LE CHAPITRE DES HOMMES GRAVES
L’IIougli est une charmante rivière indienne, qui ^e naturalise française en arrosant notre possession de Chandernagor avant de se jeter dans le Gange. Elle est bordée à son embouchure de jolies maisons de plaisance, dont quelques-unes remontent aux jours glorieux de Dupleix et du bailli de Suffren.
En attendant la nouvelle ère indienne dont la brèche de l’isthme de Suez est la genèse, la France donne signe de vie sur cet angle de l’extrême Orient; son drapeau flotte au-dessus des dômes des palmiers : c’est la colonne de flamme qui appelle les migrations occidentales vers les champs promis.
Sur cette terre étrangère, quoique si voisine de Calcutta, Yan Hussen s'est établi avec sa fille depuis
le jour qui vit le scandale public du procès criniincl. La maison du crime était devenue inhabitable pour Katrina. S’élant résignée à vivre et à subir les ennuis d’un veuvage éternel, la malheureuse femme avait au moins voulu écarter bien loin d’elle tous les objets qui l’entretenaient d’horribles souvenirs; elle demandait une atmosphère pure, un horizon nouveau, un milieu inconnu où son passé n’existait pas.
Un remords bien cruel tourmentait Van Hussen ; iT venait de lire dans les journaux la tournure inattendue que l’affaire avait prise, et sa loyauté lui ordonnait de faire une réparation h ce jeune Français qu’il avait dénoncé et livré à la justice.
Un de ces fUjs à vapeur comme on en voit sur la Tamise entre AVestminter et hondon-bndge^ partait pour Calcutta, en descendant lé^ Gange, et il apportait à Marcel une lettre qui l’invitait à passer quelques jours dans la maison de Van Hussen.
Marcel allait partir pour France lorsque cette lettre lui arriva ; il s’était meme proposé de partir le lendemain du procès, mais il voulait apporter à la famille de Prosper Desverriers des nouvelles d’un important héritage, et ce ne fut qu’au bout de quelques séances passées avec des hommes de loi qu’il apprit que le banquier Éverington ne pouvait disposer delà fortune du mort qu’après un an et un jour.
Dégoûté d’un pays et d’une vie qui ne lui avaient
donné que de mortels déplaisirs, le jeune habitué du boulevard avait pourtant reconnu qu'un grand changement de caractère s' était opéré en lui et que cette nouvelle éducation de périls et d’aventures lui serait salutaire : riiomme grave commençait à poindre dans le dandy frivole. En recevant la lettre de Van llussen sa pensée fut celle-ci :
- — Ce sera pour moi une excellente occasion de voir et d’étudier une colonie française dans l’Inde, cette possession isolée dont on ne parle jamais 6 Paris. Ensuite, aulieu de faire un voyage stupide tout par voie de mer de Calcutta au Havre, je profiterai des nouvelles roules ouvertes parla Compagnie anglaise; j'irai de Chandernagor à Cavmpore, de Cawnpore à Delhi, trèsvoisine d^Agra, et d’Agra je descendrai l’autre côté du triangle jusqu\à Bombay ; un superbe voyage de
sept cents lieues qui me donnera une solide instruc-
lion, et à mon retour de l’Inde je ne serai pas classé parmUes colis de Bordeaux.
Ce monologue ayant été dit par la pensée, il s^embarqua sur le Gange, avec tous ses bagages, et se rendit à Chandernagor.
Van llussen fit à Marcel Tâccueil le plus amical, et, comme il arrivait à la phrase des excuses, le jeune homme l’arrêla court et mit brusquement l’entretien sur un sujet qui devait h présenter à son hôte sous un jour favorable.
L’interruption fut délicate et parut naturelle.
— Je viens de lire dans le paquebot, dit-il du ton d’un voyageur préoccupé d’une lecture et désireux d’être rassuré après une émotion, — Je viens de lire une chose qui m’a paru étrange.
— De quoi s’agit-il? demanda Van Hussen trèsheureux d’avoir vu supprimer sa phrase.
. — J’ai lu que le gouverneur des établissements français de l’Inde a fait à notre gouvernement un rapport officiel pour lui démontrer la nécessité d’abandonner Chandernagor, possession considérée comme ridicule et ruineuse.
* Je cite textuellement.
— C’est vrai, dit Van Hussen, ce rapport a été fait, mais votre gouvernement a passé outre.
— : Chandernagor, reprit Marcel, est une pierre d’attente, et il serait absurde de la jeter dans le jardin du voisin.
— Parfait, mon cher monsieur, je vous comprends et je vois avec plaisir que vous vous occupez de choses sérieuses. Voici ma fille, ne soyons pas aussi sérieux avec elle. Nous avons tous de profonds chagrins, mais il faut nous faire violence. Cette pauvre Katrina, depuis deux jours, ne pleure plus ; vous ne sauriez croire tout le bien que cette amélioration morale me fait à moi, qui ne vis que pour ma fille.
— Katrina sortait d’un kiosque chinws qui fait
saillie sur la rivière, et, longeant une allée de rosiers, elle s'acheminait vers la maison.
Quoiqu’elle s’attendit à la visite du jeune Français, elle éprouva une vive émotion en revoyant l’ami de celui qu’elle pleurait. Les premières paroles échangées furent tristes et entrecoupées de silence, mais le père, qui redoutait une recrudescence de douleur, mit l’entretien sur des sujets indifférents qui se ratla-
chaient à la colonisation de Chandernagor.
Elle est sans doute bien vive, bien cruelle la douleur des jeunes veuves, surtout de celles qui ont perdu un époux dans des circonstances exceptionnelles; mais il y a au fond de leurs âmes un senliment naturel qui devient chaque jour plus impérieux et les engage à concilier ce qu'elles doivent à la mémoire du mort et à la conservation de leur beauté : les larmes usent les plus frais visages et le sourire seul peut effacer leurs sillons.
Le déplacement est aussi très-favorable à la consolation progressive. Dormir à Calcutta et se réveiller à Chandernagor dans une maison inconnue, c’est déjà mettre un immense intervalle entre la veille et le lendemain. Il semble qu’on ressuscite dans un monde nouveau ; peu à peu les souvenirs que la première habitation aurait entretenus se modifient et tendent à s’effacer; ils sont comme ces rêves émouvants qui marquent dans l’histoire de notre sommeil; on le
surprend quelqucr«)is à réfléchir pour savoir s’ils appartiennent au domaine des visions ou des réalités. La vérité, dit-on, est fdlc du temps; le mensonge, à plus juste litre, pourrait bien réclamer cette paternité.
Avec ce préambule assez nébuleux, mais corroboré par’ des considérations d’un ordre plus vulgaire, comme l’influence du climat et la liberté des mœurs indiennes, nous parviendrons peut-être à retenir beaucoup de premières pierres dans les mains de ceux qui, par excès de vertu, veulent toujours lapider les femmes.
La sollicitude d’un bon père doit être prise aussi en considération. Yan liussen, en voyant arriver un homme jeune, agréable et fort riche, ne fit pas tout de suite des projets d’alliance, mais, sans trop s’arrêter sur des idées d’établissement, il entrevit c^ns un avenir vague quelque chose d’heureux pour sa chère fille, victime d’un attentat qui la déshonorerait si le mari qu’elle pouvait prendre n’était pas, comme Marcel, dans le secret d’une horrible nuit.
Van Hussen renchérit donc sur les devoirs de l’hospitalité indienne, mais sans affectation; il engagea Marcel à prolonger son séjour au delà du terme fixé.
— Les terribles épreuves que vous avez subies, lui dit-il, exigent comme guérison une vie calme et entourée de soins. Un malheur commun a fait de vous un nouveau membre de notre famille; vous trouverez
ici toutes les distractions réclamées par votre convalescence morale. Mon habitation est la plus agréable du pays; d’abord vous êtes en France, et tous les dimanches vous pourrez voir, de votre balcon, le drapeau tricolore qui flotte sur le palais du gouverneur. Ma bibliothèque est à votre disposition, vous pourrez vous instruire sur des pays que vous ne connaissez pas. La chasse est un grand amusement aux environs, dans des forêts où le gibier abonde. Nous avons la pêche sur le lac, la pêche chinoise avec l’oiseau Icut-zée; c’est très-récréatif. Ma fille est excellente musicienne; elle a un piano de Paris et toutes les nouveautés en partitions. Au reste, je ne prétends pas vous gêner en rien ; j’oITre avec l’espoir de faire accepter, mais votre liberté avant tout. Ce petit coin de France ne vaut pas votre Paris, je le sais; ainsi agissez selon vos inspirations, même si elles sont contraires à mes vœux de bonne amitié.
Marcel répondit très-affectueusement à tant d’offres obligeantes, et ajouta qu’un prétexte honorable et des devoirs de famille pourraient seuls le décider à partir pour France plus tôt qu’il ne l'aurait voulu.
— C’est que les occasions de venir visiter l’Inde sont rares, reprit Van Hussen ; c’est un voyage qu’on fliit une fois dans sa vie, et il faut au moins l'employer.
— Vous avez raison, dit Marcel ; d’autant plus que
les Français ne sont pas des Hollandais; Us ne sont pas très-instruits sur l’extrême Orient, et ils le négligent beaucoup.
— Nous, Hollandais, reprit Van Hussen, nous savons cela mieux que personne; les particuliers suivent les exemples donnés par leurs gouvernements. Louis XIV semblait croire que le monde finissait à notre Hollande ; Louis XV le rétrécissait davantage. Un seul roi a deviné l’Inde, votre Louis XVI ; c’est le seul roi-géographe qui ait existe. II a fait la carte de Lapcyrouse; il a envoyé le bailli de Suffren, qui a battu trois ibis le commodore Johnston dans les mers indiennes; il a entretenu correspondance active avec le sultan de Mysore, et si votre Révolution fût arrivée cinq ans plus tard, une flotte française arrivait avant lord Cornwallis et s’emparait du Bengale ; cette immense presqu'île serait toute française aujourd’hui.
— C’est juste et c’est triste, remarqua Marcel.
— Vous autres Français, reprit Van Hussen, vous apprenez à vos enfants les deux éternelles histoires des Grecs et des Romains; vous paraissez ignorer dans vos collèges qu’il y a une Asie Majeure, mère de la civilisation, et dont l'histoire l’emporte sur toutes les autres en grandeur, en poésie, en intérêt.
— Je n'en sais pas le premier mot de cdle-là, dit Marcel en riant.
— Vous ne savez pas même, je parie, reprit Van
LA VIE FANTASTIQDB.
Iluesen, ce que nous savons tous ici, deux histoires récentes, celle de deux Français, Fortune Albrand et Joseph Donnadieu, deux intrépides colons qui ont fait des merveilles de dévouement et d’intelligence pour fonder une Inde française.
— Voilà deux noms que je ne connaissais pas, je l’avoue, dit Marcel.
— Mais vous connaissez le dévouement de Béguins, ht Van llussen eu riant.
— Oh! Régulus! reprit Marcel, il court les rues chez nous, et peut-être il n’a pas existé de son vivant.
— C’est bien possible, dit Van llussen. Mais l’Inde et Madagascar ont vu Fortuné Albrand et Joseph Donnadieu, et si ces deux glorieux noms étaient inscrits sur les murs de vos collèges avant Régulus, ils exciteraient sans doute de nobles émulations. L’histoire vous met à votre aise en vous offrant des exemples de dévouement que personne ne trouvera l'occasion d’imiter. Le tonneau garni de pointes de clous n’a jamais servi qu’au supplice de Régulus.
— S’il a servi, remarqua Marcel.
— Dans votre France, reprit Van llussen, toutes les théories de vos économistes aveugles et de vos politiques myopes n’atteindront jamais un résultat bon et durable sans la colonisation indienne. Depuis cent ans, les Indes sauvent la liberté de l’Angleterre : tous
LA VIE FANTASTIQUE, les agitateurs de Londres se sont fait planteurs en Asie. L’Angleterre verra périr sa liberté aristocratique quand ses colonies périront. Ce temps n’est pas éloigné.
— Vraiment, dit Marcel, je rougis de honte en songeant que de vingt à trente ans j’ai promené ma nullité sur un boulevard de deux cents pas 'de lonffiieur.
— Et qu’avez-vous vu pendant ces dix ans? dit le Hollandais.
— Rien ; de la poussière, de la boue, des omnibus et des femmes qui pourraient aussi porter ce nom.
— Enfin, reprit Van Hussen, je serai heureux si je puis vous inspirer le goût de l’élude et du travail, et le désir de prolonger votre voyage pour le rendre utile à votre pays.
— Y a-t-il des dangers pour les colons ici? demanda Marcel.
— Les dangers qu’on trouve partout, dit Van Hussen, mais en bien moins grand nombre que ceux qu’on trouve dans vos villes civilisées. Comptez le nombre des malheureux qui ont péri dans vos rues depuis les jours de la Terreur jusqu’à la dernière bataille de juin 1848, qui a coûté la vie à vingt mille hommes et à sept généraux. Tous les tigres du Bengale, depuis la création jusqu’à la fin du monde, ne feront pas la consommation que vous avez faite en quatre jours...
Tenez, à Pendroit où nous somfnes, nous jouissons d’une sécurité pariaite. Aucun de ces innombrables et pauvres Parisiens qui se sont fait tuer ou qui sont morts de misère en laissant des veuves et des orphelins n’a su qu’il aurait trouvé ici des terres labourables et la vie au soleil pour rien. Croiriez-vous que le chiffre de la population est toujours stationnaire? Il n’y a jamais que trente-deux mille habitants à Chandernagor, et les terres incultes et fécondes, pouvant nourrir dans trois mois ceux qui les défrichent, sont toujours ce qu’elles étaient au temps du bailli de Suffren.
Il y a une foule de droits que vous enseignez au peuple; mais vous oubliez le meilleur,le droit àla colonisation, qui est le droit à la vie, au travail, à Taisance, au soleil et à la propriété. Vos économistes et vos politiques n’ont oublié que celui-là.
— Cela me paraît juste, remarqua Marcel.
— Tenez, reprit Van llussen, en 1788, un homme d’un grand talent. Bernardin de Saint-Pierre, publia une histoire charmante, quoique légèrement incestueuse, Paul et Virginie; c’était bien le moment de parler colonisation dans un livre populaire en 1788;
eh bien, il se borne à poétiser une tragédie vraie et effrayante. La conclusion qu’on pouvait tirer de celte lecture était celle-ci : « Restez à Paris, gardez-vous bien d’aller dans l’Inde; on s’y noie en arrivant, et
LA vm FANTASTIQUE.
il n’y reste pas trace des habitations que des mains françaises osent y fonder. » Comme c’est encourageant! Aussi, à cette époque, qui a vu tant d’émigrés, il n’y a pas eu un émigrant. Le naufrage du Saint’Géran^ admirablement décrit, était l’épouvantail de toutes les imaginations On lui préférait la guillotine. Vers le même temps, le nombre des émigrants hollandais s’est élevé à plus de trente-deux mille. Ceux-là, au lieu de guerroyer avec la France, ont mieux aimé exproprier les tigres pour cause d’utilité publique, et, sur le terrain des ménageries, fonder de merveilleuses possessions.
. Van Husscn et Marcel se promenaient sous les grands arbres qui bordent la rivière en causant ainsi. Katrina ne s’était arrêtée qu’un instant avec eux. Un coup d’œil qu’elle avait jeté sur sa toilette du matin l’avait contrainte à rentrer à l’habitation pour revêtir un costume plus convenable. On a beau être veuve, on est femme avant tout. Une mise trop négligée est une impolitesse envers les étrangers de distinction.
Au moment où Marcel prononçait d’un ton triste cette phrase : « Ah ! comme elles auraient été bien comprises, vos idées sur la France et l’Inde par notre pauvre ami que nous avons si fatalement perdu !... » Katrina parut sous les arbres de la rive, et Van Hussen arrêta Marcel en lui disant d’un ton alarmé :
— Oh! ne parlez pas ainsi! voilà sa veuve.'
LA VIE FANTASTIQUE. m
La robe que Katrina venait de revêtir était de nuance sombre; mais, comme elle ne s’écartait pas des lignes de la nature, elle devenait éblouissante, et ses indiscrétions faisaient supprimer toutes les pensées de deuil autour d’elle. La figure de la veuve, avait conservé toute la gracieuse beauté de la jeune fille; mais une légère trace de pâleur, laissée par un souvenir, lui donnait un charme et un attrait de plus.
Obéissant à ce précepte^du Li-Ki : IS' afflige pas V étranger de ta tristesse, Katrina montra un visage souriant et dit à Marcel :
— Comment trouvez-vous votre petite France du Gange?
— Il n’y a qu’un Français de plus, dit Marcel, et c’est bien peu ; votre père vient de me dire que le chiffre de la population a été invariable jusqu’à mon arrivée. Ma présence ajoute une unité.
— AhI messieurs les Français, vous êtes bien casaniers, reprit Katrina. Tenez, monsieur, donnezvous, apres déjeuner, le plaisir de descendre dans le canot jusqu’au Gange ; vous verrez des files de paquebots, chargés de passagers, montant et descendant le grand fleuve; on trouve, parmi ces voyageurs, des représentants de tous les pays du monde, et jamais un voyageur de votre nation.
— J’avais déjà fait celte remarque en remontant le Gange depuis Calcutta, dit Marcel.
— Il faut que je vous fasse paî t d’une idée étrange, à vous, monsieur, qui êtes de Paris... Voici. Je m'occupe un peu de musique, comme toutes les femmes créoles... Je reçois de vos éditeurs tout ce qui se publie à Paris, depuis les grandes partitions jusqu'à la plus stupide chansonnette. J’ai fait une collection de toutes les romances et chansons que j’appelle anticoloniales, et leur nombre s’élève à deux cent soixantequinze.
— Comment! s’écria Marcel en riant, on fait des romances contre les colonies à Paris !
— Directement, non, reprit Katrina; mais qu’importe! Teffet est toujours le même, toujours anticolonial. Vous allez en juger par deux ou trois citations : LE Retour au village ; refrain :
Uairicau qui m'as vu naître»
Tu me verras mourir !
Autre : la Ferme de Mathurin ; refrain :
Voyageur et pèlerin,
Et marin,
Tout ce que le monde enferme;
Ne vaut pas la ferme De Mathurin.
Autre : Jean Noël, avec ce refrain :
Oui, (le Chandernagor à Nantes, lies yeux n’ont rien vu de plus beau Que ton enfant, lorsque tu chantes Pour rendormir dans son berceau
Une dernière pour en finir : le Makin converti, avec ce refrain :
Il n'est pas de plus doux climat Que l'air de ma normande plage,
Comme il n'est pas de plus beau mât Que le clocher de mou village.
— C’est vrai, dit Marcel en riant, toute notre musique populaire est anticoloniale. Il fallait venir à Chandernagor pour connaître celte vérité.
— Vous voyez, dit Van Hussen, que rna tille ajoute un supplément léger à mon chapitre grave.
— Ecoutez encore ceci, monsieur, reprit Katrina : Nous connaissions à Calcutta un Français, M. .Maurice Lefébure, qui était venu s’y établir pour y faire un grand commerce. Sa femme était Parisienne; elle déclamait et chantait fort bien. Son mari, au fond de son comptoir, n’entendait jamais retentir à ses oreilles que des vers comme ceux-ci :
On ne vit (pi’à Paris, et l'on végète ailleurs.
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
Paris est l’univers, le reste est le néant.
LA VIE ^'A^'TASTIQÜE.
Ou des couplets comme celui-ci :
Vive Paris !
Que jamais ou n'oublie.
Vive Paris,
Séjour des ris,
De la folie !
OU des romances comme celles dont je vous ai parlé* Les domestiques et les commis étaient Parisiens aussi; ils apprirent tout ce répertoire anticobnial, et ils le chantaient en chœur avec des larmes dans la voix. Tout rétablissement fut frappé de nostalgie; M. Lefébure lui-même chanta sa partie dans le chœur, et fit faillite aii bout de six mois. Cette ruine les combla tous de joie, et ils s'embarquèrent pour P rance en chantant :
Vive Paris !
Séjour des ris...
— Rien n’est plus vrai, dit Van Hussen, et j’ajouterai que je n’ai jamais entendu un Anglais chanter :
Vive Londres!
Séjour des ris, de la folie ^
Aussi tous les Londrins sont colonisateurs et ne font pas de barricades.
— Merci de la leçon, dit Marcel ; elle est complète.
— Oh!* non, fit Katrina; je n’ai pas attaqué les cavatines de vos opéras populaires, comme celle-ci :
Rendez-moi ma patrie,
Ou laissez-moi mourir !
mais il faut savoir se borner.
— Que voulez-vous?. dit VanHussen, nous traitons souvent ce sujet avec ma fille, parce que nous aimons beaucoup les Français, et que nous aimerions mieux les avoir pour voisins que les autres. Nous nous sommes donc crus obligés de dire tout ce que nous avions sur le cœur au premier Français -que nous rencontrions à Chandernagor.
— Oh! oui, dit Katrina, nous nous occupons beaucoup de la France, qui ne s occupe ^uère de nous. En voulez-vous une dernière preuve?
— Oui, épuisons le sujet, puisque nous y sommes, dit Marcel en riant.
— • J’ai lu dans les journaux, reprit Katrina, que les Français, au théâtre, applaudissaient avec fureur ce refrain de Charles YI :
Jamais en France Jamais TAnglais ne régnera !
Pourquoi ces applaudissements frénétiques?
— AhI... parce que... bégaya Marcel, parce que... ma foi, je n'en sais rien.
IA YIE FANTASTIQUE.
— 11 me semble, reprit Katrina, que cet enthousiasme manque d'intelligence; il fait supposer qu'une conquête de la France par l’Angleterre est chose possible. C’était bon au temps de Charles YI, quand vous aviez besoin d’une femme pour général en chef, et que votre armée, sous les murs d’Orléans, était forte de trois ou quatre régiments mal payés; mais aujourd’hui vous pouvez mettre sur pied, en quinze jours, un million de soldats, les plus braves, les plus adroits, les plus lestes, les plus soldats du monde, et vous craindriez une invasion de cette Angleterre qui n'a pas dix régiments à mettre sur pied, et qui parodie vos zouaves et vos chasseurs de Vincennes avec un bataillon de rifflemen !
— Oui, dit Marcel... Mais vous savez.;, l’enthousiasme ne raisonne pas... S’il raisonnait, il ne serait plus l’enthousiasme... Au théâtre, il faut toujours qu’on applaudisse quelque chose... Enfin je ferai part
de cette remarque aux habitués de TOpéra.
— Alors, reprit Katrina, savez-vous ce que je me suis permis de faire?... Oh! ne riez pas, monsieur... j’ai composé sur le meme air un chant français avec ce refrain :
C’est en vain que l'Anglais se guindé Sur son rocher qui croûlera ;
Non, non, jamais, jamais, dans Flnde, Jamais FAnglais ne régnera!
— Très-bien, madame! dit Marcel en applaudissant; mais j^espère bien que vcüs me ferez connattre le chant tout entier.
— Nous verrons, reprit Katrina. Diles-raoi franchement, croyez-vous que refrain exciterait le même enthousiasme?
— Eh bien, franchement, madame, je ne le crois pas.
— Et pourquoi?
— Parce que Tlnde n’est pas populaire ; les frontières du Rhin lui ont fait beaucoup de tort.
— Mais il me semble que les frontières de TOcéan sont plus glorieuses à conquérir; c’était Tambition de Louis XYI à Versailles et de Bonaparte à Saint Jeand’Acrc.
—'Oui, madame; mais, depuis ce temps, on est revenu aux frontières du Rhin : c’est plus bourgeois. Ah ! madame, vous m’embarrassez beaucoup ; je n’^élais pas prêt à répondre à tant de questions qui, me tombent à l’improvisté du haut du ciel français de Chandernagor! Permettez-moi de réfléchir au moins quinze jours.
- Et si vous n’en passez que trois avec nous I dit Katiina lestement.
— AhI il est bien convenu, dit Van Uussen, que M. Marcel nous accorde une prolongation.
— Oh ! j’ignorais cela, reprit Katrina sur un ton
m LA VIE FANTASTIQUE.
naturel; alors nous aurons le temps de parler français. .
— J’arrive ici comme un ignorant, moi, leprit Marcel. Vous m’avez appris plus de choses en deux heures que le boulevard Italien en dix ans... Et ceci me remet en mémoire une... Non... ceci ne me...
— Vous alliez vous, conter quelque chose, interrompit Katrina ; contez : nous voulons nous instruire, nous aussi.
— Eh bien, au fait... oui... dit Marcel. Ceci me rappelle une journée que nous avons... que j’ai passée à la campagne, près Paris.. vdans le château de... un château qui ne vaut pas cette habitation indienne. Savez-vous à quoi nous avons employé notre journée?
— A parler de l’Inde et de U colonisation, dit Katrina.
— Ahl bien oui 1 fit Marcel, vous en êtes à trois mille lieues I A parler d’un drame en vogue, d’une petite fille qui ne veut pas chanter ; d’un monsieur qui ne veut pas déclamer ; d’une écurie où il y a trois chevaux; d’un jeu où l’on gagne cinq sous, et d’une pluie qui empêche d’aller voir un vieillard.
— Et c’est ainsi que vous avez employé votre journée à ce château? demanda Katrina.
— Oui, madame, et, à mon retour à Paris, j’irai
rendre ma visite à ce châtelain, et je lui raconterai la
première journée que j’ai passée avec vous sur le* bords du Gange.
— 11 ne comprendra pas, dit la jeune femme.
— Je lui expliquerai avec commentaires.
— Vous vous brouillerez alors,
— J’aurai donc gagné quelque chose à sa connaissance, répliqua Marcel.
— Ah! je vois Zika qui me fait des signes; à bientôt, n’est-ce pas?
Et, ayant dit cela, la jeune veuve courut comme une gazelle vers l’habitation.
— Elle a failli être Française, dit Marcel.
— Mais elle est Française, reprit Van Ilussen; la pauvre enfant n’a gagné que ce titre à son mariage, et elle y tient.
— C’est juste! dit Marcel, elle est Française... Eh bien, je n’y avais pas songé.
— Allons la rejoindre, dit Van Ilussen ; Zika est venue lui annoncer que nous étions servis, et lui demander sans doute si vous étiez des nôtres à table. J’ai compris cela. Vous avez vu notre habitation à l’extérieur : partout des arbres, partout de l’ombre, des Heurs, des gazons, des lacs, des ruisseaux, des fontaines ; une rivière pour promenade ; le Gange à notre horizon. C’est assez bien, comme vous voyez. Maintenant, venez (aire connaissance avec notre inté^ rieur.'
Le luxe anglo-indien décorait cet intérieur ; les corridors, les étages supérieurs, les salles basses retentissaient du chant des oiseaux et du chant des domestiques; les gammes d’or que la nature enseigne aux perruches multicolores, aux loris, anx cardinaux, sc mêlaient aux notes amoureuses des pantouns de la Malaisie, ce qui donnait à la maison de Yan Husscn la vie et Tanimation d'un conservatoirè de la nature. Les gerbes d'eâu accompagnaient ce concert de voix comme un orchestre, et versaient la fraîcheur aux artistes de tout plumage et de toutes nuances de carnation. La salle du festin était tapissée sur ses quatre murs, et sur son plafond, de toutes les fantaisies que la Chine et le Japon arrondissent sur leurs porcelaines. Aux quatre angles s’ouvraient des grottes de coquillages d’ivoire, où une clarté douce laissait voir de petites baignoires d’eaux vives, et des familles de^ roses semblaient se réfugier, comme de jeunes filles, sous ces grottes, pour respirer la fraîcheur, dans 1e milieu du jour. La table était merveilleuse à voir; elle réjouissait l’œil du convive avec son luxe indien d'émaux, de laques, d’ivoires, de cristaux, de chinoiseries, de sculptures et de fleurs. Quatre jeunes filles bengalis, dont la peau douce ressemble au bronze florentin, versaient les vins de France et do rindc dans les coupes de Delhi, rondes comme les seins de la belle Si ta.
Marcel croyait vivre dans un rêve, et il s’épouvantait toutes les fois qu’une réalité trop palpable, et assise à son côté, lui arrachait son illusion innocente. Celte veuve s’élait révélée à lui, avec tous ses périls, comme un divin écueil de vertu, et, dans cette formidable atmosphère, il croyait déjà sentir se répandre dans ses veines la naissante fièvre de l’amour. " ,
A ce premier repas, il parla peu, il écouta beaucoup, et il regarda trop. Quand le soir vint, l’amour était déjà vieux. Ce sont les coups de soleil de ce pays; ils incendient le front et descendent au cœur. Gardons-nous de médire de l’Asie : c’est notre mère à tous ; elle a peuplé le monde. Ce n’est pas le Groenland que Dieu aurait chargé de cette féconde mission.