BH CHAS8C
L’éléphant d’Amina portait une espèce de palanquin qui ressemblait à une alcôve mobile, fermée, par quatre rideaux, et bien abritée contre les ardeurs dn soleil et la curiosité des jaloux.
Les chasseurs se mirent aisément sur la piste du tigre en suivant des traces de sang et d’horribles lam« beaux, à travers une vaste rizière toute hérissée d’épis blancs. A l’extrémité du champ de culture, le terrain se déroulait nu jusqu’au carrefour d’une jungle, et , les mêmes indices apparaissaient, mais à de plus longs intervalles, sur les tiges épineuses des cactus sau^ vages et aux pointes rudes des feuilles de nopals. L’éléphant qui trottait le premier de la. caravane, n’avait pas besoin de ces. traces délatrices^ il flairait
les émanations de l’air et connaissait mieux que personne le chemin qu’il fallait suivre pour arriver au repaire du monstre noir.
Fouillez, avec l’aide d’un secrétaire de Dieu, toutes les archives de la vie réelle depuis le mariage d’Adam, et vous ne trouverez rien de comparable à la position de José Alvedo, assis au sommet d’un éléphant, à côté d’une femme adorée, veuve dans la nuit de ses noces, et déjà toute disposée à ne pas être inconsolable par reconnaissance pour l’héroïque sauveur qui n’a pas sauvé son mari. Pareille aventure appartient à la vie fantastique des songes, ou de l’Inde, et Paris, âgé de quatorze siècles, Paris qui a épuisé toutes les combinaisons, toutes les péripéties matrimoniales, heureuses ou néfastes, ne pourrait offrir rien de pareil. Enfin, pour comble de surprise, cette histoire impossible est une vérité.
Au départ de l’habitation, José Alvedo gardait un silence triste, comme s’il eût voulu s’associer au désespoir trop concentré de la jeune veuve; ce fut elle qui ouvrit l’entretien, avec une voix douce et très -peu altérée par les sanglots.
— Vous paraissez souffrir encore de vos blessures? dit-elle; le repos vous eût été bien nécessaire après cette affreuse nuit; et vous voulez encore supporter les fatigues et les dangers de la chasse.
— Je me repose en ce moment et je me guéris, dit
LA VIE FANTASTIQUE, le jeune homme en donnant à la veuve un regard d’amour qui commentait clairement' la réponse.
— Je comprends cela, reprit la veuve : après une nuit si accablante, il faut achever de briser ses forces et d’étourdir sa pensée... Vous étiez donc étroitement liés, mon pauvre mari et vous?
— Mais... non... Je le connaissais à peine...
— Cependant, reprit Amina, pour se dévouer ainsi comme vous l’avez fait...
— Oh ! mademoiselle... pardon, madame, dans ces moments, on ne réfléchit pas... On voit son semblable en péril de mort, et on obéit à un instinct généreux et non au raisonnement.
— N’importe! c’est bien beau ce que vous avez fait. Il y a des périls qui font reculer le plus brave; vous aviez à lutter non pas contre un homme, mais contre un monstre... Dites... qu’avez-vous éprouvé dans celte lutte lorsque vous aviez devant vous Ics' yeux du' tigre?... Oh! tout mon corps se glace de frissons, dans ce soleil qui nous brûle!
— Mademoiselle, j’éprouvais le besoin de me défendre et de défendre, voilà tout.
— Donnez-moi votre main, dit la jeune femme ; je suis créole, j’adore l’héroïsme.
— Et les héros, non? demanda José Alvedo en serrant la main offerte.
Li VIE PilNTASTIQÜE
Amina retira doucement sa main et,baissa pudiquement les yeux*
On allait sortir du champ de rizière, et quelques arbres touffus semblaient se détacher comme une -avant-garde dés sombres massifs de la jungle; une crête de montagne nue bornait Thorizon. Le sol tremblait par saccades sous les pas des éléphants.
Un ciel bleu comme Tindigo, qui reçoit son nom de rinde, couvrait Timmensité du paysage et faisait pleuvoir T amour en étincelles de feu.
Le soleil embrasa le front du jeune Al vedo.
Une nuit d’insomnie, un rêve de tigre noir, un visage de femme qui éclipsait le soleil, une alcôve .parfumée d'ambre, un tête-à-tête à la cime d’un éléphant, une atmosphère d’incendie, tous les incidents .d’un monde surnaturel, d’un pays des visions, exaltèrent Alvedo et poussèrent son amour au paroxysme. 11 fit ce qu’on fait dans un songe, lorsque l’âme intelligente a la conscience de l’impunité du sommeil et nous excite à de^ folies impossibles dans la vie réelle ; il se jeta aux pieds de la veuve et lui dit avec un accent de passion furieuse :
— Amina, je t’aime, et j’ai faim et soif de ta beauté. Si cette nuit eût fait, le bonheur de l’autre, elle m’aurait donné la mort à moi. Tu es libre, et c’est moi qui t’ai rendue à la liberté. Femme, tu ne
dépends plus d’un mari ; fille, fu ne dépends plus de ton père; veuve, tu t’appartiens et tu te donnes à mon amour.
Amina ne paraissait pas s’offenser d’une déclaration si brusque, et assez inopportune aux premières heures du veuvage. Son silence même invitait l’amoureux à continuer.
Tout à coup l’éléphant s’arrêta, et le cornac, mettant le bout de deux doigts entre ses lèvres, fit entendre ce suzurre sinistre qui annonce un péril.
Alvedo était aux genoux d’Amina, et sa figure rayonnait de celte beauté infernale que donnent la flamme ' du désir et le délire de la passion ; cette beauté qui porte un vertige avec elle, comme la lèvre d’un précipice, et fait souvent succomber la plus austère vertu.
Le signal donné par le cornac; l’annonce d’un péril extrême ; la nuit qui tomba soudainement, en plein soleil, en descendant d’un épais massif de la jungle ; les sourds mugissements des colosses ; les détentes des carabines qui s’accordaient comme les instruments d’un orchestre avant l’explosion, rien ne put donner une distraction profane au jeune adorateur prosterné devant son idole ; on eût dit que la sécurité d’un boudoir environnait ce téte-à-téte, dans le domaine des bêtes fauves, au carrefour de la mort.
Âmina frissonnante, et toute émue de cet amour • *
surhumain, se sentait fascinée pas ces yeux de flamme, qui déjà la brûlaient avant les lèvres. A cet instant les carabines éclatèrent, et leur fracas s’unit au tonnerre des échos du désert et aux rugissements des tigres; la belle veuve poussa un cri de rêve fiévreux, et sembla se réfugier dans les bras de son héroïque amant. *
— Alvedo ! Alvedo ! crièrent quinze voix. Et le dos énorme de l’éléphant de la veuve frissonna sous le palanquin , comme si la terre eût tremblé : deux balles lancées par une main jalouse, et une pensée soupçonneuse, trouèrent les rideaux de l’alcôve, avec un sifflement sinistre; Alvedo n’entendit rien...
Que s’était-il passé à l’extérieur?
Au signal du premier cornac, les chasseurs avaient fait halle sous les premiers arbres du carrefour des bois.
L'ombre était épaisse dans la jungle, sur une longueur de cent yards, mais après cette distance, une éclaircie de soleil permettait de voir un terrain nu et rocailleux, qui servait de fondement à une ruine couverte de lianes. Là se reposaient avec nonchalance deux beaux tigres, locataires de la ruine, et dont il fallait obtenir l’expropriation, après un bail renouvelé, de famille en famille, depuis Adam,
A quelque distance des monstres fauves, deux
jeunes tigriots, fruits fie sauvages amours, prenaient leurs ébats sur les herbes, avec une grâce charmante, et les bons parents contemplaient d'un œil attendri ces jeux de l’innocence. C’était une scène de paradis terrestre, mais assombrie par le hideux et sanglant reliquaire dû charnier voisin.
De grands singes folâtres, ennuyés comme des hommes, et cherchant une distraction, jetaient du haut des arbres une grêle de fruits sauvages aux petits tigres, comme nous lançons des hochets à nos enfants ou aux petits chats, et ces deux jeunes étourdis de la jungle bondissaient sur les fruits, les faisaient rouler à coups de pattes, se précipitaient encore à leur poursuite, se les renvoyaient l’un à l’autre :;omme les joueurs de paume, en excitant riiilarité, des singes. Bonne nature î elle a même songé à donner quelque amusement aux animaux !
Ce spectacle intéressa un instant aussi les chasseurs, mais, comme ils n’étaient pas venus là pour s’amuser, ils rentrèrent bientôt dans le sentiment de leur devoir, et la position des deux grands tigres leur offrant deux cibles au repos très-favorables au tir, ils firent feu tous à la fois, mais avec cette maladresse assez commune, à cette époque, bien avant la decouverte des armes de précision.’
La décharge foudroyante suspendit les jeux innocents et troubla ces joies de famille féline. Les singes
lA VIE FANTASTIQUE.
rebondirent de cimes en cimes jusqu'aux profondeurs de la jungle, en poussant des cris de détresse, et les deux grands tigres auraient, comme eux, pris la fuite et suivi le même chemin, si le salut de leurs pauvres petits ne Teut pas emporté sur Tinstinct de la conservation égoïste. Quel mystère que cet amour de famille qui éclate ayec un dévouement égal dans^ toute la création humaine ou fauve I le cœur d’une mère bat au même degré sous la fourrure d’un smonstre comme sous une peau de satin.
Les deux grands tigres s’élancèrent sur le chemin des agresseurs comme feraient deux hommes courageux et intelligents qui savent que la meilleure manière d'éviter un péril est de courir à lui avec intrépidité.
Ils atteignirent en quatre bonds le carrefour du bois, et s'arrêtèrent brusquement devant des ennemis formidables, armés de. longues défenses d'ivoire, et détrompés, levées comme des massues de fer. Un . seul des éléphants n'était, pas monté par des chasseurs : celui d'Amina. Le très-jeune cornac, armé de la baguette de conducteur, était à peine visible entre les oreilles du colosse. Les tigres attaquèrent donc celui qui leur paraissait le plus faible, dans l’espoir, sans doute, d’épouvanter les autres et les forcer à la retraite. Le combat fut engagé sur ce point, avec une furie d’assaut et un calme de défense dont rien ne
peut donner une idée à ceux qui n’ont pas vu ces terribles drames de théâtre indien.
La masse énorme de l’éléphant ainsi attaqué dérobait les tigres à la vue des autres chasseui's, et les carabines, un moment abattues dans la direction des monstres , se relevaient à l’ordre du nabab , père d’Amina, qui redoutait un de ces accidents chasse si communs dans l’Inde ; mais l’inaction de l’intrépide Alvedo était un mystère pour tous, ou presque tous ; car p.ersonne n’osait accuser de lâcheté ce jeune homme qui, la nuit dernière, avait lutté contre l’un de ces tigres pour sauver un ami.
— Alvedo ! Alvedo ! lui criait-on du haut des éléphants. El les rideaux du palanquin restaient fermés comme si l’extrême terreur eût paralysé la voix et le corps des deux créoles attaqués par les monstres du désert.
Le répertoire des rêves n’a rien de comparable à ce tableau. La forêt sombre, avec ses mystères et ses ruines sans histoire ; une scène d’amour sublime, où la voix contenue de la passion domine les mugissements des bêtes fauves et les détonations des carabines ; un éléphant qui connaît par instinct tous les secrets de sa tactique de guerre , et semble prendre plaisir à prolonger une passe d'armes, pour amuser les spectateurs et son jeune cornac, son maître favori. C’était une idylle indienne inconnue de Vir-
LA Vir FANTASTIQUE.
gile , el digne d’être écrite avec des rayons de soleil, par le poète de Ceylan , l’Hoinère du Ramàiana.
Il y a, dans nos chasses d’Europe de jeunes cavaliers froidement amoureux qui fredonnent des refrains d’opéra-comique à de belles amazones pendant qu’une meute de chiens s’acharne sur la piste d’un pauvre cerf poltron qui vient d’être troublé dans ses amours. Un ciel brumeux couvre ces amusements de l’ennui, et quand Tinnocente victime succombe, c’est elle seule qui a éprouvé des émotions.
Au milieu des inextricables défilés de la jungle, l’éléphant d’Amina se souciait fort peu d’etre secouru; il attendait le' moment où l’irritation des tigres, arrivant au paroxysme, leur ôterait la prudence native dans un accès de folie. C’est ce qui arrive toujours. Les deux monstres fauves s’unirent côte à côte pour donner un assaut furieux et décisif à leur ennemi colossal. Ils décrivirent une courbe immense dans l’air, et furent reçus par la pointe de deux défenses, qui les fit rouler sur les herbes, où deux coups de trompe les assommèrent avec une merveilleuse dextérité.
Un cri de victoire éclata sur toute la ligne des chasseurs, et en ce moment le rideau du palanquin s’entr’ouvrit, Alvedo parut, en montrant le visage étonné d’un passant qui s’informe de ce qui vient d’arriver.
Le père d’Amina, descendu de son éléphant, était accouru le premier, pour calmer ses inquiétudes; sa lille, douée de cette présence d’esprit qui est une des armes de l’arsenal du sexe faible , lui dit avec un grand calme. — Je n’assisterai plus à pareille chasse; je me croyais plus courageuse ; une terreur invincible s’est emparée de moi en entendant les tigres, et j’ai conjuré mon compagnon de ne pas faire usage de ses armes. Il m’a obéi malgré lui, et il a été mon gardien. ’
Le bon nabab, ému aux larmes, serra les mains d’Alvedo, qui chercha une phrase et ne la trouva pas. Le monde réel n’existait plus pour lui; il se réveillait.