus et corrigés; pre̋cédés de l'Histoire de la satire en France, pour servir de discours preliminaireChapitre 14 sur 62 · BLE6IB II · texte numérisé non relu

BLE6IB II

Son mérite égalé justement au devoir.

En conseiller a estât ^ de discours je m^abose. Un amour violent aux raisons ne s'amuse. Ne sçaj-je que son œil, ingrat k mon tourment , Me donnant ce désir , mWa le jugement ? Que mon esprit blessé nul bien ne se propose , Qu'aveugle , et sans raison, je confonds toute chose. Comme un homme insensé qui s'emporte au parler , Et dessigne avec Tœil mille chasteaux en Tair ?

C'en est fait pour jamais , la chance en est jettée. D'un feu si violent mon âme est agitée , Qu'il faut, bon-gré, mal-gré, laisser faire au destin ; Heureux ! si par la mort j'en puis estre à la fin. Et si je puis, mourant en cette frénésie, Voir mourir mon amour avecq' ma jalousie !

Mais Dieu ! que me sert-il de pleurs me consom- Si la rigueur du Ciel me contraint de l'aimer? [mer'. Où le Ciel nous incline , à quoi sert la menace ? Sa beauté me rappelle où son défaut me chasse ^: Aimant et desdaignant par contraires efforts , Les façons de l'esprit et les beautez du corps. Ainsi je ne puis vivre avec elle, et sans elle, [belle ! Ha ! Dieu ! que fusses-tu ou plus chaste , ou moins Ou pusses-tu connoistre et voir par mon trespas Qu'avecque ta beauté mon humeur ne sied pas !

^ Consommer.] On dit aajoard'hui consumer dans cette acception.

^ Sa beauté me rappelle oU son défaut me ekasse ]

Neqnitiam fagio , fugientem forma reducit ,

ATer8or moram crimina . corpus amo.

Sic ego nec sine te , nec tecum vivere possum ,

Et videor Toti nescius esse mei.

Aut formosa fores minus , aut minus improba , vellem :

Non faeit ad mores tam boua tan» malos.

Idem»

•i56 ELEGIE II.

5lai.s si ta passion est si forte, et si vive , Que des plaisirs des seus ta raisou soit captive. Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy ; Je uVntcnas en cela te prescrire une loy : Te pardonnant par moy cette fureur extresme , Ainsi, comme par toi, je lexcuse en moinmesme. Car nous sommes tous deux, en nostre passion, Plus diurnes de pitié que de punition.

Kncore, en ce malheur où tu te précipites , Dois-tu par quelque soin t^obliger tes mérites, (^ounoistrc ta beauté , et qii'il te faut avoir , Âvccque ton amour, égard à ton devoir.

Mais , sans discrétion , tu vas à gueiTe ouverte ; Kt, par sa vanité^ triomphant de ta perte. Il montre tes faveurs, tout haut il en discourt, Kt ta honte et sa gloii'e entretiennent la coui*t. Cependant, me jurant tu m'en dis des injures. 0 i)icux ! qui sans pitié punissez les parjures , Pardonnez a ma dame, ou changeant vos effects. Vengez plutost sur moy les péchés qu'elle a fuicts.

S'il est vrai sans faveur que tu 1 écoutes plaindre. D'où vient, pour son respect, que Ton te voitcontrain- Que tu permets aux siens lire en tes passions , [dre ? De veiller jour et nuict dessus tes actions ; Que tousjoiu's d*un vallet ta carrosse est suivie , Qui rend , comme espion , compte exact de ta vie ; Que tu laisse un chacun *^ pour plaire à ses soupçons. Et que, pariant de Dieu, tu nous faits des leçons , Nouvelle Magdelaine au désert convertie;

° L'auteur parle de son rival , que par mépris il affecte de uo point nommer.

*^ Que iu laisse]. Il falloit écrire que tu laisses; c'est poui^ quoi on a mis que iu laisses chacun depuis Tédition de 1649.

Et jurant oue ta flâme est du tout amortie , Tu prétenos finement par cette mauvaitié**, Luy donner plus d'amour , à moi plus d*amitié ; Et me Guidant tromper**, tu voudrois faire accroire^ Ayecque faux serments , que la neige fnst noire ? Mais comme tes propos , ton art est découvert , Et chacun, en riant, en parle à cœur ouvert ; Dont je crevé de rage , et voyant qu^on te blasme. Trop sensible en ton mal*^, de regret je me pasme, Je me ronge le cœur, je n'ay point de repos. Et voudrois estre sourd , pour l^estre à ces propos. Je me hay de te voir ainsi mésestimée. T'ayinant si dignement , j'aj^me ta renommée ; Et si je suis jaloux , je le suis seulement De ton honneur , et non de ton contentement* Fay tout ce que tu fais**, et plus s'il se peut faire ;

** Mauvaitié.] Mauvaistié daus Tédition de 1649 et les sui* vantes , et c^est ainsi qu'on Técrivoit toujours quand ce mot étoit en usage.

** Et me cuidant tromper,] En me pensmU tromper; correorion nouvelle dans la même édition de 164^1 et dans celles qui ont suivi.

*^ En ton mal,] C'est ainsi qu'on lit dans les anciennes éditions. Celles de i65!i , i655, 1667, etc., portent : à Ummal^ qui est la bonne leçon ; i64a et i645, à mou mal,

** Fay tout ce que tu fais,]

Non ego , ne pecces , cum sis formosa , recusem ;

Sed ne tit misero scire necesse mihi.

Nec te nostra jubet fieri censura pudicam :

Sed tantiun , ut tentes dissimulare , rogat. Non peccat , quœcnmque potest peccasse negare .

Solaque famosam culpa professa facit.

Quis furor est, quao nocte latent, in luce feteri?

Et que clam facias , fecta referre palam?

Qttse facis , haec facito : tantum fecisse negato , etc.

Idem,

a58 ELEGIE II.

Mais choisi pour le moins ceux qui se peuvent tain. Quel besoin peut-il estre , insensée en amour , Ce que tu fais la nuict, qu*on le chante^' le jour? Ce que fait un tout seul , tout un chacun** le sçache? Et monstres*' en amour ce que le monde cache?

K Par

Par tes appas , jadis à mes yœuz si propices , Par CCS pleurs , que mes yeux et les tiens ont versez, Par mes soupirs, au vent, sans profit dispersez , Par les dieux, qu'en pleurant tes sermens appellerent, Par tes yeux, qui Tcsprit, par les miens, me volèrent, Et par leurs feux si clairs, et si beaux à mon cisari Excuse , par pitié , ma jalouse rancœur ; Pardonne, par mes pleurs, au feu qui me commande : Si mon ]>échc fut grand , ma repentancc est grande ; Et voy , dans le regret dont je suis consommé , Que j eusse moins faillj, si j^eusse moins aimé.

*' Qu'on le chante.'] Édition de i64a et suivantes, qu'^n u conte,

** Tout un chacun le sçache,"] Édition de i64a, tonique cha^ cun; i65a et suifantes, que tout chacun,

*^ Et monetree,] Édition de i64ti et celles <{ui ont suivi, et montrer,

** Par ces plaisirs d'amour,]

Parce per A lecti socialia jara . per omnes ,

Qui dent fallendos se tibi sœpe , deos. ^ Perque tuam faciem , magni mihi numinis instar.

Perque tuos oculos , qui rapuere meos.

Quidquid eris , roea semper eris . etc.

Idem.

ELEGIE Ilf. 3^9

ELEGIE m.

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