LES CONSEILS DE JUPITER
Prosper Desverriers respira en se trouvant seul dans le wagon avec sèn ami.
— Ouf! dit-il, me voilà décoiffé! j’avais la coupole du Panthéon sur la tête ! Quelle journée I quel cl^âteau ! quel monde ! quels assassins I quel guetapens! *
— Moi je supporte cela plus philosophiquement, dit Marcel.
— Tu n’as pas de nerfs, toi, et tu dors toujours! mais moi, je suis un nerf sculpté en homme. L'ennui racle sur moi comme l’archet sur une corde, et quel ennui I S’il me fallait moisir quinze jours de ma vie, comme j’ai vécu aujourd’hui, j’aimerais mieux embrasser le
lA VIE FANTASTIQUE, métier de saint Siméon Stylite, qui passa trente ans sur une colonne d’ordre ionique.
— Et il croit que tu es enchanté de sa journée, dit Marcel, en riant aux éclats.
— Oui, le scélérat! l’assassin !... c'est bien lapeine d’avoir des millions pour vivre comme vit cet imbécile ! est-il fier de son brelan carré de géants domestiques! H*ne leur viendrait jamais à l’idée à ces Crésus, de se faire servir par de jeunes et fraîches filles qui dilatent les poumons des convives et leur donnent toute sorte d’appétits !
— Il vous dirait que ce n’est pas la mode.
— Et moi je lui dirai que c’est la mienne. Ces gens-là, lorsqu’il ont acquis une fortune, demandent ce que font leurs confrères en millions, et ils les copient. Ils font tous abnégation d’intelligence; ils se garderaient bien d’inventer quelque chose, d’abord, comme indigents d’imagination, ensuite, comme moutons du Panurge millionnaire. S’ils inventaient le bonheur, et si quelqu’un leur criait : cela ne s est jamais fait^ ils renonceraient à l’invention.
— Je vois que tu les a compris, dit Marcel ; et que dis-tu de cette rage qu’Us ont tous d’aller pleurer au théâtre devant des malheurs de carton, et devant des acteurs qui rient dans la coulisse des imbéciles qui pleurent dans la salle?
— Oh I ceci est une folie déjà très-ancienne, reprit
irÿé LA V!E FAT^TASnam
Prosjfer . 'La plus précieuse action de la vie est le sommeil; nous devons surtout lui éviter les mauvais rêves, les cauchemars et le faire le plus doux possible. Eh bien, ils ont tous la ragé d'aller de huit, heures à minuit, T<nr au théâtre des bandds, des bourreaux, des assassins, des monstres, des empoisonneurs; et tpiand ils ont bien tremWé^ bien gémi, bien pleuré et que leur sang à tourné au vinaigre pendant quatre heures, ils vont savourer les douceurs du sommeil, et ils revoient dans un songe fiévreux toutes les horreurs que le succèn de larmes a déroulées «ur les planches, et les jeunes femmes courent la chance, sous ces impressions, de concevoir et de féconder un germe qui sera un jour quelque gibier de bagne ou d'échafaud. C’est égal! succès de larmes; tout Paris va le voir, ir faut voir ça.
— Voici un fait à Pappui, dit Marcel. En 1826, m'a dit mon père , un acteur, nommé Mazurier, joua le rôle d’un orang-outang, à la Porte-Saint-Martin, avec un succès qui dura deux cents représentations* Les femmes suppliaient leurs marfe de les mener voir et les maris obéissaient avec leur complaisance habituelle. On ne saurait croire la quantité d'orangsoutangs qiie ces pères ont obtenus pour fils, neuf mois après la soirée de Jocko.'
‘ — C'était inévitable, dit Prosper", les Athéni^ exposaient de beMés rtatues de dieux et de. déesses
dans leurs promenades, et les femmes ne mêlaient au monde que de beaux enfants. Sur leurs théâtres, on jouait aussi des horreurs tragiques, et en exposait des monstres hideux, mais les mères et les fiUes étaient exclues du théâtre ; elles gardaient le gynécée. Les hommes seuls étaient admis. Mais’ on jouait ces drames de sang et de terreur pendant le jour, et après de longues promenades péripatéticiennes sous un ciel étoilé, ils allaient dormir, et ils faisaient des rêves d’or. Nous avons toujours eu la manie de copier les Grecs, sans voir qu’il nous était impossible de copier leurs usages, leur religion, leur climat, leur ciel, leur soleil.
En causant ainsi , ils étaient arrivés au débarcadère de la rue Saint-Lazare.
— Voyons, dit Prosper, je ne reconnais. plus mon , Paris; conduis-moi à mon hôtel.
— Prends mon bras, c’est tmit près d’ici, une pÉo-
m^ade... Comptes-tu rester dans ce logement, rue de la Chaussée-d’Antin? '
— Ohl non.
— Tu changeras?
— Certainement oui.
-r- Tu as trouvé mieux?
• — Beaucoup mieux... Es-tu retenu à Paris par quelques affaires, ou par une intrigue, ou par je ne sais quoi?
— Non, Prosper.
— Alors accompagne-moi.
— Bien loin?
— Non, ‘ dans un pays où il ne pleut pas, et où rhomme trouve quatre saisons dans le jour, si cela lui convient.
— Le printemps. Tété, l’automne, Phiver en vingtquatre heures, dit Marcel; et a-t-on la faculté de choisir?
— Oui, dit Prosper.
* — Alors on choisit le printemps, dit Pautre.
— Pourquoi? reprit Prosper; Phiver n'cst ennuyeux qu à cause de sa longueur éternelle ; mais si, en plein été, on pouvait prendre cinq minutes d'hiver, comme on prend une glace, on se donnerait volontiers cinq minutes de froid. Eh bien, le pays où je vais m'établir jouit de ces avantages de température variée; veux-tu t’y établir avec moi? '
— C'est attrayant de tentation, dit Marcel. Ce pays a un nom probablement?
— Le plus grand de tous les noms et le plus haut ; c'est l'Himalaya. J'en arrive.
— Aussi?
— Et j'arrive de partout. Que veux-tu? je comptais me fixer à Paris, et j'avais loué à lord Hastlng ma maison, une maison à quatre étages, c'est-à-dire à quatre saisons, que j'avais fait construire par fan-
taisie... Je te conterai cela plus tard. Aujourd'hui je change dlidée... Tu ne saurais croire tout ce que m'a inspiré de réflexions cette vie de château...
— Je comprends, dit Marcel : toi qui viens de visiter le globe, tu étais mal à ton aise avec ce bourgeois enrichi qui croyait t’émouvoir en te montrant ses quatre rosses et un vieillard, et tu rencontrerais le même bourgeois avec un autre nom si tu acceptais une autre invitation.
— Je le sais; aussi je déménage. Assez d’ennui comme cela. Je serais hydrophobe, j'inventerais une maladie s’il me fallait recommencer aujourd’hui.
— Tu repartiras donc? demanda Marcel.
— Oui... Tu sais, mon ami, tout ce qu'on peut amasser de sottises dans sa tête quand on se met sous une cloche de brouillard; mais tu ne sais pas tout ce qui éclate dans le cerveau lorsqu’on navigue sous la coupole du ciel.
— Explique-toi mieux, Prosper.
— Écoute, et ne me traite pas de fou... En quittant TAmérique, j’ai pris le chemin des écoliers pour rentrer en France. Je voulais voir la ville du Cap, à la pointe nord de l’Afrique; Captowîij une curiosité d’enfance, un souvenir du voyageur Levaillant. Un soir, on me propose de mé conduire à l'Observatoire ; c’est le premier de Tunivers. Un descendant d’IIer-
m IA VIE FANTASTIQUE.
schell était là et faisait fonctionner le merveilleux télescope qui porte son nom. Il me dit d’appliquer mon œil sur le petit verre et de regarder. Ce que je vis me dorina la fièvre à Tâme ; à quelques pas de moir œil, je vis la planète dé Jupiter avec ses satellites : c’était un spectacle inouï de beauté, üne goutte d’eau est habitée, me dis-je, et ce globe magnifique ne le serait pas!
— Il est à peu près quinze cents fois plus grand que la terre, me dit Tastronome. "
~ Ainsi, répondis-je, toute proportion gardée, tout ce qu'il y a dans cette admirable planète est quinze cents fois plus considérable que ce que nous avons ici : la taille, l’intelligence, la vie, la {mssion, les sens7.^.
— C’est très-probable, me dit l’astronome.
Je replaçai mon œil au veire du télescope, et je ne pouvais plus l’ientdétacher.
Ainsi, me dis-je en descendant de l’Observatoire, si les habitants dè Jupiter savaient que nous esistons, eux dont la vie est si longue, ils nous compareraient è nos éphémères, œs insectes qui ne vivent qu’un jour, et comme ils nous plaindraient du haut de leur effrayante longévité ! Que diraient-ils de nous encore s’ils savaient que nous faisons le tour de notre globe en quinze mois, eux dont les promenades après déjeuner durent autant? La nuit est la
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mère des idées foHes ; je me sentais humilié r je cherchais un brin d’herbe pour me dérober aux regards de l'immense planète;: je faisais des excuses à riiisecte que j’écrasais sons mon talon, comme s’il eût été mon semblable ; je ne comprenais pas qu on eût osé mettre le mot orgueil dans un dictionnaire chrétien.
Pendant mon sommeil, je fis un rêve d’éphémère ; je naissais avec une larme de l'aurore sur un grain de sable ; je me mariais à dix heures, j’étais père à midi ; je dépérissais un p^u avant le crépuscule ; je mourais au coucher du soleil, et je m’étais horriblement ennuyé, faute d’amour.
A mon réveil, j’étendis les deux bras horizontalement, et je crus toucher les deux pôles de la terre. Tout prit un nouvel aspect devant mes yeux et dans mon imagination : la montagne se fit caillou; l'Océan, ruisseau; le navire, coquille de noix. Je pre- . nais ma tète à deux mains pour en arracher la dernière phrase que l'astronome m*hvait dite, et cette phrase épouvantable bourdonnait toujours dans ma tête et menaçait d’en exiler la raison.
— Tu as oublié de me dire cette phrase? dit Marcel.
— Oh ! elle ne produira aucun effet sur toi, reprit Prosper, tu as des joues trop fraîches, tu es trop blond.
Dis toujours, fais comme si j’étais pâle et
brun.
— Ce neveu d’Herschell m’a dit :
« J'ai compté dans les nébuleuses^ à Vaide de mon télescope^ soixante-quinze millions d'étoiles fixes^ qui sont autant de soleilsj centres d'un système planétaire^ etj s'il m'était donné de braquer mon télescope sur la plus éloignée de^ ces étoiles^ j'en déçouvrirais autanty et toujours ainsi, de dernière en dernière, jusqu'à la fin de l'infini. »
Cette phrase fait pleuvoir des cataractes de Niagara d’étoiles sur ma tête^ trop faible pour porter un cha* peau. Avec ces pensées qui rendent fou, je monte à bord d’un navire en partance.
« — Où allez-vous? me dit le capitaine.
« — ^ Je n’en sais rien, lui répondis-je; cela m’est égal. Je suis éphémère; je me promène sur les grains de sable et sur les gouttes d’eau. »
Quelles nuits d’extase j’ai passées sur la dunette du navire par ùne mer calme, entre les constellations de l’Océan et du ciel, et quel cours de philosophie inconnu de la Sorbonne ! J’avais encore le droit d’être
orgueilleux, puisque j’avais le sentiment de mon humilité.
On me débarqua à Calcutta, le Londres du soleil. Je veux continuer jna promenade par les conseils de la planète de Jupiter ; je remonte le Gange ; je tra-
verse le Népal ; je séjourne six mois devan une excroissance de FHimalaya ; je deviens amoureux d'une jeune Hollandaise; cette passion méfait peur; elle est un obstacle à ma promenade; je prends la fuite, JTarrive à Bombay, et, parti de là, je traverse TEgyple, et* un paquebot d'Alexandrie me dépose à Naples, hôtel de la Victoire^ sur le quai. Le climat me sourit, et je me décide à séjourner quelques mois devant le golfe de Baïa.
c( A Naples, je trouvai la vie qu'on fait partout, monotone, routinière, triste. Un soir, je dînais à table d’hôte avec un Anglais, un Espagnol et un jeune Romain antiquaire. Nous venions de visiter ensenible les ruines de Pompéia.
« L'Anglais était de ceux qu'on nomme excentriques, parce qu'ils ont des idées peu conformes aux immuables routines du West~end. Il se nomme sir Gregory il sort de Tunivcrsité d'Oxford; parle toutes les langues, même les anciennes , avec une grande facilité.
« A notre table d'hôte on nous servait ces plats éternels qui appartiennent aujourd’hui à la cuisine universelle. On invente beaucoup d'armes de bataille, on n’invente jamais d’armes de cuisine. Les mêmes casserolles font cuire les mêmes ragoûts dans toutes les capitales de l’Europe, et l’Académie des sciences, dont les membres dînent chez Flicoteaux, n’a jamais proposé un prix à l'inventeur d'un plaU
« — Je VOUS propose, nous dit sir Grégory, de vous faire dîner chez Lucullus, dans huit jours. Acceptez^
vous?
« L’acceptation fut unanime.
« — Eh bien, repril-il, gardez-moi le secret, parce que toute la colonie anglaise tomberait sur ma table, et nous de pouvons être que quatre y compris Luci|||, -lus. '
« Au jour dit nous partîmes pour PompL'ia,où nous arrivâmes à la nuit.
« Sir Grégory Lucullus s’était mis en grands frais pour nous servir un festin antique, dans la maison de Diomède, où les festins avaient été interrompus par un convive inattendu, un fâcheux voisin, le^Vésuve. C’était aux ides de Mars, an de notre ère 79, Titus régnant.
« Tout avait été prévu par le savant et prodigue élève de l'université d’Oxford. Il y avait même un vestiaire, où nous trouvâmes un complet assortiment de tuniques, de clamydes, de laticlaves, de sardoines ; ce qui nous permit de quitter nos atroces costumes modernes, et de nous déguiser en Romains.
« Nous nous couchâmes autour du quatriclinium^ en appuyant nos coudes sur de moelleux coussins, pour faire la vie ensemble, convivium.
V Quatre jeunes danseuses, recrutées au théâtre San- Carlo, et assez lestement déguisées en Hébé, en Po-
mone, en Ilygie et en Flore, nous versaient les vins du Cos, de Crète,, de Chypre et d'Agrigcnte, sc(ÿlés dans des amphores étrusques, sous le septième consulat de Marius
« On nous servit d’abord des œufs, selon le précepte, ab ovo itsque ad mala; puis des raves, de^ Yapiuru] ¥api provençal, ou celeri ; et des huîtres du lac Lucrin. Choses qui réveillent l’appétit, disait Lucullus, lassum pervellunt stomachum. On nous servit ensuite, une hure de sanglier de Lucanie, un turbot dans sa saumure, un pàon^ farci de raisins de Corinthe, des murènes à l’huile de Venafre et au vinaigre de Lesbos. Les fruits furent servis dans des canistres à treillis d’or.
c< La prima donna de San-Carlo, déguisée en esclave de Mytilène, nous chantait, par invervalles, des airs italiens en s’accompagnant de la lyre : le ténor, habille en Rapsode, raconta les adieux d’Hector et d’Andromaque, aux portes Scée, et la visite de Priam au fils de Thétis.
« Mes convives parlaient le latin dû siècle d’Auguste ; ils s’entretenaient de la nature des choses ; ils s’excitaient à jouir de la vie en considération de sa brièveté ; ils demandaient à POcéan s’il était le père de toute la création, Oceanumque patrem rerum^ ou si un Dieu inconnu avait tiré Thnivers du chaos. Ils célébraient aussi les amours cruels qui dénouent la ceinture des
Grâces, et les rosiers de Pæstum qui fleurissent deux fois.
« Le monde moderne, avec sa science désespérante et sa réalité plate, s’était évanoui pour moi; la terre redevenait le centre de Tunivers; les étoiles ressemblaient à des clous lumineux ; j’en complais mille et vingt-deux, comme Talés de Milet, et Denis Paéropagite, deux astronomes aveugles. Ce ciel de la nuit avait été créé pour réjouir la vue de Phomme en Tabsence d'Apollon. J’entendais le chant de la sirène Parthénope, et je me disposais à demander à la sibylle voisine un rameau d’or pour faire ma descente aux enfers et enlever Proserpinc à son odieux mari.
« Quand Lucullus fut redevenu sir Gregory, je lui dis:
c( — Au nom des dieux, vous m’avez donné un songe sorti parla porte d’ivoire; ne me. réveillez pas. Je suis riche, je vous payerai les frais de mon sommeil.
« — Eh bien, nous continuerons, me dit le savant d’Oxford.
« Le lendemain, nous rentrâmes à la maison de Diomède, et, comme nous jouions aux dés la royauté du festin, selon le précepte régna vint sortiere talis^ trois sbires de la police du roi de Naples firent irruption dans Vimpliivium et nous demandèrent nos passeports.
« Le chef du buon governo nous dit que nous étions accusés d’une foule de crimes, entre autres de paganisme et d’insulte à la religion.
« Le quatriclinium et toute la défroque romaine furent confisqués au profit de l’État, et nous fûmes assignés devant un tribunal correctionnel.
« — 11 n’est donc pas permis de vivre à sa guise en ce monde? m’écriai-je; il ne suffit donc pas d’être honnête homme et de semer l’or pour s’amuser? Il faut se coiffer d’un tuyau 'de poêle, se vêtir d’un sac, manger des fricandeaux, et dire toujours les mêmes bêtises, sinon il y a une loi qui vous oblige à vous mettre au niveau du genre humain !
« A la pointe du jour, un paquebot partait pour Marseille ; j’esquivai donc la sentence du tribunal napolitain en filant quatorze nœuds -à l’heure à bord du Francesco primo.
« Maintenant, mon ami, tu me connais, et tu dois comprendre tout ce que j’ai souffert dans cette affreuse journée de château ; mais, à mon tour, je comprends aussi que la vie me serait intolérable dans cette civilisation sablée, ratissée, tirée au cordeau, qu’on appelle la vie parisienne. Il est très-difficile d’acquérir une grande fortune; il est cent fois plus difficile de savoir s’en servir. 11 est très-facile de naître ; il est cent fois plus difficile de vivre. As-tu vu cet affreux millionnaire aujourd’hui? Était-il écrasé sous
LA VIE FANTASTIQÜE.
le poids de chaque minute 1 a-t-il sué sang et eau pour traverser dix heures d’ennui I s est-il mis Tesprit ou la bêtise à la torture pour découvrir une distraction introuvable! C’est la vengeance du pauvre, cela ! L’autre jour, Lamartine disait à la tribune : « La France s' ennuie l » et tous ceux qui bâillent ont crié au paradoxe. Ce; n’est pas la France pauvre qui s’ennuie : celle-là travaille, s’agite et connaît les joies du soir au foyer domestique; c’est de la France riche dont Lamartine parle ; mais, avant lui, Louis Xlll et Louis XV disaient : « Je m’ennuie. » Une grande dame écrivait : a V ennui pleut au Louvre^ a et Bossuet jetait à la perruque de Louis XIV cette lamentation : « V inexorable ennui désole le monde! » Eh bien, moi, j’ai acquis une immense fortune au péril
de ma vie et à la sueur de mon front, et je ne veux pas l’employer au bénéfice de l’ennui universel.
— Je t’approuve complètement, dit Marcel^ Tu es né à Paris, et, avec tes idées de voyageur, tu ne pourras jamais le naturaliser Parisien. Tu m’as converti à la religion de Jupiter et à la secte des Éphémérides. Montre-moi le chemin, je le suis.
— Il y a six mille vaisseaux à l’ancre dans la Tamise, devant London-bridge^ dit Prosper ;jqous irons après-demain faire notre choix. Je prendrai une traite de cent mille livres sur Calcutta, et nous partirons. Vois-tu, mon ami, tu ne saurais comprendre la joie
■qui m’inonde lorsque je touche la corde goudronnée d’une échelle de navire; lorsque je pose le pied sur le pont et que je respire ces parfums pénétrants dont il est imprégné, et qui lui viennent de Surate, de Manille, de Ceylan, de tous les pays embaumés par le soleil I Alors, du haut de ce tremplin qui va me lancer au bout du monde, les seuls sages, à mes yeux, sont les pères de famille, les honnêtes industriels, les la-, boureurs de la campagne, les artisans laborieux; mais lu ne- saurais dire de quel mépris j’accable tous ces riches oisifs, ces célibataires ennuyés, ces solitaires de l’alcôve, ces endormis de club, tous ces Crésus du bâillement, qui se sont incrustés, comme des huîtres qu’ils sont, sur dix pieds carrés d’asphalte ou de tapis, et ne songent jamais à épeler la première lettre du livre de l’infini que Dieu expose en vain devant leurs yeux !
— Tiens, j’étais un de ces gens-là, moi aussi! dit Marcel; je connais le monde par les gravures des marchands des boulevards; je m’étais incrusté entré la rue Drouot et la Chaussée-d’Antin; je croyais que le soleil se levait à Bercy et se couchait à Versailles. Tu me fais naître dans un monde nouveau, et je vais prendre mon passe-port.
Ils étaient arrivés devant l’hôtel où Prosper était descendu, et ils causèrent encore quelques instants pour régler leur départ.
Les mères des deux jeunes gens sont cousines germaines, et vivent, comme deux sœurs, à Fontenayaux-Roses. En recevant la dernière visite qui leur rnn^nçait un si long voyage, elles éprouvèrent une grande douleur, la mère de Prosper surtout, qui voyait arriver son fils pour le voir repartir tout de suite; mais, ne pouvant leur faire abandonner une résolution irrévocable, elles les bénirent au moment des adieux, et ajournèrent leur bonheur à Tépoque du retour.
Nous retrouverons les deux jeunes voyageurs dans un pays lointain.