L'AUSTRALIEN
La fille de Van-Hussen, riche colon de Lucknow, mademoiselle Katrina, était alors la plus belle héritière de toutes les présidences de Tlnde. C'était le plus merveilleux produit de sang croisé qui ait ébloui l'œil d’un Européen, Une blanche brune de dix-huit ans, avec les yeux noirs bengaliens, une chevelure luxuriante qui semblait teinte dans une jungle d’cbcniers ; un front d’un ovale exquis, une bouche qui s’était ornée des perles et du corail de Ceylan, comme une héroïne du Ramaiana, Son visage rayonnait d'esprit et d’intelligence ; sa voix était une mélodie de sirène ; sa grâce, un enchantement.
Le président de la vieille compagnie, Old Cornpanijy donnait un bal, dans sa maison de plaisance,
à (leux milles de Calcutta. Il y avait un' monde composé de tous les mondes : c’était une mosaïque vivante qui dansait dans les jardins sur une mosaïque de fleurs!
Katrina était la reine de ce bal.
Elle dansait avec un jeune et riche créole de Sumatra, fils d’un Australien de Melbourne et d’une Bengalienne. Quand leur groupe traversait la vive clarté des illuminations sous le dôme des arbres, on aurait cru voir, disait un savant Anglais, le héros fauve du Ramaiana^ enlevant la belle Sita, dans l’Iliade de Ceylan.
Ce jeune danseur se nommait Gervaso Costaz ; il était d’une laideur superbe, une de ces- laideurs assez communes dans ces pays où les femmes, en pouvoir de Lucine, ne voient luire pendant neuf mois autour d’elles que des tisons sur des muffles dans les ménageries domestiques, et des yeux fauves sur des visages inhumains. Le soleil joue ensuite son rôle indien ; il brûle le sang de ces produits du monde sauvage et du monde civilisé.
Gervaso Costaz était un des plus secrets amoureux de Katrina ; son miroir lui avait toujours conseillé de se tenir à Fécart et de ne pas se mêler à la foule des prétendants qui demandaient la belle créole en mariage.'Dans son désespoir, il éprouvait une sorte de consolation en songeant que tous ses rivaux connus
avaient subi l’amertume directe d’un refus, et qu’un seul, un étranger, venu du bout de l’univers, devait l’épouser.
Il devait bientôt apprendre, à ce bal, que le mariage serait conclu dans trois jours.
La femme la moins coquette se met toujours en frais d’amabilité aventureuse pour plaire â tous ses danseurs ; elle n’attache aucune importance à ce petit manège ; c’est un gracieux mécanisme qui fonctionne, comme à l’insu de la pensée, et sans préméditation coupable. De son côté, l’homme qui aime avec passion est toujours disposé à interpréter en sa faveur, la moindre phrase de bon accueil, tombée d’une bouche souriante ; alors le plus déshérité des prétendants sort de sa nuit, dans les rayons de l’espoir, se relève avec orgueil et fait jaillir de son imagination en délire tous les mensonges qui lui promettent le triomphe et le bonheur.
Toujours est-il qu’après le quadrille et l’entretien qui l’accompagna, Gervaso Costaz avait quitté sa physionomie funèbre de tous les jours, et que, prenant le bras d’un ami Australien comme lui, il l’entraîna au fond du jardin, pour lui faire une confidence d’homme heureux. Cette illusion folle ne dura pas longtemps, mais elle envenima sa passion.
Ainsi que le lecteur l’a déjà deviné, Prosper Desverriers et son ami étaient arrivés depuis longtemps à
Calcutta, OÙ le voyageur parisien avait retrouvé la jeune fille tant redoutée à son premier passage. Cette fois, l’amour l’emporta sur la prudence et tout marcha au gré de scs désirs. Sa fuite soudaine fut même exploitée avantageusement; il avait, dit-il, couru à Londres en toute hâte, et franchi les deux ruisseaux océaniens pour réaliser sa fortune et l’immobiliser à Calcutta. Cette fortune et les qualités personnelles du prétendant lui firent trouver un excellent accueil dans la liimillc de Katrina, et le mariage fut conclu, l'amour aidant des deux côtés.
Des jalousies sourdes murmurèrent autour du jeune Français lorsqu’il entra dans le jardin du bal, mais lui ne remarqua rien ; ses yeux se fermaient à tous les bruits de la foule ; scs yeux ne s’ouvraient que pour voir cette reine de beauté, qui, dans trois jours, devait lui appartenir, comme le plus précieux des trésors. En la dévorant du regard, il aimait à se redire, elle sera ma femme, en appuyant sur le pronom possessif, qui renfermait en lui toutes les extases du ciel; l’infini dans deux lettres!
Ce jeune homme n’était pas de ceux qui font consister leur bonheur à paraître heureux; il avait l’égoïsme de la sensualité, et se souciait fort peu d’être envié par la foule. Son tact exquis lui conseilla même d’affecter l’indifférence en cette occasion. Son tour de quadrille étant venu, il présenta gravement la
main à Katrina, et la conduisit dans la rotonde, de danse, avec cette politesse froide qu’il aurait montrée à une femme inconnue. Il parla peu et d’un air diplomatique, pendant les intervalles des figures, et la reconduisit à son fauteuil, avec le meme cérémonial.
Le plus terrible et le plus secret de ses rivaux ne l’avait pas perdu de vue un instant, et il tira encore de tout cela des conclusions à son avantage, qui vinrent corroborer ses premières impressions. Aussitôt il courut faire part du succès de son espionnage à son ami.
Quoique adoucie par la. brise de mer, la chaleur était forte, et les musiciens, plus altérés dans l’Inde qu’eu Europe, demandèrent un congé d’une heure, pour rendre une visite au buffet des rafraîchissements.
U y eut alors une mêlée véritable et la foule se répandit dans les sombres allées de grands arbres qui conduisent au Gange.
Prosper offrit son bras à la reine du bal et suivit la foule, avec nonchalance, comme s’il eût accompli un acte de politesse forcée, mais quand il n’y eut plus rien à redouter d’un indiscret voisinage, le volcan ' éclata, et la jeune fille entendit tout ce que l’amour et la nuit peuvent inspirer de tendre et de passionné. Katrina, élevée dans une austérité puritaine, s’abandonnait avec délices à ce langage si nouveau pour elle,
LA VIE FANTASTIQUE, et qu’eHe avait le droit d’écouter, à la veille de son mariage. Le plus mélodieux des instruments ne vaut pas la voix de l’homme qui sait parler d’amour à une femme, sous un ciel étoilé, dans une atmosphère de parfums, au murmure des arbres et de la mer. Les cavatines les plus belles, accompagnées par un orchestre magistral, sont des bruits stupides, auprès de ce solo d’amourparlé à voix basse, avec des lèvres convulsives qui effleurent des boucles de cheveux.
Heureuse d’être aimée ainsi, Katrina ne pouvait contenir l’explosion de sa joie, et en remontant l’allée, elle voulut, comme toutes les jeunes filles qui vont être femmes, parler des projets d’avenir. Elle saisit au vol une phrase distraite et égarée dans la mélodie de son amant, pour dire :
— Ainsi nous quitterons Calcutta, mon ami, c’est décidé ; cette ville ne me plaît guère ; nous irons habiter votre maison de l’Himalaya; c’est comme vous dites le vrai palais des quatre saisons. Les bonzes du Népal disent que le paradis terrestre était là, au commencement du monde, et ils ont raison, je crois.
— Mais il n’a pas change de nom, depuis que tu l’as choisi, ma belle Katrina.
— Ne m’interrompez pas, monsieur, je vous ai bien laissé parler, moi.
— Oui, je ne t’interromps pas... il n’y a personne... Je t’embrasse, parle.
— J’avais une bonne chose à dire, et. je Fai oubliée...
— Eh bien, dis-en une autre, elle sera meilleure.
— Ah ! j'y suis, Adam et Eve, quand ils étaient seuls, devaient quelquefois s’ennuyer...
. — Jamais, ils aimaient... .
— Vous m’interrompez encore!... eh bien, soit, vous avez trouve une bonne raison, ils aimaient... C’est beau l’amour!... Mais ils devaient parfois désirer quelque chose, l’un pour l’autre. Selon les bonzes du Népal, que j’ai questionnes... oui, oui, ne riez pas, monsieur, j’ai ‘ questionné dos bonzes. . .
— Je le crois, continue.
— Selon eux, Adam n’ayant point de cadeaux à faire à Ève, quoiqu’ils fussent près du lac de Cachemire, lui faisait cadeau d’une saison.
— Gela vaut mieux qu’un châle, en été, dit Prosper.
— , Ève disait :
« — Ces feuilles de lalaniers sont trop vertes; je voudrais bien en voir de jaunes.
« — Je vais te conduire, disait Adam, par une pente douce au troisième étage de riUmalaya. L'automne » y règne. Tu verras les chenes jaunir. .
« Le Icndciïiain, la capricieuse disait :
« — Je voudrais avoir une couronne de roses carnées.
« Adam aussitôt lui offrait son bras et la faisait descendre au second étage ; là règne un printemps toujours en fleurs.
« Un autre jour, elle voulait faire connaissance avec le froid : la douleur a son charme. Les femmes, diton, sont nées pour souffrir. Adam murmurait un peu; les hommes sont nés, dit-on, pour ne pas souffrir. Mais il se résignait et facilitait à sa femme l’ascension des quatre étages. Dans cette température supérieure de rilimalaya, le caprice d’Ève durait peu ; elle était frileuse et légèrement vêtue, et elle réclamait l’été avec tous ses charmes : l’ombre des palmiers, le miroir des fontaines, les sources d’eaux fraîches, les bains du lac. Adam ne se faisait pas prier, et, prenant Ève dans ses bras, il descendait au premier étage, au rez-de-chaussée de l’Himalaya. »
— Tu es adorable, mon ange! dit Prosper d’une voix qui tremblait d’amour; eh bien, voilà mon rêve; je l’avais deviné sans consulter la Genèse ou les bonzes. J’ai acheté cette maison. Les étages sont divisés par des pentes sinueuses et douces comme des escaliers de reine ; il y a dans la plaine un été sans pluie; au-dessus, le printemps avec ses fleurs et sa rosée ; un peu plus haut, l’octobre européen, avec ses teintes d’or et ses belles nuances ; enfin, au soihmet, notre décembre avec le charme de ses contrastes ; les
salons confortables, les édredons de l’alcôve, les tapis moelleux, la cheminée où le sapin pétillé, et l’amour, partout.
— Oh I comme nous allons vivre d'une vie à nous! dit Katrina en bondissant; et il faut dire aussi que ce n'est pas un désert, comme on peut le croire en Europe. Nous avons d’excellents voisins à tous les étages : des familles anglaises, hollandaises, américaines, espagnoles ; ce coin de l’Ilimalaya est une ville perpendiculaire; sans ces avantages, elle serait inhabitable; .les premiers locataires, Adam et Ève, avaient Dieu pour constable; ils ne craignaient rien. J’emmène, moi, mon armée de dévoués serviteurs, trente péons, qui sont de la famille...
— J’en ajoute trente, interrompit Prosper. .
— Avec ce renfort, reprit Katrina, nous prenons nos voisins les Chinois, ce que n’a pu faire Tamerlan, qui s'est arreté chez nous. Je sais le chemin que nous suivrons, un chemin admirable et qu’on vient de ter- ' miner; il coûte soixante millions. Une route pour les voitures. Elle part de Calcutta, et se dirige vers Bénarès, Lucknow, Agra et Delhi. De Lucknow, nous prenons notre droite, et nous traversons le Népal ou Népaul. Un chemin nous conduit aux pieds de l’Himalaya, sur le canal d’irrigation que les Anglais ont fait creuser, et qui se nomme le Canal du Gange; il
LA VIE FANTASTIQUE, coule jusqu’à Delhi, sur une longueur de deux cents lieues. Vous voyez, monsieur, que je connais mon pays... De quoi riez-vous?
— Je ris, mon ange adoré, en songeant qu’il y a, dans notre Paris, des gens qui, sans le chemin de fer, ne sauraient pas quel chemin il faut prendre pour ai* 1er à Versailles,
— J’entends l’orchestre, dit Katrina; il s’est désaltéré ; rentrons au bal, mon père doit être inquiet. Et maintenant, monsieur, soyez sage, et faites comme si vous ne m'aimiez pas. Nous sommes environnés de jaloux, et les jaloux sont très-méchants dans ce pays.
Prosper se perdit dans la foule, et rencontra son ami Marcel fort à propos, car il lui tardait de donner une expansion à son bonheur.
— Je suis fou de joie, lui dit-il ; voilà enfin la vie que j’aime ; la mer, le Gange, les étoiles, les 'fleurs, le bal, la femme adorée, Bénarès, Delhi, Agra, la Chine, Tamerlan,'’ l’Himalaya; je rêve, ma tête brûle; le bonheur m’étouffe de volupté... Quelle nuit! et ce n’est que la préface de ma vie ! Je redoute mon avenir, il est trop beau... Et toi, que fais-tu? Excusemoi, je t’oublie, je m’oublie moi-même; celte femme est toute ma pensée, et il faut que je meure encore trois jours!
— Calme-toi, mon ami, dit Marcel; ta main brûle,
LA VIE FANTASTIQUE, tu m’cffraycs. Calme-toi; oublie un instant; viens, parlons de choses indifférentes.
— Oui, interrompit Prosper, parlons de Katrina...
— Non, tu vas faire éclater les artères de ton front... Sais-tu que le bal est très-curieux pour un étranger ?
— Très-curieux...
— Et qu’il ne ressemble pas aux bals d’Asnières?
— As-tu fait quelque connaissance, mon ami, dans ... le bal?
— J’ai dansé avec une veuve de Malabar.
— Jeune?
— Est-ce qu’il y a de vieilles veuves dang un bal?
— Jolie?
— Est-ce qu’il y a des veuves laides?
— Es- tu avancé dans tes amours?
— Une veuve de Malabar, c’e.st du bonheur à la minute. Je prends le thé chez elle demain, dans son habitation, avec un ami que je viens d’improviser, un jeune Australien bronzé, très -bien mis, mais qui doit avoir des parents dans les forêts paternelles.
— Et qui se nomme?.
— Cooirae un clu*étien, Gervaso Costaz. Nous nous sommes liés tout de suite. Que veux-tu? je n’ai personne à qui parler. Toi, tu n’appartiens plus à ce
monde. Tu habites la planète de Jupiter, qui est vêtue de gaze transparente, et qui est très-décolletée sur ses deux hémisphères; elle damnerait un archange s’il avait le malheur de la voir. Maintenant tu viens à moi, dans un entr’acle d’amour, comme on va au foyer quand la toile tombe, et cela durera longtemps. 11 me faut toujours à moi deux choses : une maîtresse et un ami. Je m’ennuie quand je suis seul. Le boulevard Italien manque à Calcutta.
— Ta mauvaise humeur est joyeuse, dit Prosper en' riant ; aussi je ne m’en offense pas. Dans trois jours, je me marie, et, une fois marié, je redeviens ton camarade assidu. J'espère que tu n’es pas jaloux de mon bonheur.
— On est toujours jaloux du bonheur de ses amis, dit Marcel, et c’est fort naturel. Ce n’est que dans les tragédies où l’on trouve des confidents, habillés d’un rideau rouge, qui écoutent de sang-froid des tirades sur les heureux amours d’un prince grec ou romain, leur ami. Moi, je n’ai pas le bon naturel de ces comparses antiques; je veux ma part.
— Eh bien, ta veuve du Malabar? dit Prosper.
— C’est toi qui m’as précipité dans cette intrigue, reprit Marcel, et Dieu sait comment elle finira ! En me quittant, elle m’a dit un mot profond, mais terrible...
— Voyons le mot.
« — C’est toi qui seras mon biUher... » ^
— Ah! oui, remarqua Prosper, les veuves indiennes ne se brûlent plus... Et elle te tutoie déjà?
— Oui; c’est un usage de veuve, m’â'dit mon ami Gervaso Costaz.
— Tu me présenteras cet ami?
— Oui, je Fai invité à venir prendre le thé chez nous, à l’hôtel de Sumatra. C’est à lui que je dois la connaissance de ma belle veuve. On a des mœurs charmantes dans ce pays. Je lui chantais mélancoliquement mes doléances d’amoureux à jeun, et il m’a présenté à la veuve disponible. Je crois sa conquête facile, comme dit Robert dans son opéra... Tiens, regarde... voilà mon ami Costaz... Comment le trouves-tu?
— En effet, il est effrayant de beauté fauve.
— Et il a un esprit de démon ou de grand singe... Je crois que si Dieu rendait la parole aux orangsoutangs, nos avocats et nos hommes d’esprit deviendraient muets... Veux-tu que je vous présente l’un à Fautre?
— Non, puisque nous devons prendre le thé ensemble, chez nous, après le bal?
— Je te comprends, va graviter autour de ta belle planète, 7a, et sans adieu.
" Ils se retrouvèrent à l’hôtel de Sumatra, leur domicile provisoire, et Gervaso Costaz était avec eux.
Comme tous les créoles, nos dans des familles opulentes, le jeune Australien parlait notre langue, avec une grande facilite ; comme tous les créoles aussi, il s'exprima^ tantôt avec une lenteur somnolente, tantôt avec une vivacité de parole qui s’alliait bien à la flamme du regard. L’observateur qui aurait voulu appliquer ses théories européennes à l’étude de ce personnage aurait perdu son temps et brisé ses lunettes; il échappait au scalpel de tous les systèmes, avait des aourires d’une douceur ineffable, et des contractbns de visage à faire frémir ; le clavier de sa voix modulait des tierces et dés sixtes à ravir l’oreille, et tout à coup il éclatait en éruptions stridentes. Tout ce qui possède une âme, une vie, une passion, une flamme, un parfum dans ce pays, tout contribue à former ces organisations prodigieuses ; elles sont filles de la mer et de l’ouragan, de la jungle fauve et du soleil. Le feu qui coule dans leurs veines a traversé le laboratoire où la nature distille le sang des tigres et des lions. '
Touchez la porte de bronze d’une pagode, quand le soleil la brûle à midi, et vous connaîtrez le degré d’incendie qui calcine l’épiderme de ces êtres, quand Tamour fait irruption dans leur poitrine de métal vivant.
O amour, vieux Éros, petit dieu malin, Cupidon transi, enfant chétif qui tiens un arc, ils te fondra ieüL
comme un glaçon s’ils t’efïleuraient seulement de leurs lèvres de feu I
Après ces préliminaires oiseux qui s’échangent toujours avant de choisir un sujet d’entretien^ Gervaso Costaz but nonchalamment une tasse de thé, alluma un cigare, et se posa en homme grave.
— J'ai assez bien employé mon temps à^Calcutta, dit-il, et, à mon retour en Australie, je crois que je pourrai faire quelque bien à Paramatta et à Sidney ; nous attendons là un progrès depuis 1788, époque à laquelle le capitaine Arthur Philipps débarqua un millier de voleurs à Botany-Bay, à, cinq lieues de Paramatta. La, colonie n’augmente pas sa population, faute de femmes, et on ne peut pas envoyer là des duchesses et des ladies...
— C’est évident, dit Prosper.
— Je me suis entendu ici avec le first clerk du gouverneur général, et j’ai payé le passage de deux cents aventurières plus ou moins blanches et toutes très-indépendantes. Nous les marierons là-bas à des ex-criminels, aujourd’hui plus ou moins vertueux, et nous leur donnerons pour dot des terres dans la Nouvelle-Galles, avec un peu d’argent et des instruments de labour. Je me suis dévoué, comme mon père, à cette œuvre de colonisation et de réhabilitation.
— Ah! c’est très-bien! c'est très-bien! dirent en duo Prosper et Marcel.
168 LA VIE FANTASTIQÜ'E.
— Mais, reprit Coslaz en riant, je m'aperçois que je suis bien sérieux avec de jeunes Parisiens et après un bal si gai.
— Comment 1 se récria Prosper, nous nous intéressons beaucoup aux affaires de POcéanie et .de Plnde, et la preuve c’est que me voilà fixé dans votre pays, et que Marcel, notre ami, va se coloniser un de ces quatre malins..^ II m'a parlé de sa belle veuve...
— AhI fit Costaz en riant, il vous a fait cette confidence?
. — Oh! nous ne nous cachons rien... Il paraît que vous connaissez beaucoup cette veuve, monsieur Costaz?
— Beaucoup, non, mais assez pour savoir qiPelle se nomme Zarinda Bilpoor, qu’elle est veuve d’un riche planteur du Mysore, qu’elle a vingt-quatre ans, et qu’elle vient à Calcutta, je crois, avec l'idée bien naturelle de trouver un mari ou quelque chose d’approchant.
— Mais je vous trouve fort instruit sur la belle veuve! s’écria Prosper.
— Pas de soupçon injurieux, dit Costaz en s’inclinant ; vous avez en France les mœurs un peu légères, dit-on ; mais, s’il faut faire ma confession ici, je vous dirai qu’un lien sérieux retient toutes mes pensées amoureuses à Melbourne, où je dois me marier, à mon prochain retour.
— Bahl fit Prosper, une distraction est permise en voyage, ici surtout. Votre soleil est un mauvais conseiller ; il a bien des infidélités à reprocher à ses rayons.
— Mais, fit Marcel, puisque M. Costaz te dit qu’il connaît à peine madame Zarinda!
— Bon ! il est jaloux ! s’écria Prosper.
— Aujourd’hui, non, reprit Marcel; mais je puis en être jaloux dans trois jours, et je prends mes précautions.
— Vous savez, monsieur Costaz, que la belle veuve tutoie déjà mon ami?
— Oh ! cela ne prouve rien, remarqua l’Austra- • lien.
— Comment! cela ne prouve rien! dit Prosper, et la femme que je dois épouser dans trois jours ne me tutoie pas encore, parole d’honneur!
Costaz fit un mouvement imperceptible.
— Vraiment! dit-il avec nonchalance.
— Hier je lui ai cité un quatrain que j’apporte de France, pays des quatrains, reprit Prosper ; je le lui ai déclamé en comédien ; elle a paru l’entendre avec plaisir; je croyais qu’elle allait me tutoyer; elle m’a dit :
« Je vous remercie. »
— Peut-on connaître ce quatrain? demanda Costaz négligemment.
— Le voici, Cit Prosper, avec ce titro;