‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 5 sur 21 · VEILLÉE DANS LA RIZIÈRE · texte numérisé non relu

VEILLÉE DANS LA RIZIÈRE

Les invités ont fait leurs adieux au nabab, et ils ont regagné leurs habitations voisines. Les grandes 'Constellations, et la lumineuse ùroix du Sud, leur ont servi de flambeaux.

Les hommes ont gardé leurs armes, en prévision des dangers de la nuit.

Alvedo et Christmas se sont séparés, comme deux bons amis, en se prodiguant les Shake-handSy les serrements de mains à l’anglaise ; témoignage d’affec- ' lion qui ne ment jamais.

Amina veille dans cette chambre nuptiale que le luxe indien n’a décorée que pour le veuvage. La lampe dlléro rayonne derrière les vitres; c’est 1e phare conducteur de Tamour.

Les heures sont plus lentes que de coutume ; le& aiguilles s’immobilisent sur le cadran de la pendule; onze heures sonnent enfin ; il faut encore un siècle pour arriver à minuit.

La jeune veuve cause devant ses mü'oirs, les inter^ roge sur sa beauté, et trouvant les réponses favorables,, elle les remercie en souriant.

Jamais plus belle fleur ne s’est épanouie au soleil de rinde: elle est encore plus ravissante que la veille; Tamour a donné à la jeune fille cette vie qui anime la femme. Ses grands yeux rayonnent même dansy l’ombre ; ils éclairent la nuit comme les diamants noirs de Golconde. Un incarnat savoureux colore ses joues [et ses épaules nues ; un léger sari de crêpe, seul voile d’une pudeur oubliée, rend justice à tous ses charmes, et doit faire trembler la main qui Teffleurcra.

Maîtres et serviteurs sont profondément endormis^ dans Thabitation, et après une journée si accablante,, l’ouragan des tropiques ne les réveillerait pas.

Amina se pose une dernière fois devant son miroir, met une fleur de stanhopea d’ivoire dans ses cheveux d’ébène, chausse ses pieds nus, avec de pe-

bO LA VIE FANTASTIQUE.

tits souliers de paille de Manille, et descend Tescalier qui conduit à la porte de l’habitation.

Minuit vient de sonner.

Elle traversa une petite cour intérieure, et elle s’arrêta fout à coup, en frissonnant. Une plainte sourde, et très-distincte avait frappé son oreille ; c’était comme un soupir lugubre sorti des profondeurs d’un souterrain. Elle crut d’abord que son oreille était dupe d’une illusion ; chose assez commune dans les nuits indiennes, et sous cette zone ardente, où l’éxubérance de la vie donne une voix et une âme à toutes les parcelles de la création; mais, en écoutant mieux, elle entendit la même gamme sinistre qui ressemblait cette fois à une lamentation modulée dans une tombe. Tout le corps de la jeune veuve se couvrit d’une sueur froide, et ses cheveux frissonnèrent à leurs racines; une idée superstitieuse traversa son cerveau ; le cri de la terreur fut réprimé ; elle avait cru voir dans les-arbres, le spectre sanglant de son mari.

Dans* cette crise d’épouvante, elle avait laissé tomber la clef de la petite porte; uné pensée d’amour la fit révolter contre elle-même ; un instant de calme lui rendit la» réflexion, et ramassant la clef d’une main ferme, elle oublia tout et ouvrit la porte de l’Éden»^ La porte ouverte n’encadra qu’un massif noir. L’amant attendu ne se monti^ pas,

Amina recula devant ce vide et attendit.

Dix minutes, qui avaient la valeur d'une heure, s’écoulèrent. Personne ne parut*

La jeune femme passa de la terreur à l’iiéroïsme. Tous les énergiques amours mettent ces brusques transitions dans le cœur des femmes.

pie franchit d’un bond le seuil de la porte, et vit le désert plus désert que jamais.

Une campagne embrasée par les feux du jour, et qui. semblait, par des murmures confus, exhaler sa respiration sous la fraîcte brise de la nuit : çà et là, des massife sombres se détachant comme des îles noires» au milieu d’ éclaircies lumineuses,, semées par les étoiles : un lugubre horizon, frontière du domaine de l’homme ; et pas un bruit dans l’air, un frôlement dans les gazons, un écho imperceptible qui annonce la présence d’un être vivant.

Elle se révolta, contre tous les conseils de la prudence, et se lança dans les horreurs de la solitude; les moindres, recoins du voisinage furent explorés^ aux hasards» d’une course, fidle; elle longea le mur de

clôture: et travei'sa la place quir gardait encore les ves?* tiges de l’escalade du monstre; partout le silence morne:, le désert nu, k nuit lugubre. Quelle conjecture pouvait former k jeune femme.? Un amour si récent, une passion si vive, ne laissait soupçonner ni l’oubli qui suit les longues intrigues, ni l’abandon qui suit la satiété.

Je devancerai Theurc, avait-il dit, avec une voix émue par riinpatiencc du désir.

Et l’heure était toute écoulée, une autre commençait en héritant d'une énigme inexplicable qui menaçait de se prolonger toute la nuit.

Haletante, échevelée, hors d’haleine, brisée par

rinsomnie de deux nuits, les émotions d’une journée

d’épouvante et d’amour, la fièvre de cette course aux étoiles, elle reprit le meme chemin, en longeant le mur, et, comme elle s’approchait de la porte, elle tressaillit, en entendant une troisième fois cette plainte . lugubre qui l’avait terrifiée dans la cour de l’habitation.

Mais, cette fois, tout fut expliqué.

Hill, l’éléphant favori d’Amina savait probablement quelque chose des mystères de cette nuit. Sa vigilance ne pouvait pas être trompée comme dans la nuit précédente. Il y avait une faute de gardien à réparer. A l’heure du rendez-vous, il avait entendu le briiit des pas de sa jeune maîtresse, et deux plaintes sorties de sa poitrine caverneuse étaient un avertissement donné à l’étourdie Amina, qui s’aventurait dans de nouveaux périls.

Cette gamme de détresse que l’éléphant avait modulée pour la circonstance n’avait pas été comprise par la jeune femme, et son noble gardien, en entendant courir sa maîtresse hors de l’enceinte, renversa d’qn coup de trompe la cloison de son étable et se

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posa comme une sentinelle, devant la petite porte qu’il ne pouvait franchir. Il protégeait du moins la retraite d’Amina, en cas de poursuite, car il avait flairé un ennemi au dehors.

Amina était dans cet état de désespoir où le péril donne plus de joie que de crainte; elle ne s’effraya point en voyant la forme colossale qui lui barrait la porte de l’habitation, mais Hill allongea doucement sa trompe, et saisit un pli de robe, avec une délicatesse de contact que la main la plus légère ne saurait avoir; c’était dire à sa maîtresse d’entrer.

La jeune femme reconnut bientôt son favori et franchit le seuil ; au même instant, la trompe ferma la porte avec une extrême précaution.

La pensée fonctionna dans le cerveau de la belle veuve; elle connaissait l’intelligence surhumaine de son favori, et, se frappant le front, elle dit avec l’accent du désespoir :

— ■ Il est venu et on l’a assassiné!

La plainte lugubre retentit dans les cavités du colosse ; on aurait dit que cette parole avait été com-^ prise, et que la réponse de l’éléphant formulait à sa manière unç approbation.

Amina saisit ses cheveux avec deS mains crispées, et remonta, comme une folle, l’escalier de son appartement.

Bien avant l’heure, ainsi qu’il l’avait promis, José

Alvcdo, armé de sa carabine, longeait le mur de clôture, dans la direction de la petite porté ; un homme sortit d’un masâf de verdure, et lui barra 'le chemin.

C’était Christmas.

— Que veux-tu? lui dit Alvedo sur ce ton de nonchalance qui, chez les créoles, est comme Yandimte d'une explosion.

— Rien ; ta vie, répondit Christmas.

— Pas de bruit ici, reprit Alvedo ; ne troublons le sommeil de personne. Les sauvages eux-mêmes s(Hit hospitaliers-.

— Soit, dit Christmas, mettons-nous à l’écart.

£t tous deux, la carabine en bandoulière, ils s’avancèrent dans les épis de la rizière voisine, jusqu'à un mille de l'habitation.

Christmas s’arrêta le premier et dit ;

— Hier matin, j’ai cédé à une coupable inspiratimi, je l’avoue ; oui, la balle qui a troué le palanquin du crime, sortait de ma carabine. J’ai oublié un instant que ma mère était Espagnole et chrétienne. Cette faute, je viens de la réparer ; tu ne m’attendais pas sur le chemin de ton paradis ; j’étais en .embuscade, je pouvais te po%narder ssuis bruit, avec ce crid malais, je ne l’ai peint fait. Les créoles n’assassinent pas, ils se battent en braves; ainsi nous nous battrons, n’est-ce pas?

— Et quand? demanda José Alvedo.

— Oh !‘ je te devine, reprit Christraas, nous nous battrons cette uuit, je ne te quitte pas.

— Et sans témoin? dit Alvedo.

— Non, voici le mien; là, sur ma tête, la croix du Sud, et voici le tien.

Christmas fit un sourire infernal,^ et montra du doigt à riiorizon une lumière qui scintillait derrière une vitre,, le phare d'Héro.

— Je ne refuserai jamais un duel, dit Alvedo, un duel raisonnable ou fou ; mais, si je suis tué, je serai toujours désireux de connaître, de mon vivant,^ le motif’ de ma mort, car on ne pourrait satisfaire ma curiosité le lendemain. ‘ •

— Eh bien, dit Christmas, je vais t’apprendre ce que tu sais... Nous aimons la même femme, et nous jouons le même jeu; mais tu as triché, toi; tu as bizeauté Tamour;, tu as gagné la partie déloyali^ment, et j’ai le droit de brûler la cervelle à celui qui m’escamote lo talon aixjnquet. Entends-tu?

— J’entends, mais je ne comprends pas.

— Je vais être phis clair, reprit Christmas ; tu as gagné renjjeu, c’est-à-dire l’amour de la veuve, par un mensonge ef&onté, une fanfaronnade de poltron ; tu as déchiré ta main gauche avec tes dents pour faire croire à un coup do griffe, j^étais là, dans le jardin, à deux pas de toi,, et. j’ai tout vu. Pour ton action in-

fâme, il n y a qu’un juge, uu tribunal, un exécuteur, c’est moi ; Dieu sera juste ; et il ne sera pas dit que sa plus belle créature soit devenue la proie d’un lâche imposteur, et d’un filou de volupté.

— Oh ! finissons ! s’écria José Alvedo, d’une voix stridente ; en voilà encore un de ces mendiants d’amour, de ces mandrilles à face humaine, de ces épouvantails de femmes, de ces jaloux impuissants qui sont condamnés à ronger leurs griffes, parce qu’ils sont repoussés par toutes les mains I allons, écarte toi ; choisis la distance ; règle le combat ; j’accepte tout ; mais hâte-toi ; on m’attend.

— Ah ! on t’attend I dit Christmas, dans un éclat de rire ; crois-tu que, maître de ta vie comme je l’étais, dans mon embuscade, je vais maintenant arranger l’affaire à ta convenance ! oh ! non, bel amoureux! je torture deux âmes, en ce moment, et la volupté de bourreau n’est pas à dédaigner, à défaut d’autre. Chaque minute est une pointe d’acier que j’enfonce dans deux cœurs, au milieu de cette nuit promise aux délices. Oh ! je sais raffiner la vengeance. Le mandrille ne peut mentir à sa race. Tu as découvert mon secret de famille... je te tiens sous mes griffes ; je te fais griller sur des charbons ardents, moins doux que l’édredon d’un palanquin.

La résignation du stoïcisme pouvait seule venir en aide à José Alvedo, dans cette crise intolérable.

LA VIE fantastique;

Il s’assit nolîchalamment sur les massifs d’épis, en disant, avec un calme bien joué :

— Quand tu auras fini, nous commencerons.

— Pas encore, reprit Christmas ; oui, assieds-toi à ton aise; je vais te retourner sur le gril... tiens... regarde...* là-bas... jl y a une vitre qui brille comme un étoile tombée du ciel... à chaque instant, cette étoile est éclipsée; on ne la voit plus... puis, tu la revois encore... une femme passe entre la lampe et la fenêtre, et regarde dans la campagne ; pauvre femme ! elle est dévorée par toutes les fièvres de l’amour ! c’est sa première nuit de la lune de miel du crime...

' elle s’est follement prostituée pour subir tous les remords que donnent l’oubli et l’abandon. Tu l’as flétrie pour coiirir à d’autres amours. Son amour se change en exécration ; elle te maudit.

Christmas traduisait ainsi dans sa langue féroce, et avec une exactitude distincte, toutes les pensées qui torturaient Alvedo, dans le moment.

Après un assez long silence, il ajouta :

— Maintenant, j’ai tout dit, et nous pouvons attendre.

— .Quoi? demanda négligemment Alvedo.

— Tu verras, reprit Christmas.

Et, avec la lame de son crid malais, il coupait les épis de la rizière, comme un moissonneur nocturne.

Alvedo, toujours menacé par le poignard, et croyant

sa mort très-prochaine, murmurait une prière d’agonisant, en regardant la croix du Sud, toujours immobile au pôle céleste, et première boussole des navigateurs indiens.

La nuit resplendissait de cette majesté formidable dont elle couvre les régions de l'équateur, mais une brise du sud faisait frissonner les épis sur leurs tiges, et annonçait l’orage, depuis le coucher du soleil. Un nuage épais se leva sur l’horizon, s’étendit avec lenteur, en éclipsant les constellations, et^^bientôt une coupole sombre remplaça les étoiles, ef couvrit la campagne de ténèbres massives. Toutes les Voix des êtres invisibles qui forment le vaporeux conc^j^ des nuits indiennes se tûrent ; c’était le morne siWce précurseur de l'ouragan. \

Deux hommes pouvaient dire à la tempête ces paroles du poème de Soudraka : Tu peux rugir ^ la voi de la passion est plus forte que la tienne. Ouragan d la nature, tu es le silence auprès de Vouragan du cœurt

Les deux rivaux assis, côte à côte, se voyaient peine, au milieu de cette obscurité.

Christmas tira son chronomètre, et le fit sonner.

— Il est cinq heures cinquante minutes, dit-il ; ainsi, dans dix minutes, le soleil se lèvera brusquement, et nous donnera le jour, sans une seconde de crépus-

au

cule.

Je sais cela, dit AWedo.

— Voici ce que tu ne sais pas, reprit l’autre , écoute... je t'ai insulté jusque dans la moelle de tes os. Tu es créole, ainsi je ne crains pas que tu m’échappes ; tu dois avoir soif de mon sang, comme j’ai soit du tien.

— C’est vrai, dit Alvedo.

— Lève-toi, reprit Christmas ; fais cinquante pas en avant sur la rizière ; arme les deux coups de ta carabine, et tiens-toi prêt, le doigt à la détente. C'est le soleil qui donnera le signal.

— Accepté ; dit Alvedo.

Et il compta cinquante pas. A cette distance, les deux ennemis étaient aussi invisibles que s’ils eussent été séparés par une muraille d'airain.

Un éclair traversa subitement l'espace, c’était le jour.

Les yeux d' Alvedo étaient fixés sur Thorizon, où brillait le phare de l'amour. Les yeux de son rival ne s'étaient pas égarés dans leur direction. .

Un seul coup de carabine retentit dans la solitude. Alvedo tomba dans les épis.

Christmas s'avança, regarda froidement son ennemi étendu, et ne proféra qu'une seule parole :

— Mort!

Et il leva les yeux pour voir des oiseaux de proie qui tournoyaient dans Tair, en poussant des cris rauques, la chanson de leurs hideux festins.

Puis, ramassant la carabine d’Alvedo, il fit un long détour dans la plaine pour rentrer dans son habitation.

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