‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 6 sur 21 · LE DOCTEUR IMPROVISÉ · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR IMPROVISÉ

Le lendemain, à l’heure du lunchy l’habitation du nabab recevait de nombreuses visites ; c’est ce qu’on appelle, en langue du monde, les bonnes relations de voisinage, et presque toujours, dans ces échanges de politesses , la curiosité a beaucoup plus de part que l’affection.

Une tristesse morne avait remplacé dans le salon, la scandaleuse gaieté de la veille. Le nabab paraissait fort abattu, et personne n’avait osé hasarder le plus léger sourire devant cette affliction paternelle.

On parlait peu, et les plus convenables de tous les visiteurs gardaient un silence obstiné.

A chaque nouvel arrivant, le nabab était obligé de donner les mêmes réponses.

— Nous venons nous informer de la santé de madame Murphy !

— Elle a passé une mauvaise nuit, redisait le père, et, ce matin, elle a eu un accès de délire.

— Pauvre femme! alors, nous n’aurons pas le plaisir de la voir.

— Oh 1 non. Le docteur a conseillé le repos absolu ; elle dort un peu, maintenant, mais d’un sommeil bien léger. ' .

— Ah ! elle aimait bien son mari I

Cette remarque était faite par une de ces femmes de moyen âge, qui interviennent toujours à leur insu, c’est la partie comique obligée dans tous les drames funèbres. Celle-ci portait des lunettes vertes sur un nez d’un aquilin exagéré.

— Oui, madame, disait le père ; elle adorait son mari, et elle le prouve bien, car elle refuse tout aliment, et toute consolation,

— C’est bien naturel, disait la dame aux lunettes ; je sais, hélas 1 ce que c'est qu’un pareil mallieur. J’ai perdu mon pauvre mari, à l’âge de vingt ans, et je commence toutes mes journées par des larmes. C’est si triste, le veuvage î

— Madame est veuve depuis longtemps ? disait un visiteur pour dire quelque chose.

— Depuis neuf ans, monsieur... Avez-vous connu mon mari?

Là VIB FANTASTIQUE.

Non, madame.

— C'était un jeune homme accoinpli... voici son portrait en médaillon... Au retour d’une chasse, il fut atteint d’une pleurésie, et...

Les sanglots arrêtèrent la phrase.

Le nabab quitta le salon pour monter aux appar* ments.

Un auditeur sceptique prit la parole, et dit d’une voix contenue :

— L’opinion d’un père est toujours respectable, mais, en son absence, on peut dire que la veuve ne paraissait par iort désespérée hier.

— (Ml ! monsieur, dit la dame éplorée ; je sais ce que c’est que le veuvage. C’est comme une blessure. On souffre peu le lendemain, mais ensuite, lorsque la réflexion envenime la doiileur, le désespoir concentré éclate, et la plaie devient incurable. Croiriez-vous que je n’ai pas versé une larme pendant mes trois premiers jours de veuvage?

— Vraiment ! dit le sceptique.

— Oui, monsieur; à telles enseignes que mon beau-père disait :

«( — Virginie a un cœur de marbre... »

— Je ne comprenais pas toute l’étendue de mon malheur. La réflexion vint le quatrième jour. Oh ! alors 1 quel souvenir 1 Une crise terrible ; un transport au cerveau ; trois médecins autour de mon lit. On me.

crut perdue. C'est ma mère qui me sauva. Oh ! si la pauvre Âroina avait encore sa mère I

Le nabab descendit fort triste, et l’entretien fut suspendu. •

— Y a-t-il du mieux? demanda la dame veuve.

Le nabab secoua la tête, pour toute réponse.

Au même instant deux nouveaux visiteurs entrèrent; Christmas, suivi d’un inconnu. ■

Christmas était mis avec une rare élégance, et son visage basané avait une expression de mélancolie qui le rendait charmant. Il s’approcha du nabab, lui serra la main, et lui dit :

— Je vous présente M. Alphonse Zolarès, un ami de Joseph Alvedo, notre ami ; il vient s’acquitter d’une commission auprès de vous.

Ce Zolarès était un personnage d’emprunt, qui jouait un rôle payé, mais mal appris, à cause de l’urgence.

— Je suis chargé d’une commission auprès de vous, dit-il au nabab. Je vous apporte les excuses de mon compatriote José Alvedo, qui a été appelé à Samarang, pour affaire d’héritage. Le brick le Bengali 'était ce matin en partance pour cette destination, et il a pris passage à bord.

Le nabab s'inclina, et fit un léger mouvement d’épaules, pantomime qui pouvait signifier : « Ceb m’est bien égal. »

Les deux nouveaux venus s'assirent, en prenant la pose désolée qui convenait à la situation.

— Avez- vous trouvé du mieux? demanda la dame

aux lunettes vertes, en s’adressant au nabab.

— Toujours le délire, une fièvre ardente, une extrême agitation.

— Cela dépend aussi beaucoup du temps que nous avons, reprit la dame ; une température de feu, un orage sans pluie , le thermomètre marque quarantecinq degrés. 11 y a de quoi rendre malade ceux qui se portent bien.

— Madame est dans le vrai, remarqua Christmas.

Flattée de cette approbation, donnée par un jeune homme charmant, la dame remercia par un sourire, et ajouta :

— J’ai subi la même influence, il y a Irois ans, à Batavia. C’était le lendemain d’un dîner de cérémonie chez mon consul. J’avais la tête en feu, et une obstruction qui m’étouffait...

— Et vous fûtes guérie avec une infusion d’ i/apana, interrompit Christmas.

— Justement! reprit la dame en regardant fixement son interlocuteur, et comment avez- vous deviné cela ?

— Oh ! dit Christmas, avec un naturel parfait ; oh ! c’est bien simple ; c’est moi qui eus l’honneur de donner mes soins à madame, et j’ai la douleur de voir que je ne suis pas reconuu.

LA» VIE. FANTASTIQAJB.

— Ah ! monàeurk docteur, veudkz bieii m’excuser, dit la veuve avec des minauderies provopantes^; raa vue s’est bien afCaiblie, depuis mon veuvage. •• les larmes brûlent les yeux, quand on en verse trop^. . Permcttez-moi de vous serrer la main... Et vous êtes ici le médecin de la maison ?

— Je n’ai pas cet honneur, madame; mais, si J’étais appelé à donner mon avis dans une. consultation, je serais enchanté de cette marque de confiance. J’appartiens à la plus savante faculté de l’onivers,. à la faculté de Paris.

Le nabab se leva, et prenant les mains de.Christmas, il lui dit:

— C’est Dieu qui vous envoie 1 nous sommes ici dans le voisinage de Sourabaïa, tout à fait dépourvi^ de bons médecins. Les pauvres malades sont livrés à des charlatans européens, ou à de faux Chinois d’Hoglâne. .. Connaissez^vous- le (fecteur. Pbythiaa,. monsieur Christmas?

— Le docteur Phythiaiv! dît Christaascaa regardant le plafond ... oh I . . • c’est le vôtre 2

— Oui..

— Dieu me. garde de dire du mal du prochain, rcr pmi Christmas ; mais ,

— Màis^.. fille nabab. ..«.achevez...

— Ma® . .. reprit Christmas... . enfin.. .

Et, se tournant versi son ami, U ajouta en souriant :

Là VIB FAMASTIQUE.

— Le docteur Fhythiaa... hein?

L’ami Zolarès eut l’air de réprimer un éclat de rire,.

à ce nom.

— Âh ! sir Julius, dit la dame au nabab, donnez, toute votre conüance au docteur Gluristmas.

— Madame, dit le faux docteur improvisé, la confiance ne s’impose pas.

— Eb bien, dit le nabab, ce docteur Phythian ne m’a jamais plu. U a un air stupide.

— Oh ! s’il se contentait d’en avoir l’air ! remarqua Christmas.

Insensiblement le salon se faisait désert ; les visiteurs ne trouvaient pas la séance récréative, et ils se retiraient, les uns après les autres, en saluant de loin le maître de l’habitation.

Christmas se leva, et offrant le bras à la vidlle veuve :

— Madame, dit-il, nous allons prendre congé ausii de sir Julius, veuillez bien accepter mon bras.

— Commet! dit le nabab, vous me quittez ainsi, docteur! et vous me refusez de donner un coup d’oeil à ma pauvre fille !

— C’est que la chose est fort délicate, dit Christmas avec un admirable sang-froid; docteur ou non, U a...

— Il n’a rien, interrompit le nabab... je le payerai largement, et tout sera dU ; il ne mettra plus les pieds ' dans la maison.

Christmas paraissait toujours hésitant, et regardait la porte de sortie.

— C’est que, dit-il, ce Phylhian est une tête chaude qui pourrait me chercher querelle; s’il savait que je le supplante, et Dieu m’est témoin que...

— Il ne saura rien, interrompit le nabab.

— C’est que, reprit Christmas, nous sommes dans un pays, où la protection est à peu près nulle ; celui qui se croit lésé se fait justice lui-même, et mon naturel pacifique...

— Ne craignez rien, interrompit encore le nabab je n’ai jamais compromis personne dans la colonie. Fiez-vous à moi.

• — Allons 1 dit Christmas, en affectant de faire mt effort sur lui-même ; allons, sir Julius ; accompagnezmoi, car je ne veux pas être seul, pendant ma visite.

— La femme de chambre est auprès de ma pauvre fille, dit le nabab ; mais je suis toujours bien aise de vous accompagner.

— Attends-moi ici, Zolarès, dit Christmas, et fais société à madame.

— II est charmant ! dit la vieille ve\ive à Zolarès.

— Et quel talent I madame I quel praticien !

— Oh ! j’en sais quelque chose, monsieur... quoique je n’aie qu’une idée confuse de lui... j'avais le cerveau intéressé... Mais lui s’est souvenu parfai cmenl de moi.

— Il y a de ces figures qui font impression, et qu’on n’oublie jamais, dit Zolarès en soulignant chaque mot.

La vieille veuve s’inclina modestement et devint rêveuse. '

Zolarès, que ce tête-à-tête n’amusait pas, ouvrit un journal, et s’absorba dans la lecture.

Quoique bien aguerri dans toutes ses entreprises, Christmas éprouva une émotion extraordinaire, en ouvrant la porte de la chambre d’Amina. Son cœur battait avec violence; ses pieds chancelaient; un frisson de joie courait dans ses veines ; une flamme corrosive desséchait son gosier. Il était dévoré de cette fièvre sans nom que donne la volupté dans le crime.

Il «’avança sur la pointe des pieds jusqu’à la tête • «

du lit, et prit l’attitude d’un observateur expérimenté.

Amina était dans tout le désordre du délire; ses cheveux se déroulaient en boucles démesurées, en couvrant la largeur du lit; ses beaux bras d’ivoire s’agitaient, en mouvements convulsifs, comme dans une lutte, avec un ennemi entrevu dans quelque vision sinistre; son sein nu se gonflait sous l’effort d’une respiration étouffée. La pauvre Amina, ainsi placée dans le cadre de l’alcove, était comme l’original vivant d’un de ces pieux tableaux où les jeunes et saintes martyres font oublier leur nudité sur le lit de torture où les plaça le bourreau.

LA. VIE FANTASTlQÜEk

Le bon uabab appuya sa main sur T épaule de Christmas, et lui fit un signe interrogatiL Le faux docteur eût été embarrassé de toute manière, pour répondre avec des mots ; il répondadt par le geste qui veut dire : « J’observe, attendez. »

Et il observait toujours, et ne répondait plus,

' Toutefois il eût été dangereux de prolonger trop longtemps Tobservation ; le médecin aurait trahi l’amoureux sous les regards d’un père, et d’une femme de chambre indienne expérimentée. Christmas fit au nabab le signe qui veut dire : « Suivez-moi, » et il' passa dans la salle voisine.

Là, il prit une pose doctorale, et dit d’une voix émue et vraie dans son émotion équivoque:

— Je ne veux pas vous dissimuler l'état de votre nUie; il' est grave, très-grave. Une saignée pourrait opérer du bien, mais j’ai pour principe de ne pas user de ce remède sur les lempéramecAs nerveux. Une application de sinapismes sur la plante des pieds me paraîtrait aussi dangereuse; elle est irritante à l’excès, par cette température. Mon seul espoir est dans l’effet de la glace appliquée sm le eoronal. Mais où trouver de la glace? J’ai longtemps réfléchi, et j’ai pensé qu’on pourrait en trouver à bord du Malaca^ vaisseau de la compaguic, ancré dans le port. C’est une affaire d'argent ; me donnez-vous carte blanche pour le prix?

~ Toute ma fortune pour sauver ma fille 1 dit le

LA VIE FASTASTIQm

nabab ; docteur Christmas, iC'est la Providence qui vous a envoyé ici.

Et il serra les mains du faux docteur, en pleurant.

— Je vais à bord du MalaccLy dit Christmas, et, quand la nuit amènera la fraîcheur, j’apporterai Tappareil déglacé, et, quand nous aurons faitnotre devoir, nous verrons ce que Dieu décidera.

On descendit au salon.

— Quel homme I disait le nabab ; quel homme I il sauvera ma fille ; il la sauvera.

— Sir Julius, dit Zolarèsuu nabab ; j'ai vu faire à mon ami une cure plus merveilleuse... c’était à Canton... au faubourg franc... une jeune Hollandaise, condamnée par le docteur Lieving... un flambeau de la science... c’était une fièvre maligne, prise dans les marécages de Bocca-tigris, au mois de janvier... c'est mortel... notez que la fièvre est contagieuse...

— Oui, dit le nabab ému aux larmes..,.

— Mon ami... qui n’exerce qu’en amateur, depuis qu'il a fait fortune... mon ami se dévoua; il se fit garde-malade ; il passa trois jours et trois nuits au chevet de la malade, et, à force de soins et grâce à un remède qu'il inventa, et qui se composait d’une décoc* tion de fleurs de nénufar et de racines de tulipier jaune , il mit la malade sur pied, en dix jours.

Zolarès conta cette fable avec un aplomb raeryeilleux.

— Ah I cela me donne de l’espoir, dit le nabab... on voit que le docteur votre ami s’intéresse à ses malades, avec le cœur d’un frère. 11 était plus ému que moi, là-haut, devant ma fille. Sa main tremblait en consultant le pouls d’Amina, et...

— Oui, interrompit Zolarès; et c’est là son seul défaut; je l’avais déjà remarqué. Ün médecin doit garder le sang-froid et le calme devant son malade ; l’attendrissement nuit à l’obsei'vation... C’est ce que je lui disais un jour, à Madras... il donnait des soins à un vieillard atteint du choléra:,, un superbe vieillard à figure de patriarche, avec une couronne de cheveux blancs, comme on nous peiiit Jacob... eh bien, les mains de mon ami tremblaient d’émotion,' lorsqu’il voulait ramener l’électricité vitale sur l’épiderme de ce vénérable agonisant... je fus forcé de lui venir en

aide, dans celte opération...

— Et vous le sauvâtes ? interrompit le nabab.

— Il le sauva, reprit Zolarès ; un malade de quatre* vingt-deux ans! est-ce beau !

— S’il n’avait pas de fortune, dit le nabab, je l’attacherais à ma maison, avec les honoraires qu’il ûcmanderait.

— Lui! se fixer quelque j)art ! reprit Zolarès ; c’est riiomme des voyages ; c’est un second Tavernier. 11 se promené dans l’Inde, comme vous dans votre jardin, C’est le chrétien errant; mais avec cinq mille

livres de rente, en portefeuille. Ce matin, il voulait partir pour Samarang, je l’ai retenu... «

— Et vous avez bien fait ! interrompit le nabab ; où en serions-nous aujourd’hui, mon Dieu!

Tout à coup le nabab parut frappé d’une idée de père, et un bégayement subit aurait prouvé à un observateur que la demande qui allait être faite était délicate, et renfermait une arrière-pensée facile à deviner.

— Et... dit-il... votre ami... le docteur Christmas... ce grand voyageur... Pardon, si je suis indiscret... Simple motif de curiosité... croyez-bien... a-t-il jamais songé à s’établir?

— Ah ! dit Zolarès, voilà ce qu’on m’a souvent demandé ; j’ai toujours fait des réponses évasives, parce que...

— Je comprends, je comprends, dit le nabab.

— Vous comprenez, reprit Zolarès en cherchant ce qu’il allait dire, comme un menteur pris au dé- -pourvu... Voici une confidence... car vous êtes digne

de...

— Oh ! interrompit le nabab en mettant la main sur son cœur, je suis la discrétion en personne.

— Eh bien, reprit Zolarès, mon ami redoute le mariage... je l’ai vu vingt fois sur le point de s’établir et avantageusement... tout à coup la peur du lien éternel le saisit, et il s’embarque avant que la passion

ikvienne plus vive. Savez-vous ce qu'il craint'?... devinez... il craint de ne pas rendre une femme heisH l'eusc ; il est sur ce point d'une délicatesse absurde, j’oserai dire... et il me dit quelquefois: «Je veux passer boute ma vio en voyage, pournejamais avoir le temps 1 de me marier. »

T,e nabab devint pensif.

Zolarè-s, à bout d'invention, se mit à examiner comme un connaisseur les curiosités qui décoraient 1e j salon, et il prit de là prétexte pour amener l’entretien sur la supériorité des porcelaines du Japon sur celles de Chine. Le nabab était distrait en répondant ; il était resté dans l’idée du mariage, et s’y complaisait volontiers. Valétudinaire avant l’âge, comme tous les Crésus de l’Inde, il songeait d’abord à son intérêt personnel, en attachant à sa personne un docteur si habile, qui pouvait devenir son gendre. Quel beau rêve pour un précoce vieillard I

A six heures, la nuit tomba, et le nabab témoignait déjà la plus vive impatience, et prêtait l’oreille à tous, les bruits du dehors, pour entendre venir Christmas.

— Mon Dieu ! disait-il en se promenant avec agitation, que deviendrons-nous s’il ne trouvait rien à bord de ce navire anglais 1

Enfin un galop de cheval se fit entendre, et un domestique counit ouvrir la grille du jardin. C'était Christmas, suivi d’un nègre qui portait un ballot.

LA VIE FAMASTIQÜE.

— Ce n’a pas élé sans peine, dit-il en entrant : il a fallu donner une gratification à tout l'équipage du Malaca; mais j’ai obtenu ce que je voulais. Mon appareil est en bon état. J’ai prodigué la paille et le sel autour de la glace. Il y aura très-peu de coulage Hâtons-nous cependant.

— Ce cher docteur, cet excellent ami ! dit le nabab, transporté de reconnaissance... A combien se monte la gi'atification ?

— Oh 1 nous parlerons de cela dans un autre moment... Montez avec moi, sir Julius.

— Mais vous êtes tout en nage, docteur, dit le nabab ; je vais vous faire servir des rafraîchissements...

— Non, interrompit Christmas ; j’étais à jeun, et j’ai dîné pendant qu’on emballait la glace... Mais, vous Zolarès... je crois que vous êtes à jeun aussi; quel égoïste je suis !

— Comment! dit le nabab, vous n’agissez pas sans façon ici , vous êtes chez vous.

— ; Est-ce qu’on songe à ces misères, dit Zolarès, dans de pareils moments I

Un domestique vint annoncer que le dîner du nabab était servi.

— Allons, monsieur Zolarès, dit sir Julius, il faut être fort pour soigner les malades.

— S’il faut dire la vérité, dit Zolarès avec effort;

je tombe d'inanition... Montez, sir Juliiis, je vous attends.

— Docteur, dit le nabab, vous suis-je bien nécessaire là-haut?

— Oui... c’est-à-dire... que je puis très-bien faire tout seul mon application de glace... et...

— A propos, reprit le nabab, et cette pauvre Flora, la femme de chambre, qui n’a rien pris depuis ce jaiatin! Nous perdons tous la tête... Docteur, dites à Flora de descendre.

Christmas était sur la première marche de l’escalier, un bougeoir à la main.

On entendit un oui sourd que la bouche laissait échapper avec peine.

En ce moment, Christmas était dévoré de toutes les émotions qui peuvent briser le cœur d’un homme^ ou le faire éclater dans la poitrine, parce qu’il est trop frêle, ou trop étroit pour contenir la somme de joie qui l’inonde. Dans ces régions de feu, l’amour a des ardeurs et des convoitises inexorables, peu soupçonnées, mêmes par les Lovelaces du Nord ; la lave est moins corrosive que la pensée qui accompagne le jeune créole jusqu’à la pudique alcôve, où il va tout conquérir, soit par le crime, soit par l’amour.

Flora, la femme de chambre, comprit à peine l’ordre que Christmas lui apportait du salon. Elle hésita même un instant avant de descendre, car elle

était épouvantée des yeux infernaux qui la regardaient, et des lèvres frissonnantes qui bégayaient l’ordre du nabab.

Chez nous, en Europe, dans nos villes civilisées, dans nos maisons populeuses, où la protection de la loi est si forte, où le criminel court tant de périls avant le crime, nous voyons chaque jour de monstrueux forfaits s’accomplir et plus nombreux encore sont ceux que nous ne soupçonnons pas. Les nébuleuses du crime échappent à l’observatoire de Thémis. Quelle audace ne doit pas avoir la passion dans ces pays lointains, où le désert commence à la porte des villes; où la sécurité n’existe nulle part; où le climat semble l’inspirateur et le complice du crime ; où le libertinage raffiné est le seul amusement de la richesse oisive; où l’Amour abdique si souvent son origine charmante , et sc nomme Héliogabalc ou Ixion I

La jeune veuve .Vmina était toujours dans les convulsions du délire ; scs yeux, démesurément ouverts, restaient fixes, comme ceux des aveugles ; ils ne voyaient rien ; mais ce qu’elle apercevait avec les yeux du rêve était traduit en phrases saccadées, et gutturales, comme les confldences d’une vision fiévreuse. Un nom adoré revenait parfois sur ses lèvres, cl alors un sourire divin traversant ce beau visage comme un rayon de soleil, mettait un ange à la place de la femme, et le

respect protégeait un instant la colombe contre le» griffes du vautour.

Un bruit de voix monta des salles basses. Christ-

mas courut vers la porte de la chambre, et en passant

devant un large miroir, il recula saisi d’épouvante :

il ne s’était pas reconnu.

Cette erreur ne dura qu’une seconde, mais elle lui ^ rendit la réflexion. Un bruit de pas se faisait entendre dans l’escalier. Christmas ouvrit le ballot, éparpilla de petits blocs de glace à la tête du lit, et jusque sur l’oreiller; et lorsque le nabab et Flora entrèrent, il appliquait un mouchoir humide sur le front d’Amina.

— Quel noble dévouement! dit le bon père à l’oreille de Flora.

Flora semblait ne pas partager cet enthousiasme ; elle réfléchissait.

Les jeunes filles de service ont vu, dans l’Inde, tant de choses extravagantes dont elles n’ont pas parlé, qu’elles sont plus clairvoyantes que les hommes, en certaines occasions.

Christmas continuait son office de médecin de Pair d’un homme qui croit être seul, et travaille en conscience, par amour pour son art et par dévouement à l’humanité souffrante. Au grincement de la natte sous les pieds du nabab qui s’avancait, le faux docteur se retourna vivement, en écartant ses cheveux trempés de sueur. Il ne montra pas une figure humaine à

sir JuHus, mais celte altération dans les lignes du visage était naturellement atlribuée aux soins assidus prodigués avec tant d'ardeur, sous une température de feu.

Le nabab, de plus en plus ému, serra la main de Christmas, et l’interrogea par signes.

— Ça va mieux, dit le faux docteur à voix basse. ••

Sir Julius joignit les mains et leva les yeux vers le plafond.

Amina, au même instant, laissa tomber la tête sur Toreiller, et parut s'endormir d'un sommeil tranquille.

Christmas mit un doigt sur les lèvres, pour recommander un silence absolu, et se fit suivre par le nabab ' et Flora dans la pièce voisine.

— Elle est sauvée, dit-il, si elle peut dormir jusqu’au jour. La vigueur de la jeunesse opérera infeitliblement une réaction. Vous devez tous être exténués de fatigue, après tant de crises ; allez prendre un peu de repos. Moi, je suis fort, et je puis veiller. Donnez une chambre à mon ami Zolarès ; il doit être accablé, lui aussi, ce pauvre garçon.

— Mais je puis très-bien veiller aussi, dit Flora sur un ton alarmant.

— Soit, dit Christmas sans hésiter, nous veillerons tous les deux.

Et quand il se trouva seul avec Flora, et qu'un bruit de serrures, dans l'escalier sonore, annonçaque toutes

les chambres étaient closes, il mit dix piastres cordonnées dans la main de la camériste, et lui dit :

— C’est un à-compte, cela ; tu- auras une fortune demain. Retire-toi.

La vertu balança un moment : elle allait rendre, elle garda.

Un silence de tombe régna bientôt dans l’habitation. Le sommeil était devenu un besoin inexorable pour les maîtrc.s et les serviteurs.

Après une heure de calme, Amina était retombée dans les accès du délire, et ses paroles annonçaient le retour des mêmes visions, avec des intermittences 'de joie et de larmes.

Un peu avant le jour, un calme profond succéda aux convulsions fiévreuses ; une teinte douce colora son visage, et la respiration devint régulière.

Le nabab, levé avec le soleil, courut s’informer de la nuit, et Cbristmas lui dit à voix basse :

— Nous sommes sauvés, je crois. Elle dort comme un enfant. Laissons-la dormir.

Et il sortit en prenant te nabab par la main.

Descendu au salon, il lui dit :

— Maintenant je vous demande un service.

— Ma vie, ma fortune, tout est à vous, dit bon le nabab.

— Je vous demande beaucoup moins... écoutez... Pour rien au monde je ne voudrais blesser l’amour-

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propre du docteur Phythian;‘il y aurait d’ailleurs péril pour moi; je vous l’ai dit et je le sais. Je connais les mœurs sauvages de mes confrères indiens. Vous ne voudriez pas compromettre ma sécurité, ii’est-ce pas ?

— Oh! mon cher ami! s’écria le nabab.

— Bien, reprit Christmas ; vous laisserez donc croire au docteur Phythian que c’est lui qui a guéri votre fille. Je n’ai pas besoin, comme lui, d’un succès de cure pour vivre. Votre fille même ignorera toujours les soins que je lui ai donnés; comprenez-vous bien?

— Puisque vous le voulez ainsi, dit le nabab avec résignation, il faut bien le vouloir. Qu’ai-je à vous refuser ?

— C’est donc chose convenue, reprit Christmas; maintenant voici mon ordonnance de ce matin; elle sera la dernière, je l’espère, avec l’aide de Dieu. Vos femmes de service mettront Amina au bain quand elle se réveillera, un bain froid. A bientôt, cher nabab, donnez-moi une chambre, car je ne me soutiens plus.

— Je vais moi-même, dit le nabab, vous installer dans le meilleur de mes lits de réserve, et une chambre au nord, fraîche comme un souterrain.

Après un calme sommeil de cinq heures, Amina se réveilla comme si elle reprenait ses sens après un éva-

«ouissemenl; elle regarda les objets extérieurs, et se recueillit comme pour entrer dans nn songe qui lui donnait encore une émotion inexplicable. Flora entra dans la chambre et lui dit :

— Madame, nous allons vous mettre au bain ; c'est Tordre du docteur Phvthian.

— Oui, dit-elle en fixant Flora, le bain me fera du bien... J’avais perdu connaissance, n'est-ce pas?

— Oui... non, madame... vous avez eu un long sommeil très-agité.

— Oui, oh! oui... je le sens bien...

Et elle rélléchit encore, et cherchant dans ses souvenirs confus, elle dit en tressaillant comme de peur :

— Pendant ce long sommeil... quelqu’un est-il entré dans ma chambre?

— Personne ii'est entré, madame, dit Flora sur un ton résolu.

Amina mit son front sur sa main et s'absorba dans de nouvelles réflexions.

VT

L’Équivoque

La convalescence d’Amina ne fut pas longue. Quelques jours après ces événements, le nabab entra dans la chambre nuptiale, fit asseoir sa fille sur ses genoux, et l’embrassant avec tendresse, lui dit :

— Ma chère enfant, tu as un secret pour ton père. Ce n’est pas bien. Au lieu de te réjouir de ta guérison, après une crise qui m’a mis au désespoir, moi, ton bon père, tu es d’une tristesse affreuse. Je ne te demande pas des éclats de gaieté, après le malheur affreux qui a frappé le premier jour de ton mariage, mais je voudrais te voir une figure moins sombre, quelque chose enfin qui me fît espérer une consolation, ou un adoucissement... Eh bien , tu me laisses

parler... tu ne m’interromps pasl... je ne mérite pas (a confiance!...

Amina embrassa le nabab et lui dit :

— Il me semble, mon père, que mon malheur est encore à son lendemain. Que penseriez-vous de moi, si je reprenais, après quJques jours, ma folle gaieté (le jeune fille ; vous diriez que je n’ai pas de cœur.

— Chère enfant, reprit le nabab, heureuse la vie qui commence par le malheur, elie finit toujours bien; crois-en mon e.vpérience. Tu as payé ta dette à la souffrance au début de ta jeunesse; Dieu te dois une compensation. Compte sur sa justice.

— Mon père, je suis maudite, murmura la jeune femme à l’oreille du nabab.

— Tais-toi, tais-toi, reprit le père ; pauvre enfant, qu’as-tu fait pour mériter l’abandon de Dieu?... Écoute, ma fille... tout a une fin ici-bas, meme l’infortune imméritée. Les larmes amollissent les douleurs et se tarissent avec elles. Un jour la consolation se lève avec un soleil nouveau.

— Jamais, jamais, dit Amina.

— Jamais est le mot de l’enfer ; on ne devrait jamais le prononcer sur la terre... Laisse passer six mois de deuil... c’est bien court... et je connais un jeune homme charmant, un cœur d’or... un dévouement à toute épreuve, et dont je veux faire ton mari.

Diyl'i.ï- . hv GOOgIt

LA VIE FANTiSTIQüE. 85

— Y songez-vous, mon père ! dit Amina ; est-ce que je puis songer au mariage, avec ma robe de veuve?

— J’avais prévu cette réponse, dit le nabab; n’en as tu pas de meilleure à me donner? ,

Amina se pencha sur l’épaule de son père, et l’inonda d’un torrent de larmes.

Rien n’est émouvant comme des larmes qui répondent pour une bouche muette.

Le nabab prit un accent de douceur et de sévérité. — Amina, dit-il, je t’ordonne de me répondre; ce n’est pas la mort de ton mari qui te fait pleurer ainsi, car le lendemain de sa mort tu paraissais presque consolée. Un autre motif, et très-grave, sans doute, te donne ce désespoir... Parle, confie-toi à ton père; tu seras plus calme après l’aveu... tu as commis une grande faute?... oui... et après ton mariage?... encore oui...

Le nabab laissa tomber les bras qui serraient sa fille, et regarda la chambre comme s’il eût cherché le fau.x docteur, car il ne pouvait soupçonner que lui.

Aipina se leva pour se laisser retomber sur un fauteuil, à côté de son lit.

Le nabab crispa sa main droite dans les boucles de ses cheveux gris, en disant à voix contenue :

— Et c’est moi, moi, qui l’ai livrée à cet homme I Un père pardonne aisément à sa fille les fautes de

U LA VIE FAKTASTIQUE.

Tamour, quand il \oit la pauvre et faible victime dévastée par la douleur et les remords, mais il est inexorable envers la séduction qui vient de l’homme; c’est sur lui qu’il fera tomber la vengeance et le châtiment si la réparation est refusée. On a va, dans l’Inde des vieillards courbés par l’âge se relever sous le coup d’un affront de famille, et ressaisir leur jeunesse en touchant une épée ou un poignard.

Par un hasard inouï, sans exemple dans l’éternelle histoire du hasard, le père d’Âmina se trompait et ne se trompait pas. Il avait, en même temps, raison et tort. Sa résolution prise, il dit enfin :

.. — Ma chère fille, tout peut s’arranger encore ; ne te désespère pas. Il y a de ces fautes qui sont effacées par la réparation. Tu vois que Ion père est bon, eh bien , soigne-toi pour lui ; il a trop souffert de ta maladie. Embrasse-moi.

— Oui, mon père, dit Amina en se relevant à demi, je vois que vous avez bien souffert. Je me soignerai pour vous... mais laissez-moi seule... j’ai beswn de repos. Il semble que ma tête ne m’appartient plus.

Le nabab, descendu au salon, trouva Chrisimas jouant aux échecs avec Zolarès. Ils étaient fort gais tous deux.

— Pariez-vous pour moi, sir Julius? dit Christmas; j'ai affaire à forte partie ; il m’a débuté par le gambit du capitaine Evans.

— Non, dit le uab^ d’un ton sec... Ah! j’oubliais!... que vous dois-je pour votre dépense de l’autre jour, à bord du Mtdacaf

— Oh! rien... une misère... dit Christmas.

— Non, non... diles-moi la somme...

— Un billet de cinq livres... une petite gratification.

Le nabab ouvrit son portefeuille, et déposa un billet de five-pounds à côté de l’échiquier.

— Et la belle enfant, dit Christmas en poussant une pièce, quand descendra-t-elle de sa chambre? Le docteur Phythian Ta trouvée tout à fait bien, hier. .. Est-il amusant ce docteur Phythian, n’est-ce pas, sir Julius?

— Oui, très-amusant, dit le nabab.

— n s’est mis en tête, reprit Christmas, que la

belle veuve, votre fille, lui doit sa guérison..', il s’en vante partout. Nous sommes parvenus à le lui persuader... flu roi...

— Comment! comment! dit Zolarès.

— Est-il aveugle I par mon fou! et mat, qui plus est.

— Monsieur Christmas , dit le nabab , avez-vous cinq minutes à me donner f

Et lise leva.

— Oui... je jouais en vous attendant... Nous lais-

LA VIE FAMASTIQUE.

sons Zolarcs méditer sur le mat... Ah ! n’égarons pas ce chiffon de cinq livres...

11 prit son portefeuille, l’ouvrit, et y déposa le billet en ajoutant :

— 11 est lourd mon portefeuille. . . toute ma fortune est là... voyez... des bank-notes de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, de toutes les valeurs... C’est un argent mort, mais sûr... Je cherche un banquier de confiance, et je ne le trouve pas... Sir Julius, vous me donnerez un conseil pour un bon placement... Ah! je suis à vous...

Et il précéda le nabab dans le jardin.

Avec sa perspicacité ordinaire, il devinait qu’il y avait du nouveau dans la maison, et il prenait ce ton léger pour ne pas faire soupçonner ses soupçons.

A l’extrémité du vaste jardin de l’habitation croissaient à l’aventure des arbres de toute espèce qui donnaient l’ombre et la fraîcheur dans le milieu du jour; c’était le parc anglais avec l’exubérance indienne. Sir Julius s’arrêta au milieu de ce massif de verdure, et apostropha ainsi le faux docteur ;

— Si tous vos nobles instincts ne sont pas morts, si vous avez encore au fond du cœur une étincelle de loyauté, vous ne mentirez pas dans votre réponse... Ecoutez et comprenez... L’hospitalité que vous avez reçue chez moi, vous l’avez récompensée par un crime; vous avez déshonoré mon nom... est ce vrai?

Une pâleur livide couvrit la face brune de Christmas ; il ne s’attendait pas à cette question ; il resta muet, comme foudroyé.

— C’est vrai ! reprit le nabab, vous avez au moins la pudeur du silence. Si j’eusse aposlrophé ainsi un jeune homme innocent, le cri de la justiheation se serait échappé de son cœur. Au reste, en vous accusant je savais bien que je ne vous calomniais pas... Ainsi, vous avez joué un rôle infâme; vousi avez trompé le père pour déshonorer la fille ; vous avez caché une astuce infernale sous des dehors charmants; n’importe I je vous sais gré de votre silence ; mais il se prolonge trop. Qu’allez-vous me dire quand vous me parlerez?

— Le voici , dit Christmas; je dirai que la plus violente des passions m’a fait oublier tous mes devoirs, et que je suis prêt à toutes les réparations.

— Ah ! vous accepteriez un duel avec moi, dit le nabab en souriant, vous êtes prêt à tuer le père, après avoir tué la fille; j’attendais mieux d’un parfait gentilhomme. Enfin, s’il n’y a que ce moyen d’arrangement, je l’accepte.

— Vous êtes averti, dit Christmas, que je ne me défendrai pas. Maintenant ma vie esl faite, je n’ai rien à regretter ; allez chercher vos armes, ce seront les miennes.

W) LA TIE FANTASTIQÜE.

— Le mouvement est bon, dit le nabab, mais j’attendais mieux.

— Ce mieux, reprit Christmas, je n’ose vous l’offirir, je crains un refus.

— Offrez toujours, monsieur.

— J'épouse votre fille, si vous me la donnez,

•— A la bonne heure, dit le nabab, voilà une réparation ! c’est la seule qui puisse donner un jour l’oubli d’une faute et d’un crime. Je l’accepte celle-là.

— Oh ! s’écria le jeune créole en serrant la main du nabab, vous me donnez ce que Dieu seul peut donner, le bonheur; vous me mettez au rang des élus sur la terre ; vous m’ouvrez un avenir qui est la joie du ciel ! moi le mari de votre Amina l moi le possesseur éternel de cette merveille de ^râce et de beauté ! Tenez, je crains d’exprimer trop haut l’extase qui m’enivre ; il me semble qu’un mauvais génie est aux écoutes, et qu’il va me ravir le trésor que vous me donnez. L’homme n’est point né pour ces félicités divines ! ce sont les mirages de l’amour ; un ange les fait entrevoir, un démon les fait évanouir 1

Jamais ivresse pareille n’avait éclaté sur le visage d’un homme ; une auréole semblait jaillir du front de Christmas ; ses grands yeux noirs lançaient les effluves de l’extase; ses lèvres convulsives donnaient des baisers à l'air, comme si un fantôme d’amour traversait l’espace en ce moment.

LA VIE FAiSTASTIQüE.

Le nabab, tombé dans l’abîme du désespoir, éprou- ^ait cette joie que h résurrection donne au naufragé sauvé de la mort; il était fier aussi de cet amour inspiré par sa fille, et le crime ne lui paraissait plus qu'une faute excusable, et presque justifiée par tant de passion.

— Voyons maintenant , dit-il sur un ton plein de douceur, il faut rentrer dans le positif... Discutons avec calme, pour savoir ce que nous devons faire de plus convenable.

— Oui... bégaya Christmas ivre de joie... oui... voyons... discutons... quoi?... je n’en sais rien...

— Soyesz donc calme, mon ami, reprit le nabab ; le veuvage de ma fille est âgé d’une semaine, c’est bien peu.

— C’est b^ peu , répéta Christmas comme un écho.

— Et d’après les observations de ma vieille expérience qui se rattachent... à la subite et miraculeuse guérison de ma fille... comprenez- vous?

— Oui.

— Je crois qu’il est impossible et dangereux de renvoyer votre mariage à l’échéance du délai légal...

— Impossible! impossible! impossible I dit Christmas.

— Cherchons ce qu’il y a de mieux à faire, dit le nabab...

— C’est trouvé, reprit Christmas; nous nous marions à Batavia, ou à Madras, ou à Ceylan, ou à Calcutta... dans un pays où personne ne nous connaît.

— C’est une idée, dit le nabab.. . Nous ne pouvons plus d’ailleurs, ma fille et moi, rester dans celte habitation maudite...

— Fréquentée par les tigres ! interrompit Christmas avec une voix frissonnante.

— Je laisserai ici un intendant pour surveiller mes plantations et mes affaires, il me volera...

— Mais il ne vous dévorera pas, interrompit Christmas.

— D’ailleurs, reprit le nabab, le vol, che* un intendant, est une garantie de bonne gestion ; plus il vole, plus il fait gagner à son maître. Ma fortune, ensuite, me laisse très-indifférent à ces vétilles de planteur vulgaire.

— Et ma fortune aussi , dit Christmas en montrant son portefeuille ; tenez, prenez mon coffre-fort, il m’embarrasse. Vous me placerez ce million chez votre banquier... Prenez donc, vous dis-je, cher beaupère, ou je n’épouse pas votre fille.

— Allons, soit, puisque vous le voulez, mon gendre, je me fais le gérant de votre fortune ; et elle est entre bonnes mains, croyez-moi.

— Fixons une époque, maintenant, dit Christmas, et très-rapprochée.

— Songeons aux convenances d'abord, reprit le nabab, songeons aussi à mes scrupules de père... Vous, mon fils, vous ne devez plus remettre le pied dans celte habilalion... AhI je le veux ainsi... vous irez à... Batavia, et vous nous attendrez àrhôlellerie des Scpt’IleSy sur le grand canal, et vous nous attendrez...

— Longtemps ?

— Non..! De là nous irons ensemble à File Maurice, où nous nous fixerons... c’est le plus beau pays du monde.

— Ne préférez -vous pas Pulo-Pinang, cher beaupère?

— Non, il y a trop de faux Chinois.

— Enfin, va pour Batavia, cela m’est bien égal. Amina changerait la Laponie en paradis tiède.

— Ma fille, reprit le nabab, ne quittera sa chambre que dans cinq ou six jours... elle est encore bien faible, la pauvre enfant! Vous partirez, vous, le plus tôt possible. J’arrangerai vos affaires de ménage en votre absence ; je ferai bien comprendre à ma fille que les convenances anglaises veulent que vous ne la retrouviez qu’à Batavia, la veille de votre mariage religieux... Cet exil de quelques jours sera votre seul châtiment, monsieur.

— Je m’y résigne, dit Christmas, il y a un purgatoire aussi sur la terre.

9i lA VIE FANTASTIQOE.

— Et VOS intérêts, ()ui los soignera • ici? demanda le nabab.

— Bah I mes intérêts sont dans mon amour ; hors de cette propriété il n’y a que le néant pour mot... Mais puisque vous avez eu La bonté de songer à ces vétilles, je chargerai mon ami Zolarès de vendre mon . habitation au premier prix offert.

— Tout est donc convenu et arrêté, dit le nabab ; serrons-nous les mains et disons-nous à bientôt. Dès que vous serez parti , j’aurai une conversation avec ma fille, et je réponds d’elle. Seulement je choisirai l’heure favorable ; il faut la ménager, elle est si délicate! c’est une sensitive égarée sur un volcan.

Il y avait, en ce moment, une chose plus radieuse que le soleil de l’Inde, c’était la figui'e du jeune créole, le fiance d’Amina.

Quand elle arriva, l’heure jugée convenable, le nabab entra dans la chambre de sa fille et l’embrassa en disant :

— Réjouis-toi, et remercie Dieu et ton père, tout est arrangé, tout est oublié.

La jeune femme ouvrit de grands yeux et interrogea le nabab avec un regard plein d’expression.

— Nous quittons Sourabaïa demain, reprit le bon |)ère, nous allons nous établir à Batavia; un vaisseau de la Compagnie qui e.st à l’ancre, à l’embouchure du Kcdiri, nous attend. Ce jeune homme qui t’a causé

LA \m FANTASmUE.

tant de douleurs* et qui a épuisé tes larmes a obtenu mon pardon, et...

— Vous Tavez vu, mon père? interrompit vivement Amina en se voilant le visage avec ses mains.

— Je Pai vu, il m’a tout avoué noblement, il..^

— Il est donc vivant! interrompit encore la jeune femme.

— Oh! Je t’affirme, reprit le nabab, qu’il était homme à se tuer de désespoir, si j’avais été sévère, car il Paime comme on n’a jamais aimé.

— Oh ! je le sais ! dit Amina en baissant la tête.

— Les convenances, reprit le nabab, ne permettaient pas qu’il te revît dans cette maison, à cause, de ton veuvage si récent. Tu respecteras mes scrupules de père...

— J’approuve tout ce que vous faites, dit Amina.

— Il nous attend à Batavia. Tu ne connais pas cette ville, elle est grande comme Londres, mais elle compte fort peu d'habitants et de maisons. Il n’y a que des jardins et des parcs immenses, de sorte que les voisins y sont partout fort éloignés les uns des autres. J’achèterai une de ces propriétés qui ressemblent à des îles, au milieu d’un lac de verdure, et nous y vivrons ignorés et inconnus. Ainsi, ton veuvage ne sera pas long, et personne ne contrariera nos projets de famille, par un espionnage de voisin.

— Oh ! que vous êtes bon, cher père ! dit Amind exallée, en embrassant le nabab.

— Tu comprends, ma fille, reprit le nabab, que je n’ai pas de temps à perdre. Il faut que je fasse beaucoup de choses en peu de temps. De ton côté, songe à tes petits préparatifs... Ta femme de chambre, Flora, est-elle revenue ?

— Non... elle ne devait s’absenter qu’un jour, et elle n’a plus reparu.

— C’est bien extraordinaire, remarqua le nabab...

— Je n’y comprends rien, dit Âmina... Une fille qui m’était si dévouée!... absente depuis quatre jours... J’ai pris la négresse Anantha, mais elle n’entend rien au service, il faut faire son éducation, c’est ennuyeux. Enfin, puisque de tous mes malheurs il ne me reste que celui-là, j’aurais honte de me plaindre.

— Ah ! j’ai vu un sourire sur ta figure ! s’écria le nabab; que le ciel soit béni ! tu m’as rendu la vie que je t’ai donnée, ma chère Amina, et tu me fais croire au bonheur ! ,

Et le nabab, ivre de joie, descendit pour recevoir son intendant.

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