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LA PARURE DE CORAIL

Le mariage de Prosper et de Katrina venait d’être célébré sans trop d'éclat, et très-peu d’invitations étaient faites pour le repas de noces, qui devait avoir lieu, après le coucher du soleil, dans la maison de Van-Husson, une habitation délicieuse, dont les jardins, clos de murs, s’étendaient, au bord de la mer, dans un faubourg de Calcutta.

Prosper, en reconduisant sa femme, lui avait dit :

— Voici notre dernière séparation : je rentre en ville pour régler mes comptes avec le land-lord de riiütel de Sumatra et terminer toutes mes petites affaires de garçon. C’est une séparation de quelques

LA VIE FANTASTIQUE, heures, et, à dater de ce soir, toute ma vie est à

toi...

A l’hôtel de Sumatra, Prosper trouva Marcel et - Gostaz qui fumaient en causant.

— Avez-vous reçu mon billet d’invitation, monsieur Gostaz? dit Prosper en serrant la main de l’Australien.

— Oui, cher monsieur; j’aurai le plaisir d’être des vôtres ce soir.

— Donnez-moi du feu, je suis à jeun de cigare, et il me reste quelques heures pour me livrer au vice du tabac; je vais faire une orgie de manille, ma femme me défend de fumer... Un sacrifice à l’amour dont elle me tiendra compte... Tu parais inquiet, Marcel?...

— Moi... non... Je ne ris pas, voilà tout.

— Ah ! fit Gostaz ; il lui arrive un affreux malheur, je viens de recevoir sa confidence.

— Quel malheur? demanda Prosper.

— Le plus heureux des malheurs, dit Gostâz : il a reçu un billet de la belle veuve, un billet à ordre, payable ce soir en monnaie d’amour.

— Gomment! dit Prosper, tu es aussi avancé?

— Non, dit Marcel; pas de mauvaise plaisanterie. Cette femme choisit le jour où lu te maries pour...

— Pour t’épouser I interrompit Prosper en riant; ah! oui, je comprends ton désespoir.

— Moi, dit Coslaz, je lui ai conseillé de demander un délai de vingt-quatre heures, comme on fait dans le commerce. ,

— Ah! c’est impossible! dit Marcel d’un ton sérieux; un premier rendez-vous... 11 semble qu’on demande du temps pour réfléchir. Une jolie femme est le plus exigeant des créanciers.

— Alors, paye comptant, dit Prosper; quant à moi, je te dégage ; tu seras libre ce soir. Nous ferons notre repas de noces chacun de notre côté.

— Tu comprends, Prosper, que...

— Oui, oui, je comprends que tu es enchanté de ma proposition, et que tu veux te donner les airs d’un homme contrarié.

— C’est que, dit Marcel, le hasard nous joue de ces tours...

— Oui, plains-toi du hasard 1 11 le traite en enfant gâté; il fait mourir tout exprès pour toi un mari du Malabar, afin de te livrer sa veuve, la Vénus de l’Inde I Allons, hypocrite, mets sur ton visage ta véritable pensée intérieure; déridc-toi.

— Écoute, Prosper, dit Marcel, lu conviendras qu’il est cruel pour moi de faire trois mille lieues, afin d’assister à tes noces, et de faire acte d’absence tout juste ce jour-là.

— Mais, cher ami, reprit Prosper, mes noces 'se font sans pompe, sans étiquette. Il y aurait, dit-on.

trop de jaloux. On sc plaindrait que la mariée est trop belle. Mon bonheur me ferait des ennemis.

— C'est profond! remarqua Costaz en secouant la tête pour donner son assentiment; mais il y aurait un moyen de tout concilier.

— Voyons, dit Prosper, voyons le moyen.

— C’est très-simple, dit Costaz avec une naïveté naturelle : l’amoureux de la belle Zarinda peut partager sa soirée avec le mari de la belle... la belle...

— Katrina, souffla Prosper.

— Katrina, ajouta l’ Australien.

— n est beau, le moyen! dit Marcel; oui, aprèsdîner, je me sauverai à toutes jambes de l’habitation de ma veuve, qui loge à trois milles d’ici... Je passerai pour... Bah! vous alliez me faire dire une sottise.

— Dis toujours, fit Prosper.

— A point nommé, reprit Marcel, ce matin, le journal, dans ses réclames qui enfoncent toutes celles des feuilles parisiennes et de l’ Agence-Paris, renfermait cet avis, sous la rubrique Latest intelligence : « Le Baradjy de l’émir de Solo y île de Java, demande des hommes ayant toutes les conditions requises pour être admis à la garde du harem... Payé cinq sliellings la ligne... » La veuve de Malabar croirait que j’ai pris du service chez l’émir de Solo 1

— C’est vrai, dit Costaz en riant... Messieurs, je

VOUS propose une promenade sur le port; il faut que je voie le capitaine Drak.

— Tiens, à propos, dit Prosper, je songe aussi à la parure de corail... Ce sera une surprise... Je mettrai cet écrin sous la serviette de Katrina.

— L'idée est bonne, remarqua Costaz d’un ton nonchalant.

— Toi, dit Prosper à Marcel, je te devine; tu vas nous demander la permission de diriger ta promenade du côté du rendez-vous ; je t’ai vu consulter ta montre d’un œil furtif.

— ^ Je n'ai point de parures à acheter, moi, dit Marcel.

— Fais à ta fantaisie, reprit Prosper. Ne nous gênons pas... A demain, mon ami; j’espère que nous nous reverrons à déjeuner pour nous demander si nous avons passé une bonne nuit.

Prosper quitta son frac de cérémonie, endossa une veste blanche el prit congé de son ami.

Il sortit avec Gervaso Costaz, qui paraissait fort préoccupé de son cigare de Manille, qui ne passait pas.

Le port de Calcutta présentait son animation ordinaire ; c'est la même vie qui r^ne à Liverpool, devant la Mersey et ses quarante docks. Le môle était émaillé de toutes les nuances des carnations de l’Inde et de la Polynésie. Costaz et Prosper se tenaient par le

bras pour ne pas être séparés par ce flot de curieux, d’oisifs et de marins.

Cbstaz descendit dans un canot, Prosper le suivit, et, sur un signe qui montrait un point dans les navires, le batelier prit les rames et vogua vers cette direction.

— Voila le paquebot du capitaine Drak, dit Costaz en le désignant de la pointe dç son stick:

—••Il n’est ni beau ni grand, fit Prosper.

— 0ht reprit Costaz sur le ton le-plus naturel, c’est tout ce qu’il faut pour le commerce qu’il fait. , Oui, il ne paye pas de mine, mais c’est un fin marcheur. Voilà l’essentiel. Le mois dernier, ce brave Drak, qui ne met péril à rien, entreprit d’enlever deux tonnes de poudre d’or à Bornéo ; comme il arrivait devant Banjermassing, il fut cerné par quelques centaines de pirogues, montées par les plus terribles

pirates de la Malaisie. Drak fit chauffer à toute vapeur, et les traversa comme une dorade traverse une caravane de harengs... Nous voici arrivés.

Ils montèrent à bord, et fiirent reçus par le capitaine Drak.

H ne ressemblait nullement à un loup de mer; c’était un homme d’une figure douce, et que la mer et le soleil semblaient avoir respectée ; il est vrai qu’il était fort blond. Le haie s’attache surtout aux bruns, disent les marins de Plnde.

L’équipage ne paraissait pas fort nombreux ; deux matelots dormaient sur le pont, à l’abri d’une tente ; on pouvait présumer que les autres étaient à terre ou dans l’entrepont. Par intervalles, la tête du mécanicien se laissait voir et disparaissait.

— Capitaine, dit Costaz, je vous amène un de mes amis... Vous pouvez avoir en lui toute confiance... ' Montrez-nous ce que vous avez de plus beau. .

Le capitaine, vrai ou faux, regarda autour de lui, comme s’il usait de précautions contre l’espionnage, et descendit l’échelle de la dunette.

En remontant avec un lourd colis, il dit :

— Il y a deux matelots malais dont je me méfie ; heureusement ils ne sont pas là.

n présenta des chaises, posa un guéridon, ouvrit le colis et étala des écrins.

— Voilà de quoi choisir, dit-il ; c’est ce qu’il y a de plus beau chez Milne ; nous appelons cela de vraies magnifences, en style d’agathophiles.

— Oh ! il est très-instruit, le capitaine ! dit Costaz en riant.

— C’est vraiment très-beau ! dit Prosper en examinant un à un tous les écrins. On ne saurait pas où la préférence doit se fixer.

— Il faut les prendre tous, dit le capitaine avec un rire plein de bonhomie.

En attendant, dit Costaz, il faut faire gagner

LA VIE FANTASTIQUE. isi

quelque chose à votre cook... Le pauvre garçon est là qui nous regarde...

— Ah ! ce sont ses petits bénéfices, dit le capitaine.

— A-t-il toujours de ce porter barklay-perkins si bien conservé?

— Je ne sais pas... Oh! s'il en avait une rivière, il la vendrait à un penny la goutte. Un harclay-perkius qui supporte la mer et le changement de climat, c'est une mine d’or dans ce pays ; mais la provision est toujours fort petite, on craint toujours qu'elle ne s'avarie. Ce n'est pas du ça.

Prosper examinait toujours les écrins, et souriait en pensant au plaisir de la surprise.

Le cook déposa deux bouteilles de porter sur le guéridon et trois coupes de faux argent de Londres.

— 11 n*y a pas de boisson comme ce porter pour étancher la soif quand il fait cettè chaleur, dit Costaz.' A votre santé, capitaine.

Il jeta le porter par-dessus bord, et, essuyant sa moustache, avec un ah! de respiration, il déposa la coupe vide sur le guéridon, en disant :

— Monsieur Prosper Desverriers, voulez-vous que je vous dise ma préférence?

— Oui, voyons, dit Prosper en avalant le porter.

— Celte parure ci... Elle me paraît la plus belle entre les belles.

LA VIE FAKTASTIQÜE.

Et il versa de nouveau le porter.

— Oui, dit Prosper. . . Vous avez peut-être raison... Mais en voici une autre dont le corail me paraît d’une nuance plus tendre... Regardez bien...

— Savez vous ce qu’il faut faire alors, monsieur Desverricrs?

— Dites.

— On ne peut pas épouser deux femmes, mais on pent acheter deux parures.

— Le conseil est bon, dit Prosper en vidant une seconde tasse de porter... Passons à l’important... Quel est le prix de ces deux écrins, capitaine?

— Monsieur, dit le capitaine sur le ton d’un vrai brocanteur, à Londres, chez le bijoutier llamlet, vous payeriez ces deux parures mille livres...

— Ëh ! eh ! se récria Costaz, cher capitaine, vous nous la donnez trop forte !

— Oui, oui, reprit le capitaine en fermant les yeux et en les rouvrant d’un air de méthodiste, oui, oui... je n’exagère rien, monsieur Costaz... Et moi, ici, je vous les donne... donner est le mot... pour deux cents livres.

— Capitaine, dit Costaz, vous vous gâtez... Vous étiez plus accommodant autrefois... Tenez, je suis venu pour vous faire une emplette, moi aussi, mais je ne vous achèterai rien. Que voulez-vous? Je n’aime pas être surfait, comme tous les fils de commerçant*

— Ah! monsieur Costaz, dit le capitaine sur un ton lamentable, si vous saviez toutes les mauvaises nuits et tous les mauvais jours qu’il faut passer pour arriver à un bénéfice raisonnable! AhI

— Oui, c’est juste, dit Prosper attendri et buvant une troisième fois.

— Au fond, reprit Costaz, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je marchanderai ce qui me regarde... Voyons, capitaine... Que demandez-vous de celle-ci? J’achète pour mon compte.

Le capitaine prit la parure désignée, la considéra attentivement, regarda le ciel, remua les lèvres comme s’il faisait un calcul de change de monnaies, et dit :

— Celle-ci, j’en demande quatre-vingts livres, prix fixe, pas une couronne de moins.

— Eh bien, dit Costaz, vous êtes plus raisonnable pour moi que pour mon ami. Je ne marchanderai pas... Enfin, capitaine, je vois que vous faites assez bien vos petites affaires...

— Eh^ monsieur Costaz, vous savez mieux que personne quel rude métier je fais. J’arrive à l’âge mur : on vieillit vite dans ces parages quand on ne se soigne pas. Je veux travailler encore deux ans, et j’achète une petite habitation à Chandernagor, sur le Gange, parce que je suis d’origine française, et

ccttü colonie me rappellera le beau pays de ma mère.

Sa voix s’altéra d’émolion à la fin de cette phrase, et Prospcr fut attendri.

Les meilleurs comédiens ne sont pas au Théâtre- Français; ils jouent sur le théâtre du monde et n’ont pas besoin de faire quarante répétitions pour empoigner le public ; ils improvisent leur mise en scène, leurs rôles et leurs effets.

— Voyons, dit Costaz, donnez-nous la facture et acquittez. Nous avons droit à un escompte, nous payons argeni sur balle.

— Est-il commerçant, ce M. Costaz! dit lecapi(aine en riant.

— Mais dépêchez-vous donc, capitaine ; il fait une horrible chaleur sous votre tente, et je ne suis pas trop à mon aise.

— Moi aussi, dit Prospcr d’une voix faible; je me sens la tête lourde.

— Quarante degrés de chaleur! dit Costaz; il y a de quoi faire cuire la cervelle dans le crâne... Allons, la facture, vite; nous irons prendre un bain froid, ça nous remettra.

Prosper laissa tomber sa tête en arrière comme frappé d’une foudroyante attaque de sommeil.

Costaz et le capitaine le soulevèrent et le mirent sur le lit d’une cabine attenant à la dunette.

LA VIE FASTASTIQUE.

— Tu sais ce que tu dois faire maintenant? dit Costaz.

La tète du mécanicien reparut à fleur de pont.

— Chauffez, dit Coslaz.

Le cook, qui était le vrai capitaine, monta et dit à Costaz :

— Je vous remercie aussi, monsieur, pour les cent livres que vous avez données à ma femme.

— J’aurai soin d’elle et de tes enfants, dit Costaz; tu peux te noyer sans regrets... Êtes-vous contents?... Oui... Bien... Filez, et à la garde du diable.

Après avoir donné ses dernières instructions. Costaz descendit du paquebot et rentra en ville.

Le petit navire, léger comme l’oiseau des tropiques, prit son vol à toute vapeur vers remboueburè ' du Gange.

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