L'HOMME FAUVE
Au coucher du aoleil, Gervaso Costaz, en costume de gala, entrait avec une parfaite assurance à l’habitation de Van Hussen. Son pas résolu annonçait l’ami intime dans l'invité.
Quelques invités arrivaient avec lui.
Un domestique les introduisit dans une galerie d’attente ouverte aux brises du Gange et de la mer voisine.
Van Hussen leur disait à tous :
— Mon beau-fils n’est pas encore rentré, mais il ne doit pas tarder.
— Je l’ai vu hier, dit Costaz ; il s’occupait d’une foule de petits détails. Il m’a fait bien rire surtout en me disant : « Je me démène dans mon agonie de garçon. »
— Oh!' il est charmant! dit le bon père^ et ma fille ne peut manquer d’être heureuse avec lui.
— Il pense à tout, reprit Costas. Tenez... il m'avait promis depuis longtemps un quatrain délicieux ; j’y tenais beaucoup, mais je n'osais le réclamer, le voyant si occupé, à la veille de son mariage, eh bien, iFs’en est souvenu, lui», et il me Ta donné. Le voici... Vous pouvez le lire, monsieur Van Hussen.
Le père prit le quatrain, le lut et, appelant sa fille :
‘ — Katrina, dit-il, tu dois connaître ça... Monsieur est un ami intime de ton mari...
— Et il m’a fait son cadeau de noces hier, madame, interrompit Costaz ; je ne donnerai pas ce quatrain pour mille livres.
Katrina donna un coup d’œif au quatrain et fit un sourire où perçait déjà l’inquiétude, en disant :
— Je le connais.
Et elle ajouta, en réprimant un* mouvement convulsif :
— Il est bien prés de six heures et demie, n’est-ce pas?
Côstaz tira pompeusement un chronomètre superbe et dit :
— Six heures et vingt. Hier, nous avons fait une promenade^ avec Prosper, du côté du' fort William, et il me disait : « Mon ami, il faut que je fasse dans
deux jours la besogne d’une semaine; je ne veux apporter à mon soir de mariage aucun de mes ennuis de garçon.
— Tu vois, ma fille, dit le bon Van llussen, il n’y a nullement à s’inquiéter de ce retard.
Katrina fit, comme par complaisance, un signe d’asquiescement , mais elle soupira et regarda le ciel.
Une coquetterie légitime lui avait conseillé de se mettre en frais de toilette légère pour éblouir son mari, avec ces orneménts naturels qui humilient les pierreries quand elles osent laire concurrence aux charmes d’une jeune femme. Rien n’était triste à voir comme cette mariée qui étalait ce luxe de promesses payées par l’insouciance ou l’abandon. Par malheur, tout n’était pas perdu : il y avait là un œil fauve qui perçait les gazes et les crêpes de Chine ; il y avait une convoitise, chauffée à la flamme des Satyres du Ratnaïana; il y avait des griffes de vautour, encore voilées par des gants de dandy.
Les belles femmes, (îans un bal, comme les changeurs de monnaies sur le forum, sont innocemment, et jusqu’à un certain point, les complices ou les agents provocateurs des attentats dont ils sont les victimes. On ne devrait pas faire étalage de trésors devant des
convoitises inexorables qui suppriment la raison dans
le cerveau et la remplacent par la folie. En outre, la
première éducation de rcnfance est consacrée à l’étude de toutes les obscénités classiques, entretenues par la routine; un adolescent se repaît de mythologie par ordre d’un sage professeur : il incendie sa mémoire avec les libertines équipées et les galants adultères de Jupiter, le maître des dieux. Apollon, le père de la poésie, et Pan, l’inventeur de la flûte, commettent avec Daphné et Syrinx des crimes qui les feraient condamner aux galères s’il y avait une cour d'assises dans l’Olympe. Le bon Homère, l’instructeur des écoliers, imite le poème lascif du Ramalana indien, fait enlever une femme à son mari et chante une guerre de dix ans soutenue pour une cause d’amour. Le héros de XÉnéide se conduit fort lestement avec une reine qu’il a séduite et divinise l’infidélité. Les Métamorphoses d’Ovide, livre classique, sont un recueil de galanteries obscènes racontées avec un charme merveilleux. Le classique théâtre grec renchérit sur cette exhibition de crimes olympiens ; c’est un recueil d’immortels chefs-d’œuvre, remplis d’adultères, d’incestes, de violences, de passions hystériques à épouvanter l’imagination des eunuques. Le professeur offre comme antidote un seul trait honorable, la continence de Scipion; mais les écoliers donnent un autre nom à cette continence, se moquent de ce Romain vertueux malgré lui, et, à cause de Capoue, ils lui préfèrent Annibal.
Les germes de ces méfaits de Téducation, tombant sur des natures volcaniques, portent les mêmes fruits que les sauvages instincts de l’ignorance. On ne doit jamais aux plus odieux des crimes une ombre de justification ; on peut toutefois, dans l’intérêt de la grande famille de Thumanité, leur trouver, s’il y a lieu, des circonstances atténuantes. Mais, comme Ta si souvent répété Ducray-Duminil, le père des écrivains ' romanesques, 7i anticipons pas sur les événements.
Comme on le pense bien, les minutes s’écoulaient, lentes comme des heures, et plus pleines d’angoisses qu’une année de douleurs peut en contenir. Les invités, soupçonnant quelque mystère peu favorable à la jeune femme, et ne pouvant expliquer par des motifs honnêtes cet inconcevable abandon, se retiraient l’un après l’autre et se promettaient de se communiquer le lendemain leurs médisantes suppositions. Ces départs brusques et empreints de pruderie anglaise étaient compris dans leur véritable sens, injurieux pour Van Hussen et sa fille, qui ne trouvèrent plus d’autre soutien et d’autre consolateur que Gervaso Costaz.
Un domestique, envoyé à l’hôtel de Sumatra^ rapporta ceci :
— M. Prosper Desverriers, de Paris, n’a plus reparü depuis le matin. Tous ses effets sont encore dans ses appartements. On croit l’avoir vu , vers
deux heures, s’acheminer du côté de la \ille noire ^ — Ah! dit le père en se frappant le front, la ville bien nommée ! Il sera tombé dans un guet-apens de ' Malais ou de Chinois !
Et il donna cet* ordre à son domestique comme s'il eût été frappé d'une autre idée :
— Courez chez mon banquier Everington ; c’est là que mon gendre a placé tous ses fonds. Demandez-lüi
s’il est venu lui demander de l'argent. Courez. ••
remontez à cheval... il’est déjà tard.
Le domestique sortit.
Katrina, renversée sur un divan dans l’attitude de la désolation, ne paraissait prendre aucun intérêt, à tout ce qui se disait autour d’elle. Mieux que personne, elle connaissait son mari ; ce n'était ni un oubli, ni un abandon, ni aucune autre cause de ce genre qui expliquait cette absence : il était mort, pensait-elle, et mort assassiné.
Costaz se tenait immobile, et, appuyant son front sur sa main, il paraissait absorbé dans ses réflexions, — La ville noire 1 la ville noire ! murmurait le père en se promenant à grands pas.
Et il ajoutait ce monologue, que Costaz approuvait par des signes de tête :
— A Londres! à Londres î sécurité dans les rues...
* Calcutta est dWisée en quartier neuf et quartier vieux ; l’un se nomme ville blanche, et Tautre ville noire»
Il y a (les constables .partout... Mais dans les maisons, |
c’est ditiérent... On vous y égorge, on vous y vole |
impunément... C’est la loi!... Belle loi... l’enceinte f
domestique est inviolable... Que voulez-vous que ce soit à Calcutta! un Londres sans police!... peuplé de tous les malfaiteurs de la Polynésie... Des anthropo- !
phages qui ont droit de cité !... Des navires qui partent à chaque instant, qui remontent le Gange ou descendent à la mer et qui emportent les assassins et les voleurs dans des colonies, où ils vont vivre en honnêtes gens avec la considération aveugle qu’on accorde toujours à la richesse! L’Inde est remplie de ces gens" vertueux... Excellent ami... mon cher monsieur Costaz... vous ne nous avez pas abandonné, vous... comme les autres... Les avez-vous vus, ces métho- '
distes puritains! Ils sont tous partis, comme si ma j|
maison était pestiférée! ^ \
Costaz serrait les mains de Van Hussen, et détournait sa tête pour cacher des larmes absentes, comme ^
font ceux qui ont la pudeur de la sensibilité.
Un galop de cheval se fit entendre ; Katrina se leva '
et retomba en sanglotant.
C’était le domestique envoyé chez le banquier. Il apportait celte réponse : ' j{
M. Everinglon n’avait pas revu M. Desverriers depuis (juinze jours. i
Van Hussen se laissa tomber à coté de sa fille pour [
pleurer avec elle. Sur un signe du maître, les domestiques éteignaient les lumières et faisaient disparaître tout l’appareil d’une fête changée en deuil.
Gostaz, le mouchoir sur les yeux, s’approcha de Van Hussen et lui dit tout bas :
— Je vais chez l’attorney de la ville noire. Il ne nous reste que cette ressource; il faut l’employer.
Le père fit un signe affirmatif et serra les mains de Costaz, qui s’éloigna en pleurant comme font les acteurs qui ne pleurent pas.
11 avait étudié les localités avant d’entrer et il connaissait la galerie qui conduisait au jardin. Son instinct lui disait que Katrina ne remonterait pas à la chambre nuptiale et qu’elle viendrait respirer sous les arbres cette douce fraîcheur de la nuit qui ressemble à une consolation et au souffle d’un ami invisible. Souvent les mauvaises pensées réussissent mieux que les bonnes, et souvent le génie du mal conseille bien.
Embusqué au fond d’une allée, plus noire que la plus sombre nuit, l’homme fauve attendit.
Le silence n’était troublé que par le clapotement des eau.x du Gange dans les échancrures de la rive, et les cris rauques des grands oiseaux qui, nuit et jour, volent lourdement sur le fleuve sacré.
Au coup de minuit, une forme blanche, éclairée par les étoiles, traversa la terrasse et vint s’assombrir
Là VIE' FANTASTIQUE.
SOUS les premîers arbres de Fallee où le crime était en embuscade.
L'homme fauve entendait les pas lents et mesurés de Katrina, et tout ce que la passion peut faire bouillonner de lave dans lé cratère du cœur humain agitait, autour du bandit, les feuilles dea arbres comme la brise lugubre qui annonce l’ouragan des tropiques.
Une griffé de fer arrêta sur les lèvres le premier cri de la jeune femme, Fautre griffe la renversa évanouie sur le gazon
Aux heures matinales. Van Hussen s’était endormi, vaincu par le sommeil de la fièvre et la douleur, et en se réveillant, au chant des oiseaux qui saluaient le soleil, il chercha sa fille dans là galerie, et, ne la trouvant pas, il supposa qu’après sa promenade au jardin elle était’ montée aux appartements.
— Pauvre fillè! dit-il, laissons-la dans son repos.
Et cette habitude qui, dans les pays chauds, conduit toujours les créoles à la fraîcheur de la vie extérieure après les nuits brûlantes, dirigea les pas de Van Hussen du côté dés grands arbres du jardin.
Le spectacle dont le malheureux* fut bientôt témoin suspendit en lui les fonctions de la vie, paralysa sa * langue, ferma ses yeux : sa fille étendue sur les gazons et en proie à une léthargie convulsive qui avait succédé à révanouissement ; tout annonçait un horrible
attentat et une lutte désespérée : les yêtemcnts en désordre, les lambeaux d’étoffes, les cheVeux déroulés sur les épaules, les herbes dévastées ; les traces du crime partout. Katrina ressemblait à la plus belle des fleurs, flétrie par la main du passant et jetée au loin coHime un objet de rebut.
L'amour paternel ranima Van Hussen au moment où ses pieds défaillants se dérobaient sous lui ; il se précipita sur sa fille, qui sortit en sursaut de son lourd assoupissement, et ouvrit des yeux hagards et fixes, comme si elle continuait un horrible rêve.
— C'est moi I lui dit son père en la couvrant de caresses après l'avoir relevée ; reconnais ton père.
Elle poussa un cri sourd, se jeta dans les bras de Van Hussen, et s'abandonna au triste soulagement des pleurs.
— C^est un complot ourdi avec un art infernal ! dit le père. As4u reconnu le scélérat?
Katrina répondit non par un mouvement de tête.
— Eh bien, j’ai tout deviné, moi, dit le père avec Laccent de la conviction spontanée. Ma fille, que Dieu me damne si je n’ai pas vengeance de lui T... Il se nomme... il se nomme... J’ai oublié son nom; mais il loge à rhôtel de Sumatra^ comme ton... comme lui... 11 était, disait-on, son ami intime. Voilà les amis français!... Celui-là a assassiné ce pauvre... H n'est pas venu au dîner hier, mais il est venu cette nuit...
m LA VIE FANTASTIQUE.
il s'est invité à ce rendez-vous du crime... il a été exact... Il n'y a pas un instant à perdre... Je cours chez l’attorney.
Katrina était mourante; son père la confia au dévouement de deux vieilles femmes de chambre, ap-^ partenant plutôt à la famille qu'à la domesticité, et il courut chez l’altoriiey, M. Hughes Parker.
C’était un magistrat anglo-indien d’àge mûr, trèstolérant pour les nationaux, mais impitoyable envers les étrangers, les Français surtout. Il reçut la plainte avec une joie mal dissimulée sous son teint de bronze. C’était pour lui une distraction salutaire. Les procès criminels de ce genre sont rares à Calcutta, parce que les évasions sont faciles.
— Monsieur Van Hussen, dit-il, les lois de la métropole ne nous régissent pas ici. D'ailleurs l’hôtel de Sumatra est un lieu public, et le criminel est étranger, que dis-je ! il est Français. L’affaire est grave. Je
veux l’instruire moi-même et ne me servir d’aucun
agent subalterne. L’honneur d’une grande famille est
en cause. Sovons discrets.
Méthodiste puritain, comme toutes les créatures de la Compagnie des Indes, cet attorney psalmodiait ses phrases sur la gamme du prédicant, ce qui quadruplait leur longueur et les rendait intolérables à Toreille des gens nerveux.
Deux voitures stationnaient devant le prétoire de
LA VIE FAITTASTIQÜE.
l’attorney; deux hommes de police, déguisés en gentleman, montèrent dans la première, et précédèrent Van Hussen et le magistrat à Tliôtel de Sumatra,
Le pompeux landlord, vêtu de noir, cravaté de blanc, ganté de jaune, émaillé de diamants, était debout à côté du groupe en plâtre des armes d’Angleterre, the Lion and the unicorn. C’était le poste d’attente où il recevait les voyageurs avec solennité.
En reconnaissant l’attorney, il changea de contenance, prit un air humble, et descendit du haut perron pour aller au-devant de lui.
La chaleur avait changé en solitude éblouissante l’esplanade qui s’arrondit devant l’hôtel de Sumatra»
— Entrons dans votre ja.din, dit l’attorney, et mettons-nous à l’ombre.
Les deux hommes de police stationnaient devant le perron.
— Monsieur, dit lé magistrat au landlord, il y a deux Français logés chez vous...
— Oui, honorable attorney, répondit respectueu-, sement l’aubergiste; ils sont mêrne de Paris.
— Je m’en doutais... Paris! Babylone moderne!... Quelle vie mènent-ils chez vous?
— La vie des Français, une vie péu respectable.
198 LA VIE FANTASTIOEE.
— Je m’en doutais,.. L'un se nomme Prosper Desverriers... Pautre...
— Marcel Cordois, dît le land-lord.
— Oui, fit Van Hussen.
— Ce Marcel ek-il chez vous en ce moment ? demanda rattorney.
— Non.
— A4-il passé la nuit chez vous?
— Non.
Van Hussen et l'attorney échangèrent un coup d'œil significatif.
— Et son ami? reprit le magistrat.
— Il est sorti hier malin et n’a pas reparu.
— Les deux crimes sont évidents, dit Faltorney à Van Hussen ; justice sera faite si le coupable ne s’est pas enfui.
L’attorney s’assit devant une table du jardin, et prit des notes.
•— Maintenant, dît-iï à J’aubergîste, conduisez-moi aux appartements de ces deux Français; je vais me * livrer à des perquisitions.
En ce moment, Marcel arrivait de là maison lointaine où il avait passé la nuit; sa toilette était dans un désordre suspect, et la poussière le blanchissait de la tête aux pieds. Il courait à son hôtel pour changer de costume, afin de pouvoir se présenter décemm^t chez Van Hussen, et faire sa première visite
LA VIE FANTASTIQUE, aux deux mariés ; mais la précipitation de sa marche, sous un soleil torride, aidait aussi à confirmer les soupçons dans Tesprit de ratlorney.
Dès qu’il lui eut été désigné, le magistrat s’avança d’un pas majestueux, et, lui barrant le passage devant le perron, il lui dit :
— Au nom des pouvoirs que je tiens de ma gracieuse souveraine et de la Compagnie des Indes, je vous arrête...
— Quel est ce fou? dit Marcel.
— N’opposez pas la moindre résistance, reprit l'attorney.
— Voyons, laisse-moi passer, corbeau.
Le landlord intervint et dit à Marcel f
— Prenez garde! vous vous révoltez contre l’honorable attorney général, le chef de la justice à Calcutta.
— Mais je n’ai rien à démêler avec lui, moi, dit Marcel.
— C’est ce que nous verrons, dit le magistrat; en attendant, montez dans cette voiture de votre plein gré. L’emploi de là force est toujours un scandale en public.
— Voyons, dit Marcel, est-ce une plaisanterie comme celle du baptême des tropiques ou de...
— Montez, monsieur, reprit l’attorney d’un ton sec.
— Allons, reprit Marcel, j'adore les farces anglaises... Mais auparavant, permettez-moi de changer de linge, de prendre un bain, de...
— Oh! non! oh! non!... interrompit le magistrat en donnant à sa figure une expression de finesse.
— Soit, dit Marcel ; je me cuis soumis au père Tropique, je me soumets à vous... Il faut tout connaître en pays étranger.
11 monta en voiture, et les deux hommes de police, qui lui servaient d’escorte, le conduisirent à Fordyn-PrisoUy où il fut écroué.
Van llussen s’était tenu à l’écart; il lui répugnait, disiiit-il, de se trouver en face d’un pareil monstre.
— Vous voyez, lui dit l’attorney, avec quelle adresse j’ai engagé l’affaire. Au commencement de ce siècle, sous l’administration de lord Cornwallis, un homme aussi évidemment coupable aurait été pendu en cinq minutes. Depuis cette époque, nous avons été obligés de faire des concessions aux criaillerics des philantliropes de Londres. Il faut procéder à des instructions inutiles à propos le crimes clairs comme le jour, et cela pour donner satisfaction à de systématiques opposants qui semblent toujours prendre le parti des criminels contre les défenseurs de la société.
lA VIE FANTASTIQUE.
— Il me tarde de revoir ma pauvre fille, dit Van Hussen, qui écoulait avec distraction. Quand vous aurez besoin de moi, je répondrai à votre premier appel.
— Monsieur Van Hussen, dit l’attorney, lorsqu’un homme aussi considérable que vous demande une réparation à la justice, il doit compter sur le zèle et l'intelligence des magistrats. Notre justice sera prompte et terrible.
— Seulement, dit Van Hussen, je voudrais que l’affaire ne fît pas trop de bruit dans la ville blanche... J'ai cédé à un premier mouvement irréfléchi...
et...
— Mais, reprit l’attorney, je ne puis pas mettre la lumière sous le boisseau. Comment voulez-vous empêcher le retentissement d’une affaire pareille? On ne parlera que de cela demain dans la ville blanche et la ville noire... Et moi, moi... C’est ma première cause qui puisse prêter à l’éloquence. Je n’ai jamais que des procès de bas étage. Les gens comme il faut ne commettent pas de crimes. 11 y a dix ans, je tenais un procès superbe qui devait me faire le plus grand honneur. H s’agissait d’un lord surpris en conversation criminelle. J’avais préparé un plaidoyer dont ma femme était enthousiaste. La veille des débats, le mari relira sa plainte, se battit avec le lord, et le tua.
— Tout bien réfléchi, dit Van Ilussen, je retire ma plainte.
— Oh 1 vous ne le pouvez pas, reprit l’attorney ; les deux affaires ne se ressemblent point. Je nie la parité dans l’espèce : neyo paritatetn. Le criminel m’appartient ; il est ma propriété ; son crime est social et non domestique. Je suis légiste, ad unguem.
— Mais permettez-moi un dernier mot, très-honorable attorney... Ma fille sera tenue de comparaître au tribunal?
— Belle demande! partie plaignante. Seulement elle sera très-ménagée dans l’interrogatoire.
— Ma fille! ma pauvre fille exposée en public, soumise aux railleries des indifférents et aux épigrammes de l’avocat adverse! Oh! ce nouveau supplice la tuerait...
— Mais, monsieur Van Hussen, il n’y a pas deux manières de rendre la justice.
— Alors je n’en veux pas.
— Connaissez-vous le procès Melbourne, monsieur Van Hussen?
— Non.
— Un procès scandaleux, s’il en fut; eh bien, on SC soumit des deux côtés à la publicité des débats. L’attorney général fut magnifique dans sa péroraison... « Le mariage f s’écria-t-il, est la base du lien social, et....
— Honorable attorney, interrompit Yan Husseii, il me tarde de voir ma fille, et je ferai tous mes efforts pour la décider.
— Allez, dit rattorney, et rappelez-lui notre belle devise anglo-indienne : Avant touty faire son devoir : Before ail, to do his duty.
Van Hussen salua respectueusement le magistrat, et regagna sa maison pour communiquer à sa fille . une résolution subite qui semblait lui tomber du ciel.