‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 15 sur 21 · GENTILHOMME · texte numérisé non relu

GENTILHOMME

Places à louer,

Un débat très-vif s’était engagé entre Marcel et son avocat. Le président intervint et dit :

— La parole est au défenseur de l'accusé.

— Honorable président, dit l’avocat, l'impression produite par l’éloquent discours de mon illustre adversaire est si profonde, que je demande quelques instants de préparation.

— Il serait plus simple, dit l’attorney d’un ton paternel et triomphant, plus simple et plus convenable de recommander l’accusé à la clémence du tribunal. Après des preuves si concluantes, si victorieuses, toute défense est une sorte d’insulte à rintelligeiice du tribunal.

Marcel dit quelques mots à l’oreille de l’avocat, qui SC leva et dit :

— Honorable président, voici un incident nouveau qui met à néant toute chose antérieure; mon client vient de céder à ma prière, et consent à nommer la personne chez laquelle il a passé la nuit d’avanthier.

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— Cette invention arrive trop tard, dit l’attomey avec un sourire ironique.

— Honorable attorney, s’écria l’avocat, il n’est jamais trop tard lorsqu’il s’agit de sauver la vie à un innocent. Mon client a passé la nuit chez madame veuve Zarinda Bilpoor, Greeii-House, Neto-Streety à l’extrémité du iaubourg Neuf. Je demande que cette dame soit appelée à l’audience pour témoigner.

— Le tribunal, dit le président, n’examine pas l’opportunité d’une demande, mais sa justice. La séance est suspendue.

Et il donna des ordres à des huissiers, qui partirent aussitôt pour Green-House.

Pendant la suspension de la séance, les pourvoyeurs de la badauderie anglaise se mirent en frais d’invention. Un dessinateur fit un croquis représentant Marcel poignardant le mari de Katrina au bord du Gange, et il mit son travail aux enchères; il fut adjugé au prix de vingt livres. Le landlord de l’hôtel de Sumatra distribua des cartes de son établissement à tous ceux qui voudraient voir, au prix d'une demi-couronne, la chambre où l’accusé n’avait pas passé la nuit. Le demi-cigare que Marcel avait jeté en entrant dans la salie du tribunal fut payé une livre à celui qui l’avait ramassé. Un marchand d’estampes réunit tous les vieux portraits de Palmerston qu’il avait dans sa boutique, et les fit vendre dans les rues, comme por-

traits de Faccusé. Une biographie de Finfàme assassin, imprimée sur une feuille volante, se vendait un penny ^ et donnait les plus minutieux détails sur la perpétration du double crime, avec une gravure sur bois.

Le tumulte inexprimable qui régnait au dedans et au dehors ne permit pas de faire remarquer l’entrée d’un homme qui se pencha mystérieusement sur l’oreille de l’avocat pour lui faire' une communication secrète.

Cet homme était le jardinier de Van Husscn.

L’avocat sortit avec lui, et son absence fut assez longue. Quand il rentra, sa figure exprimait une certaine satisfaction. Marcel s’était endormi du sommeil de l’innocence ; il avait tant d’arriéré à payer au sommeil !

Le bruit d’une voiture qui s’arrêta brusquement sous les fenêtres de la salle annonça l’arrivée du témoin attendu. Les juges reprirent leur place. Le silence se rétablit.

Zarinda Bilpoor, très-élégamment vêtue, s’assit, par ordre' du président, devant le tribunal.

Sa contenance était modeste ; un voile vert cachait sa figure ; mais l’ensemble de sa personne offrait une rare perfection de formes ; sa taille, favorisée par la toilette indienne, était si simple ; sa démarche avait une ondulation si gracieuse, qu’elle excita ce murmure

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flatteur que la foule accorde toujours aux belles femmes dans les pays du soleil.

Le président, les juges et l’attorney étaient méthodistes, secte nouvelle qui est la réforme de la réforme protestante; aussi ces magistrats daignèrent à peine effleurer d’un coup d’œil les charmes superbes de la Vénus du Malabar.

— Votre nom, madame? dit le président.

— Zarinda Bilpoor.

— Prêtez serment devant la sainte Bible; jurez devant Dieu et les hommes que tout ce que vous direz sera la vérité.

Le témoin prêta serment, et le président poursuivit l’interrogatoire.

— Votre âge?

— Vingt-quatre ans-

— Votre pays?

— Cylon.

— Votre profession?

— Veuve.

— Avez-vous été mariée?

— Jamais.

Un immense éclat de rire accueillit cette réponse dans l’auditoire.

La jeune femme venait de prêter serment, et elle craignait de se compromettre en soutenant devant la

justice ce qu’elle avait toujours soutenu impunément ^ dans le monde.

— Miss Zaïinda, dit le président d’un ton sévère, !

relevez votre voile, et regardez cel homme... à côté de vous... l’accusé... Le connaissez-vous?

Zarinda regarda Marcel avec une attention bien jouée, leva les yeux au plafond, les fernia en les baissant, se recueillit comme pour chercher dans ses souvenirs, et dit :

— Oui, cet homme ne m’est pas inconnu... Je l’ai vu, je crois, au bal du gouverneur.

— Voilà une impudence! dit Marcel.

— Accusé, respectez le témoin, dit l’altoruey.

— Miss Zarinda, dit le président, l’accusé a-t-il passé la nuit chez vous avant-hier?

La jeune femme fit un mouvement naturel de pudeur révoltée, et, se voilant la figure de scs mains, elle dit :

— Non, monsieur le président.

Et, versant des larmes préparées et se couvrant les yeux de son mouchoir, elle ajouta :

— Je ne croyais pas être venue ici pour recevoir une insulte pareille.

Marcel sc leva pour parler; son défenseur le fit asseoir impérieusement.

— Je ne sais trop, dit l’attorney, je ne sais trop ce

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qu’on gagne à soulever des incidents aussi puérils pour embrouiller une procédure aussi claire.

— Honorable président, dit l’avocat, je vous prie de demander à mademoiselle la veuve Zarinda si elle connaît M. Gervaso Gostaz.

Ce nom fit tressaillir la jeune femme ; le président transmit la question.

— C’est mon fiancé, répondit Zarinda en baissant pudiquement les yeux ; jugez de son désespoir lorsqu’il apprendra, par les journaux, qu’un malfaiteur s’est vanté d’avoir... Oh!

Elle se laissa tomber sur sa chaise, comme si elle eût [été atteinte subitement par une crise nerveuse.

• — Maintenant je devine tout ! s’écria Marcel.

— Accusé, taisez-vous I dit l’attorney; respectez la douleur de cette pauvre femme que votre calomnie va tuer.

— Je réponds de sa vie sur ma tête; je la connais, dit Marcel.

— Cet incident puéril est vidé, reprit l’attorney ; l’avocat renonce à la défense, et...

— Pas du tout! s’écria le défenseur; vous allez voir comment je renonce... Honorable président, je vous prie de m’accorder la parole.

— Parlez, avocat, dit le président, et surtout soyei bref.

— La cause est instruite, remarqua raUorney.

— Vous n’en savez pas le premier mot 1 s'écria le défenseur.

— Avocat, dit l’ attorney, vous abusez de la liberté de la défense.

~ Et vous, répliqua l’avocat, de la liberté de l’accusation; c’est plus dangereux.

— Avocat, dit le président, rentrez dans la cause, ne dialoguez pas, plaidez.

— Honorables juges, dit l’avocat, je vais anéantir l’accusation; je vais descendre dans la lice avec des armes qu'on ne me soupçonne pas. La Providence permet, à de rares intervalles, que l’innocence soit frappée par l’injustice, pour donner à la justice une sévère leçon; mais elle a d’ingénieux secrets quand elle veut sauver ceux quelle aime. L’homme que je défends est sauvé... Tout à l’heure le jardinier de Vau Ilusson a remis entre mes mains ce petit livre, qu’il a trouvé dans le lieu même où le crime nocturne a été commis. Ce livre apporte une révélation foudroyante, et le nom du vrai criminel, Gervaso Costaz. La Providence a voulu que ce livre muet, mais plus cloquent que l’honorable attorney , s’échappât, comme un témoin miraculeux, de l’habit du criminel pour venir faire ici sa déposition.

- « Dans ce livre, je trouve quatre vers signés Desverners ; c’est le nom du mari de mademoiselle Van

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Ilussen ; ils sont datés de la veille du crime et donnés à Gervaso Gostaz.

« Ceci n’est rien...

— Oh ! moins que rien ; vous flattez trop ce detail, dit l'attorney.

— Soit, reprit l’avocat; mais voici, entre autres papiers révélateurs, une lettre que je vais lire au tn- , bunal ; elle est adressée par miss Zarinda Cilpoor à Gervaso Gostaz.

« Mon cher Monkey,

« Tu es trop généreux pour ne pas me trouver obéissante; j’ai suivi point par point toutes tes instructions, parce que tu es plus fin qu’une femme, toi. Depuis la nuit du bal du gouverneur, j’ai allumé ce fat de Parisien à le Tendre fou. Il n’ira pas au repas de la noce. Il viendra à Green-House, qu’il appelle Vénus-Home^ et je le garderai toute la nuit prisonnier dans une chaîne de fleurs.

« Je te remercie des deux diamants noirs que tu m’as envoyés ce matin. Tu sais que j’ai une échéance de deux cents livres à la fin du mois, et ne manque pas de passer chez mon bijoutier et chez Walter pour acquitter mes deux mémoires : c’est une misère de cinq cents et quelques livres; rien pour un nabab comme toi.

« Service pour service; je te laisse le plus facile, car je t’aime, moi, grand monstre.

« Ton infidèle par ordre,

« Zarind.\. »

— Montrez cette lettre à miss Arinda, dit le président.

La jeune femme était atterrée et fondait en larmes.

— Miss Arinda, reprit le président, c'est bien vous qui avez écrit cette lettre?

— Oui, reprit Zarinda d’une voix étouffée.

L’attorney haussait les épaules, et il effilait la pointe d’un crayon avec son canif.

On murmurait dans l’auditoire ; des voix disaient : « Voilà qu’ils vont tout dérayer! — Ça marcliait si bien! — On n’aurait pas dû laisser parler l’avocat! — Quel tort ça va faire au petit commerce ! »

— Miss Zarinda, reprit le président, avez-vous revu Gervaso Costaz ?

— Oui, hier matin, dit la jeune femme en sanglotant.

— Où demeure-t-il?

‘ — L’adresse est sur la lettre : Sivan-imiy lord Wil- Viam-street .

Le président donna des ordres à deux policemcn.

Des applaudissements éclatèrent tout à coup dans

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la salle et dominèrent les criaillcries des spectateurs.

Le président et les juges se communiquaient les diverses pièces que renfermait le petit livre et ne pouvaient contenir des mouvements de stupéfaction.

Bientôt la réponse de Swan-inn arriva. Elle contenait ces mots :

« M. Gervaso Costaz est parti subitement hier, par voie de mer, et on ne sait pour quelle destination. »

L'attorney cherchait un moyen de se tirer d’affaire ; il se leva majestueusement et dit :

— Un homme a commis deux crimes dans cette capitale; que m’importe son nom, c’est le criminel que je cherche et que je découvrirai. Mon acharnement m’honore; il prend sa source dans le noble sentiment du devoir. Je demande donc qu’il plaise au tribunal de m’autoriser à envoyer mes instructions à tous les lieutenants-gouverneurs des présidents de l’Inde, afin que l’assassin Gefvaso Costaz soit arrêté, avec l’aide de Dieu.

Le président fit un signe d’adhésion, et, s’adressant a Marcel, il lui dit sur un ton pateniel :

— Vous voyez, monsieur, à quoi peut exposer une conduite légère dans l’âge des passions. Vous avez entendu la déposition de Faubergiste de l’hôtel de Sumatra; elle vous avait aliéné tous les hommes de moralité, et on croit toujours cel i qui fait le moins

capable de faire davantage. Une pensée coupable vous a conduit chez une femme de mœurs équivoques, et cette nuit criminelle a failli vous coûter cher, car toutes les présomptions étaient contre vous. Je suis heureux de vous rendre à la liberté, en vous engageant taternellement à vivre selon les lois de la sagesse et de la religion. Miss Zarinda est retenue comme complice de Gervaso Costaz.

Marcel remercia en s’inclinant et dit à son avocat :

— Ne puis-je pas lui adresser un petit sermon aussi? Si la Providence ne fût pas venue à mou secours, ces vertueux juges assassinaient un innocent.

Le landlord de l’hôtel de Sumatra s’avança respectueusement et dit à Marcel :

. — Ma voiture est à votre disposition devant la porte.

— C’est bien, monsieur, dit-il ; j’accepte. D doit y avoir beaucoup de curieux là-bas.

Et, se frappant le front, il ajouta sur le ton du désespoir ; . .

— Et ce pauvre ami! ce malheureux Prosper!

assassiné par ce bandit ! Ah I comme il doit avoir regretté ce dimanche de château qui lui fit prendre mon beau Paris en horreur I

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