‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 4 sur 21 · LC RETOUR DE LA CHASSE · texte numérisé non relu

LC RETOUR DE LA CHASSE

En général, l'homme est trop distrait ou trop occupé de lui-méme pour être observateur.

L’espèce des observateurs est rare, si rare, que, dès qu’un homme se rencontre doué de cette faculté qu’on appelle l’étude du cœur humain., on lui décerpe, après sa mort, les honneurs de l’apothéose, et on lui élève, rue Richelieu, une statue qui continue d’observer les passants.

Parmi les chasseurs se trouvait un jeune créole de sang croisé, moitié espagnol, moitié américain, qui se nommait, ou pour mieux dire qu’on avait surnommé Christmas, comme Noël en France. C’était encore un des amoureux secrets de la belle veuve Amina, et un de ces observateurs qui, en étudiant les

variétés d'expression dans les lignes du visage, les tonalités de la parole et les allures de la démarche, finissent par surprendre les plus intimes secrets de la personne qui les intéresse. La jalousie et l’amour ajoutent un sens de plus aux facultés divinatoires de ces hommes; ils arrivent après l’observation à une conclusion infaillible, et quand ils ont dit : Je devine, ils pourraient dire : J’ai vu. »

La veille, dans le jardin de l’habitation, lorsque tous les invités du bal étaient dupes de la fable débitée par José Alvedo, et se disputaient l’honneur de serrer sa main héroïque, un seul, l’observateur Cbristmas, ne mêla pas sa voix au concert général d’éloges. A la fausseté de l’air il reconnut le mensonge de la chanson; aux ardents regards lancés par le prétendu sauveur sur Amina, il devina l’amour, et le plus incurable de tous les amours, celui qui ne vient pas du cœur et s’embrase à la flamme des sens.

Quand le jour vint, Cbristmas vil encore mieux éclater les secrets intimes sur les lignes de deux visages. Rien ne lui échappa, ni l’enthousiasme de cette veuve créole qui rêvait déjà la consolation, ni l’extase intérieure de cet amant qui voulait exploiter son faux héroïsme au profit de sa passion. Mais les incidents de la chasse achevèrent la conviction dans la pensée du jaloux; il vit clair dans les mystères du palanquin, et lorsque toutes les carabines éclatèrent à la fois, deux

balles ne furent pas dirigées sur les tigres; un œil obscurci par la colère les réservait à la vengeance; elles trouèrent les rideaux de l’alcôve et ne servirent pas l’intention.

Au retour de la chasse, un rayon de soleil fit tout à coup irruption dans l’ombre du palanquin. Amina tressaillit comme si un regard curieux venait surprendre les secrets du tête-à-tête. Alvedo suivit l’indication du dpigt d’Amina, et il découvrit fune des petites brèches ouvertes par une balle; le cercle en était noirci et s’effrangeait au moindre contact.

— A-t-il été maladroit! ce chasseur, dit Amina en frissonnant d’une frayeur rétrospective.

— Maladroit, non, dit Alvedo; malheureux.

— Vous le connaissez donc? reprit la veuve.

— Oui, et il est très-adroit, comme mi sauvage américain.

— C’est Christmas, dit Amina.

Puis, se reprenant avec vivacité, en voyant qu’elle avait commis une étourderie qui pouvait avoir de terribles conséquences, elle ajouta :

— Non, non, ce n’est pas lui ; il met une balle dans une noix de coco, à deux cents yards. En visant le tigre il pouvait le manquer, mais il n’aurait pas fait un trou au palanquin.

— C’est juste, dit Alvedo, comme s’il se fût rallié à l’avis d’Amina.

On entendit le cri de halte, et les éléphants s'arrêtèrent. La jeune veuve entr ouvrit le rideau du palanquin et vit le nabab son père qui s'avançait lentement, comme un chasseur accablé par la fatigue et l’ardeur du soleil.

— J'ai besoin d’un peu d’ombre, dit-il, et j’ai i besoin aussi de te voir, ma chère Amina. M. Aivedo prendra ma place sur mon éléphant; il faut que les plus jeunes se dévouent.

— Rien de plus juste! dit Aivedo, sans témoigner la moindre contrariété.

Il salua respectueusement Amina, prit sa carabine et s’élança. sur les rizières du haut de son éléphant.

Le nabab lui serra la main et lui renouvela ses remercîments . paternels pour tous les soins qu’il avait donnés à sa fille pendant cette terrible chasse.

— Je n’ai fait que mon devoir, dit Aivedo en s'inclinant d’un air modeste.

La caravane se remit en marche quand Féchange de places eut été fait. Le nabab était assis à côté de sa fille, et Aivedo à côté de Christmas.

Le nabab serrait sa fille dans ses bras en lui prodiguant les consolations qu’il croyait devoir à ses malheurs de veuve, et Amina tremblait de peur à l’idée qu'un duel à mort, un duel de créoles, allait peut-être s'engager entre Aivedo et Christmas. Le nabab, trompé par la tristesse et les larmes de sa fille, lui disait :

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— Chère cn£ant, il faut se résigner à la volonté de Dieu. Une fatalité inouïe t’enlève le mari que tu aimais, et qui méritait ton amour, c’est vrai, et je comprends et je partage ton désespoir ; mais enfin il faut songer aussi à sa conservation quand on est, comme toi, jeune, riche, belle. Oui, le malheur qui te frappe est grand, il révolte la pensée; ce n’est donc pas encore une consolation que je veux te donner, mais le courage qui amène peu à peu l’adoucissement du mal. Ma chère fille, songe que ton père souffre bien plus que toi en te voyant souffrir.

Chez les femmes, les sources des larmes sont aussi mystérieuses que celles du Nil. Celui qui veut les consoler doit s’acquitter de ce soin en silence et bien se garder de leur parler du malheur dont elles se plaignent, car le véritable est celui dont elles ne se plaignent pas.

Pour ne pas prolonger une consolation trop pénible pour elle, Amina s’assit sur la natte du palanquin, appuya sa tète sur les coussins du siège, ferma les yeux et garda ce silence qui semble le précurseur du sommeil, après une longue veille passée dans la douleur.

Sur l'éléphant du nabab, une partie de jeu diplomatique, diplomatic-gamej était jouée entre deux ruses champions, assis côte à côte, Christmas et Josô Alvedo.

— Vous m’avez rendu un vrai service, merci.

C’est ainsi qu’Alvcdo avait abordé Christmas en . s’asseyant à côté de lui.

— Quel service? demanda le rival.

— En conseillant au père d’Amina de venir me remplacer auprès de sa fille. Ma position commençait à devenir intolérable : tantôt il fallait la rassurer parce qu’elle avait peur, tantôt il iallait la consoler parce qu’elle retombait dans le désespoir. Ma foi! c’est un métier qui n’est pas le mien. Encore une fois, merci, Christmas.

Cette fois, le ton naturel de l’organe d’.Alvedo déconcerta le jeune observateur.

En effet, il avait donné ce conseil au nabab, et la perspicacité d’Alvedo n’était pas en défaut ; il devinait ce que personne ne lui avait dit.

Christmas prit un cigare de Manille, battit le briquet à temps réglés, et dit sur un ton nonchalant :

— Je n’ai pas eu l’intention de vous rendre service, ainsi je ne puis pas accepter vos rcmercîmcnls. J’ai voulu m’obliger moi-même ; tous ces vieux nababs ont des tics et des préjugés anglais qui les rendent insociables ; en voici un qui prétend que le cigare déslio nore un gentleman, et qui me met à la diète de fumeur! moi! un Espagnol, privé Ae papd alcoy et de latakié! et qui suis condamné à maquiller des

bouts de nègres des Philippines!... Fumez-vous, Alvedo?

— Oui, et toujours... Donnez-moi votre amadou, s’il vous plaît... merci... Alors vous avez envoyé promener le nabab avec un prétexte sentimental... et vous m’avez toujours rendu service indirectement, à

votre insu... cigare à part... Il est certainement agréable de voyager avec une jolie veuve, mais il faudrait que le veuvage fût âgé au moins de six mois.

— En Europe, dit Christmas, trois mois dans rinde. Ici le soleil vient en aide à l’impatience des consolateurs. La loi religieuse qui fait brûler les veuves sur le bûcher de leurs maris, est une loi pleine de sagesse.

— Comment donc ? demanda José Alvedo en riant.

— Si cette loi n’existait pas, reprit/ Cliristmas, l’Inde aurait péri sous les scandales. Toutes les veuves SC seraient consolées le lendemain du bûcher ; toujours à cause du soleil. Je suis même sûr qu’il y a beaucoup de veuves indiennes qui se sont consolées dix minutes avant le bûcher. Il est d ailleurs acquis à ITîistoire, dit Rafflcs, que beaucoup de ces dames ont embrassé le bourreau sur le lieu du supplice ; c’est toujours quelque chose. On se console comme on peut.

— 11 parait, dit Alvedo en riant aux éclats , que

VOUS ave/ fait de fortes études sur les veuves.

— Oui, voilà tout ce que j’ai appris au collège de New-York.

— Et que pensez-vous , Ghristraas , des veuves chrétiennes, qui perdent leurs maris, avant de les connaître ?

— Ah ! dit Ghristmas ; c’est une curieuse exception à étudier. Malheureusement je pars, et je laisse à d’autres cette étude.

— Vous partez? dit négligemment Alvedo;... et bientôt?

— Dans une quinzaine , je vais à Geylan.

— Pour affaires?

— Oui, pour me marier. Le célibat est très-lourd dans rinde ; lourd et dangereux. Il y a toujours péril à courir les aventures. Je veux loger l’amour dans ma maison. Je suis fort paresseux aussi ; le travail des intrigues me répugne. Le mariage est nn métier d’oisif. Il n’y a jamais de péripéties, d’obstacles, de broussailles; on a toujours le dénoûment sous la main. \

— .Vh! dit Alvedo; voilà une belle théorie sur le mariage! j’en ferai mon prolit.

— Et vous aurez raison, reprit Ghristmas.. Que diable ! on ne trouve pas, à toutes les nuits de noces, un tigre noir, comme le pauvre Murphy... Tenez, je le connaissais fort peu... une connaissance de voisin

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d’habitation... eh! jel’ai pl^é comme s’il eût été mon ami. Cet homme .a inventé im malheur... La maison du nabab sera triste comme une tombe, et mes visites seront bien rar«s, ^«^nt mon départ.

— Oui, dit Alvodo, sununton mélancolique; oui la tristesse est contagieuse, et lorsqu’on n’a aucun motif personnel d’être triste pour son compte, il est trop héroïque d’aller prendre diez les voisins la moitié de leur deuil.

— Cette maMme est un peu égmste ; remarqua Christmas.

— Elle est humaine, repnt Alvedo, quant à moi, je renonce au métier gratuit de consolateur. J’ai passé une nuit affreuse ; les émotions ne m’ont accordé qu’une heure de sommeil, traversé par un songe de^ tigre noir. Le jour venu, il a fallu subir des lamentations de veuve, des galops d’éléphants, des assauts de tigres, et un maladroit chasseur m’a fait siffler à l’oreille une balle qui a failli me briser le front.

A ce détail iiwdtendu, Christmas ne put retenir un mouvement, qui, tout imperceptible qu il était, n’édiappa point à l’œil créole d’ Alvedo.

Christmas essaya de corriger sa faute, en faisant coup sur coup le même mouvement, comme s’il eut été provoqué par les oscillations du cab, mais la correctioa parut à José Alvedo plus maladroite que la faute.

~ Phis de doute, pensa-t-il, je suis fixé.

Un bégaiement subit vint en outre embarrasser la phrase sur les lèvres de' Christmas.

— C’est un accident, dit-il, assez commun dans nos chasses d’Europe ; mais il est fort rare, dans les colonies, où le tir est fort juste. On n’a jamais vu un chasseur indien viser un tigre et trouer un palanquin. Un soubresaut d’éléphant peut bien faire dévier une balle, mais jamais avec un pareil écart. Nous avons peut-être quelque novice dans la bande; c’est ce qu’il faut admettre, si vous ne vous êtes pas trompé.

— Oh ! je réponds de mon oreille, dit Alvedo, avec un ton naturel.

. — Et moi de ma balle, reprit Christmas.

Et, prenant sa carabine, il ajusta une perruche multicolore qui venait de s’abattre sur une tige de cactus, et il la tua.

— S’il aun doute, pensa-t-il, je lui donne un avertissement salutaire, dont sa prudence peut faire son profit.

Alvedo devina le sens de cette parabole indienne, et ne s'en effraya point, mais il en tira une preuve nouvelle à l’appui de ses soupçons.

— Très-bien tiré! dit-il; je ne voudrai pas avoir en amour un rival comme vous. Je me garderai bien d’aller chasser sur vos terres, quand vous serez marié.

A la fin de l’entretien, ils se connaissaient parfaitement tous les deux ; ils s’étaient devinés, mais,

« LA VIE FASTASTIQDE.

quand iis descendirent à la porte de l’habitation, iis ressemblaient à deux amis intimes; à deux Pylades, " sans Oreste. Le jeu diplomatique continuait, quoique désormais inutile, car, de part et d’autre, on savait tout ce qu’on voulait savoir. Dans les pays où les théâtres manquent, le public se fait comédien, pour s’amuser.

Un de ces festins, merveilleux comme les créoles seuls savent en donner, attendait les chasseurs, après leur expédition. C’était le repas du deuil, après le repas de noces. Un morne silence régna pendant le premier service; mais une fois la dette payée à la ' circonstance, quelques sourires, et quelques mots préludèrent à un épanouissement général, sur les visages et dans la conversation.

La veuve elle-même quitta son air sombre, et certes, sans.trop d’efforts, et se mit modérément à l’unisson des convives. Le bon père nabab qui tenait à sa chère fille beaucoup plus qu’à son gendre défunt, fut si heureux de voir que la belle Amina échappait aux fatales chances du désespoir, qu’il ne mit plus aucune borne à sa gaieté patriarcale, et qu’il excita une explosion d’hilarité folle, avec le récit d’un incident de chasse, dont il venait d’être le témoin.

— Oui, dit-il en répondant à une interpellation ; oui, je n’aurais pas mieux demandé que d'apporter ici, vivants, les deux petits tigres ; nous les aurions élevés,

en oubliant le crime de leur père, dont ils sont d’ailleurs innocents, mais mon éléphant Déera n’a pas jugé la chose comme moi.

— Ah ! voyons ! Saïd Nabab, dites-nous l’opinion de Déera ; s’écrièrent les femmes et les jeunes gens, • moins Amina.

1 — Ecoutez, reprit le nabab ; les deux petits tigres

avaient repris leurs ébats avec leurs amis les singes, après la décharge des carabines, et ils ne s’étalent pas aperçus de l’absence des auteurs de leurs jours ; puis, dans un moment de repos, exigé par la vivacité de la récréation, ils se trouvèrent seuls, et cherchèrent, avec inquiétude, de tous côtés, pour rejoindre ces bons parents. Deux coups de trompe les avaient assommés déjà ces intéressants chefs de famille. Tous les chasseurs étaient descendus pour voir leurs cadavres de près, tous, je fais erreur, excepté José Alvedo, et certes on ne dira pas que c’était la peur qui l’avait retenu sur son éléphant.

Les convives applaudirent trois fois cet éloge de la bravoure d’ Alvedo, qui baissa les yeux modestement, et s’inclina.

C’était la première fois que le bon nabab était applaudi ; il savoura quelques instants la joie virginale de ce triomphe domestique, essuya deux larmes douces, et poursuivit ainsi sa narration.

— Mon éléphant Déera, le plus intelligent des

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êtres, se Toyant libre, s’était avancé dans le carrefour, où^ sa trompe avait, flairé un abattis de cannes à sucre sauvages, un déjeuner servi par la nature, et qui ne coûtait rien à son maître. Les éléphants ont Tinstinct de l’économie, et ils prennent toujours les intérêts de leur maison.

— C'est vrai! dirent deux observateurs zooiogiques.

— Quelle leçon pour . les domestiques, reprit le nabab ; mon brave Déera vit alors venir à lui les deux petits tigres, et il comprit tout de suite qu’ils appartenaient à la famille de ces monstres perturba- ’ teurs des mariages, dont il avait flairé les émanations hier, pendant le bal. Que lit-il sous l’impression de cette pensée? Vous allez voir.

. — n les assomma, dit une voix.

. — Oh! reprit le nabab, vous ne connaissez pas Télépbant^ il est trop généreux pour assommer de petits tigres. Il fit ce qu’il a souvent vu faire à ma fille lorsqu’elle joue avec de jeunes chats ; il assouplit sa trompe, et la fit serpenter comme un ruban, devant les petits monstres. Ces innocents étourdis, oublièrent aussitôt père et mère, et, acceptant le jeu offert, ils se mirent à jouer des pattes avec la trompe. Déera riait sous cape, et prolongea le divertissement, comme s’il y eût pris plaisir lui-même ; mais, quand U entendit le signal du départ, il cueillit avec délica-

tesse les deux joueurs du bout de sa trompe , Tun après Tautre, presque en même temps, et les lança dans l’espace à une hautenr prodigieuse, d’où ils retombèrent morts. Cet acte de justice accompli, il vint reprendre son rang avec le calme d’un magistrat exécuteur qui a la conviction de son devoir, cl vient d’exterminer les derniers ennemis d’une maison.'

— Un toast à Béera crièrent plusieurs gosiers toujours altérés.

Et tous les convives burent à Béera.

Que les pauvres morts sont bien inspirés, en s’acharnant depuis soixante siècles, dans leur habitude de ne jamais ressusciter! ils verraient des choses trop tristes, qui leur feraient regretter la tombe. En voilà un, cet infortuné Murphy, dont le sang est encore frais sur les herbes d’alentour, et tel est le De profundis que ses amis entonnent à sa mémoire ! il est vrai qu’en Europe les convenances sont mieux observées , c^est un bénéfice dé notre civilisation. Chez nous, un oncle qui meurt en laissant une fortune à des neveux ruinés et inconnus, est pleuré au moins pendant' trois jours avec une touchante ^sincéri té. Quand Phéritage tombe sur des collatéraux, c’est une désolation dans l’étude du notaire. Le mort serait attendri s’il assistait à l’ouverture de son testament.

Ghrlstmas jouait le rôle d’un convive qui a noyé sa raison dans les vins de France; ses yeux paraissaient obscurcis par les vapeurs de l’ivresse, et ses mains tremblaient en portant la coupe à ses lèvres. Plus clairvoyant que jamais, il interceptait au passage les regards furtifs d’Amina, et ses regards avaient une signification alarmante, ils étaient pleins de souvenirs et de promesses. L’œil infaillible de la jalousie ne s’é-garait pas dans l’interprétation.

Le nabab avait une de ces constitutions lymphatiques et anglaises qui peuvent abuser des libations, et perpétuer les séances de table trois convives restèrent auprès de lui, pour lui tenir tête, après la sortie des autres : Christmas ne commit pas la faute de suivre les déserteurs du champagne et du porto, il se rapprocha du nabab, pour épuiser avec lui un nouveau répertoire de toasts extravagants. Il se donnait ainsi le prétexte de se lever, de tourner sa tête en tous les sens, et son regard plongeait à travers la fenêtre, sur le jardin, où les convives déserteurs se promenaient ^ à l’ombre. Son espionnage ne donna pas tout de suite un résultat attendu, mais les toasts furent si nombreux qu'à la fin, Christmas découvrit un serrement de main, et deux regards croisés qui avaient une éloquence muette. C’était, à n’en plus douter, la furtive pantomime de deux amants, qui redoutent les regards des voisins, et se donnent un

rendez-vous en échangeant rapidement quatre mots.

Un éclat de rire général et fort scandaleux dans la circonstance, attira le nabab et les quatre buveurs obstines, sous les arbres du jardin ; ils voulaient connaître le motif de cette gaieté hors de saison. Or, voici ce qui venait de se passer pour compléter la fête du deuil. Le chef d’orchestre du bal, à la tôle d’une escouade de musiciens anglais, et de Saradas- Carens indous, était venu gravement demander à la veuve Amina, l’heure précise à laquelle le bal recommencerait. On doit dire à Thonneur de la jeune veuve qu’elle écouta seule, avec un visage sérieux, celte demande grotesque, et qu’elle prit part ensuite à l’hilarité générale, par cet effet de contagion qu’un rire fou exerce toujours sur les gens nerveux.

Le cerveau humain n’est pas assez fort pour subir tant d’incidents qui ont l’incohérence des visions d’un rêve fiévreux. Que d’émotions accumulées en si peu de temps î Une nuit d’insomnie ; un bal interrompu par la terreur ; une fête où les monstres s’invitent pour boire du sang; une chasse brûlante; une course dans une atmosphère de feu; des luttes formidables engagées dans les ténèbres des jungles ; les jeux de tigres et d’éléphant ; un fracas de carabines dans le silence du désert; un joyeux festin qui continue les noces de la mort ; une orgie folle à la première heure du deuil et d’orageux amours traversant ces fêtes, ces danses,

ces terreurs, ces folies, ce sang, ces tumultes, ce deuil ; toutes les émotions d’une vie entre deux, soleils 1 aussi, vers la (in de ce jour, la jeune veuve ne vivait plus de la vie réelle ; la raison ne dirigeait plus sa pensée ; elle avait dans les veines cette fièvre de. la santé vigoureuse , qui excite au lieu d’abattre, et n’ayant plus le vulgaire souci de la prudence, eUe prit effrontément le bras d’Alvedo, avec la familiarité d’une maîtresse, au grand scandale de tous les invités. Âu même instant, la nuit tomba sans crépuscule ; le soleil disparut en laissant des ténèbres brusquement épaissies, comme une lampe qui s’éteint tout à coup au milieu d’une salle qu’elle éclairait.

Quoique le phénomène soit assez vulgaire dans les zones voisines de l’équateur, il cause toujours una certaine émotion, surtout quand la voûte épaisse des arbres intercepte le vif éclat des constellations, (pu,,, dans les nuits indiennes, semblent s’associer pour remplacer le soleil. Parmi ces groupes nombreux d’invités et d’amis dont la gaieté folle s’éteignit brU&quement avec le jour, deux créoles ne daignèrent pas honorer d’une émotion cette chute de ténèbres. L’ar mour est un égoïste phénoménal qui se soucie fort peu des phénomènes de la nature. Pour lui, l’univer& est un absent; sa mappe-monde est le sein de la femme aimée.. Au dalà^ d’une frange de robe, et d’une boucle de cheveux, il y a le néant.

Christmas qui n’avait pas perdu dans les ténèbres l’exacte perception des distances, fit trois bonds parfaitement mesurés, et tomba, comme un fantôme invisible, à côté d’Amina, au moment où une voix douce, comprimée par deux lèvres de feu, murmurait ces paroles :

— A minuit, à la petite porte de l’habitation.

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