‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 11 sur 21 · TOI ET VOUS · texte numérisé non relu

TOI ET VOUS

A une fcmçje aimée.

Vous est plein de respect, toi rempli de tendresse L’un est sourd à l’oreille, et l’autre au cœur est doux. Mais, on peut les unir ainsi, belle maîtresse, ’

Je ne connais que toi de plus joli que tous,

— AhI c’est charmant! c’est délicieux! c’est admirable ! s’écria Costaz ; il n’y a que les Français pour trouver ces choses-là... Toute l’Australie se cotiserait pour en faire autant, elle s’arrêterait avant le premier vers... Monsieur Desverriers, je vous en prie, reditess-moi ce quatrain.

. Prosper se soumit aux lois du bis, et excita une seconde explosion d’enthousiasme chez son auditeur.

— J’ai une mémoire ingrate comme la terre de Van-Diémen, dit Costaz; seriez-vous assez bon, je vous prie, pour me le copier?

— Très-volontiers, dit Prosper en se levant.

— Je ne vous cache pas, reprit Costaz, que ce quatrain me vaudra le premier baiser de miss Betty, ma fiancée. Je le lui vendrai à ce prix. Nous sommes très-peu avancés, à Melbourne, dans la civilisation de l’amour. C’est la faute des méthodistes anglais.

Prosper remit le quatrain copié à Costaz en lui disant :

— Bon pour un baiser.

Costaz ouvrit un portefeuille, et, lai^ant voir une énorme quantité de bank-notes^ il dit :

— J’aime mieux ce bon que tous cesi chiffons*là.

Et il serra précieusement le quatrain.

— Cela me fait songer, dit-il comme sMl se fût parlé

à lui-même, que le capitaine Drak est à la veille de son départ. /

— Et vous partez avec ce capitaine? demanda Prosper.

— Oh I non... mais je ne veux pas le laisser partir ^ sans lui faire une petite visite... Miss Betty adore les bijoux de corail, comme toutes les créoles... Il est vrai que rien ne pare une jolie femme comme le corail d’un rouge pâle.

— C’est vrai, dit Prosper.

— Le capitaine Drak, reprit Costaz en rallumant son cigare, fait le commerce secret de ces bijoux...

En le nommant, je suis sûr que vous ne le dénoncerez pas.,.

— Oh ! vous n’avez rien à craindre, dirent les deux amis.

— Le capitaine Drak connaît les meilleures pêcheries de Ceylan, et il fait fabriquer à Bombay, par le fameux bijoutier Milne, des joyaux admirables et d’un

goût exquis; des parures complètes, bracelets, broches, peignes, diadèmes, que vous dirai-je? îles ccrins de reine, et je ne veux pas le laisser partir sans faire mon empletlc^i

— Tiens! dit Prosper, une idée!... Voilà une parure que j’ai oubliée dans la corbeille... Quand irezvous à bord de ce contrebandier, monsieur Costaz?

— Ma foi... attendez, fit Costaz en tirant de sa poche un petit agenda. Voyons mes heures de loisir... Demain, journée prise... Séance à Philanthropie- Club.,, Rendez-vous chez M. Flaxlon pour le semoir mécanique... Dîner chez lady... Après-demain, journée occupée encore... Oh! les affaires!... Réunion d’actionnaires, Cornwallis-^fr^^t, pour le défrichement de la terre de Grant et Pexploitation des mines d’alun, d’anthracite et de fer oligisté en employant les bras des emancipits^pursy et des busch-rangers^ batteurs de buissons,,. Lunch chez lady Halringle... Dîner, etc., etc... Paurai quelques heures libres dans trois jours.

— Eh bien, à votre loisir, monsieur Costaz, dit Prosper.

Allez-vous vous méfier d’un ex-sauvage habillé en dandy, qui montre une fortune en ^portefeuille, et montre à sa cravate et à ses doigts les plus beaux diamants d’Hyderabad?

Un proverbe dit :

Aux gens heureux les vertus sont faciles.

ce qui veut signifier que les crimes ne peuvent être commis que par les gens malheureux. Un philosophe de Cordoue, Sénèque, avait dit le contraire en bon latin : Si vous voulez savoir tout ce que ï amour et la haine peuvent faire, mettez ces passions dans le cœur d^un homme puissant : Da posse quantum volunt.

Nos trois interioculeurs se séparèrent comme de ideux amis.

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