‹ Œuvres complètes de Mathurin Régnier, avec les commentaires revus et corrigés; pre̋cédés de l'Histoire de la satire en France, pour servir de discours preliminaireChapitre 6 sur 62 · A H. LE MARQUIS DE GOSUVRES · texte numérisé non relu

A H. LE MARQUIS DE GOSUVRES

^otte 6t £isclieu3e humeur de la pluspart

[des hommes , , Qui , suivant ce qu^ils sont , jugent ce que

[nous sommes ; Et succrant d'un souris un discours ruineux , Accusent un chacun des maux qui sont en eux !

Nostre mélancolique en sçavoit* bien que dire , Qui nous pique en nant et nous flate sans rire , Qui porte un cœur de sang dessous un front blesmjr « Et duquel il vaut moins ^ estre amj qu'ennemy.

Vous qui;, tout au contraire, avez dans le courage^ Les mesmes mouvements qu'on vous lit au yisage ; Et oui, par£ùt amy, vos amis espargnez, Et m oiaitrais discours leur vertu n'esborgnez ;

* Cette satire, pleine de channe et de grâce, dans lacpielle Régnier suceuse du penchant invincible qui Tentratne vers Tamoar, est imitée de la quatrième élégie, livre second» des

* Sçavoit.] Édition de 1643 et suivantes, «(^sroil.

' UwoÊit mieux,] Édition de 1608, il vaut moiiu. Cette leçon parott;meilleare et forme on plus beau sens que celle-ci : <l vàutmi^iu^ qui est duis toutes les autres éditions*

* DoM le eourgge^ dan» le coeur. Ce vers et iQSijBpt soivaBli contiennent une phrasequi n*est pas achevée.

78 SATYRE vrrî

Dont le cœur grand et ferme au changement ' Et qui fort librement en Forage s*employe : [ploy Ainsi qu^un bon patron , qui soigneux , sage et foi Sauve ses compagnons , et les conduit à bord \

Cognoissant doncq' en vous une yertu facile, A porter les deffauts d'un esprit imbéciUe , Qm dit sans aucun fard ce qu'il sent librement , Et dont îamais le cœur la bouche ne desment : Gomme a mon confesseur, tous ouvrant ma pens^ De jeunesse et d'amour follement insensée , Je TOUS conte le mal où trop enclin je suis*, Et que prest à laisser , je ne veux et ne puis : ' Tant il est mal-aisé d'osier avecq' l'estude ' , Ce qu'on a de nature , ou par longue habitudes *•

Puis , la force me manque ^, et n'ay le jogetoeà* De conduire ma barque en ce ravissement. Au gouffre du plaisir la courante m'emporte : / Tout ainsi qu'un cheval , qui a la bouche forte , J'obéis au caprice , et sans discrétion , La raison ne peut rien dessus ma passion. Nulle loy ne retient mon âme abandonnée ,

Ou soit par volonté , ou soit par destinée ,

^ En termes de marine, conduire è bord est conduire dlHr ▼âge an yaissean. Régnier veut dire ici tout le coati^inir > * Je voua conte le mêl oà trop enclin Je suii,,,]

ConfiteoFf II qaid prodect deCcta htni ,

•in mea none dément cffimina fits$as eo. Odi : née pouum cupiens non esse , miod odi ;

Hen!. quAm quod studeas ponere, ferre grave est!

Ovide, dans relégieciU*^ ■."■

' Avecq* t^eetude.] Edition de 1608, wecq'eetnde,

' PtUt la force me munçue,»*,]

Nam desont Tires ad me mihi jasqae regendaro : Aiiferor.nt rapide eotfdta poppis aqnâ.

■- ■ • . - idem, '-■■■^."

SATYRE TIl« 79

En uu mal évideiit je clos Toeil à mon bien : Ny conseil , ny. raison , ne me servent de rien. Je choppe par dessein , ma faute est volontaire. Je me bande les yeux quand le soleil m'esclaire : Et,, content de mon mal , je me tiens trop heureux , D'estre comme je suis en tous lieux amoureux. Et comme à bien aymer ^ mille causes m'invitent , Aussi mille beautez mes amours ne limitent ; Et courant ça et là , je trouve tous les jours , En des sujects nouveaux de nouvelles amoai*s.

Si de 1 œil du désir une femme j'avise , Ou soit belle , ou soit laide , ou sage , ou mal aprise^ Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur , Me passant par les yeux me blessera le cœur. Et c'est copmie un miracle, en ce monde où nous saror Tant Faveugk appétit ensorcelle les hommes, [mas. Qu'encore qu'une femme aux amours fasse peur , Que le ciel ^ et Venus , la voyent à contrecœur : Toutes fois, estant femme , elle aura ses délices , Rdevera sa grâce avecq' des-artifices , Qui dans restât d'Amour la sçauront maintenir , Et par quelques attraits les amans retenir.

Si quelquune est difforme, elle aura bonne grâce. Et par l!art de l'esprit embellira sa face : Captivant les amans, de mœurs , ou de discours *®, Elle aura du crédit en l'empire d'Amours.

En cela l'on cognoist que la nature est sage ; Que voyant les deffanx du fœminin ouvrage ,

^ Ei comme à-Hen €9mer,»,]

Non estc«itii.«»«t fo» forma iBvitet tmores : Ceatum sunt cmsn eur ego lemper amem.

OVlDE, même élégie.

*^ De mœufê 09 de éiicewt.] Edition de 1608, des mœurs s» du discours.

8o 8ATTRE YII.

Qu'il seroit , sans respect , des hommes meqprisé ,

L'anima d'un esprit , et vif, et desguisé ;

D'une simple innocence elle adouat sa &ce ,

Elle lui mist au sein , la ruse et la iallace^^ ;

Dans sa bouche, la foy qu'on donne à ses discours «

Dont ce sexe trahit les deux , et les amours :

Et selon, plus ou moins, qu'elle estoit belle, on

Sage elle sceut si bien user dim bon remède, [laide, •

Divisant de l'esprit , la grâce , et la beauté ,

Qu'elle les sépara d'un et d'autre costé ,

De peur qu'en les joisnant, quelqu'une eust l'avan-

Avecq'un bel espnt d'avoir un beau visage, [tage ,

La i>elle du depuis ne le recherche point , Et l'esprit rarement k la beauté se joint.

Or afin que la laide , autrement inutile, Dessous le joug d'amour rendist l'homme servile , Elle ombragea l'esprit d'un morne aveuglement , Âvecques le désir , troublant le jugement : De peur que nulle femme , ou fîist laide, ou fust bel- Ne vescust sans le faire, et ne mourust pucelle. [le , D'où vient que si souvent les hommes offusquez , Sont de leurs appétits si lourdement mocquez. Que d'une laide femme ils ont Tame eschauffée, Dressent à la laideur d'eux mesmes un trophée : Pensant avoir trouvé la febve du gasteau , Et qu'au sérail du Turc il n'est rien de si beau.

Mais comme les beautez, soit des corps, ou des âmes, Selon l'object des sens , sont diverses aux dames ; Aussi diversement les hommes sont domtez , Et font divers effets les diverses beautez. (Estrange providence , et prudente méthode De nature qui sert un chacun k sa mode ! )

** Tromperie, astuce.

SATYRE YII. ^t

Or ia^5 qui suis tout flame et de nuict et de jour , Qui ulialeiiie que feu , ne respire qu'amour , Je me laisse emporter à mes uaioes communes , Et cours souz divers vents de diverses fortunes. Ravy de tous objects , j'ayme si vivement , Que je n'ay pour Tamour ny choix , ny jugement De toute eslecticm mon ame est despourveuë, Et nul object certain ne limite ma veuë. Toute femme m'agrée , et les perfections. Du corps ou de Tesprit, troublçnt mes passions. - J^yme le port de Tune, et de Tautre la taille ; L'autre, d'un trait lascif** me livre la^batiiille ; Et l'autre, desdaignant *', d'un œil sévère et doux, Ma peine et mon amour, me donne mille coups. Soit qu'une autre modeste à l'impourveu m'avise , De vergongne et d'amour mon âme est toute épiise: Je: sens d'un sage feu mon esprit enflammer, Et son honnesteté me constrainct de l'aymer.

Si quelque autre , affetée en sa douce malice, . Gouverne son œillade avecq' de l'artifice , J'ayme sa gentillesse ; et mon nouveau désir Se la promet sça vante en l'amoureux plaisir.

Que l'autre parle livre **, et face des merveilles :

^^ D'un trait lascif..,]

Sive procax ulla est , capior, quia rustiea non est.

Ovide , ibidem. ^3 Desdai^nant.,.,]

Aspera si visa est . rigidasque imitata Sabinas Velle , sed ex alto disslraulare , puto.

Idem.

^* Livre....] Édition i64a» parle libre. C'est une faute. On dit encolle populairement, parler comme un livre.

Sive est docta , placet raras dotata per artes.

idem,

8a SATYRE TII.

Amour, qui prend par tout, me prend par les oreilles ; Et juge par l'esprit , parfaict en ses accords , Des points plus accomplis que peut avoir le corps. Si l'autre est, au rebours***, des lettres nonchalante. Je croy qu'au fait d'amour elle sera sçayante ; Et que nature habile k couvrir son deffaut , Luy aura mis au lict tout Fesprit qu'il luy faut.

Ainsi , de toute femme ^^ h mes yeux opposée , Soit paifaite en beauté , ou soit mal composée , De mœurs, ou de façons *^, quelque chose m'enplaist; Et ne sçay point comment, ny pourquoi, ny que c'est .

Quelque objet que l'esprit par mes yeux se figore , Mon cœur, tendre a l'amour, en reçoit la pointure ^^: Gomme un miroir en soy toute image reçoit, Il reçoit en amour quelque objet que ce soit. Autant qu'une plus manche, il ayme unebrunette*'. Si Tune a plus d'esclat, l'autre est plus sadinette '^,

*^ Si Vautre est^ a* rebours.,*,']

Sive radis , placida est simplicitate suA.

Ovide.

^* Ainsi de tonte femme..,']

Deniqae quas totà quisquam probat urbe puellas , Noftar ia bas omnes ambitiosus amor.

Idem.

*^ De mœurs an de façons....]

H«c meltor spacie , moribus illa placet.

idem.

*^ La pointure.] Cesi ainsi qu^il faut lire, et non pas la peinture, comme porte Tédition de i6a5.

** Autant qu'une plus blanche^ il aime une brunette.]

Candida me capiet , capiet me flava puella.

Idem.

^ Sadinelle], gentille, selon Borel, Antiquité, où il cite le livre des Pardons S. Trotet.

SATYRE Vif. 9ii

Et plus TÎvc dé feu , d'amour et de désir , Comme tHe en reçoit plus, donne plus de plaisir.

Mais sans parler de moy *^, que timte amour em- Voyant une beauté ** folastrement accorte*^, [porte: Dont Tabord soit facile , et l'oeil plein de douceur ; Que semblable à Venus on Testime sa sœur. Que le ciel sur son front ait posé sa. richesse , Qu-elie ait le cœur humain , le port d'une déesse , Qu'elle soit le tourment , et le plaisir des cœurs, Que Flore souz ses pas face naistre des fleurs ; Au seul trait de ses yeux , si puissants sur les âmes , Les cœurs les plus dacez sont tous bruslans^e fiâmes: Et fust-il de métaii , ou de bronze , on de roc , Il n'est moine si sainct qui n'en quktast le froc.

Ainsi , moy seulement souz l'amour je ne plie *'* , Mais de tous les mortels la nature accomplie ^'^ , Fléschit sous cest empire , et n'est homme ici bas

Et preschant en maintes sofliettes , Et qu'elles sont si sadinettes , Frisques , si sades et si belles , Il a mal fait de parler d'elles.

' ** Mêû êûM parler de moy.,,]

l't taceam de me qtda eaussA tangor ab omni : Illic Hippolytum pone , Pnapus erit.

Ovide.

*^ Voyant une beauté,,,,] Ce mot voyoMty qai semble serapliorter au vers précédent, se rapporte au la* vers de la page, et la constructiou se doit faire ainsi :

Les cœurs les plus glaces sont tous brtOans de fiâmes , Voyant une beauté , etc.

*^ Ce vers, et les dix suivants, ne sont qu*ane paraphrase du vers d'Ovide qu'on vient de citer :

Illic Hippolytum pone , Priapus erit.

** Ainsi ce n'est pas mol seulement qui plie sous l'amour. •* Accomplie] , entière.

Qui soit exempt d^amour, non plus que du trespas.

Ce n^est donc chose estrange (estant si natureUe), Que ceste passion me trouble la cervelle , MWpoisonne Tesprit, et me charme si fort, Que j aymeray , je croy , encore après ma mort.

Marquis , voyla le vent dont ma nef est portée, A la triste mercy de la vague indomtée , Sans cordes , sans timon , sans estoile , ny jour : Reste ingrat et piteux de Torage d'Amour, Qui content de mon mal , et joyeux de ma perte , Se rit de voir des flots ma poitrine couverte ; £t comme sans espoir flote ma passion , Digne , non de risée , ains de compassion.

Cependant, incertain du cours de la tempeste , ■ Je nage sur les flots , et relevant la teste , Je semble desjpiter , naufrage *^ audacieux , L'infortune, les vents, la marine*^ et les cieux : M'esgayant en mon mal , comme un mélancolique , Qui répute à vertu son humeur frénétique. Discourt de son caprice , en caqueté tout haut.

Aussi comme à vertu j'estime ce deffaut, Et quand tout par mal-heur jurerait mon dommage. Je mourray fort content, mourant en ce voyage.

'^ Naufrage , substantif personnel , naufragus , celui qui a fait naufrage.

*7 La marine pour la mer. Vieux mot employé souvent par Marot.

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