‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 17 sur 21 · PROMENADE SUR LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

PROMENADE SUR LA RIVIÈRE

L’entretien sur la colonisation indienne au point de vue français devait fournir à Marcel un excellent prétexte pour prolonger son séjour à l’habitation de Van Ilusseii. Levé avec le soleil, notre Parisien frivole s’enfermait dans la bibliothèque jusqu’à onze heures et se fit ainsi savant malgré lui ; il apportait chaque jour aux entretiens du premier repas son nouveau contingent d’érudition. Ses amis les sportmen des guéridons de Tortoni ne l’auraient plus reconnu. Tantôt il arrivait avec une dissertation sur les dix anciennes langues de l’Inde créées quatorze siècles avant i’ère chrétienne et citées dans le plus ancien des livres indous, le Mahabharata; tantôt il racontait avec enthousiasme la glorieuse époque de la Renaissance

indienne, au seizième siècle, sous le règne de Tcmpereur Akbar, dont les bonnes traditions administratives ont servi de modèle aux gouverneurs anglais. Une autre lois il faisait la statistique de l’Inde anglaise et il donnait cet effrayant résultat de domination : l’Angleterre possède là un continent colonial qui s’étend du 7® au 34* parallèle nord et du 60* au 92* de longitude orientale ; ses frontières se développent donc sur une ligne égale à la moitié de la circonférence du globe, qui couvre une superficie douze fois plus considérable que celle de la France. Pour plaire à la femme, qui composait la moitié de son auditoire d’élite, il vivifiait par l’esprit l’aridité de la lettre et couvrait les broussailles des chiffres de toutes les fleurs de rimagination.

Dans une histoire vraie, et qui doit être courte, on doit supprimer tous les longs développements oiseux et ne donner au récit que les parties indispensables à la déduction des faits et à la marche de l’action. Ainsi, en négligeant beaucoup de détails antérieurs, nous arriverons à une promenade sur la rivière l’IIougly; c’était, depuis un mois, le premier tête-à-tête de Marcel et de Katrina.

Si Pamour n’existait pas, il naîtrait sans doute dans un de ces midis splendides où la création orientale semble donner la vie à tout ce qui s’agite et murmure pour embellir le domaine de Phomme, aux arbres,

aux gazons, aux fontaines, aux fleurs. La nature donnait une fête ce jour-là, au milieu du Jour, et ses deux seuls invités descendaient la rivière sur une barque en s’abandonnant à ses caprices; la voûte épaisse des arbres leur donnait un crépuscule doux, et les fleurs des deux rives croisaient leurs parfums ' et semblaient vivre aussi pour aimer.

Jusqu’à ce moment, Marcel avait gardé le secret de son amour par respect pour la veuve de son ami, mais que de fois le regard avait trahi la réserve de la parole! Ils étaient déjà deux qui connaissaient le secret d’un seul.

La jeune femme, à demi renversée sur les nattes et les coussins de la barque, fit raisonner la gamme la plus nonchalante de sa voix et dit :

— Où en êtes- vous de vos études sur l’Inde, monsieur le mandarin de Paris?

Marcel tenait une rame et dirigeait la barque, que le courant du milieu entraînait trop vite vers le Gange; il la fit tournoyer, et elle entra dans une eau calme, tout près de la rive gauche, frontière de l’habitation.

— Eh bien, vous ne répondez pas! ajouta Katrina.

— Mais, excusez-moi, madame, dit Marcel; vous voyez que la navigation m’occupe et que je redoute un naufrage.

— Oh I je vous sauverai, ne craignez rien. Tous les malins, je viens nager avec Zika dans cette innocente

Ijj

rivière. Si Virginie avait reçu l’éducation des femmes d’aujourd’hui, clic aurait épousé Paul... Eh bien, pourquoi me regardez-vous fixement ainsi?

— AhI fit Marcel avec un mouvement convulsif, je ne savais pas que je vous regardais!

— Vous cherchez votre leçon d’hisloirc de ce matin, dit Katrina.

— Justement... Oui, vous m’avez fait l’honneur de m’interroger sur mes éludes, et j'allais vous répondre... Ce matin, j’ai étudié l’Etat du Milhili, qui a donné son nom à l’une des dix langues de rinde.

— Cela vous a-t-il intéressé? demanda la belle, veuve.

— Oh! prodigieusement, plus que tout le reste. Mithili est la capitale des Etats du père de Sita, la femme de Rama.

— C’est vrai, dit Katrina; je l'avais oublié.

— Moi, reprit Marcel, j’oublierai tout le reste; mais je n’oublierai jamais Mithili, à cause de Sita, l’Hélène de votre Iliade. ^

La figure de Katrina s’assombrit; elle laissa tomber sa main droite sur la rivière, et elle se servait de sa main comme d’une rame.

Tout à coup elle reprit sa sérénité ordinaire, et dit :

— Oui, je ne me trompe pas... Je craignais... La

LA VIE FAÎ^TASTIQÜB.

‘iji

ville de Milhili est illustre par son école de droit, la première de l’Inde.

— Cela m’est bien égal, dit Marcel; j’ai étudié en

droit aussi, et Je sais tout ce que je n’ai pas appris à

cette école... Mitliili est le berceau de la belle Si ta,

voilà sa seule illustration ; le code de Menou, le fa- ^ •

raeux législateur de Mitliili, est plus beau que le code Napoléon, m’a-t-on dit; mais à tous les codes de Tuni vers, je préfère le code de l’amour.

— Est-îl imprimé? demanda nonchalamment Katrina.

— Oui, madame.

— Et où?

— Dans le cœur... et très-court, trois mots, trois mots qui s’échappent lorsque le cœur n’est plus assez grand pour les contenir : je vous aime...

Ses mains laissèrent tomber les rames et se croisèrent dévotement devant les lèvres qui venaient de frissonner en prononçant ces trois mots.

Et le petit courant latéral poussa la barque au fond d’une anse recueillie, et la 6t échouer mollement sur un lit de fleurs et de plantes fluviales (jui élèvent leurs liges au-dessus de l’eau.

‘ Sur cette rive droite de l’Hougly, la nature a toute la grâce sauvage et primitive des jours de la création ; il y a des nefs de chênes séculaires dont les bases gardent une nuit éternelle, et dont les cimes se baignent

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dans une atmosphère de rayons et d’azur ; il y a des gazons qui ne so sont jamais courbés sous des pieds humains, et couTrent les dalles granitiques de ce temple végétal, où des voix confuses, des chants joyeux, des murmures de feuilles, chantent encore le même hymne que b premier homme entendit à la première fête de l’amour.

Katrina écouta les trois mots de l’air d’une femme qui lo.s attend après les avoir provoqués, et, comme elle ne répondait rien, son silence voulait dire : Continuez.

Ces trois mois avaient brisé les forces du jeune homme; il se rassura en voyant l’altitude satisfaite de la belle veuve, et il ajouta :

— La fatalité a fait de nous deux victimes ; elle nous a soumis à des tortures qui n’ont pas de nom dans la langue des bourreaux. Les bons génies du ciel doivent beaucoup faire pour nous maintenant s’ils veulent se réconcilier avec nous... Un autre vous a aimée : c’était mon ami le plus cher. Il est mort dans le jour qui commençait sa vie. Il me semble que son âme s’est réunie à la mienne, et que je vous aime de toute la puissance d’un double amour. Voulez-vous me donner pour toujours cette main que vous lui avez donnée un instant? Voulez-vous continuer avec moi ce rêve de bonheur que vous avez commencé avec lui? Si vous me trouvez digne de l’héritage, tout le

LA YIE FANTASTIQUE, sang payera le divin trésor que je dois à votre grâce et à votre bonté.

Le fichu de crêpe noir ondulait sur le sein d’ivoire de Katrina, comme pour annoncer, avant la parole, que la pensée de deuil luttait avec la pensée d’amour; deux perles, que tout l’écrin de Ceylan n’aurait pu payer, roulèrent sur des joues divines et sollicitèrent mie lèvre frissonnante qui s’en désaltéra dans un baiser de feu.

Ce ne fut pas cette première hardiesse de l’amant qui fit lever brusquement Katrina ; elle avait entendu un de ces bruits inopportuns que les femmes entendent toujours, même dans les occasions solennelles, lorsque les hommes restent sourds.

Marcel comprit la nuance, et sauta sur ses pistolets, qu’il arma.

Katrina fit un geste rassurant et dit :

— J’entends un bruit de rames ; c'est mon père.

Le petit promontoire de l’anse empêchait de voir en amont de la rivière. Marcel prêta l’oreille et fît un signe affirmatif.

— Allons vite au-devant de lui, dit Katrina.

Le ton et le regard qui accompagnèrent cet ordre annonçaient que la déclaration de Marcel n’avait eu que le tort d'être inopportune.

Marcel saisit les rames et les agita violemment pour mettre la flamme de son visage sur le compte de ses

lA VIE FANTASTIQUE. , 267

exercices de rameur, et Katrina se remit de son émotion, avec celte facilité, si naturelle chez les femmes, et traça des sillons dans l’eau, avec son doigt, comme un enfant qui trouve un jouet partout.

C’clait bien Van Ilusscn ; il n’était pas habitué à se trouver seul, et, ne voyant qu’une barque amarrée à l’anse de l’habitation, il s’était jeté dans l’autre pour rejoindre les deux vagabonds. Il n’était pas fâché, a\i fond, que Marcel et sa fille eussent parfois de petits entretiens secrets, parce que le plan qu’il avait conçu ne pouvait réussir qu’après cette longue intimité qui fait un jour songer au mariage.

Les bons pères raisonnent ainsi; arrivés à la soixantaine, ils oublient leurs trente ans.

Les passagers des deux barques se saluaient de loin avec les cris des marins de long cours, ce qui excita une gaieté folle chez Van Hussen, et, quand ils s’accostèrent, Katrina sauta légèrement dans la barque de son père, et l’embrassa, en lui disant avec une volubilité enfantine :

— Tu ne m’avais pas dit que M. Marcel était avocat et qu’il avait fait son droit à Paris; il est même trèssavant; il connaît le code de Menou, le législateur de Mithili; il le préfère au code Napoléon. Au fait, j’aurais mieux aimé qu’il m’eût parlé d’autre chose...

— Cela viendra, dit le père en lançant à sa fille un coup d’œil malin.

258 LA VIE FANTASTIQÜE.

— Qu’entendez-vous par ces mots, monsieur moa père?

— Ce que tu entends toi-même, chère fille, rien de plus... Là, voyons, nous ne sommes pas jeune, belle, charmante, vive, riche, pour garder un veuvage éternel ; et s’il se présentait un beau mari réunissant toutes les qualités désirables, un confident de tous nos malheureux secrets de famille, je ne crois pas qu’il faudrait jouer avec lui le rôle d’une secwide Artémise... Qu’en dis-tu?

— Je dis, mon père, que tu as raison, mais que ta montre avance de six mois. Les convenances m’ordonnent de laisser vieillir mon veuvage. Il y a un terme légal ; enfin tu sais cela mieux que moi.

— Oui, mais je sais aussi qu’avant le ferme légal le bonheur peut mettre à la voile, et qu’on pourrait le plus tôt possible arrêter en famille la chose qui deviendrait publique quand les convenances le permettraient.

Katrina serra la main de son père, et lui dit avec émotion :

— Vous parlez ce que je pense; pas un mot de plus.

Et elle montra la barque de Marcel qui se rapprochait. Le vieux rameur était plus adroit que le jeune, ot il avait pris les devants.

Lorsque, dans une affaire d’amour dont le mariage

LA VIE FANTASTIQÜE. 2à'.>

est le but, tout le monde est d’accord, les préliminaires sont bientôt réglés. La grande question fil bien du chemin dans cette journée : le père avait échangé avec Marcel bcancoup de ces petites phrases qui préludent aux longues explications, et, avant le coucher du soleil, Marcel et Katrina, qui ne s’étaient quittés que pour se rejoindre, avaient décidé d'un commun accord qu’ils mettraient fin aux réticences puériles, aux propos à double entente, aux diplomaties de ménage, et qu’ils attaqueraient franch^ent la grande question, devant le père, au repas du soir.

^ Cette résolution fut prise au lever des premières étoiles, quand l’onabre des arbres se mêlait à l’ombre de la nuit, dans les allées du jardin, et apres un de ces nnituels serments d’amour, qui terminent un entretien sans paroles, celui de deux cœurs qui battent à l’unisson.

Cette fois, l'entretien du repas du soir ne roula point sur l’histoire de l’Inde; un intérêt de famille, le seul intérêt qui soit saint, absorba l'esprit des trois convives. On fit des projets superbes, comme savent les faire les hommes opulents qui peuvent les réaliser. On cliercha dans l’avenir tous les secrets de la vie heureuse, pour en faire les chaînons d’une sérénité domestique sans fin. La prévision enlevait au hasard toutes ses chances mauvai^s; eUe signalait les nombreux écueils où les plus habiles ont échoué, faute de

daii vojaiice; on voulait enfin faire du mariage une science exacte, dans laquelle le calcul, aiilé de l’araour, doit infailliblement trouver ce Phénix de la terre que les malheureux appellent le bonheur.

Van Hussen rentrait dans sa jeunesse en la voyant resplendir dans ce couple charmant qui allait le continuer, et Katrina partageait scs sourires de joie et de tendresse entre deux êtres adorés, son père et son mari.

G était l’heure où le domestique apportait les journaux et les lettres de Calcutta. Van Hussen se donnait alors, après le repas, une heure de récréation, en parcourant de l’œil et du doigt cette colossale bihliothèque journalière, que les Anglais impriment matin et soir pour des lecteurs impassibles, sous le titre de SUii'j de Spark, à'üerald, de Messenger, de Chronicle, et de cent autres dénominations

En voyant tomber sur la table ce ballot de politique anglaise et commerciale, Katrina se leva en disant :

— Tout cela ne m’intéresse plus. Je vais voir sur la temsse s’il fera beau demain.

— Je suis à vous, mes enfants, dit Van Hussen en déployant l’infini d’un journal anglais. Je vois la cote des écailles, de l’indigo, du girofle et du sang de dragon... puis deux ou trois lettres... et en un quart d’heure au plus.

‘iCl

Elle sortit, et celui qui ne devait plus sc séparer d’elle la suivit, et, suspendant son bras au sien, H lui dit :

— ; Avec quelle légèreté on parle d’un quart d’heure à soixante ans ! Il me semble qu’on doit regretter toute sa vie un quart d’heure perdu pour l’amour. Je voudrais pouvoir retenir vn an, dans mes bras, chaque heure qui passe si vite, et te la donner toute pleine d’extase et de ravissement. Je sens que ton amour a renouvelé l’homme en moi; tu m’as donné la. dignité dans la passion ; tu m’as fait comprendre le côté sérieux de l’arnoiir; lu m’as donne les voluptés de Tàme. Mon amour n’est plus la chose frivole dont on parle ; je l’ai reçu de toi comme un bienfait de Dieu.

Et Marcel, dans les ténèbres delà terrasse, recevait CCS douces caresses, qui sont les applaudissements de la femme, lorsque l’homme sait lui dire ce que le cœur attend...

Elle fit un mouvement comme si elle eût entendu un cri, et dit d’une voix émue ;

— Mon ami, je^ crois que notre père nous appelle.

— Non, dit Marcel au hasard; nous avons encore réternité d’une minute. Comment la réparer si nous la perdons!

— Je dis, reprit Katrina, que j’ai entendu ce cri une seconde fois.

Et clic entraîna Marcel dans la salle.

Van Hussen, les deux coudes appuyés sur la table, la tête appuyée sur ses mains, parassait absorbé après la lecture d’une lettre ouverte devant lui.

Âu bruit des pas, il leva la tête, et montra un visage pâle et bouleversé.

Deux cris l'interrogèrent à la fois, deux cris notés par la meme expression.

Un silence tumulairc tomba dans la salle, et trois visages, auparavant si joyeux, prirent une teinte lugubre, la pâleur des agonisants.

Et pourtant — ô mystères de ce bas monde I — la lettre ouverte, et lue par Marcel et Katrina, apportait une bonne et merveilleuse nouvelle. Prosper Desverriers, le mari de la jeune femme, le gendre de Van Hussen, l’ami intime de Marcel, le Français charmant et tant pleuré n’était pas mort.

Oh I qu’ils font bien les vrais morts de s’acharner dans leur amour de la tombe et de ne plus reparaître chez les vivants !

Cette lettre foudroyait trois personnes qui seraient peut-être mortes de joie, si elles l’avaient lue le lendemain de la séance du tribunal. Elle arrivait trop lard.

En voici le texte :

« A monsieur Everington^ banquier à Calcutta.

a Celui qui vous présentera cette lettre est digne

de toute votre confiance ; j’en réponds. comme de moi* m&ne.

« Remettez lui quatre mille livres tout de suite, que vous me passerez en compte. Ci-joint mon rcrn. Il y a urgence.

« Votre vraiment dévoué, a PftosPER Desverriers. »

Une lettre d’Everington accompagnait celle-ci, et elle était ainsi conçue :

« Mon cher monsieur Van Ilussen,

i< Voici une nouvelle qui va vous combler de joie. Lisez, et apprêtez-vous à embrasser votre beau-fils. Que votre belle Katrina sera heureuse! etc., etc.

« Signé Everington. »

Après un long silence d'a^ttement, Marcel se leva et dit :

— Je bénis Dieu s’il nous a rendu mon ami vivant ; mais je crois, après réflexion, que le banquier est dupe d*un nouveau tour de bandit. On a contrefait récriture et la signature de Prosper, pour extorquer cent mille francs.

Van Hussen et sa fille se regardèrent, et parurent se rallier, par signe, à celte opinion.

Eu pareil cas, on se rallie volontiers à tout ce qui console.

— Oui, oui, c’est cela..., reprit Marcel avec assurance, après avoir examiné attentivement la lettre; oui, c’est un faux... Cet Everington est un stupide bancjuler anglais; il est bète comme l’argent; il s’est laissé voler comme un coq d’Inde qu’il est.

Le rameau flottant qui s’offre au naufragé n’est pas un point d’appui sauveur, mais il ressemble à un espoir; les mains s’y cramponnent, faute de mieux.

Des paroles calmes et rassurantes s’échangèrent alors entre le père et les deux fiancés ; ils éprouvaient le besoin de croire môme à un mensonge, si le mensonge avait une ombre de vérité.

— N’importe ! dit Van Hussen en regardant le ciel ; ce que nous faisons et ce que nous disons me révolte par moments. Ce n’est pas loyal, ce n’est pas chrétien.

— Mais, s’écria Marcel, est-ce que nous pouvons vivre à notre guise’? Est-ce que nous sommes responsables des accidents qu’il nous est impossible de diriger? Le hasard a des combinaisons infernales qui défient nos plus habiles calculs, et moi aussi je me révolte contre moi-même en voyant que je m’ingénie pour trouver mon salui dans la perte irrévocable d’un amil C’est affreux ! J’en rougis de honte; je voudrais être doué de cet héroïsme qui appartient aux vieux âges, et que notre siècle ne connaît plus. Mais un égoïsme invincible me fait aimer la vie au moment

OÙ elle commençait si belle, et je sens que je vais mourir si Fautre est vivant.

— Oh ! s'écria Katrina en se jetant dans les bras de Marcel; ne dites pas cela, vous me tuez!

Et la nuit s’écoulait dans ces entretiens, coupés par ‘ de longs silences ; et, malgré l’illusion qu’il s’élait donnée, Marcel n'osait déjà, plus presser la main adorée, qui peut-être ne lui appartenait pas.

Le jour parut et les trouva dans les mêmes angoisses, calmées par les mêmes illusions ou empoisonnées par les mêmes remords. Le soleil, toujours joyeux, lui, illuminait la. cime des arbres et réveillait les oiseaux chanteurs.

Marcel laissa tomber un regard sur Katrina, un regard furtif, comme s’il eût été criminel. La jeune femme avait, en ce moment, la beauté que donnent les insomnies de la fièvre, ou les insomnies de Tamour.

Elle devina la pensée qui était dans le regard de Marcel, et, se plaçant devant un miroir, elle ramena l’extrémité de ses cheveux en désordre autour du peigne, rajusta sa toilette, renoua le fichu de crêpe sur son sein, et, reprenant sa place à côté de Marcel :

. — Ecoute, lui dit-elle à voix basse, tu as ou le temps de réfléchir à tout; parle-moi sincèrenjent, que ferais-tu si la lettre adressée à Everington était bien,. . de lui?

m lA VIE FANTASTIQUE.

— Katrina, dit Marcel avec une trist^se inexprimable, hier, dans ma barque, j’ai pris mes armes pour te défendre contre un danger qui n’existait pas... s '

— Eh bien? demanda la jeune femme.

— Eh bien, mon ange, si le plus terrible des dangers arrive, je tournerai ces armes contre moi.

— Ah ! tu as résolu cela I dit la jeune femme.

— Oui. . . L'idée de te voir dans les bras d’un autre me tuerait peu à peu. Un long martyre est intolérable. J’aime mieux abréger.

Katrina se leva et se promena dans la salle, à pas mesurés, dans l'attitude recueillie de la réflexion.

' Puis elle sortit et monta aux appartements pour obéir à une inspiration qui venait de lui . tomber du ciel.

Van Hussen s'élail renversé sur une natte, et quelques mots, prononcés à voix basse par intervalles, prouvaient qu'il ne dormait pas, et que la souffrance morale avait éloigné le sommeil. Les hommes habitués au bonheur manquent de force pour lutter contre les terribles accidents de la vie; ils restent anéantis si un nuage couvre leurs plafonds domestiques, lorsque la sérénité azuré les lambris du ciel. Ils voudraient que toute la nature s'associât à leur douleur.

Après une très-longue absence, Katrina reparut

LA VIE FAKTASTIÛÜE.

dans le salon, et son visage calme annonçait qu^ellc avait pris une résolution pour être préparée à tout événement. Sa femme de chambre venait de réparer tous les désordres de sa toilette et de la coiffer avec le plus grand soin.

Un tintement de cloche lointaine annonça l’arrivée du paquebot de Calcutta, et trois cœurs battirent à la fois, comme si une étincelle électrique, partie du Gange, eût fait éclater un triple pressentiment.

Les yeux étaient fixés sui' la longue avenue qui conduit au faubourg de Chandernagor, et toutes les fois qu'une ombre traversait une éclaircie de soleil, il semblait qu’un corps allait apparaître.

. Il y a toujours dans l’air des effluves mystérieuses qui précèdent et annoncent les choses redoutées. Ceux qui ont vécu connaissent ces phénomènes ; les morts de la vie ne les ont Jamais connus, et ils les raillent amèrement.

Katrina étouffa un cri et se laissa tomber sur uu fauteuil ; Yan Hussen regarda et dit :

— C’est lui I

Marcel se précipita aux pieds de Katrina et lui dit :

— Ordonnez, madame 1

— Sortez par la porte de la cour, lui dit Katrina, et allez à l’hotel de Paris à Calcutta; ayez foi dans mon amour, et pas de désespoir.

^yyi LA VIE famasïiqob.

Marcel balisa la main de Katrina et partit.

Prosper Desverriers arrivait, comme l’élu ariive au ciel; sa figure rayonnait de joie ; ses lèvres donnaient des baisers à Pair et aux feuilles ; ses bras convulsifs semblaient vouloir essayer leurs forces pour les suprêmes étreintes de Pamour.

Katrina, en le voyant entrer, poussa un cri de surprise, bien préparé, et s’abandonna à ses caresses; Van Ilussen imita le cri de sa fille, et fondit en larmes. Cette réception ne laissa rien à désirer en apparence ; elle ii’cùt pas été plus satisfaisante pour Prosper en toute autre occasion.

Après une longue expansion muette, Prosper fil asseoir sa femme sur ses genoux, et dit :

— Dieu nPa sauvé!

— Il m’a exaucée! dit Katrina en se mettant à Pécart sur un fauteuil.

— Dieu Pa exaucée ! dit Van Ilussen au hasard.

— Eh bien, ma chère Katrina* tu t’éloignes de moi,

tu baisses les yeux! tu pleures!... Parle... parle donc. . .' tu m’épouvantes !

— Vous allez tout savoir, dit Katrina d’un ton résolu .

Elle se leva, et frappa les rebords d’un gong chinois avec une baguette de cuivre.

Zika parut à l’instant, comme une conrédienne qui attend son entrée dans la coulisse.

L\ VIE FA>'TÀSTIQUE.

Prosper était pétrifié.

— Zika, dit Katrina, descendez le coffret de girolles qui est sur un guéridon dans ma chambre.

— Mjis, au nom du ciel, que signifie tout ceci? s’écria Prosper d'une voix sourde.

— Vous allez le savoir, reprit Katrina; tout bonheur a son infortune; ce jour aurait dû être le plus beau de ma vie, et Dieu^ en m'exauçant, m’enlève le droit de me réjouir.

Zika entra, déposa le coffret devant Katrina et sortit.

— Ma mère, reprit Katrina, était catholique et Irlandaise, comme l’indique son prénom, qui est le mien. Elle fit un vœu dans un moment terrible. Je dois la vie à ce vœu qui fut exaucé.

— C’est vrai! dit Van Hussen d’une voix pleine de larmes.

— Quand la fatalité me fit veuve le jour de mon mariage, reprit Katrina; quand je subis l’intolérable douleur de croire, comme tout le monde, que mon mari était mort, ma raison disparut dans mon désespoir, et je fis un vœu comme ma mère. Voici ce vœu. Il a été écrit le lendemain de mon mariage.

Elle prit le coffret, brisa le sceau de cire noire qui couvrait la serrure, et prit au fond un papier qu'elle donna à Prosper.

Le jeune homme essuya ses larmes él lut :

870 LA VIE FAKTASnQÜE.

« Je jure devant Dieu, je jure sur les cendres de ma mère, je jure sur mon salut éternel que si Dieu me rendait le mari adoré que j’ai perdu, j’irais, avant le coucher du soleil de ce jour, m’enfermer dans le couvent des sœurs hospitalières de Chandernagor pour y commencer une retraite de six mois. Ce jour-là, je ne dois être qu’à Dieu ; penser à l’homme serait oublier Dieu. »

, (Avec la date et la signature.)

Katrina se leva, embrassa son père, serra la main de Prosper et sortit.

Un instant après, elle était avec Zika sur le chemin de Chandernagor.

Prosper froissa le papier, et porta les mains à son front, comme pour retenir sa raison, qui s’échappait.

IK

CONCLUSIOn

La stupéfaction fut si profonde qu'elle produisit chez Prosper l’effet d’une paralysie foudroyante. Quand l’usage de la voix lui fut rendu, il accabla de demandes Van Hussen, qui, paralysé lui-même, ne répondait que par des mots et des gestes dépourvus de sens, mais qui avaient des larmes pour commentaires. Une colère subite éclata dans le cerveau du malheureux mari, et il menaça d’avoir recours aux lois françaises, qui régissent ce coin du Gange, pour faire enlever Katrina au couvent ; le propriétaire irait réclamer son bien au procureur général de Chandernagor.

— Je sais tout, disait-il. Â Calcutta, on m’a tout

appris ; je connais Taffreux malheur qui a frappé ina femme; Tauteur du crime est mon bandit Gervaso. Ainsi Katrina ti’a rien à craindre, n'a rien à me révéler ; elle est innocente et n’a pas besoin d'aller expier dans un couvent le crime d’un autre. Quant à son vœu, il y a ici un évoque ui partibiis^ elle en sera déliée. Je donnerai cent raille francs à l'église de Saint- François -Xavier.

A chaque phrase, Van Hussen secouait tristement la tète en signe de désapprobation.

— Je connais ma fille, dit- il; elle a l'énergie d’un homme. Si vous l’arrachez à son couvent, si vous la forcez à violer son vœu, elle se vengera.

— Mais c'est inconcevable ce qui m’arrive! s’écria Prosper en se promenant avec agitation dans la salle. Un bandit m'enlève à bord d’un paquebot de forbans; on m'endort avec le plus puissant des narcotiques, celui qu’on appelle ici VupaS'fiarcotic. On doit me jeter à la mer : tout le monde était bien payé. Le capitaine a des scrupules de marin, il veut me débarquer sur les Maldives; l'agent du bandit insiste pour la

noyade, et c'est lui qu'on jette à la mer. A mon réveil, j'assiste à ce drame si intéressant pour moi. Alors je propose une bonne affaire au capitaine ; une affaire de cent mille francs, quatre mille livres, à gagner en envoyant son fils chez mon banquier. Nous étions alors à la hauteur de Ceylan, ou Cylon. Le capitaine

accepte; oa cbauffe. Le (ils du capitaine descend dans une chaloupe, à deux milles de Calcutta, vient toucher les quatre mille livres, les rapporte ; on me fait descendre dans la chaloupe, tout seul, et je rame tant bien que mal, pendant que le capitaine disparaît comme l'éclair et va se faire pendre ailleurs...

Eh bien, monsieur Van Hussen, vous ne m’écoutez ^ pas ! Cela n’a donc aucun intérêt pour vous !

— Ah! monsieur, balbutia Van Hussen, que voulezvous que je vous dise; je suis accablé... Ma tête ne m’appartient plus... Adieu, monsieur...

— Adieu monsieur ! s’écria Prosper, mais je suis votre gendre, je suis le mari de votre fille, et vous me parlez comme à un étranger!

— Oui... -c’est juste, mon gendre... je l’avais oublié... Ma raison... J’ai besoin de repos... Adieu, monsieur.

Van Hussen sortit d’un pas' d’agonisant, soutenant sa tête avec ses mains et murmurant des paroles confuses entrecoupées de sanglots. >

Prosper en débarquant avait envoyé ses bagages à l’hôtel de Paris, à Chandernagor, pour arriver plus vite chez sa femme. Resté seul dans la salle basse de riiabifation, il se décida enfin à sortir pour prendre les loisirs et le calme de la réflexion et savoir ce qu’il déciderait.

Arrivé à l’hôtel de Pari, s, il monta à sa chambre,

274 LA VIE PASTASTIQCB.

où ses bagages étaient déposés, fenna la porte et

s’étendit sur une natte pour réfléchir.

Les murs et les cloisons d’une auberge sont partout d’une indiscrétion proverbiale, mais dans une auberge française de l’Inde cette indiscrétion ne fait pas perdre un mot à l’oreille intéressée ou curieuse.

> Prosper entendit prononcer son nom dans la chambre voisine; il tressaillit, retint son souflle et écouta. Une voix de femme disait :

— Madame est un peu plus calme à présent. Elle a prié une heure dans la chapelle des sœurs. Elle m’a bien chargé de vous dire d’être calme et résigné, vous aussi, et d’attendre ce que Dieu voudra. Les sœurs lui ont fait bon accueil; elles sont toutes françaises, et il y a aussi deux dames qui font une retraite au même couvent pour oublier des malheurs de famille. Moi, je viendrai voir madame tous les jours, et elle veut que tous les jours je vous donne de ses nouvelles. Si son mari voulait l’arnaiher du couvent, elle a jure qu’elle se laisserait mourir de faim.

— Dites-lui, répondit une voix que Prosper crut reconnaître, dites-lui que je quitte l’hôtel de Paris ce soir ; je pourrais m’y rencontrer avec le mari. J’ai loué la petite maison isolée bâtie à l’indienne qui est à côté du couvent; nous serons voisins. C’est là que vous viendrez. Dites-lui que je l’adore plus que jamais.

La porte de la chambre voisine s’ouvrit, se referma.

LA VIE FANTASTIOÜE.

et an léger bruit de pas se fit entendre sur Vescalier.

Prosper, bouleversé par la colère, se leva et vint frapper trois coups à la porte du voisin.

La porte s’ouvrit, et deux hommes furent changés en statues.

— ün silence éternel serait pourtant trop commode pour toi, dit Prosper. Je sais tout; j ai tout entendu, j’étais là.

Eh bien, dit Marcel, si tu sais tout, tu sais que la fatalité seule a tout conduit, et que tu n’as aucun reproche à faire à ton ami ni à ta femme.

— Oui, reprit Prosper, je suis juste et je comprends tout ce qui est arrivé. Il y avait une veuve à consoler, Thonneur d une femme à sauver ; personne mieux que toi ne pouvait remplir cette double mission, tu étais un autre moi-même aux yeux de cette pauvre femme ; aussi tu vois qu’un éclair de réflexion a éteint ma colère; il me reste le désespoir.

— Je le partagerai, dit Marcel ému aux larmes.

— Et que ferons-nous après ce partage? reprit Prosper. Quelle est la vie possible pour moi, possible pour toi? Si nos deux mères n’étaient pas deux amies, deux sœurs, je té dirai : Il y a ici un homme de trop. C’est une affaire qu’une balle de plomb arrange toujours ; mais nous ne pouvons pas nous battre. Tu ne peux pas épouser ma femme ; je ne puis rentrer chez ta maîtresse. Si Dieu a un bon conseil à nous donner,

qu’il nous le donne et qu’il se hâte. Le poids de riieure est intolérable pour moi.

Apres un moment de silence, Marcel serra la main de Prosper et lui dit :

— Il faut prendre une résolution énergique ; celte femme s’est montrée héroïque aujourd'hui, elle est entrée au couvent avec l’intention de ne jamais en sortir. Soyons des hommes à notre tour, et, après lui avoir écrit tous deux une lettre respectueuse et amicale qui lui expliquera tout, partons sans regarder derrière nous et allons embrasser nos mères; songe que la tienne te croit mort.

Prosper poussa un cri strident, et, respirant avec foi ■ce pour vaincre une suffocation de rêve fiévreux, il dit :

— (i’est le conseil de Dieu. Parlons; nous oublierons tout ensemble, ou nous en parlerons toujours.

— Le plan du voyage est tracé là, par moi, sur cette carte. Dans une heure, le paquebot V Himalaya remonte le Gange et prend des passagers à Chandernagor.

— Il en aura deux de plus, dit Prosper.

Les deux amis écrivirent la lettre, la signèrent, en ajoutant ce post-scriptum :

« Ci-inclus quatre mille livres que M. Prosper Desverriers envoie à la supérieure 4» couvent des sœurs Hospitalières.

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