‹ Œuvres complètes de Mathurin Régnier, avec les commentaires revus et corrigés; pre̋cédés de l'Histoire de la satire en France, pour servir de discours preliminaireChapitre 5 sur 62 · A MONSIEUR MOTIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MOTIN

otin, lamuse est morte, ou la fayeur pour eUe. En vain dessus Parnasse Apollon on appelle, En yain par le veiller on acquiert du sçavoir, Si fortune s^en mocque , et s^on' ne peut avoir Ny bonneor, nv cndit, non -plus cpe si nos peines Estoie&t iables au peuple inutile» et vaines. Or va , romps-toi la teste , et de jour et de nuict Pallis^ dessus un livre , à Tappetit d'un bruict

* Pierre Motin, de la yille de Bouraes» étoit des amis dt l'antenr. Oo a imprimé les poésies de Motiii , dans divers re^ ^eils » avec celles de Malherbe^ de Maynard , de Racan , etc. Balzac • lettre 5 du livre xxii , fait mention dt certains vers latins du P. Teron , jésuite , au'Henri IV ordonna à Motift de traduire. Boileau parle de Motin comme d*Uk poète trèsfroid :

J'aime mieux Bergenc , et sa burlesque audaer, . Que «ta vers où Motin se-mprfond et nous glace»" ^

Art poétique, thsùt Vf w

' 5*011 , sorte d'éUiion et de construction que se permetF* toient nos anciens poètes pour H on ou si Vo».

* PallU , Usez pâlis.

JttTtt impalleseere chartis.

PsasBysau?.

Aprta e<|a, doetew, va pâlir sur la Bible.

BOILBAU, laUVIl.

4o SATTKE IT.

Qui nous honore après que nous sommes souz terre ^ :

Et de te voir pare de trois brins de lierre " :

Comme s'il importoit , estans ombres là bas ,

Que nostre nom vescost ou qu'il ne vescust pas.

Honneur hors de saison, inutile mérite,

Qui vivants nous trahit, et qui morts ne profite.

Sans soin de Tayenir je te laisse le bien

Qui vient à contre-poil alors qu'on ne sent rien ;

Puis que vivant icy de nous on ne fait conte ,

Et que nostre vertu engendre notre honte.

Doncq' par d'autres moyens à la cour familiers , ■ Par vice , ou par vertu , acquérons des lauriers ; Puis qu'en ce monde icy on n'en fait diSSérence , Et que souvent par l'un , l'autre a sa récompense. Aprenons à mentir, mais d'une autre îaçfm Que ne fsdt Calliope , omln^ageantsa chanson Du voiJe d'une fable, afin que son mystère Ne soit ouvert à tous , ny coguu du vulgaire.

Apprenons à mentir, nos propos desguiser, A trahir nos amis , nos ennemis i)aiser. Faire la cour aux grands , et dans leurs antichambres » Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres,' Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s'asseoir. Et nous couchant au jour, leur donner le bon-soir. Car puis que la fortune aveuglément dispose De tout , peut estre en fin aurons nous quelque chose . Qui pourra destoumer l'ingratte adversité , Par un bien incertain à tastons débité :

* Qui nous honore aprèê que nous sommes sout Une : "

Gneri gloria sera Tenit.

Martial,!.

^ La conronne de lierre étoit donnée aux poètes.

Prima feret hedens Tictridspneinfau

HoaACB, Ht. I.

BATTRE IT. ii

Ccmime ces conrtisaiis qni s^en faisant aocnnre, N*ont pomt diantre yerta sinon de dire , yoire*.

Or laissons doncq' la muse , Apollon ^ et ses vers , Laissons le luth, lalyre , et ces outils divers , Dont Apollon nous flatte : ineratte frénésie l Puis (me pauTre et quaymande' on voit la poéne. Où f ai par tant de nuicts mon travail occupé. Mais quoy ? je te pardonne , et si to m'as trompé , La honte en soit an siècle , où vivant d'âge en âge Mon exemple rendra quelqn'autre esprit plus sage.

Mais pour mo j, mon amy, je suis fort mal payé , D'avoir suivy cet ait; Si j'eusse estudié^, Jeune , laborieux sur un banc à l'escole , Galien, Hipocrate, ou Jason, ou Bartole, Une cornette au col* debout dans un parquet, A tort et k travers je vendrois mon caquet^® : Ou bien tastant le poulx , le ventre et la poitrine , J'aurois un beau teston *^ pour juger d'une orine ;

^ Voire f vraiment. Expression d'approbation, d'admlra» tion.

^ Qmiifmo»ie:A Édition de 1608, fuémanie. On écrit mI« maude^ de eaimêMier» formé da latin meMiieare^ par transposition de lettres : menéUr,

^ Si f eusse estudié.] Hémistiche de Villon.

® On a appelé cornette le chaperon que les docteurs et les ayocàts portoient autrefois sor lenr tête; dans la suite on la mit autour du cou, comme le dit notre auteur, et maintenant on le porte sur Tépaule. Ce mot de eonettê lui est venu de oe que ses extrémités formoient deux petites cornes.

^ Je vendrois mon cofUitJ]

Hic clamosi rabiot t fi^ri

Jurgia Tendens. Sbnec.

^* Teston , aneienne monnoie de France qn*on a connMaeê I Cid>riqaer sous le règne de Louis XII , et qd fat abolie en tSyS , par Henri III. Elle yaloit enTiron quinze sons , «t éCoit

4a SATTEB lY.

Et me prenant au nez, loucher^* dans un bassm. Des ragousts qu^un malade offire à son médecin ; En dire mon advis , former une ordonnance ^ •

D*un réchape s^il peut, puis d'une réyerence , Gontre-£adre llionneste , et quand viendroit au point. Dire , en serrant la main , dame il n'en £aJloit point ^'>

Il est yray que le ciel, qui me regarda naistre, S*est de mon jugement tousjours rendu le maistre; Et bien que, jeune enfant, mon père me tansast^^t- Et de verges souvent mes chansons menassast. Me disant de despit, et boufij de colère : Badin , quitte ces vers , et que penses-tu faire ? La muse est inutile ; et si ton oncle ^' a sceu S'avancer par cet art, tu t'y verras deceu.

appelée tettcn parce quelle représentdt au reren la tête éi roi.

^* Lûêeker^ regarder de près» comme font ceux qti Toi«it| louche. ;

^* Dire, en êerranS la main, dame il n'en faUoU point,] Rabe« lais, liv. III,chap. 33 (c*est le chap.34 ^^ bonnes leçons dé Rabelais), parlant du médecin Rondibilis , dont le Trai nom' était Rondelet , dit quePanurge, le Yotilant consdlter, Ut^ mil à la main^ sans mot dire, quatre nobles à la rou^ qni etoieot quatre pièces d'or. Rondibilis le» print tree-'bien , jwi» lui dit êg: effirof, comme indigné : Hé,ké,ké, monsieur! U ne fèlMt Hem.. Grmutmercy, touUfois; de meschantes genêjamalê Je ne preniè. rien, etc. f

^* Et bien que, jeune enfant, mon père me tansast.

Sœpepaterdixit:Studiamquid inutile UBtM? . .^

Mœonidei nnllM ipte reliquit opef.

0?ID., 7fi«/.iv.

*^ Philippe Des Portes , oncle de Régnier, poète fomeox sons le règne de Charles IX et d*Henri III. Le métier de la poésie lui aToit fait une fortune à laquelle aucun autre poéta u*est peut-être jamais parrenu. Glande GamierydaussaJfaïae infortunée j et GoUetet» rapportent que Gharles IX donna %

^ Dn mesme astre toujours n'esdaire en ceste terre : Mars tout ardent de feu nous menace de guerre^*. Tout le monde frémit , et ces grands mourements Couyent en leurs fureurs de piteux changements. ' Pense-ta que le luth , et la lyre des poètes S^accorde d'harmonie ayecques les trompettes , Les fiffres, les tambours , le canon et le fer, Concert extravaguant des musiques d'enfer? Toute chose a son règne , et dans quelques années 1 D'un autre ceil nous verons les fieres destinées.

Les,plus ffl*ands de ton temps dans le sang amerris, Gomme en Trace ^^ seront brutalement nourris, Qui rudes n'aymeront la lyre de la muse , Non plus qu'une yiéle, ou qu'une cornemuse. Laisse donc ce mestier, et sage prens le soin De t'àcquenr un art qui te serve au besoin.

Je ne sçay , mon amy , par quelle prescience , Il eut de nos destins si daire connoissance ; Mais, pour moy, je sçay bien que, sans en faire cas, Jfie mesprisois son dire , et ne le croyois pas ;

9es Portes hait cents écos d*or pour la petite pièce du Rodo'^ fsiml, et Heuri ill dix mille écus d'argent comptant poar mettre au jour un très-petit nombre de sonnets. Balzac, dans un de ses EntretieM, dit que Tamiral de Joyeuse donna à Des Partes une abbaye pour un sonnet, et que la peine qu'il prit à faire des Ters lui acquit un loisir de dix mille écus de rente. « Mais, ajoute Balzac, dans cette même cour oti l'on exerçoit de ces hberalitez , et où Ton faisoit de ces fortunes , plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter le$ orateurs et les historiens , dont le destin ne fut pas meilleur. »

}',U Les guerres civiles de la Ligue, qui avoient affligé la Phiaoe pendant la jeunesse de Régnier.

^^ Mars, le Dieu de la guerre, avoit été élevé dans I« Tlirace, oti il étoit particulièrement adoré. Thraee heUo (wioêê^ dit Horace.

44 6ATTRE IT:

Bien que mon bon démon sourent me dût le mesme Mais auand la passion en nous est si extresme, Les advertissemens n^ont ny force ny lien ; Et llionmie croit à peine anx parolles d^un Dieu.

Ainsi me tançoit-u dHine parolle esmuë.

Mais comme en se tournant je le perdoy de ynê\ Je perdy la mémoire avecques ses discours , Et rcsveur m^esgaray tout seul par les destours Des antres et des bois affreux et solitaires , Où la muse, en dormant, m'enseignoit ses misteres M'apprenoit des secrets ^^, et m^eschaufiant le sein De gloire et de renom relevoit mon dessein. Inutile science , ingrate , et mesprisée , Qui sert de fable au peuple, et aux grands de risée

Encor' seroit-ce peu, si , sans estre avancé , L'on avoit en cet art son âge despensé, Après un vain honneur que le temps nous refuse; Si moins qu'une putain Ton estimoit la muse. Eusses-tu plus de feu, plus de soin, et plus d*ait. Que Jodelle*' n'eut oncq', des-Portes, ny Ronsard LW te fera la moue, et pour fruict de ta peine , Ce n'est, ce dirat'on, qirun poëte à la douzaine.

Car on n'a plus le goust comme on Teut autrefois Apollon est gesné par de sauvages loix , Qui retiennent souz Tart sa nature offusquée ,

*' Det secrète*...] Ou see eecrete. Éditions de 1 655 et d

^' Etienne Jodelle, né k Paris en iSSa, mort en iSjS, rintrodacteur de la tragédie en France : sa CUapêtre m^m^ fut représentée en i55q, devant Henri II , par les poAet di temps, amis de Jodelle. Le ters de Régnier prouve que 1 réputation de Jodelle lai rarvécut ; cependant Etienne Pasquier, son contemporain, disoit : Je me dmOe pi*il ne demeu' rera que la métnoire de eon nom en Voir,

SATTltB lY^ 45

El "de mamte figure est sa beauté masquée; Si pour sçayoîr former (piatre vers empouUez , Faire tonner des mots inal joincts et mal collez , Amy^Ton estoit poëte, ou yerroit (cas estrangesl)^ Les poètes ^lus espois que mouches en vendanges. $

Orque oes ta jeunesse Apollon t'ait appris , Que Calliope mesme ait tracé tes. escris , Que le neyeu d^Atlas les ait mis sur la lyre*^, Qu'en Tantre Thespéan'* on ait daigné les lire ; Qu'ils tiennent du sçayoir de l'antique leçon , Et qu*ils soient imprimez des mains de Pâtisson** ; ,

*® MçrcQre, ils de Jupiter et de la nymphe Mala, fille d*AfIas. Ainsi nèrcnre étoit petit-fils d'Atlas , nepoa Atlantia, HoRACB, I, ode 10. Mais uep&t ne signifie pas neveu, comme- Ta traduit Régnier. (Voyez Hi«À6B , étymologie, au piot Jie^ rM.) — * Mercure fut rinyenteur de la lyre.

Gunrœque lyrae parentbm.

Horace , même ode.

t4 Près du mont Hélicou , dans la Béotie , protince de la Grèce, il y avoit une ville nommée Thespies, TheapUe. consacrée an mnses, en l'honneur desquelles on y célébroit des jeux, et Ton donnoit des prix à ceux qui les AToient mérités parla beauté de leurs chants et de leurs vers. L'analogie semble demander qu'on dise Thespien, de Theapiee, et non pas Thespéan. Cependant, comme la ville de Thespies est nommée eéTtrstK (q) Iliade , vers 5, da dénombrement des vaisseanz), Régnier a très bien pu former Theapean^k la manière de Ronsard, qui a dit Grynean, Pataréan, etc. Vantre Thespéan, c'est la grotte où les mnses font leur séjour. Le mot antre donne sou- . vent, parmi les Grecs et les Latins, une idée fort agréable.

^ Maxàêrt Pâtisson , natif d'Orléans, imprimeur à Paris , très*-habile datts sa profession, et savant en grec et en latin. Il avoit épousé la veuve de Robert Ëstienne , père de Henri ^ en iSBo, et imprima plusieurs livres qui sont fort recherchés, à cause dès beaux caractères et da beau papier qu'il y ■ emçloyoit. Il mourut avant l'année 1606, laissant Philippe Pâtisson^ son fils» aussi imprimeur.

4S SATTRI ir.

Si qDdqu'im les regarde , et ne leur Mit d'olMtada . Estime, mon amy, que c'est on ^rtad miracle.

L'on ■ beau faire bien , et Bemer tes escriu De civette , bainjoin , de miuc , et d'ambre Kiii : ; Qu'ils soyent pleins , relevés, et graves à rDreîUv, Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveillei ; Ne pense, pour cela, estre estimé moins foi. Et sans argent contant, qu'on te preste nu licol ; Ny qu'on n'estime plus Qiiimeur extravagante ! ) Un gros asne pourveu de mille escus de rente. Ce mal-heur est venu de quelques jenues veaux , Qui mettent k l'encan l'homiear dans les bordeaux *, Et ravalant Phcebus , les mu»es , et la grâce , Font un bouchon i vin du laurier de PamaMc; A qui le mal de teste est commun et fatal , Et vont bizarrement en poste en lliospital : Disant , s'oa n'est hareneux , et d'humeur diffieOe , Que l'on est mesprisé de b troupe civile ; Que pour eitre bon poêle , il but tenir des fous ; Et désirent en eax,, ce qu'on mesprise en tous. Et puis en leur chanson , sottement importune , lis accusent les grands , le del et la fortune , Qui fiistei ** de leurs vers en sont si rebattus , Qu'ils ont tiré cet art du nombre des vertus ; Tiennent à mal d'esprit leurs chansons bdiscrettcs , Et les mettent an rang des plus vaines sornettes.

Encore quelques grands , afin de faire voir , De Hoecene rivaux , qu'ils ayment le sçavoir , Mous voyent de bon œil , et tenant une gaule**,

■3 Fmitt...] Foarais ds leurs Ters. FESt , dn latin /tuiu, btiDD , s'esl pris genèralemaiit pour anu ; él ftttr, pour «r*

** Lengict Dafresnof reproche h Régnier de l'ttra sent

SÀTTRB IT. 4j

Ainsi âa*à leurs chevaux, nous en flattent Tespaule i ÂYecqpè bonne mine , et d'un langage doux , Nous disent souriant : et bien que faictes vous? Aye^ TOUS point sur vous <{uel({ue chanson nouyelle? J'en W ées jours passez de tous une si belle , Que ^ est pour en mourir ; ah ! ma foi , je yoj bien,' Que voua ne m'aimez plus : vous ne me donnez rien.

Mais on lit à leurs yeux et dans lenr contenance , Que la boniiche ne parle ainsi que Tâme pense ; Et que c'est, mon âmy, un gnmoire et des mots. Dont tous les courtisans endorment les plus sots. Mais jene m^aperçoy que, trenchant du prcud'homme, Mon temps en cent caquets sottement je consomme : Que mal instruit je porte en Brotiage du sel'*^. Et mes coquiUes yendre à ceux de Sainct Michel'*.

Doncqùes, sans mettre enchère aux sottises du mon* N y gloser les humeurs de dame Fredegonde '^ , [de,

du mot gaule préférablement à celui de canne. Il se trompe lourdement. L*auteur n*a point prétendu dire que les grands donnoient des coups de canne aux poètes, mais quMls les frappoient légèrement, par manière de caresse, avec une Am»> sine flexible, sorte de cravache faite d^une mince branche Terte que les écuyers nomment encore une gaule,

^^ Brouage, ville du pays d*Aunis (Gharente-Inférieure\ très célèbre par Tabondance et la bonté du sel qu'on y fait dans des marais salants disposés pour recevoir de reau de mer. Ce vers et le suivant répondent à ce proverbe : Ferre noctuam Athenas,

*^ Le mont Saint^Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d'une grande grève aue la mer couvre de son reflux. Cette grève est toute semée de coquilles , dont les pèlerins et les voyageurs font provision.

*'' François Ogier, dans son Jugement et censure du livre de ta Doeiine curieuse de François Garasse ^ imprimé à Paris en i6a3, blâme fort le P. Garasse d'avoir cité plusieurs vers de Régnier, et particulièrement ceux-ci, qu'Ogier ne rapporte pas exactement :

48 SATYRE lY.

Je diray librement, pour finir en deux mots , Que la plus part des gens sont hafayiei en sots.

A Tooloir mettra «achèr* tn lottfMt da mondt , Ou glosw 1m haaiMm «i daiM Frédigonâe.

« Je TOUS prie, dit Ogier, page a4i dites^moi ce que vous tendez par dawte Friiégonie ? Votre poète a-tr-il mis ce mot pour rimer seulement, et parce que e^rmen laborabat m finet Ce mol de dame , datpiel on nomme de bonnes dames, et ce mot de Frédégonde, nom d'ane reine trè8-4mpiidiqae et très* cogueue, n^étoientr-Us point capables de tous faire soupçonner de qui il entendoit parler T » .' ' ■

Lenglet Dofresnoy dit ayoir tq nn exemplaht éé es -'Hère d'Ogier à la marge duquel un homme très-habile jstoit éetft : - De la nin$ Marguirite,

SATTftB V. 49

A MONSIEUR BERTÂUTt

KTBSQUE DE SÉEÈ»

SATYUB V.

ertaut, c'est on grand cas, qaoy que Ton

Qpoisse faire t Il n'est moyen qu'un Iionune à chacun

[puisse plaire; Et fust il plus paiCût que la perfection , L'homme yoit par les yeux de son affection*. Ckasqu'un fait a son sens, dont la raison s'escrime'. Et tel blasme en autmy ce de quoy je l'estime. Tout, suivant l'intellect, change d ordre et de rang :

* Jean Bertaat, poôte françois, étoit né à Gaen en i559. Il fiit premier aumOnier de la reine Catherine de Médicis» s»* crétaire do cabinet d*Henri III. Henri-le-Grand Ini donna Tabbaye d*Aulnay en 1594, etrévêché de Sées, Tille de No^> mandie^ en 1606. Ce prélat avoit contribué à laconyersiOA d*Henri IV; ainsi, en relevant à Tépiscopat, on récompensa son mérite et sa vertu. II a composé diverses poésies remarquables par leur, grâce et par leur pnretA* Berunt monrvt le 8 juin 161 1.

* Ce vers exprime le snjet de cette satire.

' Ce vers a fort varié dans les éditions. Celle de iio8,qKi est la première, porte, ehâs^ fat à $on sens, avec nn aeeeot grave sur à. Celle de i65â dit de même. Celles de 1619, 1645» 1667 ' Ckoipie fait « m» sens. Celle de i6i9, qui est la dop» nière édition de Tantenr : CkasqtCim fait à son sciu : de mkaê dans cdles de 1614, 1616, 1617» 1695, 1626 et 1649. C*esl la leçon que j'ai conservée.

5o SATYRE T.

Les Mores aujourdliuy peignent le diable blanc ^. ^ Le sel est doux aux uns , le sucre amer aux autres , L*on reprend tes bumeurs, ainsi qu^on fait les nostres. Les critiques du temps m'appellent desbauché ; Que je SUIS jour et nuict aux plaisirs attaché , Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les autres au rebours accusent ta sagesse , Et ce bautain désir, qui te fait mespriser Plaisirs , trésors , grandeurs , pour t'immortaliser , Et disent : ô cheti£ , qui, mourant sm* un livrer Pensez, seconds Phœnix , en tos cendres revivre» Que vous estes trompez en ypstre propre erreur ! Car , et tous , et vos vers , vivez par procureur. Un livret tout moysi vit pour vous , et encore , Comme la mort vous fait , la taigne le dévore^. , Ingrate vanité, dont lliomme se repaist, Qm bâille après un bien qui sottement luy plaist !

Ainsi les actions aux langues sont sujettes. Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes^i '

* Un autre poétte du temps de Régnier avoit toamé la même pensée au sens eontraire dans cette ôpigramme contre ime femme dont le teint étoit bran :

Si tn croit ressembler an anf« Quand ta consoltes ton miroir, Va-t'en dans les lies da Gang», Où l'on peint les anges en noir.

* Le sent de ee Ters a oara embarrassé aux commentateurs. L'anteor a touIu dire que la teifpie détore le lÎTret, comme la mort faU à vont ; e*es^à-dire comme U mort wcMi dé*" 9ore, Cette façon de parler est familière à notre antenr. (Yoyes le vers 194 de la satire mi, et le ters 98 de répttre u.) La teigne est nn ter qni ronge les étoffes et les litres. Ce n^t çoe dans Tédition de 1608 qa\m lit le ta§ue le dévore. L'on a mis dans tontes les autres éditions voue iétMtre, expression qui présente nn sens très-Ciiix.

* Sagetteêf flèches : du latin ngitUt.

SATYRE V. 5l

Qui blessent seulement ceux oui sont mal armez , Non pas les bons esprits, à vaincre accoustumez, Qui sçayent, avisez, avecqne différence , Séparer le vray bien du fard de Tapparence. G^est un mal bien estrange au cerveau des humains, Qaif suivant ce qu'ils sont, malades ou plus sains ^, Digèrent leur viande, et, selon leur nature , ' Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.

Ce qui plaist à Tceil sain, offense un chassieux, L'eau se îaunit en bile au corps du bilieux. Le sang d'un hydropique en pituite se change ; Et l*ë$tomach gasté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante^ du ael , L'une en fait le venim, et l'autre en £ait le miel. Ainsi c'est la nature, et l'humeur des personnes, Et non la quaKté qui rend les choses nonnes.

Charnellement se joindre avecq* sa parenté , En France, c'est inceste ; en Perse, charité*. Teliânent qu'à tout prendre, en ce monde où nous

fsommes,

^ Malades ou phu 8ainêJ\ EditioD de 1643 et suÎTantes, 011 maladea y ou saine,

^ Rosoyante,^ Ce mot signifie semblable à la rosée, ou tenant de la rosée. Nicot , an mot Rosée , met herbes rosoyantes, • kerbœ roscidœ tel rorulentœ.

^ Cbex les Perses , non seulement il n*étoit pas bonteox , mal84)ncore il étoit permis de se marier avec sa ilUe , on sa sœur, et même atec sa mère. Artasercte épousa puMimiemeni sa ftUe (Plot., in ArtaxX et Cambyse épousa ses -deux ^ sœurs (Hbaoimt»,^ 7Aa<<«). Voyez Alexand, abAlet. §enial, dier. lib. a4, et ibi Tiraq. Plusieurs autres peuples ont pra-* tiqué le même usage : jusque là que les Incas, on rois dn Pérou^ n^éDOuaoient que leurs sœurs , de peur que le sang dû soleil ; dont ils se dlMient issus, ne fût corrommt ijar le mélange d'un sang étranger. EisL des Ineasj par Garcilasso de la Yégt.

Et le bien, et le mal, despend da godst dés honuËies^

Or, sans me tourmenter de diyeit appeba^ Quels ils sont aux plus grands, et quels aux plus pecb, Je te yeux discourir cmnme je trouye estrange, Le chemin d^où nous yient le blasme et la loilangé { Et comme j'aj Fesprit de chimères broiiillé, / '

Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé; Que les yeux de trayers s'ofiencent que je lorgne, Et que les quinze yingts^^ disent que je suis norgné. C/est ce qui me desplaist^*, encor qnej'aye appris En mon philosopher, d'ayoir tout k mespris. Penses-tu qu'à présent un homme a bonne grâce, < Qui dans le Four-rEyesque entherine sa grâce ^*, Ou Fauire qui poursuit des abolitions.

De youloir jetter Toeil dessus mes actions ? Un traistre, un usurier , qui par miséricorde, Par argent, ou ûtyeur, s'est sauyé dé la corde ! Moy, qui dehors sans plus, ay yeu le Ghastelet^, .

*^ Les Quinze-Vingts, hôpital fameux de Paris, fondé par saint Louis , pour trois eents aveugles.

** Me desplaisU] Edition de 1608; M*en de$pUiitt, ** Enihérine sa grâce ^ poursuit l^entérinement de ses lettres de grâce. Le FoM^Évdque, ou, comme on disoit anciennement, le Four-rÉTèque, F&nm epUcofi, étoit le siège de la juridiction épiscopale de Paris. Il y avoit aussi une prison ; mais cette juridiction fut réunie au Chàtelet avec les autres juridictions particulières de la Tille , en 1674, etFon fit dji bâtiment une des prisons royales. Jean Francis de GoniU, premier ar^çhevê^ue de Paris , fit bâtir, en 1669, le For<4*£têque. Une partie de ce bâtiment serrit long-temps de lias de réclusion aux détenus pour dettes , et aux acteurs qns Ton Youloit punir.

^^ G'étoit une des prisons de Paris, que Ton dit atoir été bâtie du temps de Jules César, et qui étoit une des portes da la ville. Il existoit sur la rive droite de la Seine , an bout du Pont^aurChange.

Et qiie jamais sergent ne saisit au. colet ; . Qui yis selon les loix, et me contiens de sorte Que j[e ne tremble point quand on hearte à ma porte; Voyant un président le cœur ne me tressault, Et la peur d'un preyost ne m'esyeille en sursauh : Le bruit d'une K^^ercbe au logis ne. m'arreste^ Et nujlrtçmord fascheux ne me trouble la teste ; Je repose la nuict sus Tun et Fautre flanc, Et cependant, 'Bertaut, je suis dessus le ranc.

Scaures du temps présent , bipocrites seyeres*^ * Un Claude efirontément parle des adultères*^ ; Milon*® sanglant encor reprend, un assassin;

^* Scaures du temps pr^êent,] Les éditeurs de toutes les éditions qui ont suiti celle de 1608 ont mis , les uns Sçauret, les autres Si ores au temps présent, Marcus JSmilius Scauros, sénateur romain , étoit un fin hypocrite , et savoit habilement cacher ses vices. jEmilius Scaurus,homo nobilis, impiger^ faetiosns^ avidus potentÙB^ honoris, divUiarum : cœtenm vitia mut callide occulians, Sallustb, Bell. Jugurtb.

' Nonne igitur jure ac merito vitia àltima flctos Contemnnnt Scauros, et castigata remordent?

JCVEN., sat. II.

^ Un Claude effrontément parle des adultères.]

. Quis tulerit Graccboi de seditione querentes ? Qnis cœlum terris non misceal , et mara eflslo , Si furdispliceatyerri, homicida Miloni?

Clodius accuset mœchos? etc.

JirvEN« , sat. II.

Put>lius Clodius fut soupçonné 4*adaltère avec Pompeia, femme de César, et d^inceste avec ses propres sœurs. Clodius,.. infamie etiam sororis stuproy et actus incesti reus, $b ini- Ittfft, inter religiosissima populi romani sacra, adulterium. Ybll. PàT., lib. II.

*^ Milon , meurtrier de Clodius. Cicéron fit un plaidoyer pour le défendre.

54 SATYRB V.

Grache*', un séditieux ; et Verres**, le larcin.

Or pour moy totttle mal que leur discours m^obié* C*est que mon numeur libre à l'amour est sujete; [te*^. Que j*ayme mes plaisirs, et que les passe-temps Des amours m^ont rendu grison avant le temps. Qu'il est bien mal-aisé que jamais je me change, Et qu'à d'autres façons ma jeunesse se range.

Mon oncle*® m'a conté, que monstrant à Humsard Tes yers estincelants et de lumière et d^art, 11 ne sceut que reprendre en ton apprentissage*. Sinon qu'il te jugeoit pour un poëte trop sàgé;

Et ores au contraire, on m'objecte à péché. Les humeurs qu'en ta muse , il eust bien recherché. Aussi je m'esmeryeille, au feu que tu recelles , , Qu'un esprit si rassis ait des fougues si belles : Car je tien, comme luy, que le cnaud élément, Qui donne ceste pointe au vif entendement *% Dont la verve s'eschauffe et s'enflame de sorte, Que ce feu dans le ciel sur des aisles l'emporte ; Soit le mesme** qui rend le poëte ardent et chaud,

*^ On prononce Gracque. Les deux frères Gracchesy étant tribuns du peuple , périrent dans les séditions qu*ils avoient excitées au sujet des lois agraires.

^^ Quintus Verres, étant questeur en Sicile, ayoit pillé cette riche province. Tout le monde connott les OraisoM dft Gicéron contre Verres.

** M'objete.^ Édition de i6oSjm*okjettey8ttgette, Peut-être Tauteur avoit-il écrit , m'objecte , sugeete , ou sujecte , car c^est ainsi quHl écrit ces mots partout ailleurs.

«0 L'abbé Des Portes. :.

^* Au vif entendement^ suivant l'édition de i6o8, beattcoo^ mieux que , en cet entendement , qu'on lit dans celles do i^jia* i6i3, i6i4 et autres, jusques à celle de 1643 , qui avoit ré* tabli la bonne leçon.

** Soit le menu, est le même.

SATYKB T. 55

Suject k ses plaisirs, de cooragie si haut ,

Qu^ mesprise le peuple, et les choses communes*^.,

lEthraTànt les faveurs'^, se mocque des ftHtones :

Qui le fÎBdt, desbauché, frénétique, resyant,

Porter la teste basse, et Tesprit dans le yent;

Esgayer sa fureur pamiy des précipices.

Et plus mi'à la raison suject à ses caprices.

Faut u doncq^ à présent s*estomier si je suis Enclin à des humeurs qu^esyiter je ne puis ; 0& mon tem^amment mal-gré moy mè transporte. Et rend la raison ^dible où la nature est forte ? Mais que ce mal me durer, il est bien mal-aisé. Llioimne ne se plaist pas d^estre tousjours fraisé*'. Ghasque âge a ses façons, et change de nature*^, De sept ans en sept ans, nostre température^^.

*3 Qu*il lâetprise te peuple , et Us choses eowmfmit,]

Odi profanum vulgns.

Horace , I. m.

^ Et bravant,] Cette leçon , qui m^a para la meilleure , est celle de l'édition faite en 1608. Dans tontes les autres il y a en hravant.

ss i^a mode de porter une fraise au cou a dorÔ jusque vers Taïi i63o. Ensuite on commença à porter des collets , on rabats , auxquels ont enfin succédé les cravates. Dans Tédition 1617, et dans celle de 1666, on lit ftisé , h quoi Ton peut rapporter le Yors 1 5 de la deuxième satire :

S'il n'est bon courtisan, tant frisé peut il estre.

^ De nature,] C'est ainsi qu'on lit dans les éditions de 1613, i6i3 et suivantes, jusqu'à 1643. La première , faite en 1608, dit la nature , ce qui a été suivi dans les éditions de 1643, i655, etc. L*une et l'autre leçon ont un sens ; mais la première par(^ préféraJ)le.

^ Notre tempérament. Louis Guyon , daps ses diverses 1^ çons , tom. II, liv. 4, ohap. 3o : Lesqudieê diversités de pas^ sions ne procèdent d'ailleurs que de la diversité des venins de ces animaux, on des diverses températures des patiens.

56 «ATTHB V.

Selon que la soleil se loge en SCS maiMms**, Se tournent nos humeurs ainsi que nos saisons. Toute chose en vivant avecq' Tage*' s^altère. Le desbanché se rid des sermons de son père, Et dans vin^ et cinq ans venant à se changer. Retenu, vigilant, soigneux, et mesnager, De ces mesmes discours ses fila il admonneste. Qui ne font que s^en rire et qn^en hocher la teste. Ghasque âge a ses humeurs**, son goast,etses plaisirs, Et comme nostre poil blanchissent nos désirs.

Nature ne peut pas l*àge en Tâge confondre : L*en£auit qui sçait desja demander et respaodre'*. Qui marque asseurément Ia terre de ses pas, Avecques ses pareils se plaist en ses esbas : Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d^aise ;

** Dans les douze signes dn zodiaque. Malbolie adit d*ime belle dame :

Certes , l'autre soleil , d'une erreur vagabonde , Court inutilement dans ses douxe maisons : C'est elle , et non pas lui , qcri fait sentir au monde Le ehange des saisoM.

*^ Avecq* Vâge,] J'ai conservé cette leçon , qni est <!•«« les éditions de 1608 et 161a. Celle de i6i3, et toutes lesailres, portent avee Vame.

^ Description des quatre àses de lliomme : Tenfànee , la jeunesse , Tage viril et la vieillesse.

.4*)tatis ci^usque notandi sunt tibi mores ; Mobilibusque décor naturis dandus , et annis.

UotLACEj Art poétique.

Chaque âge a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs,

BoiLBAU , An pcétipm, 3* Venfmt qui açait de^a,]

Reddere qnivoeesjam seit puer, et pede certo Signât hnnuim , gestit paribus colludere , et iram Colligtt ac ponlt temere , et mutatur in horas.

Horace , Art poétique.

Sansraisoi^ dlieure en heure, ibVflneat, etVapaise.

GroissaQt Fàge en avant '*, sans soin de gouyemeiurt Relevé,, courageux, et cupide dlionneur.

Il se plaist aux chevaux , aux chiens , à la campaigne ; Facile au vice , il hait les vieux et les desdaigne '' : Rude à qui le reprend , paresseux i son bien , Prodige, despensier, il ne conserve rien; Hautain , audacieux , conseiller de soy mesme , • £t dW cœur obstiné se heurte à ce qu^il ayme. '

L*âge au soin se tournant''*, honune fait, u acquiert Des biens , et des amis , si le temps le requiert; U masque ses discours , comme sur un théâtre ; Subtil , ambitieux , l'honneur il idolâtre : Son esprit avisé prévient le repentir.

Et se garde dW lieu difficile a sortir.

Maints fascheux accidens'^surprennent sa vieillesse:

^ Croissant Vâge en avait/...]

Imberbis juvenis , tandem castode remoto , Gaudet eqnis canibusque , et aprici graraine campi : Cerens in vitium flecti , monitoribus asper, Utilium tardùs provisor, prodigua seris , Sublimis , cupidusque , et amata relinquere pemix.

Horace, Arlpoét, ^ Jieiê^QW,] Ayant Hegnier. et de son temps encore on écriyoit campaigne pour campagne, montaigne pour montagne ; reste à savoir comment oin prononçoit ces mots. La rime indiqueroit ici que Ton disoit eampûigne; tatrement il faudrott que Ton eût prononcé dédagne^ et dans la satire suivante, page 66, Régnier fait rimer ce mot avec Sardaigne,

^* L'âge au soin se tournant,,,]

Couverais studiia , «tas , animusque Tirilis

guDBrit opes , et amidtiaa^inBerrit honori : ommisiue cavet quod mox mutare laboret.

Idem.

3^ Maints fascheux accidens,..]

Multa senem circamveniunt incommoda : vel qnod Quaerit » et inventis miser abstinet , ac timet uti :

Soit qu^aYeccj] du soucy gaignant de la richesse ^ Il s^en deffend Tusage, et craint de s^en seirir, Qae tant plus il en a, moins s*en peut assouYir; Ou soit qu^aYecq' froideur il face toute chose ,

espère , Il parie de son temps, difficile et seYcre; Censurant la jeunesse use des droicts de père; Il corrige, il reprend, hargneux en ses niçoiis, Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

Yoyla doncq\ de par Dieu , comme tourne It YÎe , ' Ainsi diversement aux humeurs asservie ^ Que chaque âge départ à chaque homme en vivant^ De son temperamment la qualité suivant.

Et moy qui , jeune encor\ en mes plaisirs m'esgaje,: Il faudra que je change , et maigre que j^en aye^ : • Plus soigneux devenu , plus firoid et plus rassis , Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ; Que j'en paye 1 escot*^, remply jusqu^à la gorge^ Et que j^en rende un jour les armes a sainct George '* .

Val quod res onmes Umidë gelidèi^ ministrat , Dilator, spe longue , inen, avidinque futuri : DifiBcilis . querahis , Uudator tonqKnris aetf Se puero, cei»or castigitorqa* minomm.

Horace. Af/.|w^/..

^ Dllayant,] Cherchant des délais, retardant, du latin àUatare,

S7 Façon de parler proverbiale, oui signifie porter seul ta peine d*unê foUe faite entre plusieure. Celui qui régale paie Tér cot de ceux qu'Û a invités. Que j'en paye; la dernière syllabe de ce mot paye, étant une voyelle muette, devoit être élidée avec une autre voyelle, an commencement du mot suivant* (Voyez la note 21 sur la satire g.)

^ Rendre les arme» à eaim Georgêy expression proverbiale. Les légendes racontent que saint George, chevalier de Gap*

SATYBB V. 59

Mak de ces discoureurs il ne s^en troure points' Ou pour le moins bien peu , qui cognoissent ce point. Efin>ntez , ignorans , irayans rien de solide ,

rangent leurs discours au point Pour exemple paifaite ils n'ont que l'apparence : Et c'est ce qui nous porte à ceste indifférence, Qu'ensemble l'on confond le vice et la vertu , Et qu'on l'estime moins qu'on n'estime un festu. Aussi qu'importe-il de mal ou de bien faire^ Si de nos actions un juge volontaire , Selon ses appétis , les décide , et les rend Dignes de recompense, ou d'un supplice grand? Si tousjours nos amis, en bon sens les expliquent, ^ a tout au rebours nos haineux nous en piquent? Chacun selon son goust s'obstine en son party, Qui feit qu'il n'est plus rien qui ne soit perverty. La vertu n'est vertu, l'envie la desguise, Et, de bouche, sans plus, le vulgaire la prise. Au lieu du jugement régnent les passions, Et donne l'mterest le pnx aux actions.

Ainsi ce vieux resveur, qui n'agueres à Rome Gouvemoit un enfant, et faisoit le preud'homme, Contre-carroit Caton, critique en ses discours,

padoce, après divers voyages, s^arrèta à Silène , ville de Li« by«, qiii étoit infestée par un dragon épouvantable. Ce cavâlier armé de pied en cap, et monté comme un saint Geor§e^ attaqila le dragon , et lui passa un lien au cou. Le monstre tt^somâit à lui iMir Teffet d'une puissance invisible et suroa* tfltuAte, etse la&a conduire sans résistance : de sorte (|uMl rendit, pour ahui dire, les armes à saint George. €e fait mir»culeui est dté soas Tempire de Dioclétien , en Tannée 999 de Jésus-Gbriel«

Go SATYRE y.

Qui tousjours rechignoit , et re|»«iimt tousjourst Apres que cet enfant s'est fait plus grand par Page:, Revenant à la cour d*un si lointam voyage , Ce critique changeant dliumeurs et de cerveau , De son pédant qu^il fut, devient son maquereau ^^'«'

0 gentille vertu, qu*aisément tu te changes 1 Non, non, ces actions méritent des loiianges : Car le voyant tout seul qvk'on le prenne k serment. Il dira qu^icy bas lliomme de jugement Se doit accommoder au temps qui luj commande , Et que c'est à la cour une vertu bien grande.

Doncq' la mesme vertu le dressant au poulet^®. De vertueux qu'il fut, le rend Dariolet**. Doncq' à si peu de frais , la vertu se profane , Se desguise, se masque, et devient courtisane. Se transforme aux humeurs , suit le cours du marché, Et dispence les gens de blasme et de péché.

Pères des siedes vieux , exemples de la vie , Dipies d'estre admirez d'une honorable envie , (Si quelque beau désir vivoit encore en nous) Nous voyant de là-haut , pères , qu'en dites vous ?

Jadis de vostre temps la vertu simple et pure,

^ Devient,] Édition de 161 4 et toutes les sniYtntes, devint. Le commentateur de Rabelais croit que Ma^nerenu et Maguerelle se disent peut-être; par corruption, pour Mercureuu et Mercurelle, comme qui diroit un petit Mercure, (Note 5 sur le chap. 33 du liv. 11 de Rabelais.)

^^ Ponlet,] Voyez la note 90 sur la latlre m.

^' Dttriolet.] Dariolette, confidente d^Éiisenne, dans TAmadis, a fait nommer Dariolettes toutes les confidentes et entremetteuses d'amour. Scarron, dans le lÎTre ir de ton VirfUe trtveêti, a dit de la sœur de Didon ,

Qu'en on eat d« o4e«tshé , KUe e*t M dariolettf .

Sans fard, sans fiction , imiiCMt sa notort **^ Âusiere en tm Êiçons , serere «n ies propoft , Qui dans. «i labenr juste esgayoit son repos « DlioiDBiesJfoaB faîsaniclîeax , tous paissoitd^ambroi* EtdainiMt place au ciel k vostre fantaisie. [sie,

La lampe de son front partout vous esdairoit « Et de toutes frayeurs vos esprits asseuroit ; Et sans penser aux biens ouk vulgaire pense , Elle estoit vostre prix et vostre récompense : Où- ta nostre aujomrdliuj ^'on révère icy bas , Yà la nuict daiks le b'aiv, et danse les cina jpas^*. Se parfume , se frise, et de façons nouvelles ** Veut avoir par le fard du nom entre les belles ; Fait crever les couitaux *^ en chassant aux forests : - Court le faquin , la bague ^^, escrime des fleurets :

** Sa iMtnre, la nature.

*^ Sorte de danse qni est décrite par Antonius de Areoa âïïM son poéime macaronique sur la danse, chapitre Quai fMMfihw iugUtm esse débet.

- S<Kl Jabor ae opus est passnt cognoscere onnctof « Ktm passus fiant ordine qolnqne stfo*

Et dtUM^Ie chapitre iiktitulé : Meduê daii$aiuU brtaOoM :

Ipse modis branlos débet dansare duobat :

Simplot et duplos nsus habere solet.

Sed branlos duplos , panas tibi quinque laborent , ,

Tret he aTaatwn , së9 reculando duos.

^f VefaçotuJ] Éditions de i6i3, 1614 et autres, ieé fêpms, '

^^ CourtoMX,] On appelle ainsi les cheyaux et les chiens à qui on avoit coupé la queue.

. , , . Nunc mihi cnrto

Irè Ûcet mulo. . ,

c ■■ Horace , Ut. I , sat. vi.

^ Exercices de manège que Ton pratiquoit dans les jeux, ' fêtes, touTiMns et carrousels.

Le faq¥in est uu fantôme, ou homme de bois, contre le* quel on court pour Tatteindre avec une lance. Cette figure..

6a 8ÂTTRE ▼•

Monte un cheyal de bois , £ût dessus des pommade! ^', Talonne le genêt ^', et le dresse aax passades, Chante des airs nouveaux , invente des balets , Sçait escrire et porter les vers et les poulets; A Fœil toujours au guet pour des tours de souplesse. Glose sur les habits et sur la gentillesse , Se plaist k Tentretien , commente les bons mtots. Et met k mesme prix les sages et les sots.

Et ce oui plus encor* m'empoisonne de rage^*, EIst quaua un charlatan relevé son langage , Et de coquin , £adsant le prince revestu, Bastit un paranimphe'^ a sa belle vertu;

est plantée sur nn pivot mobile ; et quand on ne ratteint ms au milieu, elle tourne facilement et firappe le cavalier dVia sabre de bois ou d'un sac plein de terre qui est attaché à Ja main de cette figure , ce qui donne à rire aux spectatenrk On rappelle aussi quintaine ; mais la qnintaine est pins pro* promeut un écusson ou bouclier. Au reste, depuis rinventien des armes à feu. la lance ayant été bannie des véritablM cpmbats, on ne s exerce guère plus aux courses de bague, el an faquin ou de la quintaine, ces jeux n*ayant été inventés que pour jnger des coups de lance.

*'' Autre exercice de manège, qu*on appelle voltiger sur le cheval de bois. Pommade est un saut que Ton fait en toiu»nant sur le cheval de bois et en appuvant seulement la main sur le pommeau de la selle : ce qui Va fait nommer ainsi. Quelques uns écrivent puMmade^ parce que ce tour se fait sur la paume de la main. FuaBTiÈBB.

48 Espèce de cheval venant d*£spape : c^est pourquoi on dit ordinairement tmfenét d'Espagne, de Tespaguol ginete. Notre auteur a pourtant dit geiUt de Sardaigne, dans la satire 6^ page 67.

*^ Et ce qui plus eucor^ m'&atpoisonue de rage,] 1695, la ragé; 1617 et 1616, fl f«i d« plus eucor* m*empoisonne la rage,

^^ Paranimphe.] Dans la faculté de théologie et dans celle de médecine, à Paris, avant que de recevoir les licenciés, on fait le parmtumpke , c^est-èrdire un discours qui contient Té*

Et qu^ n'est crodieteur , ny conrtaut de boutique , Qui n^estime k rertu Tait ou sa main s^apHque ; Et qui paraphrasant sa gloire et son renom , Entre les rertueux ne yueille avoir du nom.

Voila oomme à présent chacun Tadulterise ^^, Et forme une vertu comme il plaist à sa guise. Elle est comme an marché dans les impressions : Et s^adjugeant aux taux de nos affections , Fait que par le caprice , et non par le mente , Le blasme « et la louange au hasard se débite; Et peut un jeune sot, snjvant ce qu^il conçoit , Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit , I]k>nner son jugement, en dire ce qu*il pense, Et mettre sans respect nostre honneur en balance. Mais puis que c^est le temps , mesprisant les rumeurs Du peuple , laissons là le monde en ces humeurs ; Et SI , selon son goust , un chacun en peut dire , Mon goust sera 9 Sertaut , de n^en faire que rire.

loge ou le caractère personnel de chaque bachelier ; quelquefois aussi on y dit des choses très piquantes. Cette cérémonid, dit-on, est une imitAiion des paranymphea, qui se faisoient aîkjémieraedi dans les noces, oti Ton louoit les époux.

^Aéîitériier, expression pn^re à Régnier» pour ulténr, aiêtarikl. . .

64 SATYRE YI.

-ri

A MONSIEUR DE BËTHUNE«

ESTANT AMBASSADBUt POOft ta MAJBSTi, A ROVBi-i

ethune, si la charge où ta Yerta s'mxkta^ , '■ Te permet escouter les chansons qae la muse ' DessuslesbordsdaTU)re*etdainontPalatm Me fait dire en françois au rivage latin , Où, comme au grand Hercule ^ à la poitrine largè^ ~ Nostre Atlas de son faix sur ton dos se deschasgev»

* Philippe de Béthune , baron de Selles et de Glmrosty e^ ' ▼aller des ordres du roi, lUt nommé, en 1601, ambassadieùr à Rome» où il demeura jusques au 6 juin i6o5. U ayoit ^ ambasaadeor eu Ecosse, et il mourut en 1649» ^S^ de qiùi* tre-vingt-quatre ans. Régnier composa cette satire k Rome. • od il étoit allé à la suite de M. de Béthune.

Le sujet de la satire est expliqué dans la note ^16 •' page es. * - ^

* On dit bien les hords d*une rkière , mais non pas la Aorit ' d'une montagne,

' J'ai conservé la leçon de Téditiou de 1608, eu grand Her^ cule. On lit dans toutes les antres «n grand Bereule, Régnier paroit s'être emparé en cet endroit d'une comparaison onployée par Ronsard dans son Bocage royale adressé à HcÂri III.

Quand Hercule ou Athlat ont chargé sur l'échiBe

De ce grand univers la pesante machine »

Que de col et de teste , et de bras bien nerveux ,

Se bandent sons le faix , qui tomberoit sans eux ,

Si quelque fâcheux sot arrivoit d'aventure ,

Qui vinst les amuser d'une longue escriture ,

Ou d'un maigre discourt, soit en prose ou en vert,

Offenseroit-il pat contre toat l'univers?

SATYRE YI. 65

Te commet de Testât Tentier gouvernement : Escoute ce discours tissu bijarrement *^ Où je ne prétends point escrire ton histoire. Je ne venx que mes yers s^honorent en la gloire De tes nobles ayeux , dont les faits releyèz , Dans les cœurs des Flamens*^ sont encore gravez, Qui tiennent à grand-heur^ de ce que tes ancestres, En armes glorieux , furent jadis leurs maistres.

Nj moins, comme ton frère ^, aydé de ta vertu, Par force et par conseil , en France a combatu CJes avares oyseaux ^, dont les griffes gourmandes,

* Bijarrement.] Ce mot est ainsi écrit dans la première édition de 1608. Il y a higërrement dans toutes les autres , iu»qu^ celle de 16439 <|ui dit bigearrement. Dans celles qui Tiennent après, on a mis bixarrement, qui est la prononciation moderne de ce mot.

* Dans les aatrs des Flamens.,,'] La maison de Béthune a pris son nom de la yille de Béthune dans TArtois. Une fille de cette illustre maison , mariée à un comte de Flandre, fut mère de Robert III , dit de Béthune , qui fut aussi comte de Flandre an commencement du quatorzième siècle. C'est pourquoi notre auteur dit que les ancêtres de M. de Béthune ont été les maîtres des Flamands, qu'il écrit Flamens suivant l'usage de ce temps-là. Nicolas Rapin, dans une imitation de ïà première^ode d'Horace, dit à M. le duc de Sully :

Race dos ducs de Flandre , illustre de Béthune , 0 rhonneuret Tappuj de ma foible. fortune! etc.

^ A grand-heur., .'\ Toutes les éditions, tant eelles qui ont été faites pendant la Yie de l'auteur que les autres, disent gram-' denr; mais j'ai cru que , pour renare au texte sa véritable leçon , il falloit mettre à grand-heur , c'est-à-dire, à grand bon» A««r, quoique l'antre leçon ne soit pas absolument mauvaise.

^ Tonflrire..J] Maximilien de Béthune, marquis de Rostti» surintendant des finances , frère atné de Philippe, à qui cette satire est adressée. Le marquis de Rosni fut fait duc et pair en 1606, sous le nom de duc de Sully.

^ Ces apares alHous,..] Le marquis de Rosni, surintendant

6S SATTRE VI.

Du bon roy des François ravissoient les yiandes :, ' Suject trop haut pour moy, qui doy sans m*esgarei> Au champ de sa valeur, le voir*, et Tadmirer. Aussi selon le corps on doit tailler la robe : Je ne veux qu'à mes vers vostre * ® honneur se desrobe^ Ny qu'en tissant le fil de vos faits plus quliumains j Dedans ce labirinthe il m'eschape des mains. On doit selon la force entreprendre la peine, ^^

Et se donner le ton suivant qu'on a dlialeine : Non comme un fol, chanter de tort et de travers» Laissant doncq' aux sçavans à vous peindre en Jeux» Haut eslevez en Tair siur une aisle dorée , [vers^ Dignes imitateurs des enfans de Borée ; Tandis qu'à mon pouvoir mes forces mesurant , Sans prendre ny Phcebus , ny la muse à garant , Je suivray le caprice en ces païs estranges ; Et sans paraphraser tes faits et tes louanges^ Ou me fantasier le cerveau de soucy, Sur ce qu'on dit de France, ou ce qu'on voit icy; Je me deschargeray d'un faix que je desdaigne, .

des finances, avoit réprimé Tayidité et les conciissiODA des gens d'affaires, comparés ici aux harpies , monstres too]ow§^ affamés. On lit dans les mémoires de ce ministre qiie U f^ cherche des Finances fut continuée toute Vannée 1604% etmiâ» terminée en une compositiouj contre son avis. Mémoires deSid]^, part. iT, chap. 46, p. 167.

^ La voir dans toutes les éditions qui ont précédé celle Jde 1645. \

^^ Se detrobe,] Je ne crois point aToir trop osé en mettant' vostre honneur au lieu de nostre qui est dans tontes les édl— lions, et çrae l'ai regardé comme une faute d*impre«E/loii«^ Boileau a dit diine manière plus nette, plus noble et plos énergique, en parlant au roi :

• ... Et ma mnte tremblante ,

Touchant A tee laorien , craindroit de lea flétrir.

SATTiie vi: 6;

Suffisant de Crever nn genêt de Saidâîgne ^ S Qui pourroit défaillant ^n sa morne videur, Succomber 40US le faix que j^ay dessus le eau*. Or ce y est point de Toir en règne la sottise ^

corrompu

Les estats pervertis , toute chose se vendre, ^

Et n'avoir du crédit qu'au prix qu^on peut despendre*'.

Ny moins, que la valeur n*ait icv plus de lien , Que la noblesse courre en posté i THostel Dien , Que les jeunes oysi& aux plaisirs s'abandonnent,[neiit. Que les femmes du temps soient à qui plus leur don- Que l'usure ait trouvé (bien que je n aydeqnoy. Tant elle a bonnes dents) que mordre dessus moy.

Tout cecy ne me pete , et Vesprit ne me troolAe. Que tout s'y pervertisse, il ne m'en chautd'un double. Du temps , ny de Testât , il ne ÙluX s'affliger. Selon le vent qui fait^', l'homme doit naviger.

Mais ce dont je me deuls ** est bien vcoe autre chose, '

^' On dit toujours tw §e»é( iTSipagne^ et notre auteur est le seul qui ait dit itii i^enét de Sardaigne. (Voyez la note 48 sur lâ satire T.)

- Les chef aux sardes sont remarquablement petits, et cette civeonstanee explique TiAtention de Régnier.

^' Despendre pour dépeiuer. Vieux mot.

*.3 Le -vent qui fait..,.] Édition de i64a et sunames : faii.

^ Me d««if...] On lit m*affUge dans Tédition de i64a et au* irea. Deak^ de Tinfinitif donloir^ avoir douleur.

Femme se plaint, femme se deult.

Femme pleure quand elle veut.

G*e8t un ancien proferbe, rapporté par Borel, AnîiquiUe fcsloUea.

Qui fait que Poeil bnmain jamais ne se repose f Qa^il s^abandonne en proye aux soucis plus cuisaiv. Ha ! que ne suis-je roy pour cent ou six vingts ans *' ! Par un edict public qui fiist irrévocable , Je bannirois tlionneur^®, ce monstre abominable. Qui nous trouble Tesprit , et nous charme si bien, .;; Que sans luy les humains icy ne voyent rien ; Qui trahit la nature , et qui rend imparfaite Toute chose qu*au goust les délices ont fisdte. ■ Or je ne doute point que ces esprits bossus « Qui veulent quW les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grèce , à mes vers ne s^oposent. Et que leurs jugements dessus le mien ne gloseuL Goimne de faire entendre k chacun que Je suis Aussi perclus d'esprit comme Pierre du Puis ^^, De vouloir sottement que mon discours se dore. Aux despens d*un suject que tout le monde adore; Et queje suis de plus privé de jugement. De t'omir ce capnce ainsi si librement : A toy qui, dès jeunesse , appris en son escole. As adoré ** llionneur, d'effet et de parole ;

*^ Ce Ters est composé de monosyllabes. Rabelais, Ut. i, cfaap. 39 : Aon, que ne suiê-je roy de France pour quêire^ilh§tt 9m ceniënê!

^^ Les deux capitoli du Mauro , poète italien, run /• diri^ nor deirhonorej et l'autre iel dishonore, ont serf i de modèle à Régnier dans cette satire sixième.

^' G^étoit un fou courant les rues, qui portoit un chapeau à un pied en guise de soulier. Desmarets, Défeme du poëmê épique , p. 73 : Mattre Pierre Dupuy, orekifol en rohê Umguê : c'est ainsi qu'il est qualifié dans les Pêrudoxes de Bmscaia«biUe, impnmés en 163a, p. 4^.

*^ Aê adoré.] J'ai conservé cette leçon , qui est celle dit éditions de 1608 et 161a. On iiiaudoré dans celle de i6iS et5 daus toutes les autres avant celle de i655.

SÂTYtfS TI. 69

Qui Vas pour im but sainct, en ton penser profond, Et qui mourrois plus tost que luy faire un faux bond.

Je veux bien avoir tort en ceste seule chose. Mais ton doux naturel fait que je me {>ropose Liln^ement te monstrer k nud mes passions ^*, Gomme à cil qui pardonne aux imperfections.

Qu'ils n'en parlent doncq' plus , et qu'estrange on

ne trouve, Sije hais plus llionnenr qu'un mouton une louve : L'honneur, qvdsouz faux titre habite avecque nous. Qui nous, oste la vie , et les plaisirs plus doux , Qui trahit nostre espoir, et fait que 1 on se peine Après l'esdat fardé d'une apparence vaine : Qui serve les désirs , et passe meschamment La plume par le bec à nostre sentiment ; Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimères, Quepomr ce qu'il nous touche, il se perd, si nos mères. Nos femmes, et nos sœurs, font leurs maris jaloux : Gomme si leurs désirs dépendissent '® de nous.

Je pense quant à moi que cet honune fustyvre V, Qui changea le premier l'usage de son vivre , Et rangeant souz des loix les hommes escartez , Bastit premièrement et villes et citez, Dé tours et de fossez renforça ses murailles, Et r'enfenna dedans cent sortes de quenaOles**.

De cest amas confus nasquirent à Vinstant ,

^^ Librement te monstrer à nud met passions.] Éditions de i64>7 i65a, i655 et suivantes : De te montrer A nud tou^ tes, etc.; mais c^est une correction moderne. A cil poar à celui,

'^ Dépendiêsent pour dépendoient, 1643, i65a et 1667. Pre^ noient la Ui de nous. i655, prissent la loi.

** FustyvreJ] Édition de i64a et suivantes létoit yvre,

'* 16265 ÇwmaiUes, 164a et suivantes, canailles.

70 SATYRE YIï

L^enyie, le mespris, le discord inoônstaiit, La peur, la trabisoD, le meurtre, la vengeance , ; Lliocrible desespoir, et toute ceste engeance De maux qu^on voit regnei* en Tenfer de la court, Dont un pédant de diable ^^ en ses leçons discourt, Quand par art il instruit ses escoliers , pour estre (S^il se peut faire^ en mal plus grands clercs que leui* Ainsi la liberté du monde s^enyola , [maistre. Et chacun.se campant, qui deçà, qui delà, De bayes, de buissons remarqua son partage. Et la fraude fist lors la ûgue^"^ au premier âge. Lors du mien, et du tkn, nasquirent les procez, A qui Targent départ bon ou mauvais succez. Le fort battit le foible , et luy livra la guerre. De-là Fambition fist envahir la terre, Qui fut\ avant le temps que survindrent ces maux. Un hospital commun à tous les animaux ; Quand le mary de Rbée*'^, au siede dHnnocence, • Gouvemoit doucement le monde en son enfance : Que la terre de soy le froment'* rapportmt; Que le chesne de manne et de miel de^^ttoit : Que tout vivoit en paix; qu'il n*estoit pomt d'usures : Que rien ne se vendoit par poids ny par mesures : Qu'on n avoit point de peur qu'un procureur fiscal Formast sur une éguille un long procès verbal ;

** Machiavel.

** 1645, te nique. Ces deux exprttiîOM populaires, faire lé figMi , et faire U «ifve, sont expliquées par Furetière. M Saturne, tous lequel ftit TAge d\>r.

'* t6o8. Le fourmeni.

Molli pftnktin iMftMt tumfm» arktt ,

El dm foefCM wiiiil wtd<ii — Ua.

VlACILl.éfLlf.

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Et se jettaiit d^agaet dessus vostre penoime, Qa'iin Barisel*' tous mist dedans la tourde Nonne **.

' Maïs si toist que le fils le père déchassa. Tout sens dessos dessous icy se renversa. Les soucis, les ennuis, nous broiiillereut la teste, L*on ne pria les saincts qu^au fort de la tempeste, L W trompa son procham ; la mesdisance eut lieu, Et lliipocnte fist narbe de paille à Dieu**. Lliomme trahit sa foy, d'ôu tîadrent les notaires. Pour attacher an joug les humeurs yolontaices. . La fiiim et la oierté se mirent sur le rang; La fièvre,^ les charbons, le maigre flux de sang, Commencèrent d'esclorre, et tout ce qoe-rantomne.

Par le vent de midy, nous apporte et wnis dotme.

*' A*Rome le Barisel, BarigéUo, est on offider dont le soin est de veiller à la sûreté pnbHqne, on faisint arrêter et punir les bandits et les voleurs. C'est le chef oa le capitaine des sbires, qui sont des archers. BarigeUo, C§fUamde' Birri: JDiotiotonâire de la Grasca.

*^ Ancienne tour de Home, qui servpit de prison : autrefois Terre de Nom, et anjonrd*hni Toriinone ; ainsi appelée, par corruption, de forre MV mmoM, parce queies magûins publics de blé étoient dans ce lieu-là. Cette tour, située daos la rue de TQurs, ieU* Orte, assez près du pont $aint-Ange, fût démolie vers Tan 1690, et Ton bâtit à sa place un théâtre pour les'eoraédiens et les spectacles. Ce théâtre étoît fameux par sa disposition, par ses décorations et par ses peintures, mais surtout par la commodité d-y représenter un combat naval sur le Tibre, oui étoit presque au niveau et en perspective de c» théâtre. Il a été consumé par le feu.

*^ Selon IVicot, on disoit autrefois : Faire à Dieujarbe de foarre; Jarbe, pour gerbe, àtgarba; c'est-â-^ire payer les dîmes à sou curé en mauvaises geii)es , où il n^y a que de la paille^ et point de grain. Ce pr<»verbe a été corrompu en disant faire barbe de paille à Dieu, (Voyez Nicot dans ses Prihverbes, p. 18, col. a, et Pasquier, liv. tiu des Reeherehet, chap. 62 ; et Méotg»! 4aa9 aes Origines.)

7a SATYRE VI.

Les soldats, puis après, ennemis de k paûcji Qui de Tayoïr d^autray ne se saoulent jamais^ : - Troublèrent la campagne, et saccageant nos TiUes, Par force en nos maisons violèrent nos filles; ..:■■.. D^où nasquit le bordeau qui s^eslevant debout, : :y; A rinstant, comme un Dieu, s'estendit toutpar toi^, Et rendit, Dieu mercy ces fièvres amoureuses, Tant de galants pelez, et de femmes galeuses, ^ Que les perruques sont, et les drogues enem , \ (Tant on en a Desoin) aussi chères que For. .. .^

Encore tous ces maux ne seroient que flénretteB» Sans ce maudit honneur, ce conteur de sornettes. Ce fier seipent, qui couve un venûn sons des fleurs. Qui noyé jour et nuict nos esprits en nos pleurs. Car pour ces autres maux , c'estoient légères peines. Que Dieu donna selon les foiblesses humaines.

Mais ce traistre cruel excédant tout pouvoir. Nous fait suer le sang sous un pesant devoir ; De chimères nous pipe, et nous yeutÊiire accroire^ Qu^au travail seulement doit consister la gloire ; Qu'il ÙLUt perdre et sommeil, et repos, et repas. Pour tascher d^acqucrir un suject qui n^est pas. Ou s^il est, qui jamais aux yeux ne se descouvre, Et perdu pour un coup jamais ne se recouvre^®; Qm nous gonfle le cœur de vapeur et de vent , Et d*excez par luy-mesme il se perd bien souvent.

Puis on adorera ceste menteuse idole !

Pour oracle on tiendra ceste croyance foUe ,

'® Et perdu pour un coup Jamais ne se recouvre,]

Redire , cum petit , neseit pudor.

Sénèqcb , trag. d'Agamemnon, act. II , se. I.

Llioiinear est comme une lie escarpée et sans bords. On n'y peut plnt rentrer quand on en est dehors.

BoaBAO,sat.x.

SATTÎim TI. 7S

Qu^il n^est rien de si beau que tomber batailLmt** ; Qu^aux dèspens de son sang il faut estre Taillant, Mourir d*nn coup de lance, ou ducboc d^une pic<pie. Gomme les paladins de la saison antioue ; Et re^paosdant Tesprit, blessé par quelque endroit, Que nostre ame s^envolle en paradis tout droit !

Ha^ que c'est chose belle , et fort bien oidonnfe. Dormir dedans un lict la grasse matinée, En dame de Paris, sliabiDer chaudement, A la table s^asseoir^ manger humainement. Se reposer un peu, puis monter en carrosse. Aller a Gentilly^* caresser une rosse.

Pour escroquer sa fiUe, et venant à Tefiect, Luy monstrer comme Jean à sa mère le faict.

Ha Dieu, pourqooy faut il que mon esprit pe Tailla Autant que cil qui mist les souris en bataille '', Qui sceut à la grenoiiiUe apprendre son caquet ; Ou que Tautre, quifist en vers un sopiquet** ! Je ferois^'^, esloigné de toute ramerie^

^\ Allusion au mot célèbre : Oportet imperatorem iUmitm mon.

«* Village près de Paris, sous Bicétre.

'3 Homère , suivant Topinion commune , a fait le poème de la guerre des rats et des grenouilles, intitulé la Batradio^ myomachie; h ce poémc a été mis en vers françois par Boivin, garde de la Bibliothèque du roi.

** C'est Virgile, dans sou poème intitulé Moretum , ragoût composé de ces huit ingrédients : coriandre, ail, oignon, persil, rue, firomage, huile et vinaigre. Il faut écrire saupiquet. Joachim Du Bellay a traduit en vers françois le Moretum de Virgile.

■ 88 Je ferois...] C'est ainsi qu'il faut lire, suivant l'édition de 1608, qui est la première : Jeferoia... unpoême...\\ y a dans toutes les-autres éditions : Je serois; mais c'est une faute d'impression.

Un Boâne grand et beau de la poltronérië / £n aespit de l'honneur, et des femmes qui Font, D*effect souz la chemise, ou d'apparence au front ; Et m'asseure pour moy qu'en ayant leu l'histoire, Elles ne seroient plus si sottes que d'y croire.

Mais quand je considère oà 1 ingrat nous réduit; Comme il nous ensorcelle, et comme il nous séduit ; Qu'il assemble en festin au renard la dgoigne^. Et que son plus beau jeu negist rien qu'en sa troigne; Celui le peut bien dire, à qui dès le berceau. Ce malheureux honneur a tins le bec en l'eau ; Qui le traineà tastons, quelque part qu'il puisse estre : Ainsi que £adt un chien un aveugle son maistre. Qui s'en va doucement après lui pas à pas'^, Et librement se fie à ce qu'il ne yoit pas.

S'il veut que pluslon^-temps à ses discours je croye,' Qu'ilm'ofire atout le moins quelque chose quonyoye Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse sçavoir Si le goust desment point ce que l'oeil en peut voir". Autrement quant à moy je lui fay banqueroute. Estant imperceptible , il est comme la goutte. Et le mal qui caché nous oste l'embonpoint , Qui nous tue à veu' d'ceil, et que l'on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise : A peine en auroit-on un catrin ^* à Venise ;

'^^ Allusion à une fable d'Esope fort connue , traduite par La Fontaine, liv. i, fable 18.

^7 Lt eadeuoe de ce vers est expressire pour marquer la démarche lente et douteuse d*un pauYre aveugle qui suit son: chien.

M Ce que Vtnl en peut voir,] On a mis mal à propos ne peut vêiff dans les dernières éditions.

** Un catrin, ou plutôt un quadrin, quêdrino , est une petite monnoie d'Italie.

E^eoi* quVMi- yoye après courir certains cerVeaux , Gomme après les raisin^ courent les estoumeaux..

Que fpnt tous ces vaillans de leur yaleiju: guerrieire, Qui touchent du penser Testoile poussiniere^^^ Mpï^ent^* la destinée et gourmandcnt la mort. Contre qui rien ne dure , et rien n*est assez fort? Et qui tout transparéQS de claire renommée , : DresseQt cient fois le jour ,en discours une armée , Donnent quelque bataille , et tuant un chacun , Font que mourir et yiyre à leur dire n'est quW : Relevez, empluwez, braves comme sainçt Gecnrge**, Et I>ieu sçait cependant s'ils mentent par la gorge ; Et bien que de lliwineur ils facent de» leçons , Enfin au fond de sac ce ne sont que chansons. . Mais mon Dieu ! que ce traistre est d'une estrange Tandis au'à le bksmer la raison me transporte, [sorte! Que de luy je mesdis , il me flatte , et me dit , Que je veux par ces vers acquérir son crédit ^^ ;

-*o La poussinière, ainsi nommée par lepeuple^ ot les pléiades par les astronomes, est une constellation composée de sept étoiles, dont celle qoi sciait remarquer au milieu est â^ pelée proprement Idi pàusamUre. Rabelais, liv. i,.ehap. 53, a parlé de VétùUe pouuinière; et 1. le, 43, Deux Jeun êprét ^rHvamieê en VUle de Ruësck « et voue jure pur TétoUe poussinière, quejetrouvuy Veetat et la vie du peuple^ eatrangephtqueje ne dis,

. *^ Morptent..^.] Regardent avec audace, iniolence, curiosité* De là vient le nom du lieu où Ton expose les cadavres abandonnés.

>' .... Comme eainet George.] (y ojez la note 38 sur la cinquième satire, page 58.) On amis comme un .§aint George dusui rédiitioD de icja et suivantes , mais c^est une faute. Rabelais^ Uv. I, chap. 4i, à la fin : Tous armés à l'advantaige, la Umee au poing, montez comme saint George.

*^ Gicéron se moquoit de ces philosophes qui mettoient leurs noms ii des traités oU ils condamnoient Tamour des

j6 SATTltE VI.

Que cVst ce que ma muse en travaillant poQrcIiasi6f Et mon intention cp^estre en sa bonne grâce ; Qu^en mesdisant de luy je le veux requérir, Et tout ce que je fay c[ue c'est pour racquerir» ?.

Si ce n'est qu'on diroit qu'il me l'auroit fait faire ^ Je Hrois appeler comme mon adversaire ; Aussi que le duel est icy defiendu^ ; Et oue , d'une autre part, i'aymè llndividu.

Mais tandis c[u'en colore a parler je m'arrestet Je ne m'apperçoy pas que la viande est preste ; Qu'icy , non plus c[u'en France , on ne s*aB|iuéjiii|-;j^ A discourir dlionneur quand on prend son repv ij^^l Le sommelier en haste est sorty de la cave : - ^ '^^i Desja monsieur le maistre et son monde se laTe;^»''=-'*'i^ Tresves avec^' l'honneur. Je m'en vais tout courant f\^ Décider au Tmel ** un autre différent. ;^ '^

louanges. Ipsi iUi philùaephi etiam i» iUis Hbellia, quos de MM > temnendâ gloriâ acribunt, nomen auum inseribunL /» eo ^ito i». U quo prœdicationem nobiUtatemqw despiciunty prœdicaride êe, ac:'^ nominari volunU Gic. pro Archiâ poeta, (Voyez ses Tu8culane^^ Ht. I, et Val. Maxime, Ht. tiii, chap. 14, n. 3 ; Pascal, daiïis , ses PauéeSf cbap. a4 : « Genx ^oi écriTent contre la gloi#e^^^ »Tealent aToir la gloire d'aTOir bien écrit; et ceux qui ItB^^. » Hsent, TeulentaToirla gloire de TaToirlu : Et moi qax écrfs -',! » ceci, j^ai peut-être cette euTie ; et peut-être que ceux ^fi » le liront, rauront aussy. »

Boileau, satire xi, Ters ao4, parlant du faux honneur zMt^ peut-^tre est~ce lui qui m'a dicté ces vers, (Voyez les remorques de Brossette sur ce Ters de Boileau.)

** Par un édit du mois de juin 160a.

*^ Mot francisé par Régnier, de Titalien /<ne</0, quisig;niilfl ;> la saUe du commun, dans laquelle mangent les officiers et dd* ,. mestiques d'un grand seigneur : Luogoj dove mangiano i «Oflt^ " giani, Rabelais, qui aToit aussi été à Rome, s'est servi -dir^-même mot dans Tancien prologue du liTre it de sou Pmi^ ' tagruel, 1 :

SATTRB Vlti ^J

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